Anachroniques

18/04/2021

La littérature de jeunesse au cœur de l’actualité politique, économique et idéologique

 Les manifestations contre l’impunité des patrons et dirigeants de l’industrie agro-alimentaire de la France outremarine se sont multipliées ces derniers mois. Une bande dessinée permet de comprendre l’émotion suscitée par ces décisions de justice qui sont en passe d’absoudre de toute responsabilité des méthodes industrialo-agricoles qui ont causé et causent encore la mort de milliers de personnes, travailleurs de la banane ou non… :

OUBLIE Jessica, Tropiques toxiques. Le scandale du chlordécone, dessins de Nicolas GOBBI, couleur Kathrine AVRAAM, photographie Vinciane LEBRUN, éd. Les Escales-Steinkis, 2020, 240 p. 22€

Guadeloupe, Martinique, l’économie de la banane, voilà ce dont parle cette bande dessinée. Et pour en parler, Jessica Oublié part des travailleurs et travailleuses de la banane, des conditions de sa production avec l’usage intensif, de 1972 à 1993 où il fut interdit, du chlordécone, un pesticide. Aujourd’hui, le voile se lève sur les conséquences sanitaires engendrées par l’âpreté du gain des capitalistes : cancers, scandale environnemental et la chaîne des responsabilités sous-jacente à la validation des profits. Le livre est une enquête journalistique fouillée qui part de la pollution de l’eau, des sols et des ravages sur les corps des antillais ; une enquête tendue vers la recherche des solutions pour aujourd’hui et demain. La rigueur du scénario que suit le travail graphique de Gobbi et Avraam trouve un point d’appui dans la présence de la photographie documentaire de Lebrun. Le lectorat suit les polémiques, les argumentations des avocats, des prolétaires, des propriétaires, des politiques, des scientifiques, des industriels et leurs experts, et découvre l’ampleur du désastre écologique, c’est-à-dire humain et naturel. Les effets sont connus depuis les années 1990 mais le premier plan chlordécone du gouvernement français date de 2008 et en 2018 la députée de Guadeloupe Hélène Vainqueur-Christophe dépose un projet de loi visant la création d’un fonds d’indemnisation des victimes du chlordécone et du paraquat en Guadeloupe et Martinique C’est une œuvre foisonnante et informative, augmentée de notes, d’un glossaire des sigles et d’une chronologie.

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Alors que les USA sont ébranlés par le procès du policier ayant tué George Floyd, voici un ouvrage qui rappelle la longue marche de la lutte contre le racisme de l’Etat américain, une marche en cours et loin d’être achevée, un jeune noir ayant trouvé la mort à Chicago, à nouveau sous les balles d’un policier… :

FONTENAILLE Élise, Les 9 de Little Rock, oskar, 2019, 85 p. 9€95

« Le 4 septembre 1957, neuf adolescents afro-américains intègrent le lycée huppé de Little Rock dans l’Arkansas », un établissement réservé aux blancs. Central High. Menaces de mort, menaces de lynchage, dans une Amérique ségrégationniste et raciste affluent. La ville sous l’autorité du gouverneur démocrate Faubus (1) s’allie aux suprématistes blancs et au Ku Klux Klan et au racisme militant des mères blanches.

Soutenus par Daisy Bates et son mari qui font paraître le journal Arkansas State Press, par les antiségrégationnistes, par Martin Luther King, les lycéens noirs, six filles et trois garçons tiennent bon, le tout dans le strict respect du principe de non-violence, parce que « la violence est une faiblesse ».

Devant la mobilisation qui s’amplifie en faveur des 9 de Little Rock, même Louis Armstrong, peu enclin à s’engager d’ordinaire, les soutient. Le président Eisenhower se voit alors contraint d’envoyer l’armée pour protéger les 9 élèves. Mille deux cents soldats de la 101e division de larmée US débarquent à Little Rock. Les élèves feront leur année dans des conditions épouvantables, éprouvantes. Mais ils iront au bout.

Les 9 de Little Rock est un roman de la déségrégation, qui fouille les ressorts psychologiques collectifs poussant des êtres à devenir les porteurs d’une cause, au risque de leur vie et de leur équilibre tant ils subissent d’humiliations. Il fait la genèse de ce qui va devenir un mythe de l’anti-ségrégationnisme : le mythe cette figure qui donne énergie et courage aux opprimés.

Le récit d’Élise Fontenaille repose sur un dispositif d’écriture particulier. Son écriture évite les effets de style pour livrer des énoncés déclaratifs qui frappent par leur juxtaposition. La narration est presque brutale. C’est que la fiction documentaire assume une fonction performative. Si on compare Les 9 de Little Rock avec Dorothy Counts : affronter la haine raciale (2), roman qui se déroule aussi en 1957, mais en Caroline du Nord et qui raconte l’entrée au lycée d’une adolescente noire, on peut constater que l’autrice semble porter une attention particulière à éliminer tout ce qui du style pourrait nuire au relevé constatif des faits. Élise Fontenaille n’est-elle pas en train d’imposer par son œuvre la fiction documentaire comme une modalité nouvelle du réalisme en littérature ?

Philippe Geneste

(1)    Immortalisé par la chanson de Charlie Mingus : Fables of Faubus, (voir aussi l’album de 1959, Mingus ah um) où on entend : « Ne les laisse pas nous flinguer,/ Ne les laisse pas nous poignarder !/ Plus de swastikas ! plus de Ku Klux Klan !/ -Cite-moi quelqu’un de ridicule, Danny !/ -Le gouverneur Faubus !/ Pourquoi c’est un malade ridicule ?/ -Il n’autorise pas [les jeunes noirs] à intégrer les écoles [blanches]/-Alors c’est vraiment un abruti ».

(2)    Premier roman d’Elise Fontenaille par chez oskar.

Nota Bene : Toujours disponible, WLODARCZYK Isabelle, COERHÄTI Hajnalka, Des Blanches et des noires. Pas de pause dans la ségrégation, oskar, collection Mes albums de l’histoire, 2016, 43 p. 12€ : l’ouvrage commence par l’histoire en image du premier concert de Nina Simone, à 10 ans, où ses parents sont priés de quitter la salle parce que noirs. Les treize pages qui suivent relatent l’histoire de la ségrégation aux États-Unis, expliquent la place de la musique, développent les résistances et leurs différentes modalités de manifestation. Un livre toujours essentiel pour les 9/11 ans.

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Les femmes luttent pour la reconnaissance de leurs droits, pour l’intégrité de leur corps, pour leur liberté de s’exprimer et de vivre. La littérature de jeunesse depuis longtemps a épousé certains combats des femmes, non sans quelques travers normatifs :

CHARLES Nathalie, Salomé et les femmes de parole, Rageot, 2019, 192 p. 12€90

Le livre nous a un peu déçu. C’est une composition qui permet de faire le tour de femmes illustres, de vanter la parité, de tenir un discours sur l’égalité des sexes par la preuve des actes héroïques ou notoires de figures féminines historiques. Nous nous sommes crus dans un cours d’éducation morale et civique (EMC) et c’est ça qui nous a déçu. Bien sûr, on a tous et toutes appris des choses, mais pourquoi toujours parler des héroïnes estampillées par l’histoire nationale ? Les femmes c’est nos mamans, c’est plein d’autres personnes qui se battent chaque jour. Le livre magnifie de grands combats réalisés, ne faudrait-il pas magnifier les petits combats, ceux qu’on ne voit pas dans la vie minuscule des gens du peuple oubliés par l’EMC scolaire ?

Commission lisez jeunesse

11/04/2021

Livre animé, livre de vie, livre pratique


Carter David A., Imaginons !, Gallimard jeunesse, 2020, 16 p. 22€50

C’est un livre animé par l’artiste en ingénierie-papier David A Carter, un prodigieux inventeur. Ici, ce créateur lance le lecteur tout jeune -dès trois ans- ou plus vieux, d’ailleurs, dans un monde enchanté qu’il devra se construire à partir des animations incroyables de l’ouvrage : « Qu’est-ce que tu vois ? tu peux tout imaginer » ; « Surtout n’aie pas peur, tu ne risques pas de te tromper ». Les sculptures de papier peuvent évoquer tant de choses ! Mais en plus, l’auteur incite le jeune en permettant différentes interprétations possibles et en lui proposant de suivre une piste (« les formes et les couleurs te guideront ». De plus, certaines pages recélant une roue qui tourne offrent d’autres interprétations. Le livre emporte l’adhésion de toute la commission lisezjeunesse unanime à le proposer pour cadeau exceptionnel aux enfants.

Mais il y a plus encore. L’ouvrage repose sur une recherche d’identification de créations imaginaires en réalités mentales ou physiques connues. Il s’agit donc d’un travail de désignation aussi bien que de re-connaissance cognitive soit, si on veut bien aller au bout de cette réflexion, d’une opération itérée de désignation : mettre un signe sur une sculpture de papier visant l’onirisme. Les petits sont gourmands de cette démarche car ils sont gourmands de la vie. Ce livre suscite leur curiosité et la développe tout en mettant l’enfant en situation de prendre au sérieux sa propre démarche onirique pour s’approprier le monde. Ainsi, au-delà de son exceptionnelle créativité artistique, le livre vaut aussi par sa force incitatrice à développer les opérations créatives du jeune sujet humain. Un chef d’œuvre, un régal, une propédeutique à la nomination libérée. 

JEAN Didier & ZAD, Il est où mon doudou, Utopique, 2020, 20 p. 14€22

L’album raconte les aventures d’un doudou et de l’enfant qui l’a perdu. L’univers humain décrit est un univers humain animé par la sympathie : les voisins aident l’enfant, les parents sont à son écoute. Le monde de l’enfance s’avère, ainsi, un refuge pour l’utopie. Les dessins à l’aquarelle renforcent cet aspect du livre, par la douceur qui en émane.

Les personnages sont des animaux. L’enfant, un petit panda roux, est inquiet. S’il pleure au début de l’histoire, il apprend au fil des pages, à persévérer dans sa quête grâce à l’interaction sociale. L’album au format italien (15x27 cm) est composé sur le principe d’une double page pour un seul épisode du récit. Chaque double page fait succéder l’illustration à une page jaune où s’inscrit le texte avec un mot en vert. Ce mot est traduit en un dessin représentant sa signification exprimée en langue des signes. Ainsi, l’enfant à qui on lit l’histoire, va pouvoir jouer les dialogues tout en découvrant qu’autour de lui, des personnes sourdes existent et communiquent différemment qu’avec des vocables. Font l’objet d’un tel dessin : bonjour, pleurer, par terre, s’il te plaît, , attends, aider, fini. Il s’agit d’expressions et mots souvent utilisés dans la communication quotidienne avec de jeunes enfants. Un QR code permet de visualiser ces signes grâce à une vidéo réalisée par Carole Borry. Ajoutons que l’ouvrage est fortement cartonné, résistant aux manipulations enfantines.

 BLUMEN Lisa, La Vérité sur les fantômes, éditions rouergue, 2020, 40 p. 20€

Tout commence par un paysage arctique… En fait c’est le pays des fantômes que les pages suivantes vont mettre en scène. L’appétit humain pour les fantômes viendrait du désir de se cacher, de la recherche d’un langage, de la complémentarité de vivre la peur à la sensation d’être vivant, à la nécessité du rire car on rit parfois de la peur une fois la cause de celle-ci élucidée, de la légèreté -rêve humain- bien plus soutenable que d’avoir le cœur lourd, du rêve d’immortalité, de l’élan intrinsèque à l’humain de symboliser -par exemple le fantôme comme symbole du chagrin- pour prendre le dessus sur l’expérience malheureuse.

Les images au crayon de couleur et au feutre offrent au jeune lectorat un univers familier et doux. Elles proposent des situations de scènes de vie aussi bien qu’un catalogue de costume, de couleurs, de gestualité, de singularisations fantomatiques.

Lever le voile sur la mort, sur les angoisses de la perte, sur les affres de l’absence, voilà ce sur quoi cet album permet à l’enfant d’œuvrer. La simplicité caractérise aussi bien l’image que le texte. Ils offrent ainsi une invitation douce permettant de comprendre aussi bien la disparition que le jeu des apparitions/disparitions qui forment une proposition joyeuse pour réfléchir sur la dissimulation comme comportement de la vie humaine, et donc aussi de son inverse, l’assimilation révélatrice. Si l’adulte lisant l’album se sent immergé dans l’univers de son enfance, ce n’est certes pas avec l’âme en peine mais une belle jubilation.

Enfin, que ce soit pour l’enfant ou pour l’adulte, « la vérité sur les fantômes » garde un contour aussi flou que l’apparence qui leur est communément attribuée. Peut-être, au fond, parce que la vérité reste souvent spectrale et toujours à conquérir… Une histoire sans fin, en somme…

Philippe Geneste

04/04/2021

Monstruosité ou de l’Autre en des temps obscurs

 GHARTRAND Lili & ARBONA Marion, Mon étrange famille, éditions d2eux, 2021, 32 p. 15€

Dès l’abord, le livre est attirant, avec sa couverture en toile estampée qui suggère un univers étrange, où peur et comique interfèrent. On sait que la monstruosité attire, soit en cherchant la fascination du lectorat soit en cherchant un élargissement et même une libération de l’imaginaire. Mon étrange famille appartient au second type.

Le travail du dessin, à la plume et au crayon de bois, tire le vivant vers le mécanique et l’androïdie. Le travail des dégradés de couleur conforte l’évitement des couleurs vives, assure l’impact du mat contre le brillant tape à l’œil, et vient ainsi redoubler le texte en le transgressant. Le visuel, pour autant, ne restreint pas l’imaginaire que sollicite autrement le texte. Les membres de la famille de Philémon sont des monstres, au sens littéral de ce qui attire par sa non-normalité de stature, de constitution. 

Conformément à tous les monstres, les membres de la famille sont institués comme une donnée de fiction. Leur passé échappe tout autant que leur originels s’avèrent être les héritiers du monstrum chrétien (1). Ils sont des « extraordinaires originels » (2). Les personnages de Mon étrange famille brouillent les frontières entre le physique et le moral, mettent en scène des angoisses autant que des normes sociales.

Dans l’ouvrage de Chartrand et Arbona, le monstre innové reste en dehors des problèmes sociaux qui agitent, pourtant, les rapports humains. En revanche, et c’est différent de la tradition de la thématique du monstrueux en littérature de jeunesse, l’album n’oppose pas le Bien au Mal, le Bon au Méchant. C’est que les autrices renvoient plutôt à sa source robotisée, mécanisée. Là sont décrits des désirs égoïstes, individualistes. Toutefois, et c’est à nouveau un pas de côté de la figure normée du monstre en littérature de jeunesse, l’album suggère une transposition « aux familles singulières, bizarres, originales, ébouriffantes, saugrenues, excentriques, insolites, étonnantes, abracadabrantes et… étranges. Accepter l’étrangeté donc l’étranger, voilà un discours parallèle aux descriptions littérales des figures monstrueuses de la famille de Philémon.

Les personnages ne renvoient pas au réel mais à des représentations métaphoriques du réel qui sont impertinentes mais aussi suggestives. Et un des pouvoirs du livre est de battre en brèche l’idéal, peu à peu imposé, de la conformité généalogique et de la dictature de l’hérédité que les poussées eugéniques contemporaines d’une science sans conscience sont en passe d’imposer comme norme et modèle de la transmission. Mon étrange famille déclare à l’inverse la jubilation qui naît de l’indéfinition permanente. La filiation dans les sociétés humaines est une construction, une affaire de culture et non de déterminisme scientifique où du même est reproduit à l’identique. Chartrand et Arbona soulèvent le rire et le désir de franchir les normes en montrant que l’air de famille des parents, frères, sœurs, oncles, cousins… de Philémon ne relèvent ni de la génétique ni de l’anthropométrie mais de correspondances suggérées par Philémon, le narrateur. Mon étrange famille demande, au fond, à l’enfant, d’être disponible à l’indéterminé, à la perméabilité, à la rencontre de l’autre que soi pour mieux se connaître. Un livre où l’impertinence et l’humour du dessin et du texte qui bavardent ensemble accomplissent, dans le plaisir du voir et du lire, une poésie éthique pour notre contemporanéité.

(1) Voir Tort Patrick, L’ordre et les monstres. Le débat sur l’origine des déviations anatomiques au XVIIIe siècle, Le Sycomore, 1980 - (2) ibid.

 

LALLEMAND Orianne LE TOUZE Anne-Isabelle, Le Petit Monsieur, Glénat jeunesse, 2021, 32 p. 11€

Une histoire en bord de mer, une histoire de solitude et de multitude, une histoire sur le bien-être personnel et son rapport avec la relation à autrui, une histoire sur l’altérité : voilà ce qui définirait Petit Monsieur. L’album s’adresse aux 5 8 ou 9 ans. Le dessin est tourné vers le réalisme même si la fiction est à la fois animalière et d’humaine contemporanéité.

Un vieil homme, lors de l’arrivée d’étrangers dans le village, se propose, malgré sa méfiance première, pour héberger une famille. La vie s’organise, le vieux monsieur se lie avec chacun des nouveaux venus dont un enfant qui le suit dans ses promenades. Et puis, peu à peu, la vie commune s’installe, chacun apporte aux autres, le vieux monsieur découvrant des plats inconnus, trouvant une aide pour réparer ses trains électriques. La vie se métisse, l’humanité triomphe jusqu’au jour où la famille se voit proposer un logement par la mairie.

Ce bel album s’inscrit dans les débats contemporains et défend l’accueil, la solidarité contre l’individualisme.

 

Didier JEAN & ZAD, ALBON Lucie, Ezima ou le jeu des trois sauts, illustration Utopique, 2020, 44 p. 10€

Voici une très grande réussite de la collection Alterégaux de chez Utopique. Une jeune fille, Sybille, rencontre Ezyma, une réfugiée juste arrivée dans le quartier avec sa famille. Les deux enfants s’entendent bien et jouent ensemble. Mais tout change avec la rentrée des classes : la jeune étrangère avec son fort accent, avec sa différence, n’est pas appréciée par les élèves. Pour ne pas se couper de ses copines et copains, Sybille tourne le dos à Ezyma. Celle-ci se retrouve seule jusqu’au jour où des membres de la classe l’accusent d’avoir volé le pullover de Sybille. Celle-ci comprend alors les conséquences de son attitude et prend la défense d’Ezyma. Les deux jeunes filles, redevenues amies, jouent alors au jeu des trois sauts, jeu d’Ezyma. Au fil des jours, d’autres élèves se joignent à elles et l’ostracisme envers l’étrangère est vaincu. Mais le logement de la famille Ezyma était temporaire et au retour des grandes vacances, Sybille a perdu son amie. C’est une histoire d’une grande simplicité tant au niveau de la composition que de l’écriture, et qui touche les jeunes lecteurs et lectrices. De plus, aucune morale, aucun pensum citoyenniste ne vient faire écran à la réalité de la xénophobie, tout en restant à hauteur d’enfant.

 

Tamburini Isabelle, Assirini, petite esclave en France, L’Harmattan jeunesse, 2013, 100 p. 11€50

Le point de départ du livre est la guerre du Rwanda, en 1994, que fuit la jeune enfant Assireni. Durant son exil, sa mère la confie à une riche famille de colons blancs, français, travaillant dans le secteur minier du Burundi : « Pierre Dureton avait la conviction de faire dans l’humanitaire : tous ces gens [valets de chambre, chauffeurs, cuisiniers, femmes de ménage, jardiniers et gardes employés pour le service de sa famille] il leur permettait de vivre alors que la guerre civile faisait ses ravages, contaminant le Burundi après le Rwanda » (p.10). A cause de la guerre, cette famille retourne en France et c’est dans leur appartement parisien que va vivre Assireni. Elle ne va pas à l’école, devient Astrid et s’occupe des tâches ménagères. Elle vit recluse chez les Dureton : « vivre et travailler, tout était sur le même plan » (p.38). C’est là le meilleur du roman. Après, l’autrice imagine une fin heureuse qui contrairement au début de l’histoire vient glorifier une forme de charité humanitaire. C’est dommage. On retrouve tradition de fin euphorique, trace du didactisme moralisateur conservateur qui maintint longtemps son emprise sur le secteur jeunesse de la littérature. On le regrettera car la composition du livre est intéressante, par ailleurs, et la première moitié du roman ouverte au questionnement des thématiques de l’humanitaire et celle de la charité qui jouxte la première.

Geneste Philippe

28/03/2021

Un art qui contrevient à l’inévitable qui vient

Matières d’Album

Grandin Aurélia, Feuille et Mange-tout, éditions Irfan le label, 2020, 36 p. 15€

Cette fiction est une expérience donnée à vivre par-delà le réel, à travers l’activité imaginaire suscitée. Les protagonistes des contes sont présents : la marraine et la petite fille, l’ogre, les animaux humanisés, la forêt profonde que les personnages vont traverser pour une chasse au bruit. On rencontre aussi le sphinx métamorphosé mais toujours questionneur, comme la baleine de Moby Dick…

On trouve, enfin, la matière de toute littérature : fiction et poésie, mais une poésie non-sensique qui s’allie aux collages illustratifs, aux montages de sculptures, de peintures, de dessins, donc à des sites de représentations occupant chaque double page et fourmillant de détails dans lesquels se plongent les jeunes lecteurs. L’album fait regretter de n’avoir pas sous les yeux la création elle-même. Les personnages empruntent un peu au figuratif, les décors à l’art abstrait, l’ensemble gagne en surréalité.

Les choix des mots reliés entre eux, le choix des matériaux assemblés convoque un réel qui leur répond plus ou moins et d’ailleurs, peu importe, au fond. On le sait, l’effet du collage est de rapprocher des sens tout en en perdant l’appel. Alors, vous direz-vous, qu’est-ce qui importe ? Eh bien, importent les actes créatifs de l’autrice, actes fondés sur des affinités associatives personnelles mais qui provoquent le même mécanisme chez le lectorat. Rêverie verbale et rêverie iconiques suscitent leurs doubles chez les lecteurs.

Écriture et univers plastique se font donc échos, le montage est partout, la figure de l’énumération insiste sur le collage c’est-à-dire sur l’association suivie et libre entre les motifs, les thèmes, les actions plastiques ou scripturales. La cohérence n’est point déclarée, elle est suscitée chez le lecteur qui la tisse. En ce sens Feuille et Mange-tout développe une vraie pédagogie de l’irrationnel. Les personnages sont fantasques, les rêves font irruption sans crier gare et la fantaisie trouve à formuler sa véritable dimension langagière loin des fastes clinquants de l’héroïc fantasy.

Alors, livre des sources que cet album ? Oui. Un livre d’origine de la poésie, un livre d’origine de la raison faite lecture pour construire un à venir de lecture, un livre d’origine contre toutes les autorités et tous les puissants : la liberté se gagne par éternuement, le bonheur par rencontre, la vie par esprit anthropomorphique des amitiés humanimales, l’émancipation personnelle par l’acceptation dissimilante de la phantastiquerie. Les collages et montages hirsutes cachent une composition rigoleuse. Feuille et Mange-tout raconte la fable du monde, soit l’enchaînement des actes qui constituent la trame d’un monde qui est nôtre et nous appelle. S’arbore dans cet album le pur plaisir du premier dire. En effet, la création est offerte non pas comme transmission d’un message mais comme univers immédiat.

Cet album, qui nourrit chez le lectorat une tentation du livre artiste à consulter, soulève la magie d’une création tant plastique, visuelle que scripturale, intellectuelle : le monde se construit par ceux qui y songent et si leur rêve est créateur c’est parce qu’il est né du dialogue entre une créatrice et un lecteur ou une lectrice. Or, naître du dialogue c’est entrer dans une œuvre, non pas participante, mais collective. Dans notre monde tant défait, aux humains dépecés en leurs composantes (compétences), dans ce monde en proie à l’irrationalité de l’exploitation des sols et des êtres, l’art se présente à la barre pour contrevenir à l’inéluctable avenir qui vient. Le choix du collage prend ici une profonde signification, celles des cicatrices, des plaies, des ciselures, des traits, des béances jonctives qui sont traces de l’effondrement autant que des sutures possibles… Le titre nous dit que les inverses -nourriture et avaleur- peuvent se trouver dans une construction d’harmonie, moyennant bien des péripéties. La vie quoi…

Philippe Geneste

Lecture pour tous et toutes

BAILLY-MAITRE Marie-Astrid, L’heure rouge, illustrations de GUILLOPPE Antoine, Tom’poche, 2020, 20 p. 5€50

Cet album est la réédition du volume paru initialement aux éditions l’Élan vert. Travail remarquable sur les ombres, l’apparence, l’interprétation des indices, bref un thriller animalier magnifique. Une hirondelle se transforme au sol en loup, une souris en chouette sous l’effet du soleil en arrière, le loup en lapin, en licorne etc. Après avoir tremblé pour la petite souris, le jeune lectorat découvrira qu’il s’agissait d’un jeu d’amitié entre le loup et la souris.

L’album magnifique par ses aplats et ses jeux qui ressemblent à des ombres chinoises, est écrit avec souplesse, intelligence, poésie. Le texte explicite l’image dont il occupe un espace. Il fournit à l’enfant des éléments pour mieux observer l’image. Ainsi, l’histoire se passe en fin d’après-midi jusqu’à la tombée du jour. Le soleil est toujours présent, mais son image évolue jusqu’à son coucher. C’est sur cette ligne du temps que les scènes sont décrites, que l’enfant va chercher à discerner les transformations des deux protagonistes.

Toute cette intelligence, tant de l’illustration que du texte, de la composition que des couleurs, font de cet album un petit (par le format) chef d’œuvre. Il faut louer le travail, de cette maison d’édition née en 2013 et qui, contre l’air du temps qui sacralise l’immédiat présent, donne une seconde vie, au format de poche, donc à petit prix (5€50), des albums parus chez diverses (une vingtaine) maisons d’édition. Ce travail éditorial apporte une vue historique et critique sur le secteur de l’édition destinée à la jeunesse. Audrey Sauser, à qui nous devons ces renseignements, parle de Tom poche comme d’une maison d’édition « relais ». Dans un louable sens du respect des éditions originales, les illustrations et le texte ne sont pas changés et c’est le format du livre qui s’y adapte.

Philippe Geneste

Merci à Audrey Sauser pour ses réponses à nos demandes


21/03/2021

Qu’est-ce que l’expérience ?

Widmaier Carole, Que nous apprend l’expérience ? illustrations ALFRED, Gallimard, collection Philophile !, 2019, 48 p. 10€

C’est dans les échecs et les réussites que se font les apprentissages. Le sujet les met en cohérence et c’est ce qui forme son expérience. Aussi, le propre de l’expérience est-il de s’inscrire dans le temps. C’est durant ce long processus que le sujet acquiert des connaissances nouvelles qui le font se développer, se tourner vers un hors de soi dont il va se nourrir pour grandir et à qui il va apporter sa part de grandissement : « les événements ne deviennent des expériences que s’ils donnent lieu à une rencontre ».

L’expérience est aussi un risque, le plaisir du risque (Georges Jean) : c’est la « sanction du réel, matériel ou symbolique, qui nous révèle les effets sensibles de ce que nous avons fait et nous conduit à revenir à nous-même, aux intentions qui ont présidé à nos actions ou à nos façons de les mettre en œuvre » écrit Carole Widmaier. Autrement dit, le risque est constitutif de l’humain. On pourrait le nommer le travail du négatif, en ce qu’il éprouve l’équilibre qui nous habite à un moment donné. N’est-ce pas cela que recouvre l’expression figée atteindre ses limites ? Dès lors, paraît évidente l’importance de laisser les jeunes face aux risques de la vie. En effet, aseptiser leur univers les rend dépendants et asservis à tout un tas de tutelles. « Apprendre des expériences suppose de consentir à ce qu’elles me modifient ».

Par l’expérience et ses risques, le sujet acquiert une plasticité, tant cognitive que sociale tout en approfondissant la connaissance de lui-même. L’éducation scolastique, celle de l’enseignement officiel qui domine aujourd’hui, empêche cet épanouissement de la plasticité pour enformer les élèves dans le cadre rigides d’une citoyenneté où -à l’école et au collège notamment- on chercherait vainement la possibilité de droits comme le droit d’expression, le droit d’association…

L’éducation contemporaine, avec le dogme des compétences et de la rationalité numérique des temps d’enseignement et des temps d’éducation, refoule l’expérience juvénile aux marges de son domaine. Ainsi, les compétences des élèves sont-elles attribuées à l’ensemble de la population scolaire avant d’être acquises et il s’agit de les révéler, c’est-à-dire de les voir cochées pour qu’elles soient reconnues présentes… C’est ainsi toute la « démarche d’appropriation » qui nécessiterait l’expérience qui est déniée pour des situations plaquées sur une réalité sans émaner d’un besoin réel. Le savoir est chosifié, réifié dans des colonnes infinies de compétences que nul ne consulte sinon les enseignants obligés et en majorité consentant à les remplir. Le savoir n’étant pas construit au cours d’une expérience de connaissance in vivo, il est abstrait de la réalité de l’élève et de ce fait incapable de devenir une source de modification de l’élève qui se l’approprierait.

Dans cet univers aseptisé, numérisé, le sujet est renvoyé à lui-même. Tout tourne autour de lui. Dans un tel système éducatif, les relations humaines ne sont qu’abstraites et artificielles, sous la chape de plomb des règlements intérieurs des écoles et collèges ou lycées. La coopération est interdite, la vie sociale inexistante, notamment dans les collèges et les écoles. Quelle est donc cette socialisation dont les textes officiels se targuent ? Est-ce l’enseignement de l’éducation morale et civique ? Comment ne pas se rappeler que la socialisation, c’est d’abord une expérience réelle de relations sociales. Si on raye l’expérience coopérative, il ne reste que les relations sous des rapports de force et de dominations diverses chapeautées par l’ordre scolaire. Cette réalité des établissements scolaires inculque ainsi la concurrence, la domination, la compétition dont l’enseignement du « sport » (on ne dit même plus « éducation physique » dans le langage courant de l’école) est le vecteur essentiel. Aussi, si « ce que m’apprend toute expérience, c’est précisément que je n’existe jamais en dehors d’un système de relations », j’apprends à l’école à écraser les autres, j’apprends la souffrance de la domination, de la concurrence dévalorisante. Ce qu’apprend l’école, c’est le goût pour la compétition et le goût de soumettre qui lui est inhérente. Les autres, en est le point aveugle et le harcèlement en est un produit direct, amplifié par les réseaux sociaux : harceler c’est chercher à soumettre. Nombre d’élèves en font l’expérience quotidienne.

Philippe Geneste

14/03/2021

Tout au fond de soi…

JEAN Didier & ZAD, Je n’ai jamais dit, illustrations Régis LEJONC, Utopique, Collection Bisous de famille, 2020, 48, pages 17 € ; Maricourt, Thierry, Leur Fausser compagnie, le chant d’orties, collection Graines d’orties, 2015, 103 p. 14€

Pourquoi Je n’ai jamais dit a-t-il été dévoré par la commission lisezjeunesse ? Parce que ses membres se sont précipités d’abord pour connaître le secret de chacun des vingt protagonistes. La première tentation, irrésistible, celle de se retrouver dans le secret, de rencontrer, comme l’exprime l’héroïne de Leur Fausser compagnie, l’intimité des autres et, en miroir, la sienne. Quel est ce secret ? Une peur inexprimée dans Leur Fausser compagnie, une honte innommable ou que l’on croit telle, mais aussi un rêve, un moment de bonheur intact et qui le restera tel tant qu’il restera secret.

Je n’ai jamais dit met en scène des enfants, des adultes, des vieux, des adolescentes. A lire, deuxième motivation pour relire l’ouvrage, les secrets en lien avec les espaces géographiques d’où proviennent les personnages, il ressort, comme dans Leur Fausser compagnie, que le processus est identique chez tous les humains du monde. La littérature permet cela, d’aller chercher, de trouver et retrouver l’humain sans voyeurisme, sans effraction. Le terme d’humanisme prendrait alors un tout autre sens que le sens idéologique dont il est aujourd’hui recouvert dans un but utilitaire et souvent inavouable.

L’intime ce n’est pas que l’amour, le désir n’est pas que le désir sexuel. Il est élan vers l’autre, il est le signe d’une alter-ation (au sens d’un mouvement vers autrui), il est le signe d’une réalisation de soi grâce à la rencontre d’un autre. Je n’ai jamais dit en fait la preuve. Foin ici des différences de nationalités, de croyances, d’attitude philosophique, d’âge, de civilisation.

De même, dans Leur Fausser compagnie le thème de l’autre est essentiel. L’écriture de Thierry Maricourt, qui sait s’ouvrir, capturer les sensations, retenir l’éphémère d’un sentiment, esquisser des sensibilités, sied à la plongée dans le for intérieur non y enfermant l’héroïne, mais en décrivant son combat pour échapper à ses démons, donc pour s’ouvrir aux autres. Tout le récit ou presque est un monologue de l’héroïne. Mais elle s’adresse d’abord au lecteur puis à Britta, un personnage peut-être fantasmatique, Le ton est identique durant les cents pages du roman, on reste au cœur de la psyché de la jeune héroïne, partageant sa culpabilité sans partager pleinement le secret, et poussé par la volonté de le percer.

Si dans Je n’ai jamais dit le secret est livré comme offrande d’humanité grâce à l’album, dans Leur Fausser compagnie l’autre va paraître d’abord sous la forme de personnages de romans, les livres seront les intercesseurs entre la jeune fille et le monde et ils vont la prendre par la main pour l’accompagner dans ce monde qu’elle redoute, qui l’angoisse et dont elle se sent rejetée.

Ainsi, l’album et le récit œuvrent de concert pour définir la littérature comme un espace médiateur : « Parce que rien n’est vrai dans la vie, sinon on tiendrait pas. (Et rien n’est faux, sinon on jouerait pas » écrit Thierry Maricourt. Si la trame de Je n’ai jamais dit est géopolitique et historique, celle de Leur Fausser compagnie est sociale, reposant sur le fait divers. Dans l’album, le questionnement porte sur la place de la personne humaine au sein d’enjeux qui la surplombent ; dans le récit, le questionnement porte sur la culpabilité ressentie face à des événements traumatisants comme en révèlent les faits divers les plus sordides d’agressions sexuelles. 

Philippe Geneste

07/03/2021

Deux figures féminines en œuvre littéraire

L’Hermenier, Looky, Parada, Siamh, Les Misérables. Cosette, Jungle, 2020, 72 p. 14€95

Voici le second tome de cette adaptation en bande dessinée du roman de Victor Hugo (voir le blog du 31 mai 2020). Il s’agit d’un premier volume, quatre autres sont annoncés. Le scénario a découpé l’œuvre en fonction de l’aventure d’un des personnages. Cosette est, pour la culture française et au-delà, un prénom en héritage pour l’humanité. Cette adaptation vient éclairer pour les générations nouvelles la référence onomastique. L’antonomase « une cosette » est encore vivante aujourd’hui. La fin du tome I laissait le lectorat en attente de la réalisation de la promesse de Jean Valjean faite à Fantine, la mère de Cosette, de s’occuper de sa fille.

En 1831, celle-ci est devenue la Cendrillon du couple ténébreux des Thénardier, aubergistes cruels et véreux à Montfermeil, qui ont poussé Fantine dans la misère et la prostitution, et qui exploitent sa fille sans vergogne. Le tome II est lancé. On y surprend Thénardier, au temps d’avant, voleur de cadavre. On y suit les mésaventures de Jean Valjean. On assiste à son évasion alors qu’il est galérien, on assiste à la traque organisée par la police et le sombre Javert. Le volume nous fait entrer avec Valjean et Cosette, dans la clandestinité du couvent du Petit-Picpus. Il trouve là un complice, le père Fauchelevent sauvé en son temps par Monsieur Madeleine alias Jean Valjean devenu maire d’un petit village. Jean Valjean devient alors jardinier auprès du père Fauchelevent et Cosette va suivre l’instruction religieuse.

Ce tome amène aux élèves la thématique de l’enfance maltraitée, s’appuyant sur le style hugolien pour émouvoir. L’adaptation pointe la responsabilité sociale mais interroge aussi l’âme humaine, pour le dire en des termes conformes à l’œuvre. On retrouve, pour ce faire, l’art de la bande dessinée déjà signalé : nombreux changements des angles de vue, usage fin des champs contre-champs, composition variée des planches avec un jeu riche de cadrages rectangulaires et horizontaux, interventions des gros plans au plus près de l’intensité narrative, précision descriptive des arrières plans.

Comme dans le volume précédent, une annexe de cinq pages interroge le lecteur sur sa lecture, explicite l’inspiration du dessin chez les dessinateurs du XIXème siècle, notamment d’Émile Bavard, éclairage vraiment bien venu car il est rare que les livres ainsi destinés, plus particulièrement, à la jeunesse expliquent les filiations iconographiques.

 

MARSHALL Linda Elovitz, Amoureuse de la nature. L’incroyable destin de Beatrix Potter, illustrations par Ilaria URBINATI, Gallimard jeunesse, 2020, 36 p. 14€90

L’album de jeunesse ne cesse d’élargir son assiette d’intervention. Linda Elovitz Marshall propose une biographie de la créatrice de Pierre Lapin avec des illustrations d’un réalisme poétique et un rien vintage, d’Ilaria Urbinati.

En un espace textuel réduit, des choix étaient à faire. Marshall montre le destin contrarié de peintre et de naturaliste de Beatrix Potter (1866-1943), et ceci à cause de sa condition de femme. Pour ne pas heurter les convenances, elle n’ira pas étudier à la ville contrairement à son frère Bertram. L’épisode du mépris de la Linnean Society est bien raconté. L’autrice souligne la persévérance de la jeune fille puis de l’adulte à s’imposer dans un mode d’hommes. Ainsi, son premier contrat éditorial est-il obtenu parce que l’éditeur croyait avoir affaire à un homme… Elle montre sa volonté d’indépendance financière, son refus de vivre sous la coupe d’un homme. On le sait, elle ne se marie qu’en 1913 et contre l’avis de sa famille à un avocat avec qui elle va réaliser son désir de vivre à la campagne parmi les « fleurs sauvages, les animaux, les champignons, les mousses, les bois, les ruisseaux et la campagne entière » dont les histoires qu’elle invente et le « monde féérique » (1) qu’elle aime se créer sont remplis. Bien sûr, l’album livre l’origine des histoires de Pierre Lapin, Beatrix confectionnant des livrets pour son jeune ami Noel Moore. Enfin, la biographie énumère les acquisitions de terres et de fermes pour préserver la nature de l’urbanité galopante et de l’industrialisation menaçante.

L’album montre que cette interdiction faite aux femmes de prendre des postes dévolus aux hommes par la société patriarcale explique qu’elle se soit tournée vers les enfants. On lui a refusé d’être peintre, elle peindra pour les enfants ; on lui a refusé d’être naturaliste ? Elle racontera aux enfants des histoires naturelles fantaisistes appuyées sur une rigueur d’observation. Et en effet, Beatrix Potter ne simplifie pas ses dessins destinés aux enfants, mais, bien au contraire, porte un soin anatomique dans ses dessins d’animaux qui relèvent de la même exigence naturaliste dans les dessins de la flore.

Le choix de Linda Elovitz Marshall est d’éviter les dates. C’est là une conséquence logique de l’inscription de la biographie à travers le genre de l’album, genre destiné aux petits enfants. Pourtant, l’ouvrage se termine sur une « Note de la traductrice » qui ne s’adresse pas aux petits, mais à des enfants sachant lire. Pourquoi ne pas avoir précisé le contexte historique et les étapes de la vie de Beatrix Potter dans cette note ?

Cette remarque faite, on ne peut que recommander l’achat de cet album pour les enfants et son acquisition par toutes les bibliothèques des écoles primaires et tous les CDI de collège : pour sa beauté, parce qu’il est instruit, parce qu’il ouvre le jeune lectorat au genre de la biographie.

Philippe Geneste

(1) Extrait de son journal cité par Lurie, Alison, Ne Le Dites Pas Aux Grands. Essai sur la littérature enfantine, traduit de l’anglais par Monique Chassagnol, Paris, Rivages, 1991, p.108

28/02/2021

Quand le Vent andin feuillette l’album

SANCHEZ Josué & BUSSONNIERE Maguy, Tamaya et le dauphin rose / Tamaya y el delfin rosado, bilingue français-espagnol, L’Harmattan jeunesse, collection Contes des 4 vents, 2021, 24 p. 10€

L’album conte le voyage d’une petite indienne du Pérou chez les indiens Shipibos. L’illustration aux couleurs vives, en aplats, aux dessins évocateurs de la réalité des Andes et en même temps naïvement stylisés aident le lectorat à se représenter cette région du monde. Le voyage est l’occasion de découvrir un peuple qui vit en communautés dans des villages sur les bords de l’Ucayali, en Amazonie péruvienne. Le dauphin rose est une espèce en voie de disparition, à cause de la pollution et de la déforestation. L’histoire est empathique, sensible aussi, glorifiant le rapport de l’humanité avec la nature, de l’animal avec un peuple. L’édition bilingue est aussi un enrichissement, linguistique cette fois.

 ROMAN Ghislaine, Les Rêves d’Ima, DUBOIS Bertrand illustrations, Cipango, 2020, 34 P ; 18€50

Un album de grand format pour une histoire qui plonge ses racines dans la tradition des mythes incas. Le travail graphique stylisé est rehaussé de nombreux motifs qui accrochent la curiosité enfantine. Bertrand Dubois use de couches superposées d’acrylique, « en travaillant des matières au couteau sur du papier qui peut être ensuite découpé et intégré dans l'image » explique-t-il. L’illustrateur utilise aussi, parfois, des collages. Les compositions tendent au surréel, appuyées par un travail des couleurs tantôt jouant sur le dégradé, tantôt se livrant en floconnement sur les motifs, tantôt surgissant puissamment par la vivacité imitative de l’art inca.

Ces couleurs vibrantes, les couches superposées d’acrylique et l’utilisation abondante d’eau pour jouer avec les transparences suggèrent l’âme torturée de la petite fille, Ima, fille d’un pêcheur dont les frères et sœurs sont artisans, créateurs de bijoux, de tissages, de poteries. Ils vivent dans un village andin dont la ville la plus proche est Cuzco (Pérou). Ima, curieuse de tout, souffre de cauchemars. Le père et la fratrie se désole de voir la petite péricliter. Rien ne semble pouvoir stopper le mal incurable jusqu’au jour où le vieil indien, Kamak, donne à l’enfant un attrapeur de rêves.

Le travail de couleurs à effets d’aquarelles, effet d’une utilisation de l’acrylique en patte sans eau, crée un paysage de songe, et introduit à la phase de guérison. Mais si Ima est libérée des cauchemars, tous ces motifs, toutes les couleurs disparaissent des tissus, des poteries, des bijoux fabriqués par les oncles et tantes. Ils perdent alors leur moyen de subsistance. Ima comprend qu’il lui faut déterrer l’attrapeur de rêves pour affronter ses hantises nocturnes et les écrire pour les partager.

Car c’est l’échange qui permet à l’enfant de comprendre ses démons, de vivre avec cette part d’elle sans qu’elle en soit détruite. L’écriture se fait alors thérapie, moyen d’appropriation et d’apprivoisement du réel. Ima devient conteuse, renouant avec le lien qui unit depuis le fond des âges le peuple inca à la terre et aux éléments naturels. Les images du rêve représentent le passé, un passé que l’écriture du conte fait présent et dont l’écoute imprimera l’avenir. Les Rêves d’Ima rappelle que l’individu ne se prend d’autant mieux en main qu’il se comprend participant à une collectivité. L’écriture est le symbole de la médiation signifiante de la vie avec l’univers mental (les rêves, les images mémorielles). En fin de compte, l’écriture est l’héroïne de cet album magnifique, où le texte et l’image, l’un et l’autre de grande générosité, se complètent harmonieusement.

Philippe Geneste

21/02/2021

Deux points de vue, matérialiste et spiritualiste, contre la tyrannie de l’urgence

C’est cette semaine qu’arrive en librairie Je Connais peu de mots d’Elisa Sartori récit graphique publié par les soins des éditions CotCotCot et chroniqué dans ces colonnes le 7 février dernier. Le récit graphique invite le lectorat à un autre rapport au temps, incitant à la rêverie, provoquant l’arrêt momentané avant reprise de la représentation en cours. C’est ce qui a guidé nos pas vers le blog d'aujourd'hui consacré à la lenteur.

DOUCEY Bruno, Petit éloge de la lenteur, dessins de ZAÜ, éditions le calicot, 2019, 95 p. 8€

Comment classer cet ouvrage ? Un livre de poche qualifierait le format ; un livre de philosophie si on définissait ainsi tout ouvrage ayant pour finalité de provoquer la réflexion chez le lecteur ou la lectrice ; un ouvrage poétique et ce serait renvoyer à la forme librement versifiée joyeusement choisie par l’auteur -un des chapitres ne s’intitule-t-il pas « Attention, poète ! » ; un livre d’humour ce que souligne l’œuvre graphique de Zaü accompagnant les textes parfois ironiques et gais de Bruno Doucey ; un livre d’actualité, tant le sujet est au cœur de nos vies. Petit éloge de la lenteur est tout cela à la fois, un régal, un cocktail d’intelligence contre l’urgence de nos sociétés malades du temps (1).

Le jeune lectorat est invité à dresser la liste des lenteurs jugées appréciatives ou mélioratives et celles jugées dépréciatives ou péjoratives. Il est invité ensuite à relativiser la notion en sortant de l’anthropocentrisme. Afin que la réflexion ne soit pas en rupture avec le lectorat, l’auteur l’invite à interroger ses propres comportements dans des situations spécifiques, celle des vacances, par exemple ou celles accompagnant le sentiment amoureux. L’éloge de la lenteur est un petit traité du faire attention, du être attentif à, attitudes essentielles dans toute démarche de connaissance et d’apprentissage.

Mais Petit éloge de la lenteur induit une réflexion en prolongement de sa lecture. Si le temps des connaissances ne relève pas de la vitesse puisqu’elles se sont accumulées, confrontées au fil des siècles, puisqu’aucune découverte n’est attribuable à l’instant de son « invention » mais bien à rechercher dans sa genèse. Chacun travaille sur un matériau déjà formé, est nourri des idées des autres : le savoir naît de cette filiation humaine et des confrontations en cours ; il se constitue par des combinaisons nouvelles qui le transforme. En éducation, par exemple, quelle déraison de l’Education Nationale de faire croire aux élèves que le savoir est là, tout au fond du net et qu’il suffit d’aller l’y cueillir ? Et le discours officiel d’expliquer que l’enseignement consiste bien davantage à permettre aux élèves de s’approprier les outils numériques ouvrant l’accès aux savoirs thésaurisés sur des sites, des portails, des blogs, que d’enseigner ces savoirs ! Le Ministère cherche ainsi à soumettre l’enseignement à la rapidité, à la vitesse, niant la lenteur propre à toute construction des savoirs et niant aussi leur construction psychogénétique par chaque élève. Or, l’humanité est ce qu’elle est par l’accumulation des savoirs, et son devenir dépend de sa capacité critique de leurs applications sociales, économiques, culturelles.

C’est pourquoi, combattre la vitesse, combattre la tyrannie de l’immédiateté, c’est se donner une chance, collectivement, d’envisager le long terme. Mais pour cela faut-il dévisager en le démaquillant le court-terme. La pandémie du Covid 19 donne une illustration tragique du bienfondé du propos, ajoutant encore à l’actualité de la lecture de ce Petit éloge de la lenteur.

Philippe Geneste

(1) Clin d’œil à Aubert, Nicole, Le Culte de l’urgence. La société malade du temps, Flammarion, collection champs, 2004, 376 p.

 

GARCIA-CHOPIN Isabelle, Le Maître des Neiges, dessins Clémence POLLET, Glénat, 2021, 42 p. 14€50

Voici un album de quiétude. L’histoire suit le voyage d’initiation d’un jeune disciple d’un maître (Lama) bouddhiste parti loin du village de montagne où ils vivent avec une communauté villageoise pour retrouver un enfant élu dans lequel s’est réincarné le fondateur du temple. La traversée des montagnes, les rencontres empathiques ou dangereuses, sont autant d’épreuves pour l’enfant moine. Le karma est illustré par l’histoire qui insiste surtout sur la nécessité de la lenteur, de la patience et de l’attention à porter aux événements du monde, aux êtres et aux choses. Les illustrations abondent en couleurs numériques jouant de multiples nuances et des tonalités pour créer des ambiances accompagnant l’avancée du voyage. La magie, autorisée par l’aventure, incite le jeune lectorat à plonger en lui, à ne pas céder au bruit du monde pour tenter de trouver au fond du silence méditatif, une quiétude réalisatrice de soi. En cela, le thème religieux glisse vers le merveilleux du conte pour ouvrir à une réflexion sur le bonheur.

Commission lisez jeunesse & Ph.G.

14/02/2021

Afrique

 BLOCH Muriel (contes réunis et présentés), Babel Africa, illustrés par Magali ATTIOGBE, préfacés par Angélique Kidjo, Gallimard jeunesse / giboulées, 2020, 104 p. 16€

Ces quinze contes, la plupart inédits, proviennent de toute l’Afrique, principalement sahélienne et sub-sahélienne. Des introductions, des notices ouvrent le jeune lectorat à la compréhension que derrière l’universalité des thèmes, il existe des traditions locales diverses qui impriment des approches différentes. C’est une première caractéristique de cet ouvrage qui permet de ne pas parler de l’Afrique une, mais de l’Afrique dans sa réalité constitutrice de peuples divers.

La seconde caractéristique est d’insister sur l’humaine filiation historique des cultures. L’interrogation est alors : pourquoi le conte se perpétue-t-il sinon pour une réappropriation au présent d’un passé ancestral ?

La troisième caractéristique est de rappeler que fables, devinettes, légendes, mythes, contes sont d’abord des œuvres de la parole, véhiculées par la parole. En conséquence, la société est réunion humaine autour de paroles, « sociétés de paroles » comme l’écrit Muriel Bloch. La critique sociale qui transparaît, plus ou moins prononcée selon les contes, s’offre, à chaque époque, à une lecture nouvelle. Aujourd’hui, il y a l’interrogation sur la perte de l’horizon humain des actes et des comportements induits par l’ordre social : qu’entend-on, aujourd’hui, des morales contre l’égoïsme ? Des volontés de se libérer des carcans sociaux d’une héroïne ? De l’enfermement dans telle ou telle identité valorisée par telle ou telle tradition populaire ? Que nous disent ces traditions du pouvoir auxquelles elles appellent à se soumettre ? Quand le nom de l’héroïne d’un conte Rwandais est Ndabagà (femme combattante) et que l’on sait que ce nom est repris par des associations de femmes victimes de la guerre aujourd’hui, comment ne pas saisir la contemporanéité des contes ? Et comment ne pas interpréter à l’aune des valeurs en débat aujourd’hui cette histoire d’un petit albinos d’un conte de Côte d’Ivoire ?

 

TAWA Kouam & WILSON William, A comme Afrique, Gallimard jeunesse, 2021, 64 p. 22€

Il s’agit d’un abécédaire de l’Afrique, magnifiquement interprété par les peintures et collages de William Wilson. L’ensemble des entrées (ancêtre, baobab, calebasse, dattes, entraide, feu, griot, hakuna Matata, initiation, jeu, lion, marché, Nil, oasis, proverbe, question, rire, sagesse, termitière, Uhuru, village, wax, xylophone, yako, zèbre) met en scène une terre, un environnement naturel, des mœurs, la psychologie humaine, l’histoire, le mythe. Le livre souligne une philosophie du grandissement, à l’instar de ce conte de la patience :

« Il n’y a pas longtemps

 que la bouche

 d’un adulte s’ouvre

 sitôt après

 une question d’enfant.

  Grandir était naguère

 une leçon de patience.

  Le jeune prenait le temps

 d’ouvrir les yeux

 d’ouvrir les oreilles

 pour trouver

 de lui-même

 réponses à ses questions. »

 Dans les sociétés occidentales, que laisse-t-on libre de deviner l’enfant ?

 « L’adulte ne parlait

 qu’après une quête vaine.

  Il m’a fallu vingt ans

 disait le vieux Nônô,

 je dis vingt ans et pas vingt jours,

 pour savoir comment on vient au monde »

 Dans nos sociétés dévastées par une conception de l’éducation qui nie de plus en plus le développement psychogénétique des enfants, combien juste sonnent cette fin du poème illustratif du titre « Question ». Un livre qui mène à se poser des questions est un livre de science, de science humaine. Les illustrations répondent à leur manière, suscitant de nouvelles interrogations. Qui veut interpréter le monde doit savoir, d’abord, interroger la réponse spontanée qui lui vient et s’appuyer dans sa prise de distance non pas sur les réponses d’autrefois, mais sur les leçons à tirer de celles-ci pour renouveler son approche du monde.

Philippe Geneste

 

ABOUET Marguerite, Akissi. Enfermés dedans, dessins SAPINS Mathieu, Gallimard jeunesse, 2021, 48 p. 10€90

La série jeunesse en bande dessinée d’Abouet et Sapin en est à son dixième numéro, dix années de bêtises. On y compte cinq histoires : un récit sur les jouets genrés qui mettent Akissi hors d’elle-même, elle qui voudrait un vélo mais qui n’en a pas parce que c’est une fille (clin d’œil au film Wajda). Une histoire de bêtise colorée puis trois récits mettant en scène la vie ordinaire par temps de virus. L’Afrique évoquée est l’Afrique urbaine, et l’album prend alors une dimension générale, c’est l’humanité entière qui est logée à la même enseigne avec le COVID. Derrière le rire et le fou rire, les questions sanitaires sont évoquées, à hauteur d’enfant de dix ans.

Cette fois-ci, le bonus de l’album -dont on dit que les parents en raffolent- est la recette des clacos, plat typique de la Côte d’Ivoire.

Commission lisez jeunesse