Anachroniques

31/05/2026

Au risque de la lecture adolescente d’un roman

DUVAL, Myren, Pablo dans les bois, rouergue, 2026, 128 p. 13€50

Dans le bois, on se perd, annonce le prière d’insérer. Ce roman a interrogé les adolescents et adolescentes de la commission Lisez jeunesse. Des extraits de la discussion après que tous eurent achevé la lecture du roman de Myren Duval précise la teneur de leurs réflexions.

Iréna : le personnage principal, Pablo, au début, je le trouvais bizarre. Il est à la fois un peu perché mais aussi capable de véritables dissertations qui surprennent dans sa bouche.

Angel : mais qui vont bien avec les références littéraires qui sont notifiées au cours du roman, et qui s’adressent à des gens très lettrés. Comme si le roman choisissait ses lecteurs…

Zabeth : Pour revenir sur le personnage, moi non plus je ne l’ai pas trouvé crédible. Ça m’a gênée à la lecture. Or tout le roman est centré sur lui.

Angel : je suis d’accord avec ce constat. J’ai eu du mal à accorder les deux Pablo. Même si le livre veut nous faire croire qu’il n’est pas très net, il parle parfois comme un prof de philosophie ou quelque chose comme ça. Sinon, j’ai quand même apprécié sa fragilité sous l’apparence en classe du jeune dur. Pablo, au fond, je le vois comme un sentimental. Il est assez inactif, il réagit à l’extérieur sans réfléchir, mais c’est un sentimental. Là aussi, il est double, parce qu’avec Ada, qu’il aime, il se retient…

Iréna : … se retient … moi je dirai plutôt qu’il a tout du timide.

Angel : oui, et peut-être, entre autres choses, sûrement, parce qu’il est plein d’incertitude envers son corps.

Iréna : Il n’est pas à l’aise mais il aime Ada, c’est sûr.

Zabeth : Je suis d’accord avec Angel, parce qu’envers les autres, sauf Ada c’est vrai, il rebondit d’une émotion à une autre sans essayer de poser une réflexion. Si bien qu’il ne se trouve jamais finalement. C’est assez curieux parce qu’en réagissant comme il le fait, il se coupe des autres et il se replie sur lui.

Angel : il faut dire qu’il est perturbé par l’attitude de son père bipolaire. Avec cette expérience, c’est peut-être normal qu’il soit vulnérable. Peut-être qu’il est vulnérable parce qu’il ne comprend pas son père et nous, en retour, lectrices ou lecteurs, on ne le comprend pas, lui.

Zabeth : En tout cas, il s’enlise dans ce qu’il s’imagine. Et comme il est mal, se confronter à l’extérieur, pour lui, c’est une déchirure intime qu’il masque sous sa propre agressivité. Et c’est pour ça qu’il enchaîne les exclusions de classe.

Iréna : Il a un côté agressif, c’est vrai. L’extérieur est comme une agression et il y répond comme il le vit. Il n’écoute pas les autres, donc il ne les entend pas. Regardez, avec son père, même quand le père fait des pas vers lui, il le rembarre tout le temps.

Zabeth : On retrouve ces heurts dans la composition du livre. Les chapitres sont très courts. C’est un livre qui suscite une grande vitesse dans la lecture. Et le tempo de la narration aussi est très rapide, et même presque saccadé. Les phrases sont courtes, affirmatives, c’est tranchant. Et moi, cette écriture m’a plu.

Angel : l’écriture, elle permet d’entrer, pas dans la pensée, moi j’ai eu du mal, mais dans l’émotivité, la sensibilité de Pablo. Tu disais Zabeth qu’il se replie sur lui, oui, c’est ça. Il est préoccupé de qui il est et il ne questionne pas ce qu’il fait. Il ne prête aucune attention à sa place dans la société, dans le lycée même. Il fuit la multitude ce qui le ramène à sa subjectivité.

Iréna : Son drame est de subir son existence qui reste rivée à son père. Donc son drame c’est de subir la maladie de son père. Mais ça on le comprend de mieux en mieux au cours du roman, pas au début où Pablo, quand même, il est bizarre comme je disais tout à l’heure.

Zabeth : Justement parce qu’il semble incapable de s’affirmer dans ses actions. Heureusement, il y a Ada qui est tellement compréhensive.

Iréna : en fait, ce roman, il m’a mis un peu mal à l’aise. Il décrit un trouble et moi il m’a troublée. 

Angel : ceci dit, l’autrice a bien joué, parce qu’on parle de Pablo comme s’il existait. Curieusement, on n’a pas parlé beaucoup du père, alors que la clé est là, non ?

Iréna : oui, mais est-ce qu’on n’oublie pas un peu trop la mère ? Elle est quand même sacrément importante pour Pablo.

Zabeth : sauf qu’elle s’en va, parce qu’elle ne supporte plus les frasques fantasques du père. Cette situation est bizarre, elle aussi. Elle couve Pablo, mais, en même temps, elle le laisse seul avec le père. Là encore, il y a quelque chose que j’ai du mal mettre en cohérence, pour le sens complet de l’histoire.

Zabeth, Iréna, Angel

 

24/05/2026

De la mère et de la condition féminine

La Mère dans le regard d’un enfant

MORIZUR Gwénola, Les Fils argentés de maman, illustrations de Fanny MONTGERMONT, éditions du ricochet, 2026, 34 p. 15€50

Voici un album d’une profondeur troublante. Il explore la relation d’un petit garçon à sa mère. Celle-ci satisfait les besoins de tendresse, de protection, d’échange, de rapport au monde et aux autres de l’enfant. Lui, l’écoute, la regarde avec une attention dont l’intensité autorise son adresse finale qu’il lui tend, c’est-à-dire à formuler une interprétation verbale.

Mais n’allons pas trop vite.

La mère est mouvement. Sa chevelure le symbolise. Le mouvement entraîne. Et, même, quand la sensation gouverne, le mouvement est attraction. Or de la sensation émerge la curiosité : chez l’enfant le mouvement psychique et le mouvement physique sont indissociés. La lecture étant captive de ce regard obnubilé de l’enfant, le lectorat épouse l’attitude du petit garçon. Il le suit dans son interprétation des transformations observables – observées de la couleur des cheveux de la mère. Mais pourquoi les cheveux virent à l’argent, se demande-t-il ?

La chevelure devient synecdoque du corps et de l’être humain en général, de la mère en particulier. Cheveux et peau matérialisent la mémoire des expériences de la vie. L’enfant se trouverait-il alors en devoir de résoudre, pour lui-même, l’origine du temps ? Les ingrédients de la solution, il les puise dans l’attention à partir de chaque fait de la vie, et donc de sa vie… L’album devient alors le récit d’une transmission de la mère à l’enfant, transmission de la vie, de son mouvement, de son mode d’habitation. C’est dans cette matérialité que serait l’interprétation que chacun construit de la vie.

Le livre serait-il alors prolégomène à une forme de satisfaction à vivre… ?

Curieusement, l’album raconte la fascination de l’enfant pour sa mère avec laquelle il entretient une relation exclusive (aucun autre protagoniste humain, seuls des oiseaux, animaux bâtisseurs de nids, symboles de vie nouvelle et de protection). Cette fascination, qui pourrait mener à un enfermement, se mue par les paroles de la mère en élancement vers le partage, vers l’avenir. L’observance enfantine est projective. La mère suggère à l’enfant l’appétit de sensations par l’attirance vers le monde. Elle est le premier autre vers lequel l’enfant éprouve le mouvement vers le règne du vivant ou du non vivant. Cette attirance engendre chez le petit garçon l’imaginaire d’avenir. La dernière image du nid d’oiseau incluant les cheveux d’argent signifie ce partage entre vie d’humain et vie de nature. L’image suggère aussi que la naissance n’est toujours qu’une renaissance car la naissance n’existe que représentée, reconstituée en esprit. Physique et psychisme, à nouveau s’interpénètrent en leur unité féconde d’action réalisatrice.

 

Du corps des femmes et du politique

BAYLE, Carla, FAUCONNIER, Arnaud, 100 idées pour comprendre l’endométriose, Tom Pousse, 2025, 224 p.  17€

Après l’annonce le 11/01/2022, par le Président de la République, du lancement d’une stratégie nationale de lutte contre l’endométriose, bien des espoirs se sont levés chez les femmes atteintes de cette « souffrance majeure que personne n’entend » (termes du président). Le livre de Bayle et Fauconnier est paru en octobre 2025, sur la base de l’espérance soulevée.

La communication présidentielle a permis à l’endométriose d’être une souffrance reconnue. Les oppositions à cette reconnaissance prennent leur racine dans le tréfond de la société patriarcale. Ainsi, en 2024, les sénateurs ont rejeté un projet de loi proposant un congé maladie en faveur des travailleuses subissant des règles douloureuses et notamment atteintes d’une pathologie, l’endométriose. Le projet de loi prévoyait un congé menstruel de deux jours par mois … Les sénateurs ont jugé la mesure trop chère et susceptible de favoriser la fainéantise des femmes… Les sénateurs se sont octroyés la même année 700€ d’augmentation de leurs frais de mandat les portant ainsi à 6000€ par mois par sénateur et sénatrice (qui s’ajoutent à leur salaire net de 5246€81). Dormir dans le confort, travailler dans la souffrance… Et on se rappelle que lors de la dernière loi sur les retraites, les sénateurs et députés ont reconduit leurs régimes spéciaux. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Certaines collectivités locales (Lyon, Bordeaux, Grenoble) ont alors statué pour permettre à leurs salariées, sur justificatif de règles incapacitantes, de bénéficier d’autorisations spéciales d’absence (ASA). Sur ordre du gouvernement, qui pourtant s’était déclaré favorable à cette mesure (en cohérence avec la plan national 2022-2025 pour la prise en charge de l’endométriose et la promesse d’une filière de soin), les préfectures invalident une à une les dispositions mises en place par les collectivités locales.

Alors vous direz-vous, quel est l’intérêt de ce livre ? Même si, une fois de plus, la communication présidentielle l’a emporté sur la déclinaison concrète de l’annonce – car de même que communiquer n’est pas informer, communiquer n’est pas mettre en place –100 idées pour comprendre l’endométriose est un livre incontournable et d’une grande utilité pour les patientes, pour les proches et pour les travailleuses et travailleurs de la santé. L’intérêt du livre est majeur. Son écriture le rend abordable à toutes et tous et la richesse des questions traitées (cent en tout, comme l’indique le titre) comblera les curiosités, les interrogations, donnera de vraies informations. Qu’on en juge. Le livre comporte cinq parties. La première est consacrée à l’endométriose, son histoire, ce qu’elle est, ses différentes formes les symptômes, l’adénomyose. La seconde partie décrit les mécanismes de la douleur. La troisième traite de l’endométriose au cours de la vie d’une femme (adolescence, scolarité, sexualité, fertilité, périnatalité, cancer de l’ovaire, travail, congé menstruel, sport). La quatrième détaille le parcours de la patiente : diagnostic, la prise en charge globale et le suivi, les traitements hormonaux, les traitements antalgiques, la chirurgie de l’endométriose, les associations, plateformes et applications à destination des patientes. La cinquième partie détaille les actions nationales du gouvernement, la formation sur l’endométriose, les différents programmes de recherche sur l’endométriose. Une excellente conclusion et un lexique closent le livre.

Annie Mas & Philippe Geneste

 

 


17/05/2026

Du chagrin

D’un classique….

Rodolphe, Chagrin, libre adaptation du roman d’Honoré de Balzac La Peau de Chagrin, dessin GRIFFO, Glénat, 2026, 128P. + 6 p. 24€

Balzac publie La Peau de chagrin en 1831, il a 32 ans. Il s’inspire du mesmérisme et de l’occultisme, créant le personnage Raphaël de Valentin, un orphelin d’origine noble mais pauvre et hanté par le désir d’écrire un traité de la volonté, lui qui ne cesse de s’écarter des résolutions que lui imposeraient sa condition financière. Alors qu’il s’apprête à se suicider, un personnage lui propose une peau de chagrin capable d’exaucer tous ses vœux, mais qui rétrécit à chaque vœu, jusqu’à entraîner la mort de son propriétaire. Volonté, désir des apparences, angoisse de la mort, destin et moralité des actions, autant de thèmes philosophiques que Balzac traite avec ce roman court mais d’une grande efficacité. Nul doute que l’écrivain a lu E.T.A. Hoffmann, un maître du fantastique reconnu en France vers 1830. La Peau de chagrin s’inscrit dans sa lignée avec des personnages qui vacillent sous le poids des transformations sociales en cours. Rodolphe reprend l’histoire et, aussi magistralement, la recompose en une adaptation qui emporte l’adhésion du lectorat tant elle amplifie la psychologie du personnage et de ses relations, ainsi que celle d’autres personnages. Il restitue la densité charnelle qui habite Raphaël tout autant qu’il est sensible à la dimension de l’irrationnel. Que Rodolphe respecte, pour ce qui concerne le temps où Raphaël de Valentin est vivant, la narration à la première personne dans les encadrés narratifs, va aussi dans ce sens, autant que ce choix est conforme au récit fantastique du dix-neuvième siècle. Par ailleurs, Griffo rend à merveille l’univers du début du dix-neuvième siècle et l’ambiance balzacienne où le réalisme se mêle à l’inquiétant.

Rodolphe, non sans malice, introduit Balzac dans la bande dessinée, un Balzac curieux de cette histoire laissée par un pauvre diable en mal de prendre toute la mesure du sentiment de subjectivité qui le ronge. Rodolphe n’use pas de l’adaptation comme d’une réduction de la trame dramatique et s’il retient des événements passés à la postérité, il imagine des variantes, jouant sur le romantisme de l’œuvre ainsi remaniée. Chagrin fait la preuve que La Peau de chagrin déborde le sujet initial de Balzac. Le lectorat contemporain ne va pas chercher dans l’œuvre de Rodolphe le mesmérisme et l’occultisme, en revanche, il va être sensible à la réflexion engendrée par le rapport de Raphaël aux apparences, à la richesse. Il va s’interroger sur l’oisiveté qui est collée au malheur de Raphaël. De même, l’explosion d’irrationnalité qui peut faire croire aux pouvoirs d’une peau, n’est-elle pas le produit d’une situation sociale d’où l’espérance de s’en sortir est exclue ? Magnifiquement dépeinte par la bande dessinée, cet entour du texte est au cœur du dessin et des couleurs de Griffo. Ce n’est pas un hasard si le passé n’est pas une source de réconfort face au présent angoissant et qui ferme toute perspective future de bonheur. Et c’est un intérêt supplémentaire de l’adaptation de Rodolphe et Griffo, elle se nourrit du roman de Balzac pour le tirer vers le réalisme. La fin, que nous ne dévoilerons pas ici, en est la preuve.

 

… à la littérature pour les petits

MIM, Nino Dino. Le gros chagrin, illustrations de Thierry BEDOUET, Milan, 2026, 40 p. 10€50

L’album, dernier né d’une série phare de chez Milan, met Nino Dino en situation d’éprouver l’exclusion et le décalage de ses envies avec celles de ses amis et amies les plus proches. Il en résulte un énorme chagrin, soit une douleur morale liée au sentiment de ne pas être reconnu. On suit Nino Dino blessé dans son orgueil, ou bien bouillant d’une envie qu’il ne peut satisfaire. Il en vient même à jalouser un ami. Au fond, il est blessé intérieurement et la solitude lui est insupportable.

L’album met aussi en scène la manière dont les parents réagissent à ce chagrin. Ils écoutent leur fils, tentent de le consoler, de rationnaliser sa réaction au délaissement dans lequel les circonstances l’ont entraîné. Et même si c’est vainement, au moins, un havre de paix est offert à Nino Dino. De même, les amis, sauront venir vers le chagriné pour lui prouver qu’ils ne l’ont en rien boudé ni méprisé.

Ce livre est destiné à être lu aux 3/5 ans. Il est vrai que le jeune lectorat tend à s’identifier à Nino Dino et la voie est ouverte à l’adulte lecteur ou lectrice pour dialoguer avec l’enfant, à partir de l’histoire, sur le chagrin, la tristesse, les pleurs. Mais le livre peut aussi être suggéré en lecture aux premiers lecteurs et premières lectrices. Certes, ils ne s’identifieront pas au petit dinosaure, mais ils y trouveront des situations qui leur sont connues et qu’ils éprouvent de temps à autres voire régulièrement. Cette remarque milite en faveur de la continuité des lectures à la disposition de l’enfant à qui monter sa bibliothèque devient un acte participant à son  autonomisation face à la culture des livres.

Philippe Geneste

10/05/2026

Pour les oubliés de l’Histoire

Vuillard, Éric, Les Orphelins Une histoire de Billy the Kid, récit, Arles, Actes Sud, 2026, 163 p. 20€90

Le titre annonce que Billy the Kid va devenir un personnage type. « Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. Il incarne la conquête, l’esprit d’aventure, l’individualisme naissant, avec son chatoiement de contradictions romanesques » (p.99).

À travers lui, c’est la conquête de l’Ouest, l’imaginaire de la frontière, les légendes officielles cultivées des États-Unis d’Amérique qui vont être mis sur la sellette de l’Histoire. La notation sous le sous-titre à l’allure d’annonce de la biographie, précise le caractère fictif du livre qu’ouvre le lecteur ou la lectrice. Dès la couverture, le lectorat s’attend à une plongée dans la constitution des États-Unis d’Amérique à travers l’histoire d’un individu représentatif de la population pauvre, soumise dès la naissance à la violence de conditions de vie intrinsèquement dépendantes d’une idéologie de prédations, de subtilisations, de vols, d’assassinats, alimentée par les justifications politiques, racistes et génocidaires. Avec Les Orphelins, Billy the Kid devient la figure des pauvres, du « petit peuple innombrable » (p.104), celle des enfants n’ayant connus que la misère et la violence et ayant dû lutter pour leur vie. Billy the Kid incarne ces enfants pétris de traumatismes en tous genres, notamment affectifs et psychologiques : « Il est n'importe quelle jeunesse perdue, n’importe quel enfant abandonné sur les routes du monde, n’importe quelle victime du mauvais sort, il est le vagabond, le vent mauvais » (p.103-104).

À travers son histoire reconstituée autant que galvanisée par les incertitudes et les lacunes biographiques, Billy the Kid est mué en un personnage type. Il porte avec lui l’histoire des États-Unis d’Amérique : « Et puisque la société n’est jamais rien d’autre que la contrefaçon de ses principes, aussitôt la concurrence dégénère en tueries, la liberté se frelate en crimes, et l’histoire de l’Amérique sert un scénario de Frank Capa joué par des voleurs » (p.42). L’histoire de Billy the Kid se déroule à la fin du dix-neuvième siècle : « Dans sa phase terminale, la colonisation du continent, de loin en loin encadrée par l’armée, a été abandonnée à de petits délinquants, sous-traitée à des hordes de va-nu-pieds, de vagabonds et de voleurs » (p.51). Car, en effet, « On avait impérieusement besoin d’eux. La grande propriété avait besoin d’eux, les hommes d’affaire avaient besoin d’eux. On n’avait jamais vu une chose pareille, un État construit en moins d’un siècle, torchonné à la six-quatre-deux. Les truands eurent leur âge d’or » (p.61). Le livre fouille l’impensé des États-Unis d’Amérique : le génocide des indiens, les spoliations de terres, les vols des sols et territoires, les meurtres en collusion avec la religion, l’argent et la propriété. Le livre montre l’envers du mythe du self made man, à savoir l’individualisme exacerbé par l’hymne à la concurrence. Il démontre le socle de la démocratie c’est-à-dire « l’ombre de ces millions de dollars, l’envers du suffrage universel » (p.78), et le « goût pour la hiérarchie et l’ordre » (p.110).  

Quand l’establishment américain n’a plus besoin du Kid, il le liquide : « À cette étape de l’Histoire américaine, le Kid et ses semblables ont joué leur petit rôle dans la marche du monde, ils ne sont désormais plus nécessaires à l’épanouissement primitif des grandes inégalités. Les gros éleveurs texans, exaspérés par les maraudes répétées de leur bétail, organisèrent soudain de vastes chasses à l’homme afin de récupérer leur bien et mettre un terme à la carrière du Kid. Une fois la colonisation achevée, le petit peuple errant de garçons vachers, de brigands et de voleurs devenait insupportable. C’était à présent une population parasitaire, interstitielle, se nourrissant des déchets du grand élevage, des récréments que la civilisation moderne ne parvenait plus à assimiler dans sa grande calculation des profits et pertes » (pp.122-123).

Le livre d’Éric Vuillard lit l’histoire à partir de la vie de ceux d’en bas « gardiens de troupeaux, meuniers, vachers, charpentiers allaient avoir leur mot à dire » (p.105), et non pas à travers l’histoire officielle rémunérée par les grands propriétaires, les conquérants, les chefs de la finance, les gouverneurs, les faiseurs de lois et les cadres de la police. Le style enlevé mais aussi âpre, épouse le rythme d’une vie menée à cent à l’heure, suffoquant sous les risques, toujours en alerte, sans perspective, obligée de coller au présent immédiat où toute pureté se ruine. L’acte littéraire vient alors à la rescousse de ces vies, en élaborant un récit par lequel les oubliés perpétuels des Histoires officielles, c’est-à-dire les peuples, retrouvent non pas leur voix mais traces de leurs sensibilités, de leurs espérances assassinées, de leurs malheurs, de leurs douleurs, de leurs fibres à nu, de leurs ressentiments et tout au fond d’eux,  de ce qu’ils ont sûrement longuement dû taire de tendresse, d’amour, de volonté de vivre sans les contraintes qui les ont exploités.

Philippe Geneste

 

03/05/2026

Ces futurs qui frappent à nos portes

PIQUEMAL, Michel, Et Si Demain…, le muscadier, 2026, 185 p. 15€50

Sont rassemblées dans ce volume l’ensemble des nouvelles parues initialement dans deux ouvrages séparés en 2015 et 2020. L’initiative est heureuse d’autant plus que Michel Piquemal est l’auteur d’une œuvre cohérente et importante du secteur de la littérature pour la jeunesse.

Dans ces nouvelles, il actualise dans le secteur jeunesse, les grandes problématiques du futur, celles abordées durant l’âge d’or de la science-fiction et celles contemporaines qui bouleversent déjà le quotidien des vies. L’auteur les articule à quelques autres thématiques propres aux sociétés capitalistes, par exemple avec le personnage James Graham (dans Pas de chichis pour les chihuahuas), double de l’illustre Gaudissart de Balzac, représentant de commerce, habile publiciste et héros du commerce compris comme capacité à vendre des produits sur la base d’images de fiction données comme réalité vraie. L’obsolescence programmée est au cœur de La Puce de Panurge, où les technologies de surveillance sont au service des profits des grandes firmes capitalistes. Avec Le Grand Marché carcéral, c’est la question de la déterritorialisation des prisonniers dans des pays tiers qui fait surface ; et La Convocation fait réfléchir sur la surveillance par l’informatique, le numérique et la vidéo par reconnaissance faciale : le demain du livre est bien l’aujourd’hui de nos sociétés…

Il en va de même avec Spy for you où c’est le traitement des données personnelles à l’heure des réseaux sociaux qui est en cause, ou encore avec À l’abri du monde extérieur où la maison connectée crie vengeance… C’est aussi de la suprématie de l’informatique et de l’intelligence artificielle sur les humains dont parle Homo cretinus. Quel réalisme contemporain, aussi, avec Les Chevaliers blancs ! On y assiste à la réunion d’un conseil d’administration réunissant des organismes de fonds de pension anticipant les faillites futures de leurs avoirs immobiliers et préparant le déplacement en conséquence de leurs placements : le capitalisme financier se rit des populations, de la dégradation de la planète, les yeux rivés sur leurs profits et la gestion de leur fortune. Et la raison d’État fait de même dans Nos Frères à quatre pattes. Si Du plomb dans l’aile des pigeons réactive le mythe des alchimistes à l’ère du profit et des tabloïds, On lui a vu la lune dépeint le détournement de la création d’un inventeur désintéressé par une firme commerciale. Dans la même veine, Le paradis des oiseaux rappelle les méfaits inhérents au colonialisme, une structure économique, sociale, scientifique qui dépasse les sentiments des explorateurs. Le Président de transition imagine un monde où gouvernent les multinationales et Candide 2064, à la manière d’un conte de Voltaire, interroge le culte de l’enrichissement qui prévaut sur la terre par contraste avec l’exotisme d’une société du prêt généralisé entre membres de la société favorisant l’égalité.

La Loi des 65 réactive le thème de la surpopulation (Soleil vert, l’œuvre de Ballard sont en ligne de mire) à travers la problématique de l’euthanasie. L’Éternité pour punition traite de l’immortalité, cette increvable thématique de la littérature fantastique remise au goût du jour par le transhumanisme. L’engouement pour les tests génétiques dans une société obsédée par le risque de croisement entre descendants des Néanderthaliens et descendants de Sapiens, est au fondement de 100% sapiens, une nouvelle glaçante. Les manipulations mentales sous couvert de thérapie d’effacement de la Mémoire négative sont au cœur de Faut-il interdire les NME ? Dans Ecole-buissoniere.com, l’éducation n’évite pas son absorption dans le tout numérique qui fabrique des décrocheurs. Les dangers que font courir à l’humanité la science et l’exploitation de la terre sans vergogne se retrouve dans Le Cauchemar des glaces. Et Si Demain… interroge aussi le lien paradoxal des avancées technologiques et des retours à des formes barbares de plaisir ; c’est le sujet de Morituri te salutant. Quant à Un Tramway nommé désir, il est une parodie de l’homme augmentée sur fond de volonté de séduction du personnage principal.

Si l’ouvrage de Michel Piquemal entre dans des alternatives à la fin programmée de la planète avec Je Fais ma part, l’essentiel des récits dessinent un monde imaginaire plutôt sombre pour les populations laborieuses.

Et Si Demain… est une encyclopédie de poche qui ouvre le jeune lectorat à l’interrogation de ces imaginaires du futur que leur impose la société contemporaine et les firmes de la high tech et autres Silicon Valley : tri génétique, dictature des puces, manipulation des esprits, finalités insues de la domotique et des objets connectés, enjeux de la conquête spatiale renouvelée, enseignement par les nouvelles technologies, pouvoir des multinationales contre les pouvoirs d’État, nouvelle définition de l’intimisme, les organismes internationaux comme miroir aux alouettes des préventions climatiques, écologiques et humaines, le transhumanisme, l’augmentation de l’humain, …, bref une chronique pré-anticipative du monde dans lequel nous vivons.

Philippe Geneste