Anachroniques

11/01/2026

Sous l’égide de Stevenson

Ramine, Pierre, Tentative d’échappée. Une semaine sur le chemin de Stevenson, préface de Pierre Carles, Rennes, https://grandpapier.org/-pierre-ramine-#contact, 2025, 206 p. (à commander sur https://raminefanzines.blogspot.com/

Cette œuvre de Pierre Ramine articule, à la bande dessinée de style fanzine, des planches à l’illustration fouillée où le dessin prime le texte. Comme dans chacune de ses œuvres ou presque, Tentative d’échappée (…) est une œuvre autobiographique auto-éditée. Le personnage est l’auteur qui est le narrateur. Cela n’exclut pas des montages avec des documents qui importent directement une voix sociale dans le récit. Quant à l’auto-édition, elle fait l’objet de plusieurs réflexions qui soulignent la volonté de ne pas couper le récit de l’acte de la production et de ne pas cultiver une disjonction avec le monde ordinaire des discours. Et, plus encore dans la bande dessinée autobiographique que dans le texte autobiographique, la narration, – où est toujours impliqué l’auteur-créateur et qui est dominante par rapport aux autres aspects de l’œuvre – décide des choix dessinés, linguistiques et stylistiques.

Cette voix s’entend aussi à travers les polémiques, réflexions, rêveries, écrits intimes que développe la plume du narrateur. Le texte, ainsi, déborde la personne de l’auteur, mettant en confrontation des intentions sociales diverses, mais aussi les réflexions concernant le rapport à soi. Au fur et à mesure des pages tournées, intentions, relations à soi évoluent, influencées par la présence des autres ou bien par l’irruption de faits socio-historiques. La narration textuelle et dessinée s’appuie ostensiblement sur les situations changeantes et traque l’ordre culturel spécifique qui s’y invite. La figure de l’auteur est travaillée par cette modalité du racontage. En conséquence et en toute rigueur, l’histoire tend à dénier à l’auteur d’être une entité stable et unifiée, pour le saisir dans les conflits intérieurs qui l’animent ou parmi lesquels il se débat.

Cette caractéristique est renforcée par le choix de Tentative d’échappée (…) d’emprunter son support littéraire au récit de voyage. Le récit rend compte à la première personne, d’un point de vue essentiellement interne, de choses qu’il vient juste de vivre. C’est son point de vue interne, pour sa vie privée comme publique, qui est mis en scène. Mais ce point de vue accueille ceux du dehors, pour les intégrer ou les combattre. Aussi, le personnage-narrateur-auteur ne se définit pas, comme le veut l’autobiographie par un « autoengendrement d’une personnalité » (1), il ne livre pas une image unique et harmonieuse de la personne mais, à l’inverse, il se définit par les relations sociales et surtout interpersonnelles dans lesquelles est prise la personne. C’est le propre des récits dessinés de Pierre Ramine : plonger radicalement, sans fard, dans l’intimité sans magnifier aucun compartiment de sa personne, et, pourtant, tourner cette intériorité vers l’extérieur, une vie à soi léguée au forum social de la connaissance critique de l’être humain, de la personne, du sujet.

Tentative d’échappée (…), procède de ce double mouvement, conscience privée de l’individu et extériorisation publique de l’homme. Et si ces deux mouvements s’avèrent être la substructure de l’œuvre sans créer de chaos dans la lecture, c’est grâce à la représentation satirico-ironique ou humoristique de sa propre personne et de sa vie par l’auteur-narrateur-personnage. Toute l’œuvre autobiographique de Pierre Ramine reste marquée par le besoin d’une extériorité de l’homme à lui-même.

Mais cela sous certaines conditions. Le choix du journal de voyage, classique dans l’histoire du genre, est ici mise à contribution pour surtout ne pas quitter la position subjective et donc éviter absolument tout propos universalisant à partir d’une expérience donnée du héros narrateur. Pierre Ramine, et c’est une constante de son œuvre, constante qui lui donne une place particulière dans l’autobiographie (littéraire ou dessinée), impose au lecteur de s’interroger sur qui est l’auteur. N’y a-t-il pas là une recherche pour vaincre le mur de verre qui sépare si souvent le texte ou texte dessiné et le réel ? En tout cas, c’est bien par cette posture – car il serait faux d’y voir la ruse d’un procédé esthétique – que l’ouvrage acquiert une dramatisation des faits ordinaires.

Si le dessin allie la bande dessinée journalistique et l’illustration dessinée, le texte varie en dialogues, encadrés narratifs, écriture des rêves, journal intime, journal de voyage, notes de lecture, texte argumentatif… une profusion dont le but semble de réussir à mettre en harmonie la relation d’une tranche de vie avec la prose réflexive sans jamais perdre le fil du nécessaire ancrage du langage dans la polyphonie des voix sociales. De même, si la visée esthétique des illustrations dessinées donne respiration aux bandes dessinées de reportage, le niveau de langue familier ou plus généralement courant côtoie le niveau de langue soutenu. Là aussi, il s’agit, en unissant des voies divergentes de narration, de réussir à approcher la notion d’auteur en tant que construit par et à travers la plurivocalité des discours, la multiplicité ordinaire des situations et de ne pas le figer en une unité figée, pour toujours trouvée et encore moins retrouvée. Iouri Lotman écrivait : « l’accroissement des possibilités de choix est une loi de l’organisation du texte artistique » (2). C’est bien de cela qu’il s’agit dans Tentative d’échappée (…). Le matériau, où le verbe singulier rencontre le langage des autres et de diverses voix sociales, permet l’intrusion du réel dans le récit. Et si le livre n’y perd pas son latin, c’est que sa structure y est solide. Elle y est d’autant plus solide que la construction de la personne qui s’y réalise correspond à la construction de l’œuvre qui s’accomplit.

Comme déjà souligné dans les Lectures prolétariennes 1970-2020 (3), Pierre Ramine a fait le choix de ne dépendre d’aucune politique éditoriale hétéronome, de s’affranchir de la peste marchande du livre, d’œuvrer à compte d’auteur et, pour cela, de s’appuyer sur des emplois précaires afin de subvenir aux besoins vitaux et sociaux de sa vie. Cette vie est concentrée sur la production d’une œuvre dessinée et bande-dessinée dans laquelle l’auteur se met en scène. Pourtant, nul narcissisme, mais l’affirmation de la conviction selon laquelle chacun, chacune, devrait ne parler, ne juger, n’interpréter le monde qu’à partir de soi, de sa position sociale spécifique sur l’échiquier économique et humain.

Le texte se structure sur une orientation sociologique d’analyse d’un milieu mais sur la base individuelle. Pour autant, il se fait manifeste pour une humanité qui penserait sa condition, s’attaquerait aux dispositifs qui organisent son aliénation au profit des pouvoirs. Il semble accréditer l’idée d’une non-classe de non-producteur dont la mission serait de révéler à la société les rails de sa marche réelle. Les dépossédés de tout, y compris de leur travail, pourraient, selon l’auteur, fonder un groupe social de caractère universel seul apte à répondre à l’injustice sociale par une reconquête de l’humain dans chaque personne. On peut s’interroger sur cette thèse du nouveau sujet de l’Histoire, identifié aux travailleurs et travailleuses précaires ou en refus volontaire du travail. On comprend, à la lecture, que ce nouveau sujet ne vise pas le pouvoir, mais sa dissolution, même si on cherche en vain des espaces d’autonomie collective pour mener à bien la tâche réservée, semble-t-il, à la souveraineté individuelle de chacun et chacune. On peut s’interroger sur cette thèse du nouveau sujet (under-classe, lumpenprolétariat, déclassés) jugé seul apte à rendre possible la dissolution sociale parce que définissant sa vie à partir de l’en dehors du travail. On ne peut, en revanche, pas dénier à l’auteur l’effort réalisé pour définir ce nouveau sujet par l’honnêteté devant ses actes, par la volonté réflexive de juger ses paroles, effort que les 206 pages du livre accomplissent. Dans cette orientation, l’exploitation cesse d’être au centre de l’analyse économique, sociale et psychologique ; le rapport entre classes est existant mais non déterminant car seul compte la vision qui individualise l’exploitation, qui souligne le rapport individuel à la consommation et le choix d’une territorialisation de la vie par le RSA et autres allocations de survie octroyées par l’État.

 C’est le propre de l’œuvre d’art de faire entrer le lectorat dans une discussion. Pierre Ramine apporte la preuve, s’il en était besoin, que raconter une histoire sert à comprendre la vie depuis d’autres points de vue et à les discuter. L’auteur apporte aussi, œuvre après œuvre, la conviction du lien étroit qui unit le récit de vie et le sens qu’on donne à la vie ; et c’est pourquoi la labilité du sens de la vie n’est pas une errance personnelle mais le produit construit des différents récits que l’on en fait. Tentative d’échappée, une semaine sur le chemin de Stevenson montre certes qu’une modification de soi est toujours sous-jacente au retour sur soi, mais surtout que la bande dessinée d’auteur, au sens plein du terme, sans médiation commerciale aucune, peut réussir à croiser littérature, art du dessin, sociologie, littérature et réflexion, sans risquer la dispersion aventureuse du propos ni l’implosion générique. Ce livre est un aboutissement certain des tentatives précédentes des créations de l’auteur. Qu’il advienne sous l’égide de Stevenson est consécration.

Philippe Geneste

Notes ▬ (1) Macé, Marcelle (introduction, choix de textes, commentaires, vade-mecum et bibliographie par_), Le Genre littéraire, Paris, GF-Flammarion, 2004, 257 p.– p.175. ▬ (2) Lotman, Iouri, La Structure du texte artistique, traduction du russe par Anne Fournier, Bernard Kreise, Ève Malleret et Joëlle Yong sous la direction d’Henri Meschonic, préface d’Henri Meschonic, Paris, Gallimard, 1975, 415 p. – p.408. ▬ (3) Geneste, Philippe, « Lectures prolétariennes. 1970-2020 », Fragments. Revue de littérature prolétarienne, n°8, janvier 2024, pp.52-78 – pp.72-73.


04/01/2026

Jusqu’au bout…

BIZIEN, Caroline, Jusqu’à Bout-en-Therme, le Cosmographe, 2025, 38 p. 19€50

Une histoire loufoque servie par un dessin et des couleurs hirsutes. Le genre de la lettre et celui du journal de bord sont convoqués, donnant une dynamique chronologique à l’expédition du héros vers ses origines, qui prend la tournure d’un paradis avant que la quête fasse flop. On passe du voyage interstellaire, ou pas loin, à un voyage géographique d’assez grande proximité. L’hilarité est de rigueur, avec un humour non pas décapant mais divertissant.

Comme le dessin défrise, comme les couleurs sont pétantes, le rire est installé dès le départ des voyageurs, tous plus curieux les uns que les autres. Comme ils vont se perdre de vue, on suit alors le rédacteur du journal dans ses dernières péripéties aussi peu épiques que finaudes. Là encore, l’humour pilote, signe de tolérance et de compréhension à l’égard des personnages.

Un livre grand format, une histoire avec des boute-en-train impayables, le long d’un itinéraire où le héros trouve tout au bout, au bout du bout, en sa terre retrouvée, une nouvelle aventure… mais ce sera une autre histoire

Commission lisezjeunesse & Ph. G.

 


GABELLA Mathieu (scénario), TOULHOAT Ronan (storyboard), Fort Alamo, dessins MARTINELLO Paolo, couleurs PIGNEDOLI Martina, conseiller historique, AMEUR Farid, Grenoble-Paris, Glénat – Fayard, 2025, 56 p. 15€50

Le Texas a été annexé aux États-Unis d’Amérique en 1845. Au début du XIXe siècle il faisait partie du Mexique. Par une politique migratoire, le gouvernement mexicain avait ouvert ce territoire aux colons. Ceux-vinrent en nombre et s’organisèrent pour s’accaparer le Texas et en faire un état indépendant. Pour la plupart, les colons étaient des esclavagistes du sud (1). Mais avant d’arriver à leurs fins, ils échouèrent une première fois à Fort Alamo, une bataille qui fit date et une défaite qui devint le cri de ralliement des colonisateurs blancs européens contre le pouvoir mexicain.

La bande dessinée est le neuvième volume de la collection « La Véritable histoire du Far West ». Le soin apporté à l’exactitude historique et à la reconstitution des lieux, des mœurs, des détails de l’événement en est la marque de fabrique. Un dossier documentaire permet au lectorat de situer dans le procès historique (ici, le devenir américain du Texas soit l’expansion territoriale vers l’ouest) l’épisode narré par la bande dessinée. En 1821 les mexicains affranchissent le sud de l’Amérique septentrionale de la colonisation espagnole, après l’avoir déjà chassée de la Californie. À la même époque, la marche vers l’ouest des américains, pour la plupart des esclavagistes (1) avance à grands pas et se presse aux frontières du Texas puis y entrent. Le gouvernement mexicain, au début n’y voit rien à redire, mais sous l’afflux en nombre, il comprend son erreur, les nouveaux colons refusant de suivre les lois mexicaines.

La bataille de Fort Alamo marque le moment où le gouvernement mexicain tente de rétablir son ordre sur le Texas. Les troupes du général Antonio López de Santa Anna tiennent le siège du 23 février au 6 mars 1836, et elles extermineront les défenseurs du fort, à l’exception d’une poignée de femmes, d’enfants et d’esclaves noirs.

Cette victoire mexicaine va exalter le nationalisme des colons blancs qui, quelques temps plus tard (le 26 avril), déferont Santa Anna, entérinant la déclaration de l’indépendance de la république du Texas, le 2 mars 1836 à Washington-on-the-Brazos. Cette déclaration a été faite alors que le siège se tenait... Une nouvelle aventure commence pour les combattants, puisque le gouvernement américain refusera, dans un premier temps d’intégrer le nouvel État dans la fédération de l’Union des États-Unis, méfiant à l’égard de sa majorité esclavagiste. Le Texas sera l’État à une seule étoile avant que l’État fédéral se ravise et l’annexe en 1845.

La bande dessinée se place du point de vue des américains, et travaille sur la mythification de la bataille de février-mars 1836 qui a exacerbé le sentiment nationaliste : « Remember the Alamo ! » devint le cri de ralliement de la « révolution texane » (2). Celui-ci, lié à un indépendantisme texan, a été absorbé par l’expansionnisme territorial symbolisé par la frontière de l’ouest toujours repoussée plus loin… Le film de John Wayne Alamo, réalisé en 1960, en est l’illustration.

Philippe Geneste

(1) Allen, HC., Les États-Unis, histoire, politique, économie, tome 1, Paris, Marabout, 1967, 286 p. – p.158.

(2) Citation tirée du dossier indispensable pour la compréhension historique du livre, dossier qui clôt la bande dessinée : Ameur, Farid, « Fort Alamo, “La Victoire ou la mort” », 8p. – p.8.

28/12/2025

La biographie constructive des jeunes années de Vincent Van Gogh

Salma, Sergio, Vincent avant Van Gogh, mise en couleur Amelia NAVARRO, Glénat, 2025, 143 p. 24€

Une erreur sempiternelle des biographies est d’envisager la vie de la personne, dès la plus tendre enfance, comme « un ensemble cohérent et orienté » (1). L’artiste est ainsi possédé par sa création et toute sa vie est « l’expression unitaire d’une intention (…) qui s’annonce dans toutes les expériences » (2) qu’il traverse. Une telle conception de la biographie fait concession à l’idéologie du don, du préformisme et l’hagiographie n’est pas loin de supplanter la biographie. Ce type de biographie présente une logique inébranlable menant les événements, le chronologique n’apparaissant que comme une illustration du propos a-historique.

La bande dessinée de Sergio Salma évite cet écueil en emmenant le lecteur au cœur de la jeunesse (de l’enfance à sa vie de jeune homme) de Vincent van Gogh. Le récit suit les expériences familiales où se noue le goût du dessin, les expériences de l’adolescent indécis sur ses projets professionnels, le jeune homme employé dans les magasins d’art puis en quête d’une vocation de pasteur qui sera un échec. L’ouvrage instruit le lectorat sur les blessures de la vie ressenties par le jeune homme, sur son expérience du milieu de l’art commercial et son goût pour les artistes en marge. Il nous fait entrer dans le besoin de spiritualité sociale qu’éprouve Vincent et ses tentatives romantico-messianiques pour la concrétiser.

Vincent avant Van Gogh, en tant que biographie, vaut en ce qu’elle démontre qu’il n’y a pas de projet originel directement explicatif du devenir peintre de Van Gogh. En revanche, il y a la vie, des faits de vie, et Sergio Salma choisit de les suivre sans les inscrire, a priori, dans une finalité instruite par la gloire posthume du peintre. Le personnage de Van Gogh y apparaît se cherchant, trébuchant, s’enthousiasmant, s’engageant puis échouant, recommençant vers une autre voie. Pas de projet inhérent et atemporel à son itinéraire, juste la vie dans ce qu’elle offre de choix et de ce que le personnage en a saisi pour faire sa vie. Par exemple, si le biographe souligne la précocité de l’attirance pour le dessin, il en souligne, tout autant, la pratique sans visée professionnelle mais à but de plaisir et de transcription de moments contemplatifs ou réflexifs.

La bande dessinée suit la trajectoire sociale du jeune Vincent, décrit le milieu du commerce de l’art où il a été apprenti puis employé, les luttes intestines dans ce champ culturel qu’il a pu observer. L’espace social, celui de la famille nucléaire d’abord, puis celui de la famille élargie (rôle des oncles), poussent l’adolescent et le jeune homme à l’intégration dans le milieu de la bourgeoisie commerçante. L’espace social des marchands d’art lui permet de découvrir des artistes et de structurer ses goûts pour la peinture non commerciale. La traversée de ces espaces s’accomplit avec une sourde inquiétude de Vincent devant les choix de la vie, une inquiétude inséparable de la sincérité érigée en vectrice éthique de sa vie. Le jeu de la mise en couleur d’Amelia Navarro se fait alors splendide par son à-propos.

La bande dessinée montre aussi comment l’appétence de Vincent pour le dessin grandit en même temps que ses préoccupations religieuses et sociales évoluent. Tout son parcours décrit la lente maturation de cette éthique de la sincérité qui lui fait mettre l’art commercial au ban de l’art, et l’amène à ressentir la vie immanente des objets, des personnes, des relations humaines et sociales. C’est alors seulement qu’il décide de vivre de sa peinture. Vincent se construit en tant qu’homme en élaborant cette exigence de l’immanence des êtres et des choses, du dessin et du milieu, de la couleur et de la lumière ambiante.

Loin de « la biographie conçue comme intégration rétrospective de toute l’histoire personnelle du “créateur” dans un projet purement esthétique » (3), Sergio Salma propose là une biographie constructive dont on ne soulignera jamais assez combien il serait important que le jeune lectorat préadolescent et adolescent puisse y avoir accès. En effet, l’ouvrage montre que le « projet personnel », imposé par l’institution scolaire selon un schème figé et innéiste, est, dans la vraie vie, une construction patiente et qui doit se fonder, non sur une conception idéelle purement abstraite, mais sur les expériences, tentatives, erreurs, réussites, joies et déplaisirs ou souffrances de la personne.

La biographie de Sergio Salma déjoue le pôle innéiste des biographies d’artistes, en ne figeant pas Vincent dans la stature dans laquelle la postérité l’a pétrifié. L’auteur raconte une existence non une vocation. Ainsi, à l’intérêt propre à la biographe, en tant que contribution à la connaissance de Vincent Van Gogh, s’ajoute un intérêt pédagogique pour le jeune lectorat à l’âge des identifications et des fascinations pour des icônes.

Philippe Geneste

Notes : (1) Bourdieu, Pierre, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, éditions du seuil, 1992, 486 p. – p.263. – (2) Ibid. – (3) Ibid., p.268.

21/12/2025

En attendant Noël

IWASAKI, Chihiro, Potchi à la mer, traduit du japonais par Alice Hureau, éditions le Cosmographe, 2025, 26 p. 17€

Ce bel album tout en aquarelles décrit avec sensibilité la fragilité des sentiments et des réactions affectives liées à l’attachement. L’intrigue est simple : une petite fille, Chi Chan, partant en vacances au bord de la mer, est séparée de son petit chien avec qui elle a grandi. Elle fait alors l’expérience de la solitude, du manque affectif, de la tristesse. La jeune lectrice ou le jeune lecteur en est à la moitié de l’album. Chi Chan écrit alors au chiot, Potchi. Dans sa lettre, elle se raconte et met en perspective ses vacances à l’intérieur du désir de leurs retrouvailles. La lettre s’achève par une imploration à sa venue. Grâce aux aquarelles de pleine page, l’enfant et le chiot sont vus en parallèle, dans la tristesse qui les enchaîne.

S’ouvre alors la dernière partie. Le père et la mère ont amené Potchi auprès de l’enfant désormais rendu confiant en l’écriture. Alors commencent les vraies vacances.

La force de l’album tient moins à l’histoire simple qu’à la tendresse qu’imprime l’aquarelle. L’album est de bout en bout émotif. Il est une ode à l’exultation de la réunion in praesentia… La vie se réalise pour l’enfant au présent, le présent comme une retrouvaille en fête des êtres qui s’animent l’un l’autre.

 

DUMAS Valérie, Adelphina, une enfant de l’amour, le Cosmographe, 2025, 46 p. 16€

Cheffe d’orchestre de cet album, Valérie Dumas plante une situation sociale : établir la liste des invités à une fête d’anniversaire. Mais c’est un prétexte pour un exercice de style graphique. À la manière des mots-valises, Valérie Dumas évoque des familles d’animaux connus pour créer des individus d’espèces inconnues. Ainsi sont croisés un zèbre et un crocodile, un lapin et un crabe, un lama et un flamand rose, un escargot et un papillon etc.

Valérie Dumas n’est toutefois pas allée au bout de sa démarche de naturalisme fantastique et chaque individu de la nouvelle espèce créée possède un nom propre. Chaque fois, le nom ou prénom est précédé d’un petit texte qui ébauche une historiette de l’animal présenté, annonçant avec quelle autre bête ce dernier sera croisé. Car, ces histoires d’amour sont au fond une histoire de reproduction qui défie la sélection naturelle et l’invalide… deux animaux référents engendrent l’image d’une bête inconnue.

Adelphina, une enfant de l’amour est une histoire de l’amour du dessin, un bestiaire fantastique qui, par l’onomastique sécurise l’enfant devant les étrangetés. L’adulte pourra inciter l’enfant à explorer les figures des créatures inconnues ainsi créées. Ou l’enfant lui-même, pourrait le faire… Quel nom donner à cette bête ? Quelle est la complexion du dit animal ? Pourquoi l’autrice a-t-elle donné tel prénom à l’animal ? Pourrait-on amalgamer les mots comme Valérie Dumas amalgame les animaux ? Mais au fait, l’une des espèces inconnues n’est pas née du croisement de deux espèces d’animaux mais d’un animal et d’un végétal, laquelle ? Pourquoi Adelphina souhaite-t-elle tant des copains et copines par contamination ?

 

HEURTIER Annelise, Ma Poupée, illustrations Maurèen POIGNONEC, Talent Haut, 2024, 18 p.11€90

L’enfant suit des yeux les pérégrinations d’un petit garçon qui durant tout le parcours s’occupe de sa poupée, la coiffe, la nourrit, prévient ses désirs, l’éduque, jusqu’à ce qu’à la fin une grande personne lui dise « Oh, que c’est mignon ! Tu joues à la maman ? ».

L’album veut donc ainsi combattre les stéréotypes de genre, les codes culturels et les modes de vie qui sont construits par la société pour caser les personnes chacune en sa place… 

 

KUDOH Noriko, Des Matous filous dans les airs, traduit du japonais par Alce Hureau, le Cosmographe, 2025, 32 p. 15€

L’ouvrage est le cinquième de la collection des Matous filous. Présenté, en partie sous la forme de l’album et en partie sous celle de la bande dessinée, il s’apparente au genre de l’histoire drôle. Les matous sont autant espiègles qu’imprévoyants, attachants qu’hilarants. Dans ce volume, ils jouent aux Robinson puis aux rescapés, aux voleurs puis aux réparateurs du vol auprès du propriétaire lésé.

 

JUL, Picsou et les bit-coincoins, illustrations KERAMIDAS, Glénat, 2025, 48 p. 17€50

Disney, multinationale du divertissement américain, n’a pas manqué de remettre dans le circuit de l’aliénation culturelle un des héros emblématiques du capitalisme occidental, Oncle Picsou. L’album, né de l’univers de l’animation Disney, en perpétue la gloire et surtout en actualise le propos. Oncle Picsou, le radin mesquin est stupide mais bien sûr amusant. Et autour de lui se retrouvent Géo Trouvetou, les neveux Riri, Fifi et Loulou, les frères Rapetou… De quoi combler les accrocs au monde de Disney et ravir les jeunes lecteurs. Jul, le scénariste a eu la judicieuse idée de mener Picsou sur le terrain à lui inconnu de la monnaie virtuelle, et surtout des bit-coincoins. Dès le titre le jeu de mots s’impose. Il est appuyé par des détournements d’expressions et d’autres jeux de langage que toute la bande dessinée enchaîne avec des gags divers venant créer la surprise. Ainsi Jul et Keramidas impriment-ils force espièglerie dans l’album. 

Philippe Geneste

16/12/2025

Les cadeaux, racines de joies enfantines

FERRER Marianne, Racines, éditions Monsieur ED, 2016, non paginé, 17€

C’est un leporello on dit aussi livre frise, livre accordéon. Le dépliement provoque chez le lecteur ou la lectrice un effet de fortuité des dessins, emmenés par la chronologie de raison d’un texte au lettrage à la main. Le parcours de lecture fondée sur la surprise n’indique-t-il pas que les racines de chacun et chacune sont au fond le résultat (et non l’origine) d’une filiation ? Et si tel est le cas, ne pourrait-on pas dire que chercher ses racines, c’est chercher à inventer son récit de vie ? La filiation serait alors le fruit du hasard (1) : « en racine s’incarne la sérendipité » énonce un post-exergue de la troisième de couverture. De la même façon qu’« il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous » (2), de même, il n’y aurait pas de racines, il n’y aurait que des filiations. Le déterminisme et tout raisonnement fondé sur l’ordre causal seraient exclus de la définition de la personne pour la reconnaître redevable de la cohérence d’un récit. L’utilité des racines seraient alors de permettre le racontage de vies emboîtées les unes dans les autres et dans lesquelles s’emboîte la nôtre avant, elle-même, d’entrer dans l’affiliation toujours plus élargie.

Ce type d’album est profondément philosophique, pourtant sans un mot de philosophie. Il est profondément philosophique parce qu’il oblige à interroger les racines à travers la filiation conçue, et c’est là toute l’originalité de l’œuvre, comme une détermination par le hasard. Alors que tout ce qui touche au hasard est en général recouvert d’une « projection intentionalisante » (3), Racines propose une reconnaissance de la vie comme construction collective, interpersonnelle et profondément humaine. L’interprétation de soi échappe alors aux déterminismes biologiques, sociaux, idéologiques, politiques pour ouvrir un espace de re-connaissance par la réalisation ou re-présentation d’une fable à parcourir. Dès lors, la personne s’ouvre par-delà l’individu corseté par le contexte socio-économique et politique, elle s’ouvre à l’inattendu, elle découvre l’inconnu et se découvre. Contrairement à l’individu endimanché par les idéologies, la personne récuse tout finalisme et c’est pour cela qu’elle entre en échos avec la filiation qui arrache les racines à la notion d’origine. Celle-ci enferme l’individu dans le passé et détermine son avenir.

Marianne Ferrer invite ainsi les plus petits ou les plus grands, à se rendre au rendez-vous du leporello pour réfléchir sur la généalogie de la personne. Cette exploration, elle la mène à la manière d’une autobiographie graphique et scripturale. Racines serait donc l’expression littéraire et artistique d’une histoire personnelle, et notamment du prénom Marianne, ce que la centralité de la figure du grand-père atteste. Pour le lecteur ou la lectrice qui n’aurait pas cette connaissance, et c’est notre cas, l’album prend une dimension qui transcende la personne de l’autrice et nul doute que celle-ci ne s’en offusquera pas. D’ailleurs, son travail au crayon à plomb, à l’encre, à la gouache, mais aussi l’usage de la couleur numérique dans Photoshop, assurent l’onirisme requis pour un récit contemplatif et ouvert aux compréhensions diverses que les enfants se plaisent à investir dans l’histoire sinon comme histoire.

Racines ajoute une preuve supplémentaire à l’extension permanente du genre de l’album, extension qu’il doit au secteur du livre destiné à la jeunesse et qui en élargit le territoire à la littérature. Un chef d’œuvre.

Note : (1) lire le blog « Par hasard » du 27/10/2019. — (2) Paul Eluard — (3) Duchamp

 

MIM, Le Cadeau de l’hiver, illustrations de Nathalie RAGONDET, Milan, 2025, 40 p. 14€90

Voici un album de facture plutôt traditionnelle, avec une couverture aux flocons de neige en relief, avec des peintures à la gouache et à l’aquarelle mais aussi au numérique, peintures toutes en douceurs, délicatesses et parfois même, avec évanouissement des formes. C’est un album humaniste qui valorise l’amitié comme sentiment, l’entraide comme attitude.

Le Cadeau de l’hiver est l’histoire d’un petit chien Sans Domicile Fixe, qui, l’hiver venu, est en quête d’un abri. Si les hommes du village où il batifolait durant l’été et l’arrière-saison le repoussent, comme le chassent les chiens domestiques, le vent, en revanche, va se faire l’adjuvant du petit héros. Comme dans les fables, les animaux parlent. Comme dans de nombreux contes, le parcours du chiot est un parcours initiatique qui le mène à la porte d’une vieille dame, elle aussi solitaire, qui l’accueille.

Derrière la simplicité du conte et l’apparent message convenu, l’autrice et l’illustratrice apportent, sans fracas, une originalité. D’une part, le petit chien accepte de se fier à l’autre, repoussant la défiance et présentant comme inconséquente la haine des villageois et des chiens qui leur sont asservis. D’autre part, l’album nous plonge dans le désordre des sensations qu’éprouve le chiot qui erre du village à la campagne puis à la ville, harcelé par le froid, vagabond décrété indésirable par les normes sociales ; or, ce désordre n’est-il pas rivé à la vie inconsciente soumise à l’agitation des nerfs, à la prière de son ventre trop creux, à la douleur de ses os glacés ? Et cet inconscient ne signale-t-il pas l’ordre social fait d’exclusions et de rejets ? L’album alors serait un hymne à la solidarité pour une vie meilleure.

 

SIRDESHPANDE Rashmi, Asia, traduit de l’anglais par Sylvie Lucas, illustrations de Jason LYON, Milan, 2025, 122 p. 23€

Dans le blog du 28 décembre 2023 était chroniqué Africana une histoire du continent africain. L’ouvrage publié aujourd’hui sous le titre Asia renouvelle le pari éditorial : un très beau livre à la couverture et aux pages de garde magnifiques, un prix modeste, somme toute, au regard des pratiques actuelles car ce grand format comporte 122 pages entièrement consacrées au continent asiatique, « son histoire, sa faune et sa flore, ses peuples, paysages et monuments emblématiques ». Après une présentation synthétique et historique du continent, cinq parties l’explorent : L’Asie de l’est, l’Asie du sud, l’Asie du sud-est, l’Asie de l’Ouest, enfin l’Asie Septentrionale et centrale.

Avec pertinence pour la cohérence de la lecture, l’ouvrage donne de nombreux repères historiques, en approfondit quelques-uns. Une large part de la sélection des informations revient à la culture et à la présentation des peuples et de la richesse humaine des contrées. S’y adjoignent des instantanés qui portent sur la musique, l’artisanat, l’art ou tout autre fait susceptible de reconnaissance par le jeune lectorat.

Par sa simplicité, l’ouvrage atteint son objectif premier, celui de fournir des connaissances de base sur ce continent. Asia fait partie de ces ouvrages qui développent la curiosité des enfants pour le lointain et c’est une qualité à souligner.

À l’heure où la planète s’embrase sous les feux conjugués des impérialismes, où la plus grande confusion règne dans la présentation des enjeux économiques, sociaux et politiques, Asia ouvre le jeune lectorat sur les réalités continentales qui lui sont peu familières, l’oriente dans la situation des pays et de leurs relations. La présence d’un glossaire participe à ces bénéfices et un index permet aux enfants de pouvoir revenir sur un point qui les intéresse ou tout simplement, à explorer de manière fragmentée le livre. Un cadeau de fête à privilégier pour les 9/10-12 ans.

 

MATHIVET Éric, Les Animaux disparus (et retrouvés !), illustrations Capucine Mazille, éditions du ricochet, 2025, 42 p. 17€

En dessinant et en racontant l’histoire de quelques animaux disparus, Éric Mathivet et Capucine Mazille, replacent le jeune lectorat dans la filiation générale du vivant. L’album emprunte alors au carnet du naturaliste autant qu’au livre illustré et au documentaire jeunesse.

L’intérêt est multiple.

Pour l’imagination, l’ouvrage laisse libre cours à l’enfant qui se trouve face à des formes inédites, inouïes, surprenantes. La colorisation donne un aspect vivant à ces animaux d’espèces éteintes. La dessinatrice s’attache à rendre familiers et complices ces animaux au jeune lectorat, ce qui est une manière de l’embarquer dans la remontée du temps.

Pour l’intelligence et la connaissance, l’ouvrage permet de suivre avec aisance la succession des ères préhistoriques du dévonien (420 millions d’années) au permien (270 millions d’année, du trias (240 millions d’années) au jurassique (153 millions d’années), du crétacé (120 millions d’années) à l’éocène (50 millions d’années), de l’oligocène (25 millions d’années) au miocène (10 millions d’années), du pléistocène (il y a 20 000 ans) au paléolithique (il y a 15 000 ans), et aujourd’hui… En les liant à des êtres vivants, l’ouvrage rend sensible au jeune lectorat la marche de l’évolution des espèces.

Philippe Geneste

 

BOTTE Raphaëlle, MARIGNANE Aloïs, Le Grand Livre du cinéma, Dada, 2025, 53 p. 20€

Voici un livre idéal pour les cadeaux de fin d’année. Le grand format, l’abondance des illustrations qui multiplient les pistes de lecture et d’interprétation du texte, la précision de celui-ci et sa clarté, l’exposé des premiers pas du cinéma, l’intérêt porté à la part des enfants dans le cinéma, un dictionnaire partiel des super-héros, la traversée des genres, les nombreuses touches historiques qui mettent en perspective l’art du cinéma, les détails techniques, la fabrique des effets spéciaux et des décors, les répliques célèbres, les métiers concernés, l’art du scénario, le cinéma d’animation et ses exigences, une tonne d’exemples, le mode d’emploi du documentaire et ses variantes, etc.

Une frise historique de synthèse, une filmographie en dix titres closent l’ouvrage. Un atout supplémentaire est que le livre peut se lire dans l’ordre des pages ou selon l’intérêt du moment du lectorat. La commission lisez jeunesse plébiscite Le Grand Livre du cinéma. Vivement Noël.

Commission Lisezjeunesse

 

07/12/2025

À une des sources du martyre actuel du peuple congolais

PITZ Nicolas, La Dent. La décolonisation selon Lumumba, dessin Pierre LECRENIER, Glénat, 2025, 144 p., 23€

Cette bande dessinée se saisit de la vie de Patrice Emery Lumumba (1925-1961), un rare noir à avoir pu faire des études et pour cela catégorisé dans la caste des « évolués » par le colonisateur belge. En grande complicité, le scénariste et le dessinateur s’attachent à rendre palpable l’époque du milieu du vingtième siècle dans les colonies occidentales, ici, celle du Congo Belge. Le dessinateur, notamment par le travail sur les couleurs, rend l’origine paysanne de Lumumba (l’épisode de sa visite de son village). Le récit suit l’évolution de Lumumba à partir d’une aspiration profonde de justice et d’antiracisme.

On le voit faire ses premiers pas dans le journalisme et une forme de syndicalisme. Dans les années mille neuf cent cinquante, se lèvent les revendications nationalistes et Lumumba rêve « d’un Congo uni, libre et unifié au-delà de la mosaïque des peuples qui le composent ». En 1958 il devient un dirigeant du mouvement national congolais (MNC) qui se distingue de l’Abako, un autre mouvement de libération nationale, en ce qu’il refuse une identité ethnique comme ressort de l’indépendance. Lumumba sera en 1958 invité à intervenir à la tribune de la Conférence panafricaine d’Accra, aux côtés de Mandela, Fanon … Il y dénoncera les facteurs qui entravent l’émancipation des pays d’Afrique : « Parmi ces facteurs, on trouve le colonialisme, l’impérialisme, le tribalisme et le séparatisme religieux qui, tous, constituent une entrave sérieuse à l’éclosion d’une société africaine harmonieuse et fraternelle ».

Le 13 janvier 1959, c’est l’indépendance du Congo. Mais la Belgique, pays colonisateur, intrigue avec des appuis locaux parmi les élites locales et au sein même du parti de Lumumba (il se créera un second MNC-Kalonji en face du MNC-Lumumba). De cette période d’agitation sortira l’indépendance arrêtée le 30 juin 1960. Mais entre les partisans du fédéralisme sur base ethnique appuyé par la métropole coloniale comme par l’église catholique, fédéralisme suscité par l’intérêt belge pour les régions minières au sous-sol riche du Katanga, et les partisans d’un Congo uni (« je vous demande de tous oublier les querelles tribales qui nous épuisent » dit Lumumba s’adressant aux congolais), le torchon s’embrase. Lumumba, au pouvoir du 30 juin au 5 septembre 1960, échappe à des tentatives d’assassinat commanditées par les USA, ou par la France qui agit de concert avec la Belgique. Celle-ci complote avec l’Union Minière, société fondée par le roi Léopold II, qui exploite les mines de cuivre du Haut-Katanga, et qui est liée à des intérêts américains et britanniques, pour conserver la mainmise sur les richesses du pays. C’est dans ce contexte, où les impérialismes veulent priver les Congolais de la maîtrise de leur pays, où l’ONU soutient les impérialistes (américains, belges, britanniques, occidentaux en général) qui attisent les menées sécessionnistes des régions du Congo, en manipulant les divisions internes au camp indépendantiste, que Lumumba va être destitué de son poste de premier Ministre par le vieux compagnon nationaliste modéré Kasa-Vubu, président du Congo imposé par le pouvoir belge. Cette destitution sera suivie neuf jours plus tard par le premier coup d’Etat d’un certain Mobutu, chef d’état-major de l’Armée nationale congolaise. Lumumba tentera de rejoindre ses partisans mais il sera arrêté, torturé, assassiné, ainsi que ceux qui l’accompagnaient. Ses tortionnaires, sous l’égide d’un représentant de l’impérialisme, vont ensuite découper son cadavre avant de le dissoudre dans de l’acide.

La bande dessinée commence par le témoignage d’un des bourreaux belges de Lumumba qui avait conservé, comme une relique de « ses exploits », une dent du révolutionnaire africain supplicié. En centrant une partie de la biographie sur des histoires particulières, le scénariste facilite l’entrée du lecteur ou de la lectrice au cœur de la période relatée et rend sensible les obstacles multiples auxquels se trouve confronté Lumumba, pendant sa lutte pour l’indépendance et après. Les auteurs de La dent. La décolonisation selon Lumumba introduisent pour le besoin de leur récit des éléments fictionnels mais en prise avec les mouvements sociaux et idéels de l’époque. Par exemple, le personnage de Pauline, la compagne de Lumumba, introduit une réflexion féministe au cœur de la question antiraciste et anticoloniale.

La bande dessinée est créée par deux auteurs belges, qui ont grandi avec le refoulé du passé colonial. L’assassinat de Patrice Lumumba entretient la mauvaise conscience du pays. Le gouvernement belge l’a commandité au président sécessionniste katangais à sa botte, Moïse Tshombé. Ce sont des soldats katangais qui ont exécuté, sous les yeux de militaires belges et de Tsombé lui-même, Patrice Lumumba. La bande dessinée met aussi en perspective la souffrance du peuple congolais depuis sa conquête par l’impérialisme européen jusqu’à aujourd’hui. Le martyre de Lumumba met en lumière le martyre actuel des Congolais toujours soumis à la prédation des impérialismes. La dent. La décolonisation selon Lumumba actualise l’inébranlable vers du poème « Souffles » de Birago Diop : « Ceux qui sont morts ne sont jamais partis. »

Philippe Geneste

Nota Bene : en complément on peut conseiller aux jeune lectorat l’excellente biographie de Pinguilly, Yves, Patrice Lumumba, la parole assassinée, Oskar éditions, collection histoire et société, 2010, 97 p. (lire le blog https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ du 22 novembre 2015).

 


30/11/2025

Contre le commerce du corps

NIELMAN Louison, Virgin mojito, le muscadier, 2025, 111 p. 13€50

Aborder la prostitution et la sexualité de façon directe n’est pas, en littérature pour la jeunesse, un pari facile, même encore aujourd’hui. Le naturalisme tempéré et le glissement vers une problématique aseptisée des droits de l’homme et du civisme, qui trouve son origine dans les années 1990 (1), restent un frein à une libération de l’approche des problématiques du corps et de la sexualité à l’intérieur du secteur jeunesse de la littérature. Les éditions du Muscadier, plus que toutes autres éditions, tentent depuis des années de débloquer cette situation, ce que l’ouverture du créneau de la littérature jeune adulte semble permettre la réussite. En même temps, cette nouvelle catégorie de lectorat peut servir d’écran à celle véritablement visée de l’adolescence.

Virgin Mojito s’attache à deux problématiques. La première est celle de la sexualité saisie non pas avec la distance du documentaire, mais dans l’expérience vécue et réfractée par la fiction. La seconde est celle de la prostitution, principalement des adolescentes et jeunes filles, dont les enquêtes multiples montrent l’actualité vive et souffrante.

La première problématique est abordée par le versant de la sexualité liée à l’exaltation et la découverte de l’amour d’une adolescente. C’est un premier volet de l’intrigue, récit d’une relation amoureuse soumise à la probabilité de sa réalisation. La seconde problématique explore le versant de la sexualité sans amour, lié, ici, au besoin d’argent. Ce second volet de l’intrigue intègre au roman les thématiques dominantes du patriarcat, de la domination masculine et, chose plus rare en littérature de jeunesse, la relation entre acte sexuel et rémunération de l’acte. Le paiement porte le fondement du commerce qui est l’aliénation du corps objet d’échange.

Les deux problématiques articulées pour construire la suite romanesque de Virgin Mojito permettent d’aborder un peu les processus mentaux et affectifs en jeu dans l’amour et la sexualité. L’intérêt du livre est d’objectiver la sexualité comme procès mécanique de la chair, et d’y développer en négatif ce qui fait la relation amoureuse, le désir envahissant et réciproquement ressenti et captivant.

Une caractéristique sensible du roman de Louison Nielman est d’aborder, par la seconde problématique, le thème de la honte et de l’indignité que le commerce projette sur la jeune fille. Le roman en vient ainsi à pointer la question de l’indépendance de la jeune fille, c’est-à-dire à mettre en scène le moment où elle retourne le stigmate (2) de la « putain » qui est le moment où elle prend conscience d’être femme et sujet actif de sa vie. Virgin Mojito réussit alors à poser le rapport amoureux dans la toile des relations qui le tissent : corporels, sociaux, féminins et masculins, mais aussi relation de la personne à son être social et à son être intime et enfin, la sexualité comme rapport régi par le pouvoir politique d’une société. Ainsi, la prostitution est bien saisie, à travers l’histoire de Clémence, comme « un instrument de conditionnement et d’imposition de ce pouvoir » (3). Et comme la prostitution possède dans la doxa une dimension morale, Virgin Mojito aborde aussi la sexualité à partir de cette catégorie, qui, avec le cours contrastif de l’histoire de Salomé, étend son propos à l’ensemble des deux problématiques traitées.

Annie Mas

(1) lire Geneste, Philippe, « Les Axes de la préoccupation sociale dans le roman pour la jeunesse » dans Escarpit, Denise, La Littérature de jeunesse, itinéraires d’hier à aujourd’hui, Paris, éditions Magnard, 2008, pp.399-416. — (2) Plumauzille, Clyde, « Prostitution » dans Rennes, Juliette (sous la direction de), Encyclopédie critique du genre, Paris, La découverte, 2017, pp.498-410. — (3) Ibid., p.499.

23/11/2025

De l’humanité mise au défi de se retrouver

CRAUSAZ, Anne, L’Imagier des sens, 2ème édition, éditions askip, 2023, 56 p. 18€

Pourquoi revenir sur un album, paru il y a trois ans pour sa première édition ? Parce qu’il est encore disponible, bien sûr, mais aussi, parce que son haut niveau de création mérite d’être plus amplement connu et reconnu. À la première lecture, ne cachons pas que nous pensions que les peintures pleine page, qui donnent une empreinte sensitive à l’album, nous ont semblé être réalisées principalement à l’aquarelle. Or c’est une erreur. Anne Crausaz a travaillé les quarante illustrations de l’album à la gouache. Les transparences, les fondus, les superpositions, les glissements, les interpénétrations, les effacements brumeux, les apparitions qui s’esquissent en silhouettes assertives de personnes, de paysages, de roches, de végétaux prises dans la matière aérienne, aquatique, terrestre et de feu, signifient l’appréhension du monde par les sens.

L'Imagier des sens aborde les quatre éléments à partir des cinq sens. S'inspirant de la nature qui l'entoure, l'illustratrice revient dans ce livre au dessin à la main pour aller au plus près des sensations, à l'essentiel. Les quatre sont appréhendés au quotidien par l'enfant depuis tout petit. On apprend d'abord à les nommer. Très présents dans les premiers apprentissages, ils deviennent peu à peu tellement inhérents à nos expériences que nous n'y prêtons plus vraiment attention. Il semble pourtant plus important que jamais de les garder en émoi et de réapprendre à vivre avec – et pas contre – les éléments.

Chaque élément privilégie une sensation et c’est là que le texte intervient, orientant la lecture des images, la dédoublant en quelque sorte.

C’est l’odorat, le toucher, la vue, l’ouïe et le goût pour l’air.

C’est le goût, l’ouïe, l’odorat, la vue, le toucher, pour l’eau.

C’est la vue, l’odorat, le toucher, le goût, l’ouïe pour la terre.

C’est l’odorat, le goût, le toucher et l’ouïe pour le feu. Le vœu est peut-être destiné à l’absente, la vue ?

Odorat

Toucher

Vue

Ouïe

Goût

Goût

Ouïe

Odorat

Vue

Toucher

Vue

Odorat

Toucher

Goût

Ouïe

 

Goût

Toucher

Ouïe

 

L’album récuse la répétition, chaque sens est différemment positionné dans le traitement des éléments. L’effet est d’interdire une dominante. Dans le dernier élément traité, le feu, on peut interpréter l’ellipse de la vue par un clin d’œil à la forme qui privilégie le visuel des peintures.

Chaque planche, le terme confient mieux à celui de page, invite le jeune ou non jeune lectorat à entrer dans l’imaginaire du pictural. Le texte dès le premier élément traité (l’air) l’explicite : « suivre du regard les nuages qu’il déplace et imaginer ». En conséquence, « Faire un vœu », qui clôt l’ouvrage, ne revêt aucune dimension mystique, mais bien celle d’un vouloir, celui d’exercer le pouvoir des sens et l’enraciner dans la travail pictural et graphique, dont la vue ne saurait être absentée…

Cet éloge des sens s’ancre dans une actualité où les catastrophes rappellent (devrait rappeler ?) à la conscience humaine la nécessité de prendre en compte la nature. Or, la nature se manifeste par ces quatre éléments appréhendés par les cinq sens. L’humain est un être de sensations, un être sensible, un corps et un esprit qui le pense et pense. Adressé aux petits enfants, l’album les conforte dans leur appréhension sensitive du monde et les emmène d’autant plus aisément dans ce voyage imaginaire que dessine et conte L’Imagier des sens. Le genre de l’imagier endosse le genre de l’album. Ce glissement générique équivaut à une nouvelle définition du genre : l’image et le texte se correspondent, comme dans l’imagier, à condition de saisir les correspondances dans le sens poétique, tel que Baudelaire l’a insufflé à la poésie. La correspondance est d’ordre de l’imaginaire ; l’espace mental se nourrit de l’espace physique, ils s’abouchent, s’envoûtent, se chevauchent, s’entrecroisent, s’appellent, et la personne, la lectrice, le lecteur les jouent, les rejouent, s’y projettent, les transforment sûrement, les accommodent, s’y assimilent.

Éloge des sens L’Imagier des sens est une invitation faite au lectorat à reconnaître ses émotions, à les réidentifier. Pour cela, les cinq sens multipliés par les quatre éléments proposent leur vingt doubles-pages comme une algèbre de la vie humaine sur la planète Terre sise en l’univers. Un chef d’œuvre à offrir à tout enfant, un livre à lire et relire, à goûter, à sentir, à toucher, à regarder pour entendre la pulsation des cœurs venus du fond des temps de l’humanité, une humanité mise au défi de se trouver et d’éviter les délitements où le cours du monde l’entraîne.

Philippe Geneste

16/11/2025

Géopolitique de la terre

DONY, Aurélien, Cric ! Crac ! Les taupes passent à l’attaque, illustrations Nina Neuray, CotCotCot éditions, 2025, 60 p. 16€25

Ce récit animalier fait se joindre animaux sauvages et êtres humains, préoccupation écologique de la vie naturelle et préoccupation écologique pour la vie humaine. Le travail des peintures et encres de Nina Neuray portent avec une haute intensité le propos que développe Aurélien Dony d’une plume humoristique, poétique et tendre. Le livre se lit comme un roman en prose, l’écrivain s’appuyant ostensiblement sur la poésie y compris en sa forme classique versifiée et rimée, à laquelle il mêle des vers libres. Le texte en liberté circule dans les généreuses illustrations aux tons sombres, aux formes inquiètes et perturbées, d’un réalisme joyeux pour la représentation des personnages et d’une abstraction torturée pour la représentation de la terre et des dommages qu’elle subit.

Ce qui est notoire est que jamais dans l’illustration ni dans le texte n’apparaît la cruauté de la situation. L’auteur et l’illustratrice traitent d’une question tragique, la destruction de la terre et de l’ensemble du règne du vivant qui s’y est développé, mais ils ont soin d’éviter toute fascination de l’effroi. Du même coup, la sensation engendrée par l’art d’écrire et l’art de peindre et dessiner laisse la place à l’œuvre de la cognition. Ce passage de relai est assez rare, dans un album. Mais celui-ci s’adresse peut-être plus aux lectrices et lecteurs qu’aux enfants non encore initiés à la lecture.

L’album est épais ; il s’offre avec générosité à ces jeunes lecteurs, mais aussi aux non lecteurs à qui l’adulte raconterait l’histoire. Les soixante pages content une fable écologique, une fable critique qui campe un univers d’effroi quant au rapport à la matière et de tendresse quant aux rapports qu’entretient le personnage principal avec ses congénères et autres protagonistes du règne du vivant.

La couverture cartonnée, la reliure solide, ajoutent à l’efficacité de l’histoire le confort tactile et pratique de la lecture.

 

MEYNIER Fiona, Tractopelles, CotCotCot éditions, 2025, 48 p. 17€

L’abstraction et l’ellipse peuvent-elles atteindre le jeune lectorat ? Cet album proposé avec hardiesse par CotCotCot en fait le pari. S’il y a bien le fil d’un récit, puisque se déroule « un discours intégrant une succession d’événements d’intérêt humain dans l’unité d’une même action » (1), il faut beaucoup d’imagination au lectorat pour relier entre elles les doubles pages et les événements qu’elles représentent ou qu’elles contiennent sans les représenter explicitement. Certes, les magnifiques illustrations s’interpénètrent au texte pour étayer l’interprétation de la lecture, mais bien des éléments sont en suspens. La discordance des temps entre le début et fin de l’histoire (avant 1914 ou 1915, un enfant en luge qui tombe à cause d’une bosse provenant de la présence d’une pelle ; le même enfant revenant « quelques années plus tard » – donc autour de 1919 ou 1920 – sur les lieux) et l’exposé de l’évolution des engins de terrassement depuis la première guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui, ne peut que déstabiliser le jeune lectorat (surtout que cette partie met en scène le globe-tracteur d’un certain Claude, qu’on imagine être l’enfant ayant atteint soixante ans). Cette discordance des temps a déstabilisé la commission lisezjeunesse.

Il n’en a pas été de même de l’historique documentaire par le récit, approfondi par les feutres, la gouache et la peinture à essuie-tout, qui suscite la réflexion sur la transformation du paysage, sur le travail humain effectué sur le sol, sur l’attention à porter à ce qui nous entoure pour y déceler des traces du passé, des leçons pour l’avenir aussi.

Tractopelles pourrait être nommé album expérimental pour jeune lectorat. Le travail graphique et pictural emporte une poésie saisissante, faisant primer la fiction sur le documentaire. Les strates interprétatives du livre semblent autant de paliers d’entrée qui confondent les corrélations habituelles entre le genre de l’album et les petits enfants. Tractopelles s’ouvre en âges à un large lectorat.

Philippe Geneste

(1) Brémond cité par Bya, Joseph, « Persistance de la biographie », Le Discours social. Cahiers de l’Institut de littérature et de techniques artistiques de masse, n°1, août-septembre 1970, pp.23-32 – p.25.