Anachroniques

05/04/2026

Terrestre avant tout

               dans  la fiction

WILMET Aurélie, Ramson & Aki, CotCotCot éditions, 2026, 3+48 p. 18€50

L’enfant qui prend le livre se réjouit par avance d’une histoire animalière. La couverture ne lui ment pas. Pourtant elle ne dit pas tout. Car Si Ramson est un vieil ours, qui est Aki, cet Aki qui s’inquiète de l’hivernation prolongée de Ramson ? Il faut tourner les pages pour que peu à peu la forêt désignée à la troisième personne soit personnifiée puis prenne la parole, assumant alors son nouveau statut. Le livre se lit aux petits, mais des plus grands gagneront en joie de le lire par eux-mêmes. Tout est doux dans cet ouvrage, le récit prend son temps, l’enfant lecteur a tout son temps pour comprendre et deviner, tenter des interprétations.

Parmi les constituants du livre imagé, nous avons relevé l’orientation des mouvements. L’analyse de ces derniers permet de constater la prévalence donnée à l’étendue, au parcours horizontal. Le second mouvement important est celui de l’éveil, celui de la station debout, de l’émergence. La plongée et la circulation arrivent loin derrière. L’album privilégie donc la dimension spatiale terrestre. Or, l’autrice écrit un hymne à la forêt, autant qu’au fragile équilibre écologique de la planète. De nombreuses pages suscitent l’émerveillement du lectorat quant à la complicité des éléments naturels, animaux, vent, eau. L’incendie qui ravage la forêt Aki souligne l’éphémérité de la nature sous les coups de butoir de l’humanité hypertélique.

L’album Ramson & Aki repose sur la personnification de la forêt dont le nom toponymique devient prénom. Le vieil ours, lui-même, selon la tradition des livres de jeunesse, possède aussi un prénom. Et l’une et l’autre parlent… La personnification est instrumentale en ce que l’autrice cherche à provoquer l’identification du jeune lectorat avec les deux personnages et les autres éléments naturels qui peuplent l’album. Pour le dire avec les mots magnifiques de Fontanier (1), la personnification était une expression par fiction d’une inquiétude profonde pour le devenir de la nature. La forêt canadienne (Pimachiowin Aki) est personnifiée en devenant une voix, donc en devenant une entité de la vie au même titre que les humains et les animaux. La personnification d’abstraction englobe la terre entière, le paysage prend alors la dimension de la planète. Ramson & Aki devient un album du vivant contre les forces de la destruction symbolisées par le feu déclenché, même si ce n’est pas dit, par l’humain, puisqu’il est question d’incendie.

Grâce à l’accès direct au sens proposé par l’articulation du texte et de l’image, l’album d’Aurélie Wilmet ne présente aucune difficulté pour les tout jeunes lecteurs. Le sens littéral est en soi une histoire touchante et déchirante. L’enfant, par les relectures de l’album, glisse peu à peu vers le sens figuré. Il y a tant de choses à saisir : le silence de la forêt calcinée, le cycle de la vie avec la présence de l’ail des ours, personnage secondaire mais personnage repère pour la narration, la connivence des éléments, des plantes, des arbres, des animaux, suggérant la nécessaire symbiose du vivant et du non-vivant

Philippe Geneste

(1) Fontanier, Pierre, Les Figures du discours, introduction par Gérard Genette, Paris, Flammarion, 1977 (1ères éditions 1920 et 1930), 505 p. – p.111.

 

                dans le documentaire

HOUSSAIS Emmanuelle, Sous mes pieds, éditions du ricochet, 2026, 34 p. 17€

Un nouveau livre documentaire à recommander. Les éditions du ricochet offrent à la jeunesse de belles éditions au texte clair, à l’illustration utile et généreuse, à la mise en page qui sollicite l’activité cognitive des lectrices et lecteurs de l’école primaire. On peut aussi lire le livre avec des plus jeunes, encore non lectrices ou non lecteurs en les faisant participer au repérage de ce dont parle l’ouvrage. Et Sous mes pieds scrute la microfaune (invisible à l’œil nu), la mésofaune (0,2 à 4 mm) et la macrofaune (de 4 à 80 mm) qui grouillent dans les premiers centimètres du sol... l’autrice nous apprend qu’un « quart de la biodiversité de la planète se trouve » là.

L’ouvrage s’en tient à un même périmètre du sol, près d’un pommier. Il procède par coupes afin de montrer les êtres vivants sous ce sol. L’enfant pourra repérer le ver de terre (trois espèces), le petit nacré, le tardigrade, l’anax empereur, le carabe des bois, la mante religieuse, la cicindèle, le téléphore fauve, l’argiope frelon et bien d’autres créatures auxquelles, habituellement, on ne prête guère attention. Grâce à l’illustration, mais aussi, répertoriés sur la double page de garde, l’enfant rencontrera, au-dessus du sol, la grande limace, le chardonneret élégant, le pinson, le rouge-gorge, le hérisson, l’abeille, le papillon souci.

Une nouvelle fois, les éditions du ricochet, en s’appuyant sur une illustration simple et rêveuse, tendre et attentive, s’adressent avec exactitude au jeune lectorat. Le livre est un plaisir de lecture, une source de jeu et de recherches des créatures souterraines, un livre d’instruction qui fait aimer la terre et invite à en prendre soin.

Annie Mas & Philippe Geneste