Anachroniques

13/04/2020

Femme dans le combat

Mukantabana, Adélaïde, L’Innommable Agahomamunwa, un récit du génocide des Tutsi, préface de Bruce Clarke, L’Harmattan, 2016, 406 p. 29€
Titre : Mukantabana&Femme dans le combat
« Je vais écrire ce que ma voix ne peut pas porter, ce que mon cœur me dicte en désordre »… le beau récit d’Adélaïde Mukantabana s’ouvre sur des mots sensibles, vibrants. C’est peu de dire que, survivante du génocide rwandais qui a tué ses deux premiers nés, Petit et Gacyende, elle n’a pu, pendant une dizaine d’années, s’exprimer sur cette abomination, cet « innommable ». Le mot « Agahomamunwa », explique-t-elle, a un sens très fort, signifiant « bouche obstruée ». C’est dire aussi qu’elle a laissé, au Rwanda massacré, le sang et l’eau de son corps, et qu’en France, cette eau s’échappe encore en cauchemars, en sueur, en douleur. Alors, longtemps, elle n’a pu parler, tant il est important de protéger son intégrité, face aux mensonges éhontément proférés, parce que, dit-elle, « les mots aussi ont été souillés » et pour tenir à distance le dégoût, l’effroi toujours vivaces : si parler est le lien entre soi et autrui, il convient de l’étouffer, ce lien, lorsqu’autrui est devenu néfaste.
Mais désormais, pour tenir sa promesse faite à un ami mourant, pour expliquer et porter témoignage de l’histoire de son pays, Adélaïde Mukantabana a surmonté, le temps de l’échange, sa souffrance, son mutisme.
«… elle nous fait traverser toute l’étendue de l’orgie génocidaire », dit la quatrième page de couverture, « dans une narration singulière qu’irrigue deux veines : l’une historique, l’autre autobiographique ». Tant il est vrai  que son histoire personnelle et celle du XX° siècle au Rwanda, étroitement tissées, forment la trame de son récit.
Au tout début c’est la naissance, le 9 février 1962. Adélaïde nous raconte que, comme tous les nouveau-nés de huit jours, au Rwanda son pays natal, son nom lui fut choisi, lors d’une fête où participèrent nombre de convives, dont beaucoup d’enfants, et que son nom, inspiré par les événements récents, reste Mukantabana, signifiant « femme dans le combat ». Le prénom, pour elle, Adélaïde, était donné à la fin du premier mois du bébé, pour complaire à l’Eglise, qui avait fait main basse sur l’enseignement. Trois ans avant sa naissance, le 25 juillet 1959, le roi Mutara III Rudahigwa, d’origine Tutsi, fut assassiné pour avoir voulu affranchir le Rwanda du pouvoir colonial belge et ses lourds impôts, travaux d’intérêt général forcés, punitions corporelles, pouvoir lié à celui de l’Eglise. Quatre mois plus tard, ce fut la Toussaint Rwandaise où des milliers de Tutsi furent massacrés ou contraints à l’exil dans les pays voisins comme l’Ouganda, le Zaïre, le Burundi ou dans des régions arides du Rwanda. Le début des années 60 marque la fin de la royauté de l’élite Tutsi, mise en place et longtemps choyée par le pouvoir colonial allemand puis belge.
Adélaïde Mukantabana s’insurge contre ce pouvoir fasciste et son mépris pour le peuple rwandais, contre ces élites blanches teintées d’eugénisme qui détournèrent le sens premier du mot ubwoko : « catégorie, espèce », pour favoriser la notion raciste du mot « ethnie » divisant les trois groupes sociaux Twa, Hutu, Tutsi, afin de mieux les asservir. Si l’autrice parle peu des Twa qui ne subirent pas de massacres, elle raconte comment Hutu et Tutsi vivaient auparavant en bonne intelligence, parlant la même langue, le Kinyarwanda, allant dans les mêmes écoles, respectant les mêmes traditions, connaissant les mêmes amitiés, les mêmes amours (les mariages entre personnes d’origine Tutsi et Hutu, n’étant pas rares alors, explique-t-elle).Ce pouvoir colonial, dès les années trente, a exalté la fable des Tutsi venus d’Abyssinie envahir le pays des Mille Collines et écraser le peuple autochtone Hutu par sa beauté et sa richesse. Il mit en place une aristocratie dite Tutsi qui devait lui complaire.
Lorsque dans les années 50, le roi Rudahigwa s’insurgea contre cette domination, le pouvoir colonial et l’Eglise promurent une contre élite pro-Hutu. En 1957, l’évêque André Perraudin fut l’instigateur du Parmehutu, doctrine raciste, haineuse, élaborée dans le « Manifeste des Bahutu » par deux pères blancs belges, Ernotte et Dejemeppe. Le secrétaire de l’évêque, en cette même année, devint le chef de ce parti. Il porte un nom que l’on retient : Grégoire Kayibanda.
Mais ni la population Hutu ni la population Tutsi n’appartenaient à une quelconque élite, ou aristocratie.
Les parents d’Adélaïde Mukantabana n’étaient pas riches. Ils sont venus s’installer dans la colline de Nyarukeli, au sud du Rwanda, peu de temps avant sa naissance. Son père, berger durant son enfance et son adolescence, fut remarqué par des pères blancs, ce qui lui permit de s’instruire. Il devint un mwalimu, un professeur, qui enseignait à tous les enfants de son école, quelle que soit leur origine. L’écrivaine consacre de très belles pages à ses parents, à son père « cet homme de paix » dont les paroles sages bercèrent son enfance, à sa mère, âme de la maisonnée, dont elle hérita sans doute de l’intelligence et de la générosité. Elle écrit l’histoire de chacun, de chacune de ses frères et sœurs dans des phrases émouvantes, émues de colère et de tendresse, qu’elle nous dédie. Autant de vies détruites par le génocide, qui, ainsi, petit à petit et inexorablement se révèle à la lecture,.
Le 28 janvier 1961, Grégoire Kayibanda, entouré de militaires haut gradés, dont Juvenal Habyarimana, forge, soutenu par le gouvernement belge, un coup d’Etat et instaure le pouvoir du Parmehutu. Il fut suivi un an plus tard, le premier juillet 1962, par l’instauration de la République rwandaise, sous tutelle des colonisateurs. Ce coup d’Etat et les années qui suivirent sont marqués par de nouvelles exactions, de nouveaux massacres contre la population Tutsi , et cela, déjà, sans réaction aucune de la communauté internationale.
La petite Adélaïde va à l’école depuis l’âge de cinq ans, tout d’abord avec un grand plaisir, suivant les cours d’une maîtresse bienveillante. Mais lorsque des professeurs racistes remplacent cette enseignante, l’enfant va vivre des jours d’angoisse prégnante, comme des nuits de cauchemars récurrents. Mais elle n’abandonne pas ses études.
Lorsqu’elle a onze ans, le 5 juillet 1973, Juvenal Habyarimana renverse le pouvoir de Kayibanda et décime le Parmehutu. Deux ans plus tard, il crée son propre parti, le MRND ainsi que le CND (conseil national pour le développement). L’influence du gouvernement belge s’efface en faveur du gouvernement français, qui atteint son apogée lors de l’élection de François Mitterrand, séduit, nous explique Adélaïde, par le charme du dictateur rwandais au beau-parler francophone. Il faut dire, aussi, que le président français avait la nostalgie de la France-Afrique. Dès son arrivée au pouvoir, Habyarimana n’a de cesse de poursuivre les enseignants, les intellectuels d’origine Tutsi  et contraignent les élèves Tutsi à arrêter l’école dès la fin du primaire. Grâce à leur tranche d’âge, Adélaïde et son frère Jean échappent au quota ethnique et peuvent continuer leurs études.
A 18 ans elle commence sa carrière d’enseignante dans cette institution où elle appréhende combien les enfants sont conditionnés par l’emprise du pouvoir dictatorial. Le président auto-proclamé, qui se surnomme « l’Invincible », est glorifié comme un dieu (imana) –d’ailleurs son nom, Habyarimana, ne signifie-t-il pas « Dieu qui engendre » ?
La fin des années 80 voit la chute de l’économie rwandaise entraînée par la baisse du prix du thé. La pauvreté s’accroit. La population tutsi se sent de plus en plus menacée tandis que de nombreux proches de l’ancien président Kayibanda, fondant le parti du MDR, fragilisent le pouvoir de Habyarimana. A ces troubles internes au gouvernement Hutu, s’ajoute l’émergence du FPR, le Front Patriotique Rwandais, venu de l’Ouganda et allié aux Tutsi.
En 1990, l’humiliation des enseignants Tutsi est à son comble lorsqu’ils doivent accompagner leurs élèves à l’enterrement du chef rebelle Rwigema tué lors de l’attaque contre le gouvernement. L’assemblée doit chanter, danser, se réjouir dans cette parodie de cérémonie où l’autrice éprouve beaucoup de honte. Depuis ce temps le gouvernement rwandais incite la Radio des Mille Collines à exalter la haine anti-Tutsi par des paroles violentes invitant au crime, et cela à longueur de journée.
Mata, cela veut signifie, nous dit l’autrice, avril en Kinyarwanda et Amata c’est le lait. Avril est donc le mois où les pâturages se couvrent d’une beauté fertile, c’est le mois de l’abondance, le mois du lait. Pour Adélaïde Mukantabana et pour ceux de sa communauté, ce mois tant chéri devint le mois de la mort.
En avril 1994, les trois aînés d’Adélaïde, Petit, Gacyende et la petite Mimi âgée de sept ans, parce qu’ils n’en pouvaient plus d’être insultés et molestés pour leur appartenance ethnique, partirent à Nyange, chez leur grands-parents. La nuit suivant leur départ, l’autrice nous explique comment elle dut fuir le Rwanda pour le Burundi, accompagnée de ses deux jumeaux, Sasu et Kabébé, âgés de trois ans et de sa nièce Fanny, âgée d’environ quatorze ans.
A la fin du mois d’avril, elle retrouve une de ses amies, Cécile. Paroles tendres, chuchotées. Avec beaucoup de dignité, Cécile lui raconte sa fuite devant les génocidaires, son petit garçon dans son dos, comment il a été tué à coup de machette, comment elle a remis le petit corps en place avant de l’enterrer dans son pagne. Elle lui dit aussi avec une infinie délicatesse comment de jeunes garçons dont Petit et Gacyende furent tués sur la colline de Nyange. Elle lui rapporte aussi ce que l’on raconte : que la petite Mimi est en vie, sauvée par un vieil homme Hutu, ami de son grand-père. Arrivée en France l’autrice n’aura de cesse de garder ses jumeaux avec elle et de retrouver Mimi.
Il faut lire ce récit, témoignage du drame rwandais, témoignage d’une jeune femme meurtrie au plus profond de son être. Les armes d’Adélaïde Mukantabana, femme dans le combat, on l’a bien compris, ne font pas couler de sang. Ses mots, sont les mots de vérité, les mots de colère, les mots de détresse, les mots vibrants de poétesse, envoutants de conteuse à l’écriture en humanité, en intelligence, en dignité, toujours généreuse et féconde.
Annie Mas

05/04/2020

Approches de la mort

Bloch-Henry Anouk, Ainsi font font font… oskar, collection court-métrage, 2017, 120 p. 8€
Selon le principe de la collection, on plonge dans la vie quotidienne d’un pré-adolescent. Celui-ci est attaché très fortement à une poupée. La raison échappe, ce pourrait être un doudou, ou un objet d’enfance chargé d’affectivité. Baptiste présente des attitudes qui étonnent, bouleversent. Le lecteur a du mal à donner cohérence à ses comportements, notamment sociaux. La fin du roman vient éclairer tout le récit : la poupée est comme le fantôme d’une sœur jumelle emportée par la mort par un accident de voiture alors qu’ils étaient tout enfant.
Le livre a captivé la commission qui le recommande aux lecteurs et lectrices du blog.

Thilliez Franck, La Brigade des cauchemars, tome 1 Sarah, dessins Yomgui Dumont, couleur Drac, éditions Jungle Frissons, 2017, 48 p.
L’auteur de roman policier Franck Thilliez signe, là, son premier scénario de bande dessinée. Et c’est un coup de maître. Les lecteurs entrent dans la tête d’une patiente atteinte de cauchemars. Une brigade, deux détectives du sommeil sous la direction d’un médecin lunaire et intriguant, s’immiscent dans les rêves et cherchent l’origine des terreurs nocturnes des ensommeillé.e.s, ici, une jeune fille. Le reste relève de l’art de la bande dessinée dans sa partie de création graphique et de couleurs, partie assurée par Dumont et Drac, L’ouvrage est un divertissement certes, mais aussi une entrée dans la matière du rêve et des phases du sommeil : endormissement, sommeil lent léger, sommeil lent profond, sommeil paradoxal. L’un des chasseurs de rêve va reconnaître la patiente, mais lui-même amnésique, il ne sait pas d’où lui vient cette reconnaissance. Un terrible secret que semble cacher le docteur Angus va drainer l’énergie du récit.

Lenain Thierry, Un Pacte avec le diable, Syros, 2016, 75 p.
C’est l’histoire d’une adolescente qui fuit les relations exécrables avec son beau-père pour aller chez son père. Celui-ci n’est pas là. Elle passe la nuit à la gare, est prise sous son aile protectrice par un junky. Le roman raconte la dégradation du jeune homme au fil des prises de drogue jusqu’à l’overdose qui conclut le roman. Très bien écrit et composé, ce livre est unanimement recommandé par la commission lisez jeunesse du blog.

Normandon Richard, Les Enquêtes d’Hermès, I Le Mystère de Dédale, Gallimard folio junior, 2018175 p.
Le mythe relu et actualisé pour le jeune lectorat contemporain. Il s’agit d’élucider la mort de Dédale. Hermès mène l’enquête. On y parle aux ombres, on y assiste à des métamorphoses. Enfin, l’enquête aboutit, avec Aphrodite et ses abeilles pour coupable et l’amour exclusif pour motivation. Un bel ouvrage qui met à portée la mythologie tout en maintenant un suspens engageant pour la lecture.

Simard Eric, Au Ghetto de Varsovie, nous avons combattu avec Marek Edelman, oskar, 2018, 66 p. 9€95
L’auteur de littérature jeunesse aux multiples productions de qualité, propose, ici, une biographie d’un révolté du ghetto de Varsovie, Marek Edelman. Ce dernier, membre du BUND, a participé à la construction de l’Organisation Juive de Combat et fut un des dirigeants de l’insurrection du ghetto de Varsovie lorsque les allemands décidèrent en avril 1943 une nouvelle vague de déportation. Pour mener cette biographie, Eric Simard choisit la composition d’un croisement de témoignages de résistants et résistantes juives ayant côtoyé Edelman. Cela donne à la biographie l’allure d’une épopée de groupe. Elle permet aussi aux jeunes lecteurs de se représenter les conditions de lutte de ces résistants à la fois contre les nazis et à la fois contre la police juive du ghetto. Les lectrices de la commission lisez jeunesse en recommandent la lecture. Des récits de vie se font fresque historique en un lieu et en un temps circonscrit.
Commission lisezjeunesse

30/03/2020

Grandir


Grandir dans et par l’Album

Davies Benji, Mia, Milan, 2019, 32 p. 11€90
L’enfant impatient de grandir, voilà le thème de cet album qui est conçu sur la peur de la dévoration autant que sur le désir d’atteindre l’âge adulte. Dans ce parcours vers l’indépendance, le plus petit têtard de la mare devra affronter bien des dangers. Il y a d’abord l’art de déjouer les envies gloutonnes des prédateurs et puis il y a, aussi, l’art de contrer les angoisses. Le chemin de l’apprentissage passe par une expérience de la solitude qui fait sentir à Mia combien on vit mal sans les autres. Grandir devient alors synonyme de se rapprocher de l’autre et d’aller vers les autres. Symbolique, le récit s’achève quand Mia sort de l’enclos aquatique de la mare et accède à l’air libre. Le têtard est devenu grenouille parmi les grenouilles…
L’album abonde en variantes de verts sur papier mat. Le lecteur partage ainsi, par la couleur, le milieu sombre de la mare. Mais les personnages qui habitent cette dernière sont croqués avec humour. Mia n’a rien d’un animal mythique, mais se présente dans toute sa fragilité au cœur d’un univers hanté par les prédateurs. Grâce à ce trait d’humour du dessin, pour l’enfant qui lit, la frayeur est ainsi mise à distance. L’anthropocentrisme de ce têtard parlant est alors déjoué. Mia n’est point un apologue moral, juste une histoire qui se finit par une image de liberté : Mia bondit et s’évade du monde clos qui l’a vu naître et grandir. Il n’y a pas, de la part de l’auteur, de recherche d’une identification de l’enfant à la grenouille. Au contraire, la fin du récit l’en sépare définitivement. La nature est rendue à elle-même et l’humain à sa condition de lecteur qui peut méditer le parcours initiatique de Mia.

Grandir dans la littérature classique
Nombreux sont les textes littéraires de la littérature classique passés en éditions pour la jeunesse qui traitent du thème du grandissement de la personne. « Un classique, au sens usuel du terme », répondait le directeur de la collection “Folio junior Textes classiques”, Jean-Philippe Vignot, « est une œuvre étudiée en classe » (1).
(1) entretien paru dans la plaquette de présentation de la collection datée de juillet 2009.

Brontë Charlotte, Jane Eyre, traduit de l’anglais par Dominique Jean, édition abrégée par Patricia Arrou-Vignod, notes et carnet de lecture par Philippe Delpeuch, Gallimard, collection folio junior, 2016, 409 p. 5€50
Charlotte Brontë (1816-1855) publie Jane Eyre en 1847. C’est un roman à forte influence autobiographique, profondément mélodramatique, celui d’une personnalité torturée par des élans de passion et le désir de ne point blesser la vie d’autrui. Les sensations œuvrent à un rapport maladif au monde, et l’univers de la folie s’y trouve enfermé, un peu comme l’est l’épouse de Rochester dans sa propre demeure. Le roman de cette orpheline, domestique qui devient femme indépendante et riche, trouve dans son héroïne un relief pour échapper à une texture vieillie et réussir ainsi à saisir l’intérêt de jeunes lectrices et lecteurs.

Balzac Honoré, Le Père Goriot, texte abrégé par Patricia Arrou-Vignod, notes et carnet de lecture par Philippe Delpeuch, Gallimard, collection folio junior, 2016, 219 p. 6€
Force est de reconnaître que faire lire Balzac (1799-1850) aux élèves aujourd’hui n’est pas facile. Les jeunes lecteurs sont rebutés par les longues descriptions, et surtout, manquent de référence historiques comme littéraires pour trouver la saveur des textes du romancier.
Le Père Goriot, paru en 1835, est une œuvre importante pour Balzac car elle signe le début d’un succès croissant jusqu’à sa mort en 1850 et c’est par elle qu’il initie un classement des romans qu’il écrit selon un plan de grande envergure de ce qu’il nommera La Comédie Humaine. Tableau réaliste de la société française du dix-neuvième siècle commençant, roman d’apprentissage à travers la figure d’Eugène de Rastignac, Le Père Goriot est un chef d’œuvre du roman réaliste. La version abrégée permet au jeune lectorat d’entrer dans l’œuvre avec facilité, d’autant plus qu’un répertoire des personnages est placé à l’entrée de l’édition. Le travail éditorial sérieux peut être interrogé, mais en tout cas, il permet de faire vivre un roman par les jeunes générations.

Twain Mark, Les Aventures de Tom Sawyer, traduit de l’anglais par François de Gaïl, illustrations de Claude Lapointe, collection Folio Junior, Gallimard Jeunesse, 2008, 347 p. cat. 5
*Signalons la remarquable édition parue en son temps dans la collection Chefs-d’œuvre universels de chez Gallimard
C’est la traduction du mercure de France de 1969 et les illustrations de chez Gallimard de 1981 qui sont reprises pour ce roman picaresque, chef d’œuvre de la littérature universelle et chef d’œuvre de la littérature de jeunesse avec l’inégalable Huckleberry Finn (1884).
Dans Les Aventures de Tom Sawyer , Twain, de son vrai nom Samuel Langhorne Clemens (1835 – 1910), décrit son village d’enfance, Hannibal, situé sur la rive gauche du Mississippi. Le roman paraît en 1876 alors que Twain a fait fortune comme journaliste après avoir pratiqué de nombreux métiers. Il destine sciemment l’ouvrage aux enfants sans manquer d’en recommander la lecture aux parents. La page de préface écrite pour accompagner la première édition souligne qu’il s’agit d’expériences vécues ou authentiques dont le livre est tissé.
Le roman décrit une Amérique des années 1830/1840 et Twain donne à l’écrivain la fonction d’être une mémoire des croyances et des mentalités.
Geneste Philippe



22/03/2020

La physique quantique en jeunesse

Kaïd Salah Ferron Sheddad, Pr Albert Einstein présente la physique quantique. Même pas peur ! illustré par Eduard Altarriba, Nathan,  2019, 48 p. 14€95
Quarante-six chapitres suivent l’histoire et l’évolution de la physique quantique. Ce n’est évidemment pas très simple, malgré une mise en page qui facilite la lecture et un texte clair, bref. Le lectorat découvrira les secrets de la lumière (Maxwell), les circonstances ayant présidées à la découverte des quanta (Planck), à celle des photons ou quanta d’énergie ou quanta de lumière (Einstein) et l’explication de la lumière qu’ils permettent. Mais la lumière, qui a un comportement à la fois d’onde et de particule, a poussé à l’élaboration de la théorie quantique.
Ensuite on suit l’expérience qui permit à Rutherford de prouver l’existence de l’atome. Il est alors question d’électrons, de neutrons et de proton puis de quarks. Il est temps de passer aux types d’atomes c’est-à-dire aux éléments et au tableau périodique des éléments (Mendeleïev). Puis le physicien danois Niels Bohr s’invite et avec lui l’atome quantifié.
Le lectorat entrera dans les secrets de la radioactivité, on lui présentera la matière et l’antimatière, il reviendra sur les quarks grâce à une présentation de l’accélérateur de particules du CERN, le boson de Higgs. Une double page annonce des réalisations à venir grâce aux progrès en cours de la physique, une autre présente des équations fameuses, enfin une dernière comporte une frise chronologique de la physique quantique (1860-2017).
Cet ouvrage qui aborde donc les lois physiques qui régissent le monde, pose avec sérieux la question de la vulgarisation scientifique. Il évite la juxtaposition sans lien de découvertes pour essayer de les expliquer les unes par rapport aux autres. Évidemment, le sujet est si ardu que la lecture est difficile. Mais l’ouvrage, illustrations et textes conjoints tentent d’introduire l’enfant au domaine. Ainsi, contrairement à nombre de documentaires sur l’atome, ici, il est présenté à l’intérieur même de la question de la matière.
Certes, on pourra regretter qu’une seule page traite de l'intrication quantique alors qu'elle aurait méritée plus. C'est un des phénomènes voir LE phénomène le plus bizarre de la physique quantique. On pourra être surpris que le boson de Higgs, pourtant une des découvertes majeures du début du siècle (2012), n'ait pas eu sa page et son explication. Mais nous retiendrons surtout que l’ouvrage évite le côté mondain de bien de ses concurrents sur le marché de l’édition pour la jeunesse. L’éditeur le conseille dès 9 ans, ce qui nous semble bien précoce. Il serait mieux venu de le conseiller à partir de 12 ans âge où les élèves abordent les sciences physiques au collège. En effet, à qui ne connait rien à la physique quantique, il est bon de pouvoir étoffer la lecture par des apports de connaissances pour bien comprendre chaque découverte.

Volo & Cédric

08/03/2020

Des émotions

Didier Jean & Zad, Et toi, comment tu te sens ? Utopique, 2019, 36 p. 8€
Est-ce un album ou un livre pratique ? Un ouvrage parascolaire ludique ? Un album documentaire sur les émotions ? Un peu tout cela, sans lourdeur. Le propos y est d’une intelligence fine. Les auteurs usent des émoticônes pour aborder douze émotions. Page de gauche une situation est présentée. Le syntagme qui fait l’objet de la réflexion de l’enfant est en couleur, une couleur identique à celle de l’émoticône qui ponctue la page de droite. En observant les visages des personnages, tous des animaux, l’enfant est entraîné à nuancer les sentiments qu’il peut éprouver ou qu’il a déjà éprouvé. L’association entre émotion et couleur double l’association émoticône et nom d’émotion, ce qui crée un double repère pour l’enfant. L’album comprend aussi l’invitation à créer un jeu de cartes reprenant les émoticônes et le nom des émotions. Le livre peut ainsi se poursuivre en un jeu à partager avec d’autres enfants, et déjà avec l’adulte. Cet album est un objet livre simple et formidablement adapté aux enfants. Une vraie réussite.

Deneux Xavier, Les émotions, Milan, collection les imagiers gigognes, 2019, 16 p. 12€50
Voici un ouvrage très créatif qui s’adresse aux enfants à partir de 2 ans. La lecture doit en être accompagnée par l’adulte pour que l’enfant bénéficie de la puissance efficiente de l’album. Les émotions sont créées en creux et en relief. Le plein et le creux sont les vecteurs de l’accès aux émotions que l’adulte lecteur viendra à définir par des situations imaginaires, pour beaucoup animalières. Ce choix du plein et du creux signifie aussi que c’est par le toucher que l’auteur veut faire aborder la thématique des émotions aux tout petits. Et c’est réussi. L’album enthousiasme. Les expérimentations avec des tout-petits de la commission lisezjeunesse le prouvent. Le prix peut paraître élevé, mais c’est un format carré, (180mmx180mm), les pages sont fortement cartonnées, ce que nécessite par ailleurs les illustrations en relief ou creusées dans la page. Sont abordés dans l’ordre : la joie, la tristesse, le courage, la peur, le calme, la colère, l’ennui, la surprise. On peut lire en suivant l’ordre des pages mais on peut tout aussi bien feuilleter l’ouvrage en fonction des réalités de la vie de l’enfant.

Zucchelli-Romer Claire, Les émotions au bout des doigts, Milan, 2019, 26 p ; 13€90
Câlin, chatouilles, colère, agacement, ordre, tristesse, joie, peur, ennui, énervement, sont les émotions traitées par ce petit ouvrage. L’enfant est invité à suivre des traits creusés dans les pages pendant que l’adulte prononce des onomatopées ou des interjections. Le dessin –ils sont tous géométriques- figure l’émotion en lien avec la couleur de la double page qui le contient. Cette approche sensorielle des émotions peut ne pas convaincre, en revanche, ce qui convainc c’est le dialogue suscité par la composition du livre et qui, immanquablement, rapproche l’enfant et l’adulte par une complicité de jeu à partir du livre et avec le livre.

alix Cécile, Les émotions de Moune. La timidité et la confiance en soi, illustrations de Claire Frossard, Magnard jeunesse, 2019, 32 p. 9€90 ; alix Cécile, Les émotions de Moune. La peur et le courage, illustrations de Claire Frossard, Magnard jeunesse, 2019, 32 p. 9€90 ; alix Cécile, Moune et ses copains, l’agitation et la concentration, illustrations de Claire Frossard, Magnard jeunesse, 2019, 29 p. 9€90 ; alix Cécile, La Gentillesse et la méchanceté, illustrations de Claire Frossard, Magnard jeunesse, 2019, 29 p. 9€90
Les deux premiers albums, réalisés sous le regard de la psychologue Florence Millot qui signe la définition des émotions présentées, sont un régal pour les enfants. La conception des ouvrages implique toujours les parents. Ainsi, la peur est certes un défi pour l’enfant, mais ça en est un aussi pour les parents qui doivent aider l’enfant à l’appréhender rationnellement, grâce au dialogue. Des pages spécialement réalisées pour l’interaction parents-enfant sont présentées très clairement. Pour installer des situations de peur, l’album s’appuie sur la connaissance de contes (personnage de l’ogre, ne pas avoir de repère dans un espace…).
L’album sur la timidité et la confiance en soi est une source d’information pour les parents autant qu’un support accueillant l’enfant comme il est. La timidité est le signe de l’enfant observateur. La timidité interroge la pudeur, la modestie. Elle implique un rapport à nu avec l’environnement que l’enfant craint qu’il soit intrusif : il rougit, par peur que les autres lisent ses sentiments sur son visage. La timidité est aussi un autre rapport au temps, à l’attente. De même, la confiance en soi ne peut pas être séparée de la pulsion de vie, c’est pourquoi il faut à l’enfant prendre des risques qu’il mesurera de lui-même. On imagine combien nos sociétés de surveillance (protection, usage immodéré du portable comme moyen de liaison permanente avec l’enfant etc.) vont à l’encontre de cette nécessité naturelle chez l’humain.
Les deux ouvrages de la série Moune et ses copains ont l’intelligence de s’adresser à la personne de l’enfant à travers deux histoires reposant sur des situations sociales qu’il va reconnaître immédiatement, parce qu’elles appartiennent à son quotidien. Il y a une histoire, un texte pour les parents définissant les émotions traitées, des jeux de relaxation qui participent à la connaissance de soi et qui ne peuvent être réalisés qu’avec l’adulte. Ce sont, là aussi, deux très bons albums qui empruntent au récit pour approfondir un message plus documentaire.  

Philippe Geneste

02/03/2020

La petite musique d'histoires tendres

Davies Benji, Le Gristiti, adaptation française de Mim, Milan, 2018, 32 p. 11€90
Une double-page en générique qui rassemble tous les personnages de cette histoire tendre. Une page de titre : sous un réverbère, un musicien de rue avec boîte à musique et, dessus, un petit singe tenu en laisse. Le contexte est planté, nous sommes dans un quartier pauvre d’une ville britannique. C’est le soir, le moment où sort la peur du ventre des enfants, du noir fait pour le sommeil. L’afficheur de publicité, la bibliothécaire, l’enfant, la femme de ménage, le policier, tous constatent des objets qui disparaissent. C’est l’œuvre de ce petit singe qui, dans l’espace du rêve, à la nuit noire, façonne une montgolfière pour rejoindre les oiseaux au pays des libertés jolies. La boîte à musique a perdu de son attrait, et on ne comprend pourquoi qu’à la toute dernière page, preuve d’une maîtrise parfaite par l’auteur de la technique du suspense.
L’adaptation française est soignée, recherchant assonances et échos sonores afin de coller au plus près du texte anglais qui prend la forme d’un poème en rimes de style victorien. L’œuvre graphique est un trompe l’œil du style réaliste. L’album propose en effet un voyage au pays du quotidien et une introduction pacifiée à l’approche de l’inconnu. Non effrayant, l’album détourne le codes du récit de peur pour exalter le sentiment de liberté.
Benji Davies est sans aucun doute un auteur-illustrateur à suivre tant son œuvre sensible sait user de l’humour grâce à une délicate subversion des codes génériques où se classent les albums destinés aux enfants.

Roederer Charlotte, Petit Cœur, texte écrit avec Clémentine du Pontavice, Nathan, 2019, 40 p. 13€90
Par la métaphore du cosmos, des ondes et vibrations qui le traversent, l’album parle de l’enfant porté dans le ventre de la mère. L’album répond à la question enfantine de l’origine. Un monde, un univers l’entoure et le porte au rythme du tadan tadan du cœur. Le texte est toujours très court. Les illustrations en noir et blanc, avec quelques pointes rouges en épousent la sobriété.

Mbodj Souleymane, Soriba et les animaux musiciens, illustrations de Jessica das, Milan, 2019, 40 p. + CD, 18€
Ce beau conte de Souleymane Mbodj est à la fois un conte moral sur la musique et une aventure dans la tradition de la littérature orale d’Afrique.
C’est un conte moral puisque les animaux font l’apprentissage de la nécessité de l’écoute, de la compréhension du jeu de l’autre pour pouvoir créer une musique. L’harmonie est une solidarité des notes entre elles ; Chaque animal a sa propre physionomie sonore qu’il singularise au fur et à mesure qu’il est capable d’intégrer les lignes musicales des autres membres de l’orchestre. On reconnaît chacun à un phrasé et à un thème propre. N’est-ce pas un clin d’œil à Pierre et le loup de Serge Prokoviev ?
C’est un conte traditionnel en cela qu’il raconte une lutte entre le mal et l’harmonie, en cela qu’il met en exergue la métamorphose comme une illusion des apparences dont il faut savoir se défier. Les illustrations vivement colorées et aux dessins stylisés plaisent aux enfants. L’histoire permet la découverte d’instruments africains : le djembé, le doumdoumba, le tama, le balafon pentatonique, le tambour de bois et le udu.

Maret Pascale, Le Lac des cygnes, illustrations d’Alexandra Huard, Nathan, 2019, 32 p. 17€95
Qui ne connaît le ballet mis en musique par Ilitch Tchaikovsky (1840-193) ? L’œuvre de Maret et Huard est une adaptation de la version réalisée par Rudolf Noureev de ce ballet. L’œuvre est déceptive. En effet, l’amour pur qui devait libérer la princesse transformée en cygne par un sortilège jeté sur elle par le terrible Rothbart butera sur la ruse du magicien sinistre. L’interprétation graphique est magnifiée par le grand format de l’album. Les images de la femme cygne et de ses infortunées compagnes sont sombres et magnifiques. Le Lac des cygnes conte le triomphe du mal sur l’amour. Malgré sa volonté, le jeune prince Siegfried n’évitera pas le tragique du destin d’Odette. Le conte met face à face de manière irréconciliable le tragique et le gracieux. Si le mal triomphe, c’est à cause du manque de vigilance du prince, trop pressé à réaliser son désir, donc trop centré sur lui-même.
Le moment de la rencontre, soutenu par une illustration d’un onirisme sombre que vient percer l’illumination centrale des deux amants, est l’instant où s’inscrit « une possibilité indépassable du gracieux »(1). Mais le prince ne saura pas ou ne pourra pas sortir du figement de sa conduite dans les rites du palais. Il n’y aura donc pas d’ouverture à une « temporalisation régénératrice » (2). Les dessins et couleurs montrent la générosité des femmes cygnes à laquelle le prince de rouge habillé ne répond que par la formalité du mariage, c’est-à-dire la possessivité aliénante. L’amour ne sera donc pas régénérateur. Dès lors, Rothbart triomphera, abusant facilement le prince par un simulacre. La relation amoureuse qui aurait pu être libératrice pour Odette mais aussi pour le prince va rester lettre morte. A travers le personnage du prince, l’album ne met-il pas en scène le mal de l’homme à devenir soi-même ? Le Lac des cygnes peut-il alors être lu comme une contre-édénisation (3) de l’existence humaine ? La symbolisation animale de la métamorphose d’Odette serait le pendant du triomphe du « collectif contraignant », qu’analyse le philosophe (4) et duquel le prince ne peut s’extirper ?
Philippe Geneste
(1) Jacob André, L’homme et le mal, Paris, cerf, 1998, 126 – (2) ibid. p.78 – (3) Nous empruntons à André Jacob, Aliénation et déchéance. Post-scriptum à une théorie du mal, Paris Ellipse, 2000, 128 p. – p.108, le terme d’édénisation. - (4) André Jacob, Aliénation et déchéance… op. cit. p.95


23/02/2020

Dans l’actualité d’un éditeur de documentaires

« Le ricochet forme des ondes à la surface de l’eau. De même, le livre est au cœur d’un réseau d’interférences… Au centre, un texte, une illustration, un objet… chacun suscite chez ses lecteurs un plaisir, une interprétation, une émotion… Depuis 25 ans, nous partageons en toute indépendance nos coups de cœur éditoriaux avec les enfants et leur entourage. Nous sommes animés par une seule envie : transmettre! »
(communiqué de l’éditeur)

Entretien avec Natalie Vock-Verley, éditrice et directrice des Éditions du Ricochet
-Pourquoi l’indépendance de votre maison d’édition est-elle si importante?
-Cette indépendance assure notre liberté! Chaque projet est examiné sous l’angle de son intérêt intellectuel et de son potentiel commercial, mais nous gardons l’entière maîtrise de nos choix, quitte à prendre parfois des risques plus importants ! Le pari de notre collection ados « POCQQ », dédiée à la réflexion sur de grandes questions de société, n’aurait peut être pas été pris si nous avions dû suivre les recommandations d’une étude marketing.

-Comment développez-vous votre ligne éditoriale?
-Les mots clé sont l’écoute et l’observation. En observant le monde, on identifie avec les auteurs les sujets que l’on souhaite porter à la connaissance des enfants. Cette approche nous permet de « tricoter» notre catalogue, sous la forme de collections ou de créations singulières comme Le livre des animaux magiques qui réconcilie les croyances et les sciences.

-En 2019, vous avez construit une nouvelle image graphique pour les éditions du Ricochet, notamment sur Internet?
-En effet! En créant un nouveau logo, un nouveau site Internet et une nouvelle charte graphique pour la communication. Cette réflexion était importante pour que notre image soit à la hauteur de la qualité de nos livres. Elle a pris une forme collective, elle a été un moment fédérateur de l’équipe autour de nos valeurs. Elle contribuera aussi à notre longévité!

-Quels sont vos vœux pour l’avenir?
-Quels sont vos vœux pour l’avenir? Je souhaiterais que la compréhension du monde et de la nature telle que nous la proposons dans nos livres permette aux enfants en devenir de grandir épanouis et proches de leur environnement. Qu’à l’âge adulte, ils se posent les bonnes questions et soient aptes à faire des choix pertinents pour eux-mêmes et pour la planète. Et aussi, que les futures générations puissent toujours admirer toutes les merveilles de la nature que nous montrons dans nos livres ! »
(Extrait du site Ricochet, avec l’autorisation de l’éditeur)

***

Quillardet Alicia, Une vie de chouette, éditions du ricochet, 2019, 28 p. 12€
L’album documentaire se lit comme un récit animalier ; La chouette en est le personnage principal. L’autrice fond les précisions dans une narration à laquelle nombre d’œuvres de naturalistes recourent pour servir une visée scientifique. Jamais l’expression de vulgarisation scientifique n’a eu autant de sens que dans Une vie de chouette.
Vu le sujet, évidemment, le sombre colore les pages narratives du récit ornithologique. Les images sont à la fois précises pour l’animal et stylisées pour le décor. Les deux choix épaulent la clarté du propos, lui apportant une part de rêve et d’humour qui porte à l’empathie envers la vie naturelle. Les onomatopées qui ponctuent certains épisodes permettent au jeune lectorat d’entrer plus intimement dans ce qui est conté.
Un petit chef d’œuvre tant dans le genre du documentaire que dans le genre de l’album.

Francesconi Michel, Mazille Capucine, A Vol d’oiseau. Les migrations, éditions du ricochet, 2019, 28 p. 12€
L’ouvrage se présente comme un commentaire des nombreux volumes consacrés aux migrations des oiseaux. Les sujets y sont rassemblés, traités de manière narrative et non sous le sceau de la définition et des classements. L’abondance des oiseaux parsemés sur les pages de l’album de format italien, obligent le lectorat à naviguer entre les représentations pour identifier chaque espèce. La dénomination, la classement entre non migrateurs et migrateurs, les techniques scientifiques pour étudier ces derniers, les raisons supposées des migrations, les explications biologiques, environnementales, les questionnements qui subsistent sur le mécanisme qui les commande et qui préside à l’orientation pendant le voyage, le détail des courses migratoires de quelques espèces, les formations collectives dessinées dans le ciel, les types de vol qui distinguent les espèces, la particularité exceptionnelle des manchots, les dangers, voici tous les sujets abordés au cours de l’album, sans aucune lourdeur, sans difficulté. Les dessins et peintures sont réalistes, avec quelques échappées rêveuses. Une des doubles pages finales rassemble tous les protagonistes, occasion pour l’enfant lecteur d’exercer sa mémoire, mais il peut tout autant regarder, car lui aussi, habite « cette Terre … avec les oiseaux ! ». L’ultime double page s’extrait de l’ouvrage pour, avec le style serré du documentaire strict, apporter des compléments de connaissances sur le sujet. Ce très beau livre bénéficie d’une composition rigoureuse qui se met au service d’une écriture libre et simple. Le résultat en est que l’enfant entre de plain-pied dans le livre. L’écriture ne fait jamais obstacle et les images sollicitent sans cesse l’attention et la traversée de l’œuvre s’en trouve stimulée.

Philippe Geneste

16/02/2020

littérature de jeunesse et engagement

Deshors, Sylvie, La Vallée aux merveilles, rouergue, collection doado, 2020, 174 p. 12€50
Ravel Arnaud, Les Combats de Sara, oskar, 2017, 182 p. 12€

« Écrire, c’est donc à la fois dévoiler le monde et le proposer comme une tâche à la générosité du lecteur »
Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ? Paris Gallimard, 1975 p.76 (1ère éd. 1948)

La littérature à destination de la jeunesse tend de plus en plus à se saisir des sujets d’actualité, des faits divers, pour rencontrer son lectorat. Les romans en sont réalistes, parfois relèvent-ils du naturalisme tempéré. Parfois, le réalisme suffoque-t-il sous une thématique tissée par le croisement de l’idéologie des droits de l’homme et celle de l’humanisme ; le récit rogne l’âpreté du réel et sombre alors dans un pseudo-réalisme où les points de vue suppléent les faits, où la généralité des idées impose une signification monophonique qui épouse les discours du pouvoir. La récupération de l’idée d’engagement depuis le ministre de l’éducation nationale Luc Ferry (2002-2004) jusqu’à aujourd’hui a entraîné des récits où le thème venait se confondre à l’individualisme du « c’est mon choix », mâtiné d’humanisme et d’une conception abstraite des droits de l’homme. Les exemples sont trop nombreux pour qu’il soit nécessaire d’en citer.
Mais quelques livres essaient d’éviter ces écueils et de tenir le traitement d’une thématique sociale au loin des discours convenus. Certains de ces derniers restent tout au long de la narration en tension entre l’énoncé déclaratif d’un engagement à l’intérieur d’un humanisme conciliant et la présentation de faits incorporés à l’histoire, faits qui viennent éclairer une approche de réalités clivées.
La Vallée aux merveilles nous semble tenir de cette dernière catégorie. Il s’agit d’un récit d’apprentissage, dans la mesure où l’héroïne, pétrie par ses problèmes personnels et confinée au milieu étroit de ses relations sociales va prendre conscience de la réalité des conditions de vie des humains d’autres classes et milieux sociaux, ainsi que d’autres traditions. Elle va alors changer son rapport au monde et aux autres, quitter son adhésion à la vie urbaine pour s’ouvrir à la vie de la campagne. La Vallée aux merveilles raconte un arrachement à l’égocentrisme, une objectivation des démarches égonomiques. Contre l’égoïsation (1), Jeanne opte pour la solidarité. Contre l’altération, elle va se retrouver dans l’entraide. L’expérience qu’elle fait de l’aide aux réfugiés de tous pays dans la vallée de la Roya, au sein d’un tissu villageois de complicité sociale –qui se nomment « les aidants » –, va donner du sens à sa vie. L’engagement quitte alors les rives de l’éducation morale et civique pour se confronter à la réalité. De fil en aiguille, l’actualité des migrations contemporaines est abordée, suivant en cela l’évolution de l’héroïne. Roman historique puisant dans l’histoire immédiate, La Vallée aux merveilles est aussi un roman d’apprentissage, comme c’est souvent le cas en littérature de jeunesse (2).
Un autre roman, procède aussi d’une plongée dans l’engagement auprès des réfugiés politiques ou économiques. Il s’agit de Les Combats de Sara, qui part de faits survenus au mois de mai 2010 dans un lycée du sud de la France (3). Le récit d’Arnaud Ravel s’élabore à rebours de celui de Sylvie Dehors. D’entrée de jeu, nous sommes avec une adolescente engagée pour la régularisation d’un élève de son lycée qui fuit la police. Elle va organiser une mobilisation des lycéens, avec occupation de l’établissement, devenir la porte-parole du Comité de soutien à Mihaï, le jeune rom « sans-papiers », et participer à des réunions du réseau éducation sans frontière (RESF). Sara va se heurter à sa famille, se découvrir une attirance affective pour un lycéen qu’elle ne remarquait qu’à peine jusqu’alors, se fourvoyer dans un soutien financier aveugle aux corruptions intestines d’un milieu où se rencontrent les réfugiés, les migrants, les passeurs, les profiteurs de tous ordres, des patrons spécialistes de l’emploi de travailleurs internationaux non déclarés. Cette irruption de la sphère économique souterraine est à l’origine des changements chez Sara qui va commencer, un peu, à mettre en ordre le chaos de notions : respect, dignité, droit de l’homme, liberté, humain, fraternité, amour, justice, injustice, politique, solidarité, égalité, militer, s’engager. L’adolescente mûrit et le roman se fait autant roman de l’histoire contemporaine que roman d’apprentissage.

A l’heure où les demandes d’asile (132 614 en 2019) sont en hausse de 7,2%, et que les expulsions se multiplient comme jamais (plus de 20% de réfugiés renvoyés), ces deux ouvrages, bien que pris dans les rets de l’humanisme et sans approfondissement critique de ce que la convocation de l’argumentation des droits de l’homme permet de taire (l’exploitation des pays d’origine par les trusts capitalistes multinationaux et des entreprises nationales –par exemple, AREVA, Bolloré, Total…pour la France-, les politiques de guerres et de ravage des gouvernements des pays impérialistes), malgré ces limites, ces deux romans renouent avec une notion de l’engagement qui ne dépasse  pas les limites fixées par l’idéologie dominante.
En effet, si l’engagement en littérature était un thème porteur d’une critique radicale de la société après la seconde guerre mondiale portée par la publication de Qu’est-ce que la littérature ? de Sartre en 1948, la notion d’engagement a été reprise par l’idéologie citoyenniste bourgeoise (Luc Ferry, ministre de l’éducation nationale en 2002, inscrivit le thème dans les programmes scolaires, suivi par son ministre délégué puis ministre en 2007, Xavier Darcos, auteur de manuel de littérature) s’affadissant dans le nappage des bons sentiments, de la bienveillance. La notion est alors étrécie à la défense de valeurs universelles de liberté et de justice, Voltaire, Hugo, Zola, Camus, étant ainsi convoqués… S’engager pour une cause dans une association est alors valorisé par une inscription au livret scolaire numérique universel (justement universel puis dit ensuite unique). Les idées de lutte de classe, de conflit social, sont éradiquées, pour l’élève, au profit d’un positionnement « volontaire et réfléchi », synonyme d’une « réalisation de soi » par l’implication « dans le cours du monde » (4). Celle-ci s’opère à travers la participation à des associations ayant un but social ou sportif ou caritatif, tous thèmes englobés par l’idéologie de l’humanisme bourgeois.
Les Combats de Sara et La Vallée aux merveilles dépassent cette définition officielle. Si les deux romans restent ancrés dans l’idéologie des droits de l’homme et de l’humanisme, ils donnent à lire l’évolution de leur héroïne. Sara va conquérir une conscience de la complexité des situations et prendre de la distance avec l’activisme pur pour un militantisme plus réflexif. Jeanne va, elle, sortir de son égocentrisme, pour se réaliser avec les autres. Les deux trajectoires sont opposées. A Sara qui adhère à l’idée de la militante du RESF qui la conseille (« Ce doit être ça, l’engagement. Vivre d’autres vies que la sienne. Il faut peut-être savoir maintenir une juste distance entre ceux pour qui on s’engage et nous »), s’oppose Jeanne qui envisage « une vie nouvelle » par la solidarité (« Positiver avec ce qui nous bouleverse plutôt que se laisser abattre. Je réalise tout à coup la leçon que me donne la vallée »). Pour Sara, l’engagement s’oppose à l’indifférence et à la découverte de soi (le deviens qui tu es de Nietzsche en quelque sorte) ; pour Jeanne, l’engagement rime avec l’amplification de soi. Sara passe de la spontanéité immédiate à un engagement réfléchi par la confrontation avec les autres ; Jeanne apprend à comprendre l’engagement des autres avant de s’engager elle-même, à son rythme.
Dans les deux cas, le récit accueille des actions historiquement situées et donne ainsi à la question des valeurs une assise concrète. En cela les deux écrivains font œuvre d’écrivains engagés. Reste, et c’est la limite contemporaine de la quasi-totalité des meilleurs ouvrages sur la question, que l’horizon de l’engagement y est serti par les valeurs idéales. Celles-ci mettent plus ou moins hors de portée les valeurs concrétées au cœur des conflits de classes quotidiens.
Philippe Geneste
(1) terme que nous empruntons à André Jacob, L’Homme et le mal, Paris, Cerf, 1998, 126 p. Ce même auteur analyse avec justesse et précision la tendance contemporaine à l’égonomie dans Esquisse d’une anthropo-logique, Paris, CNRS éditions 2011, 239 p. Ces concepts appliqués à l’étude du roman de Sylvie Deshors montrent toute leur rigueur opératoire. En retour, ils viennent souligner la pertinence de la problématique de l’autre soulevée par le roman. – (2) Geneste Philippe, « Les Axes de la préoccupation sociale dans le roman pour la jeunesse » et « Le roman historique pour la jeunesse » dans Escarpit Denise, La Littérature de jeunesse. Itinéraires d'hier et d'aujourd'hui, Magnard, 2008, pp.399-416 et 416-433. – -(3) le roman s’appuie sur une Bande dessinée, La Rafle, extraite d’un ouvrage collectif Histoires Sans Papiers. – (4) Hugon, Claire, Lire les sans-papiers. Littérature de jeunesse et engagement, Paris, éditions CNT-RP, 2012, 190p.-p.113


09/02/2020

Quand la patience de l’art narre l’ardeur du monde

Olagon Alexia, Les Affiches, illustrations de David Rebaud, éditions chant d’orties, 2019, 32 p. 16€
Voici une belle et rare production pour la jeunesse qui pourrait être lue comme un documentaire tout autant que comme une fiction. L’album, qui s’adresse à tous les âges, doit sa composition à une étude du rapport qu’entretiennent l’autrice et l’illustrateur avec les affiches. Avec l’affiche, c’est l’espace de la rue qui est convoqué ; et l’ouvrage paraît coïncidence ou hasard objectif, en pleine grève contre le projet gouvernemental de réforme des retraites. Cet espace est celui des libertés qui se conquièrent ou se reconquièrent. Et pour cet œuvre, il faut ouvrir, dans les rets de l’ordre quotidien des choses, des trouées de rêverie, il faut creuser des brèches d’espérances, il faut décapsuler les bouteilles à la mer et laisser s’échapper, des cerveaux endormis, les songes des nuits à venir, les rêves de société future. L’affiche se conjuguant au pluriel des regards, des créateurs et créatrices, les affiches sont dialogues, confrontations, expressions contre la répression de l’action, de l’acte même de penser. Les affiches sur les murs, ce sont les portes de l’autre perception, ce sont les portails ouverts à l’aperception, pour paraphraser Aldous Huxley. Les affiches ont une histoire et elles sont de l’histoire. Alexia Oragon et David Rebaud en font toute une histoire d’initation de la jeune Cheyenne qui vit au dixième bâtiment E appartement 8 du quartier Voltaire. Puisse Les Affiches rencontrer son public, car c’est un conte urbain de notre temps, un conte chaleureux et profond. La culture de la rue ne doit rentrer dans les musées, elle doit vivre à l’air libre et arracher les défenses d’afficher du discours autoritaire légaliste.

Fombelle Timothée de, Le Jour où je serai grande. Une histoire de Poucette, photographies de Marie Liesse, Gallimard jeunesse, 2019, 32 p. 14€50
Ici, la photographie pilote le texte. L’ouvrage se présente comme une variation du conte Poucette. Voir le monde depuis le regard de l’enfance, c’est immerger l’humanité au sein de la nature et susciter les émerveillements, les curiosités. Le parti pris est esthétique. Le texte est une sorte de rampe livrée à la lecture pour oser avancer dans l’inconnu du regard et renouveler le sien. Il est centré sur la mémoire comme support du rêve, ayant fonction de le faire perdurer.

Maumont François, La Petite casseuse de cailloux, Milan, 2019, 40 p ; 12€90
Dans un univers de carriers, dont les trois premières doubles pages présentent le dur labeur et les conditions misérables de vie, advient une enfant en âge d’exercer le métier. Là commence la fiction. L’enfant sculpte des animaux. Arrêtée pour détournement de matériau, le roi lui impose de le sculpter. L’enfant s’exécute. Elle a presque fini qu’un oiseau vient se poser sur le poignet gauche de la statue. La main entière se détache et vient écraser le roi qui tenait la pose en dessous. Le royaume est libéré du monarque. L’enfant est fêtée dans une liesse populaire qui rassemble tous les sujets désormais émancipés : « désormais les cailloux ne sont plus casés mais sculptés ». Un album pour que l’art prenne le pouvoir en quelque sorte. Le ton léger de l’album, les illustrations très aérées, tout concourt à l’allégresse finale.

Chabas Jean-François, Le Coffre enchanté, illustrations David Sala, Casterman, 2016, 32 p. 15€90
Un grand format vertical (24x34 cm) page paire le texte, page impaire l’illustration, soit deux registres pour une même histoire, l’illustration suivant le texte mais l’approfondissant en imaginaire de représentation inouï. L’histoire connue par des échos divers est celle d’un pauvre pêcheur qui trouve un coffre dans ses filets, un coffre qui ne s’ouvre point. L’intendant du roi est là, avide, qui récupère le coffre et l’amène au roi. La suite est un exercice de style, celui de la juxtaposition des tentatives infructueuses pour ouvrir le coffre et au final, la naïveté du roi rendu heureux non pas par la réalité mais par ce qu’il croit être comme trésor dans le coffre… Le lectorat, lui, saura que le coffre est tout simplement vide, c’est un leurre. L’enchantement ne vaut que pour ceux qui y croient : « Ce que nous croyons posséder ne compte-t-il pas autant à nos yeux que ce que nous possédons vraiment ? ».
Ce conte moral est servi par l’illustration de David Sala, véritable création artistique qui donne vie plastique au récit. Les illustrations de David Sala s’appuient sur la finesse du dessin, la luxuriance des détails ou les fonds proches de motifs de tapisserie, réalisés dans l’esprit de l’art nouveau, avec une nette présence de Klimt pour le traitement pictural des vêtements du héros, mais aussi, des appels à la peinture naïve ici, là des touches d’impressionnisme. Le dessin fin, entremêlant les lignes courbes des formes humaines et des vêtures avec les motifs géométriques, l’illustration fouillée, la peinture aux abords du pointillisme avec des touches parfois suggérant un infini que ne livre pas les rares dessins en perspectives, le jeu des couleurs sombres traversées de touches lumineuses, les rehaussements de dorure, proches de l’art nouveau, et qui épousent la féerie du genre même du conte merveilleux, emportent le lecteur dans une nouvelle interprétation du récit. Toutes ces références accompagnent des compositions picturales souvent sur-réalistes par le stylisme de nombreux jeux de lignes et de courbes.
De par le format et le choix éditorial de l’alternance page de texte / page d’image, le haut et le bas dominent sur l’horizontalité, les personnages pouvant, parfois, flotter sur la page. Le merveilleux du conte s’approche alors. Le faste de l’illustration, la luxuriance des couleurs et des motifs, créent un effet d’étouffement imitatif de l’avarice du roi et de sa boulimie de propriété et de richesses.
Equilibre du texte, luxuriance de l’image, rigueur de leur articulation, exigence de la composition de la fiction s’allient pour offrir à la lecture un livre d’art et de création que l’enfant gardera précieusement dans sa bibliothèque.

Philippe Geneste

02/02/2020

Venir d’ailleurs pour l’ici d’une espérance

Makaremi Chowra et Parciboula Matthieu, Prisonniers du passage, dessins Matthieu Parciboula, Steinkis, 2019, 159 p. 18€
Un journal personnel et un reportage au cœur d’une zone d’attente pour personne en instance (ZAPI) aux Aéroports de Paris. La narratrice personnage se nourrit de la connaissance de l’autrice chargée de recherche au CNRS, pour raconter son expérience auprès de l’ANAFE (Association Nationale d’Assistance aux Frontières pour les Étrangers). Cette bande dessinée est à la fois un récit autobiographique et un documentaire précis sur la réalité des zones internationales des aéroports.
Elle révèle la politique gouvernementale de l’asile. On comprend mieux, alors, le paradoxe apparent de l’amélioration des conditions d’accueil en ZAPI et la multiplication des difficultés administratives qui aboutissent, en hausse vertigineuse, à des taux d’expulsion et de refus d’asile pour les migrants. La bande dessinée montre, en effet, que l’État assure la forme démocratique du droit en foulant aux pieds la substance du respect des droits humains… C’est que plus sont tatillons les règlementations du contrôle et plus efficaces sont les politiques de contrôle, de refoulement mais aussi d’arbitraire : « De 1945 jusque dans les années 1980, le contrôle des frontières était encadré par une ordonnance d’une demi-page ; aujourd’hui, il est réglé par au moins 18 décrets, 10 circulaires et 36 articles de loi ».
Prisonniers du passage est aussi une réflexion pointilleuse et souvent poétique sur la notion de frontière. Le récit montre que pour le migrant, au fil « de son long parcours », « la frontière s’est construite comme lieu d’enfermement ». La frontière, comprise comme espace fragile d’une suspension du règne des nationalités, s’abolit sous l’impact des politiques migratoires, pour devenir ligne de démarcation des nationalités. Mais la frontière tient aussi à la visée de discours de celui qui la dresse. En effet, la représentation de la frontière n’est pas la même selon que le politicien parle de français expatriés au Canada, en Afrique etc. ou d’afghans, d’Érythréens, de Syriens… expatriés en France. Dans ce dernier cas, le mot Frontière, évocateur du voyage, de l’aventure, devient mot d’enfermement dans une identité. Le phénomène de la migration, constitutif de l’humanité, est récusé, voilé. Un an après le vote de la loi Asile et Immigration, quelques semaines après la révision des règles de l’asile, de la naturalisation et de la protection sociale du gouvernement Philippe en marche sur les terres de l’extrême droite (élections municipales en vue), Prisonniers du passage se lit comme une enquête de terrain sur ces zones d’attente où se déroulent la complexité d’une procédure (vingt-six jours si elle est menée au bout) déterminant l’admission ou non en France du réfugié politique ou de guerre, de l’enfant, du parent venus d’ailleurs pour l’ici d’une espérance. Dans la vacuité du temps d’une zone d’attente, dans le tragique des jours qui passent, dans le drame fomenté par les délais de réception, la bande dessinée opère une visite au scalpel de ces zones de nulle part et pourtant délimitatrices d’inégales humanités.
Philippe Geneste

Jean Didier et Zad, Paris-Paradis, quatrième partie, illustrations de Bénédicte Némo, Utopique, 2019, 38 p. 17€
Voici le dernier tome de ce qui restera un album illustré exemplaire sur l’immigration et la clandestinité imposée par le dogme des frontières qui sont aussi des frontières entre riches et pauvres, entre aspiration à la liberté de vivre et réalité des enclos mentaux où s’étiolent l’humanité. Entre le rêve d’occident comme illusion d’une vie meilleure et réalité sordide des vies de misère dans des pays surexploités par les centres impérialistes, y a-t-il une issue pour une espérance ? Les auteurs évitent de répondre, laissant toute latitude au lectorat de construire sa réponse.
Moussa, qui a quitté son pays d’Afrique (tome 1), a vaincu les obstacles de l’émigration (tome 2) pour faire ses apprentissages à Paris (tome 3), prend conscience de ce qui l’enracine après le passage dans un centre de rétention administrative, dans le bureau d’un juge pour mineurs clandestins. Dans ce quatrième tome, Moussa croise aussi la mémoire d’autres immigrés, le rêve britannique de certains, les expulsés, les militants et militantes de la solidarité et de leurs associations. La narration en plans moyens et rapprochés de Bénédicte Némo, de temps à autres dynamisés par une peinture en gros-plan ou bien par un avant-plan, rapprochent le lecteur ou la lectrice du personnage et de sa vie.
Les quatre volumes forment un récit à la documentation rigoureuse sur la condition immigrée dans la France contemporaine. Pour autant la fiction mène la danse, se subordonnant adroitement (art du scénario) les faits avec lesquels elle s’est construite. Cette tétralogie devrait s’imposer dans les médiathèques destinées à la jeunesse, bibliothèques d’écoles et centres de documentation des collèges.
Philippe Geneste
2019
Kochka, Frères d’exil, illustrations de Tom Haugomat, Flammarion jeunesse, 2019, 143 p. 5€
Sur fond de réchauffement climatique, Kochka conte une fable sur l’exil, une réflexion sur l’accueil et l’hospitalité, un conte d’enfance relié par des lettres aux êtres chers des générations antérieures laissés sur place. La fin est euphorique, épousant l’humanisme de l’auteur pour conjurer la haine des migrants qui traverse le monde contemporain.

Commission lisezjeunesse