Anachroniques

01/02/2026

Du viol intrafamilial

MIRAUCOURT, Christophe, Je sais ce qu’il t’a fait, le Muscadier, 2025, 116 p. 13€50

Encore un très bon roman paraissant dans la collection « Rester vivant », dont la caractéristique est de prendre à bras le corps les problématiques adolescentes et jeunes adultes. L’auteur connaît les lieux où se passent l’histoire, à Coulommiers, et il inscrit son roman dans la veine réaliste. Les personnages sont principalement des élèves de lycée, embarqués par leur professeure de français dans l’écriture d’une nouvelle avec un écrivain.

Tout par de là, le dispositif d’écriture choisi (tirage au sort d’un des secrets confiés anonymement au papier par les élèves). Cette mise en place met l’écriture au centre de la composition du livre et c’est bien sur elle qu’il s’achève : on assiste en fait à l’écriture du livre, selon le vieux procédé systématisé par les recherches romanesques des années 1950/1960 (1). La composition se complexifie en intégrant une enquête de l’héroïne, et donc les fausses pistes suivies, et la description de sa vie dans l’intimité de sa famille. Alternent ainsi vie publique, vie privée, paroles et comportements qui donnent le change et paroles et comportements régnant dans la vie privée. C’est l’occasion de greffer entre elles des intrigues qui finissent par converger, mais aussi des thématiques secondaires apportant une respiration et assurant le rythme de la lecture.

Le thème majeur est celui du viol intrafamilial. La mainmise masculine sur le corps et l’intégrité de la fille est peu à peu explicitée : c’est une emprise sur l’intimité, sur les parties du corps et sur la parole. Associé à ce thème est celui de la scarification, qui pose les questions de quel corps survit au viol ? Quel cœur lui survit ? Quelle image de soi s’y forge ? La sidération est particulièrement mise en scène accompagnant l’enfermement de la personne dans un silence qui la coupe du reste du monde. Dans le roman, c’est le danger couru par la petite sœur qui va déclencher chez Sheila (c’est le nom de l’héroïne) l’action libératrice.

La composition complexe s’appuie sur une thématique formant l’arrière-plan du roman, celle de la camaraderie, du groupe d’ami, de la connivence générationnelle ou de l’affinité affective. Le résultat est un roman qui dresse une représentation vraisemblable d’une classe, renforçant ainsi le réalisme.

Côté langage, on sent l’hésitation de l’auteur qui intègre les vocabulaires et expressions (2) du parler des jeunes, mais dans un schème général de français syntaxiquement parfaitement conventionnel. Comme si le choix de la littérature résistait à emprunter un autre choix que celui de la langue normée. Peut-être l’auteur a-t-il préféré s’assurer un lectorat élargi, ce qu’une écriture très proche de la langue parlée ne lui aurait pas permis.

Philippe Geneste

(1) Il semble que la littérature contemporaine renoue avec ce procédé : le roman individualiste de Chiche, Sarah, Aimer, Paris, Julliard, 2025, 379 p. en est un exemple. La coïncidence est d’autant plus troublante que Miraucourt dans le secteur pour la jeunesse et Chiche dans le secteur de la littérature générale pour adulte sont contemporains dans leur écriture et que tous deux jouent sur une fausse allégation autobiographique d’un auteur qui ne serait pas celle ou celui que l’on croit.

(2) j’ai peur qu’il m’affiche, il était en crush sur moi, en mode c’est quoi ce truc chelou, genre, scoop, un truc trop cool, ça se fait trop pas, l’herbe, ses potes, disparu des radars, en flag, les potins du coin, conne, ton coming out, faire du stand up, ça m’a donné la gerbe, filer du fric, boulet, trop con, [il] se la raconte, de ouf, je trace, un type qui traîne, tu voulais pécho ?, old school, no comment, coinços.

Geste : Dessine des guillemets avec ses doigts pour montrer que c’est les mots ou parole d’autrui.