Ramine, Pierre, Tentative d’échappée. Une semaine sur le chemin de Stevenson, préface de Pierre Carles, Rennes, https://grandpapier.org/-pierre-ramine-#contact, 2025, 206 p. (à commander sur https://raminefanzines.blogspot.com/
Cette
œuvre de Pierre Ramine articule, à la bande dessinée de style fanzine, des
planches à l’illustration fouillée où le dessin prime le texte. Comme dans
chacune de ses œuvres ou presque, Tentative d’échappée (…) est
une œuvre autobiographique auto-éditée. Le personnage est l’auteur qui est le
narrateur. Cela n’exclut pas des montages avec des documents qui importent
directement une voix sociale dans le récit. Quant à l’auto-édition, elle fait
l’objet de plusieurs réflexions qui soulignent la volonté de ne pas couper le
récit de l’acte de la production et de ne pas cultiver une disjonction avec le
monde ordinaire des discours. Et, plus encore dans la bande dessinée
autobiographique que dans le texte autobiographique, la narration, – où
est toujours impliqué l’auteur-créateur et qui est dominante par rapport aux
autres aspects de l’œuvre – décide des choix dessinés, linguistiques et
stylistiques.
Cette
voix s’entend aussi à travers les polémiques, réflexions, rêveries, écrits
intimes que développe la plume du narrateur. Le texte, ainsi, déborde la
personne de l’auteur, mettant en confrontation des intentions sociales
diverses, mais aussi les réflexions concernant le rapport à soi. Au fur et à
mesure des pages tournées, intentions, relations à soi évoluent, influencées
par la présence des autres ou bien par l’irruption de faits socio-historiques. La
narration textuelle et dessinée s’appuie ostensiblement sur les situations
changeantes et traque l’ordre culturel spécifique qui s’y invite. La figure de
l’auteur est travaillée par cette modalité du racontage. En conséquence et en
toute rigueur, l’histoire tend à dénier à l’auteur d’être une entité stable et
unifiée, pour le saisir dans les conflits intérieurs qui l’animent ou parmi
lesquels il se débat.
Cette
caractéristique est renforcée par le choix de Tentative d’échappée (…)
d’emprunter son support littéraire au récit de voyage. Le récit rend compte à
la première personne, d’un point de vue essentiellement interne, de
choses qu’il vient juste de vivre. C’est son point de vue interne, pour sa vie
privée comme publique, qui est mis en scène. Mais ce point de vue
accueille ceux du dehors, pour les intégrer ou les combattre. Aussi, le
personnage-narrateur-auteur ne se définit pas, comme le veut l’autobiographie
par un « autoengendrement d’une personnalité » (1), il ne livre pas une image unique et
harmonieuse de la personne mais, à l’inverse, il se définit par les relations
sociales et surtout interpersonnelles dans lesquelles est prise la personne.
C’est le propre des récits dessinés de Pierre Ramine : plonger
radicalement, sans fard, dans l’intimité sans magnifier aucun compartiment de
sa personne, et, pourtant, tourner cette intériorité vers l’extérieur, une vie
à soi léguée au forum social de la connaissance critique de l’être humain, de
la personne, du sujet.
Tentative d’échappée (…), procède de ce double mouvement, conscience
privée de l’individu et extériorisation publique de l’homme. Et si ces deux
mouvements s’avèrent être la substructure de l’œuvre sans créer de chaos dans
la lecture, c’est grâce à la représentation satirico-ironique ou humoristique
de sa propre personne et de sa vie par l’auteur-narrateur-personnage. Toute
l’œuvre autobiographique de Pierre Ramine reste marquée par le besoin d’une
extériorité de l’homme à lui-même.
Mais cela sous certaines conditions. Le choix du journal de voyage,
classique dans l’histoire du genre, est ici mise à contribution pour surtout ne
pas quitter la position subjective et donc éviter absolument tout propos
universalisant à partir d’une expérience donnée du héros narrateur. Pierre
Ramine, et c’est une constante de son œuvre, constante qui lui donne une place
particulière dans l’autobiographie (littéraire ou dessinée), impose au lecteur
de s’interroger sur qui est l’auteur. N’y a-t-il pas là une recherche pour
vaincre le mur de verre qui sépare si souvent le texte ou texte dessiné et le
réel ? En tout cas, c’est bien par cette posture – car il serait faux
d’y voir la ruse d’un procédé esthétique – que l’ouvrage acquiert une dramatisation
des faits ordinaires.
Si
le dessin allie la bande dessinée journalistique et l’illustration dessinée, le
texte varie en dialogues, encadrés narratifs, écriture des rêves, journal
intime, journal de voyage, notes de lecture, texte argumentatif… une profusion
dont le but semble de réussir à mettre en harmonie la relation d’une tranche de
vie avec la prose réflexive sans jamais perdre le fil du nécessaire ancrage du
langage dans la polyphonie des voix sociales. De même, si la visée esthétique
des illustrations dessinées donne respiration aux bandes dessinées de
reportage, le niveau de langue familier ou plus généralement courant côtoie le
niveau de langue soutenu. Là aussi, il s’agit, en unissant des voies
divergentes de narration, de réussir à approcher la notion d’auteur en tant que
construit par et à travers la plurivocalité des discours, la multiplicité
ordinaire des situations et de ne pas le figer en une unité figée, pour
toujours trouvée et encore moins retrouvée. Iouri Lotman écrivait :
« l’accroissement des possibilités de choix est une loi de
l’organisation du texte artistique » (2). C’est bien de cela qu’il
s’agit dans Tentative d’échappée (…). Le matériau, où le verbe
singulier rencontre le langage des autres et de diverses voix sociales, permet
l’intrusion du réel dans le récit. Et si le livre n’y perd pas son latin, c’est
que sa structure y est solide. Elle y est d’autant plus solide que la
construction de la personne qui s’y réalise correspond à la construction de
l’œuvre qui s’accomplit.
Comme déjà souligné dans les Lectures
prolétariennes 1970-2020 (3), Pierre Ramine a fait le choix de ne
dépendre d’aucune politique éditoriale hétéronome, de s’affranchir de la peste
marchande du livre, d’œuvrer à compte d’auteur et, pour cela, de s’appuyer sur
des emplois précaires afin de subvenir aux besoins vitaux et sociaux de sa vie.
Cette vie est concentrée sur la production d’une œuvre dessinée et
bande-dessinée dans laquelle l’auteur se met en scène. Pourtant, nul
narcissisme, mais l’affirmation de la conviction selon laquelle chacun,
chacune, devrait ne parler, ne juger, n’interpréter le monde qu’à partir de
soi, de sa position sociale spécifique sur l’échiquier économique et humain.
Le texte se structure sur une orientation
sociologique d’analyse d’un milieu mais sur la base individuelle. Pour autant,
il se fait manifeste pour une humanité qui penserait sa condition,
s’attaquerait aux dispositifs qui organisent son aliénation au profit des
pouvoirs. Il semble accréditer l’idée d’une non-classe de non-producteur dont
la mission serait de révéler à la société les rails de sa marche réelle. Les
dépossédés de tout, y compris de leur travail, pourraient, selon l’auteur,
fonder un groupe social de caractère universel seul apte à répondre à
l’injustice sociale par une reconquête de l’humain dans chaque personne. On
peut s’interroger sur cette thèse du nouveau sujet de l’Histoire, identifié aux
travailleurs et travailleuses précaires ou en refus volontaire du travail. On
comprend, à la lecture, que ce nouveau sujet ne vise pas le pouvoir, mais sa
dissolution, même si on cherche en vain des espaces d’autonomie collective pour
mener à bien la tâche réservée, semble-t-il, à la souveraineté individuelle de
chacun et chacune. On peut s’interroger sur cette thèse du nouveau sujet
(under-classe, lumpenprolétariat, déclassés) jugé seul apte à rendre possible
la dissolution sociale parce que définissant sa vie à partir de l’en dehors du
travail. On ne peut, en revanche, pas dénier à l’auteur l’effort réalisé pour
définir ce nouveau sujet par l’honnêteté devant ses actes, par la volonté
réflexive de juger ses paroles, effort que les 206 pages du livre
accomplissent. Dans cette orientation, l’exploitation cesse d’être au centre de
l’analyse économique, sociale et psychologique ; le rapport entre classes
est existant mais non déterminant car seul compte la vision qui individualise
l’exploitation, qui souligne le rapport individuel à la consommation et le
choix d’une territorialisation de la vie par le RSA et autres allocations de
survie octroyées par l’État.
Philippe Geneste
Notes ▬ (1) Macé,
Marcelle (introduction, choix de textes, commentaires, vade-mecum et
bibliographie par_), Le Genre littéraire, Paris, GF-Flammarion,
2004, 257 p.– p.175. ▬ (2)
Lotman, Iouri, La Structure du texte artistique,
traduction du russe par Anne Fournier, Bernard Kreise, Ève Malleret et Joëlle
Yong sous la direction d’Henri Meschonic, préface d’Henri Meschonic, Paris,
Gallimard, 1975, 415 p. – p.408. ▬ (3) Geneste,
Philippe, « Lectures prolétariennes. 1970-2020 », Fragments.
Revue de littérature prolétarienne, n°8, janvier 2024, pp.52-78 –
pp.72-73.