Une nouvelle collection pour la petite enfance apparaît ces jours-ci dans les rayons de la littérature destinée à l’enfance. Nous en avons exploré les quatre premiers volumes.
BÉLARD Émilie, Clément a peur,
illustrations de Camille TISSERAND, Milan, 2026, 24 p., 5€50
L’ouvrage met en scène un enfant de
2-4 ans soumis à une émotion de répulsion, exprimée par la peur, dont Paul Diel
trouvait une origine dans l’instinct de fuite. La peur prévient des dangers,
c’est son principal intérêt. Elle active la dialectique des sentiments
d’insécurité et de sécurité. Elle rend tangible la notion de danger. L’album
permet alors de parler de l’inquiétude voire de les faire évoquer par l’enfant,
d’en parler avec lui.
Mais le livre de Bélard et
Tisserand soulignent d’autres valeurs de la peur, comme la surprise qui se
trouve ainsi réinterprétée, ou encore le pouvoir de l’imagination quand
l’enfant a peur du noir, craint les monstres. Contre la réaction stéréotypée de
la moquerie qui signale les jugements portés sur la personne ayant peur, Bélard
et Tisserand consacrent une double page.
SARRAZIN Aurélie, Céleste
s’endort toute seule, illustrations de Vincent ROCHÉ, Milan, 2026,
24 p., 5€50
Le moment de l’endormissement, où
surgissent des émotions, telle la crainte de la nuit, du noir et de ce qui vit
dans l’obscurité, est le moment d’un rituel fécond. L’album retrace ce rituel,
à partir d’une enfant et de sa maman. Il s’attarde sur le moment où l’adulte
sort, éteint la lumière. Le texte et l’image donnent des explications à
l’enfant : à quoi sert le sommeil ? Pourquoi s’endormir tôt est nécessaire ?
Comment combattre sa peur du noir ? Qu’est-ce qu’un cauchemar ?
L’album ne donne pas toutes les réponses, il laisse en suspens des questions
comme où sont les rêves et où vont-ils ? Dans la double page documentaire,
Héloïse Junier rappelle que « 38% des enfants de 2 à 5 ans éprouvent
des difficultés à s’endormir, et 53% se réveillent régulièrement la nuit »,
de quoi permettre aux parents, d’envisager sans dramatiser l’attitude de leur
enfant.
SARRAZIN Aurélie, Félix
apprend les règles, illustrations de YI-HSUAN WU, Milan, 2026,
24 p., 5€50
L’ouvrage s’intéresse aux règles de
vie et de nécessité fixées par le monde adulte dans la vie quotidienne du
petit. Avec les règles, c’est une des premières phases de socialisation de
l’enfant que la collection aborde. Or, durant la période de la pensée
pré-rationnelle, la pensée intuitive domine et la sensation est primordiale
pour l’enfant. Bien sûr, le langage prend de plus en plus de place avec le jeu
et l’imitation différée. Aussi, l’égocentrisme enfantin (au sens piagétien), qui
domine alors amplement, va, grâce à l’entourage, s’effacer peu à peu et
permettre à l’enfant d’intégrer les schèmes préfigurant les schèmes sociaux. La
représentation du monde de l’enfant évoluant, les règles qui viennent de
l’extérieur, vont peu à peu prendre du sens. Les règles de sécurité en sont un
bon exemple, mis en image dans l’album de Wu Yi-Hsuan et le texte d’Aurélie
Sarrazin
BÉLARD Émilie, Margaux dit
non, illustrations d’Anna GUILLET, Milan, 2026, 24 p., 5€50
L’enfant a 2/3 ans et le mot
« non » devient son empreinte sur la vie devant sa famille et ses
proches. Il s’agit d’un « non » d’opposition ou bien d’un
« non » de refus ou encore d’un « non » de
défense, enfin d’un « non » qui signale un besoin d’expression
ou une réaction d’émotion. On le sait, au quotidien, ces « non »
sont déclencheurs de conflits avec l’enfant. L’album de Bélard et Guillet
milite en faveur d’un accueil des « non » par les adultes car
le conflit catégorique (c’est moi ou toi) est destructeur de la
relation. L’enjeu, derrière cette question de l’attitude envers les « non »
enfantins, est de mettre l’enfant en position d’être un acteur de ses
comportements. Bien sûr, qui dit accueil ne dit pas abandon de tout cadre. Les procédures
verbales de détour mènent à l’assouplissement du discours de l’enfant et
surtout lui font éprouver le sens concret qu’entraîne ce non : avec un
enfant, il ne s’agit pas de discourir, mais de faire réfléchir par les actes
qu’il exécute. La psychologue, dans la double page adressée aux parents,
insiste sur l’importance de conserver une relation de sympathie avec l’enfant
sans abandonner le suivi des règles édictées qui innervent sa vie en société.
En un mot, accueillir, ce n’est pas céder.
La collection
Ces quatre ouvrages appartiennent à
une collection Mes tout premiers pourquoi qui touche des enfants plus
jeunes que l’autre collection de chez Milan, assez proche, Mes p’tits
pourquoi. Tous les ouvrages de cette collection réclament l’accompagnement
de l’enfant par un adulte. Cet accompagnement permet de solliciter des
situations connues afin de nourrir le dialogue de l’enfant avec le livre.
L’adulte, durant cet accompagnement a tout intérêt à demeurer un médiateur et
surtout à ne pas livrer des réponses. Chaque volume comprend d’ailleurs deux
pages, renseignées par la psychologue Héloïse JUNIER, psychologue de la petite
enfance, réservées aux adultes. La collection prend grand soin de combattre les
stéréotypes ; par exemple, dans Clément a peur, c’est le
père qui s’occupe de l’enfant d’un couple séparé, dans Félix apprend les
règles l’enfant et le père sont noirs.
Philippe
Geneste