MIRAUCOURT, Christophe, Je sais ce qu’il t’a fait, le Muscadier, 2025, 116 p. 13€50
Encore un très bon roman paraissant dans la collection « Rester
vivant », dont la caractéristique est de prendre à bras le corps les
problématiques adolescentes et jeunes adultes. L’auteur connaît les lieux où se
passent l’histoire, à Coulommiers, et il inscrit son roman dans la veine
réaliste. Les personnages sont principalement des élèves de lycée, embarqués
par leur professeure de français dans l’écriture d’une nouvelle avec un
écrivain.
Tout par de là, le dispositif d’écriture choisi (tirage au sort
d’un des secrets confiés anonymement au papier par les élèves). Cette mise en
place met l’écriture au centre de la composition du livre et c’est bien sur
elle qu’il s’achève : on assiste en fait à l’écriture du livre, selon le
vieux procédé systématisé par les recherches romanesques des années 1950/1960
(1). La composition se complexifie en intégrant une enquête de l’héroïne, et
donc les fausses pistes suivies, et la description de sa vie dans l’intimité de
sa famille. Alternent ainsi vie publique, vie privée, paroles et comportements
qui donnent le change et paroles et comportements régnant dans la vie privée.
C’est l’occasion de greffer entre elles des intrigues qui finissent par
converger, mais aussi des thématiques secondaires apportant une respiration et
assurant le rythme de la lecture.
Le thème majeur est celui du viol intrafamilial. La mainmise
masculine sur le corps et l’intégrité de la fille est peu à peu
explicitée : c’est une emprise sur l’intimité, sur les parties du corps et
sur la parole. Associé à ce thème est celui de la scarification, qui pose les
questions de quel corps survit au viol ? Quel cœur lui survit ?
Quelle image de soi s’y forge ? La sidération est particulièrement mise en
scène accompagnant l’enfermement de la personne dans un silence qui la coupe du
reste du monde. Dans le roman, c’est le danger couru par la petite sœur qui va
déclencher chez Sheila (c’est le nom de l’héroïne) l’action libératrice.
La composition complexe s’appuie sur une thématique formant
l’arrière-plan du roman, celle de la camaraderie, du groupe d’ami, de la
connivence générationnelle ou de l’affinité affective. Le résultat est un roman
qui dresse une représentation vraisemblable d’une classe, renforçant ainsi le
réalisme.
Côté langage, on sent l’hésitation de l’auteur qui intègre les
vocabulaires et expressions (2) du parler des jeunes, mais dans un schème
général de français syntaxiquement parfaitement conventionnel. Comme si le
choix de la littérature résistait à emprunter un autre choix que celui de la
langue normée. Peut-être l’auteur a-t-il préféré s’assurer un lectorat élargi,
ce qu’une écriture très proche de la langue parlée ne lui aurait pas permis.
Philippe Geneste
(1) Il semble que la littérature contemporaine renoue avec ce
procédé : le roman individualiste de Chiche, Sarah, Aimer,
Paris, Julliard, 2025, 379 p. en est un exemple. La coïncidence est
d’autant plus troublante que Miraucourt dans le secteur pour la jeunesse et
Chiche dans le secteur de la littérature générale pour adulte sont
contemporains dans leur écriture et que tous deux jouent sur une fausse
allégation autobiographique d’un auteur qui ne serait pas celle ou celui que l’on
croit.
(2) j’ai peur qu’il m’affiche, il était en crush sur
moi, en mode c’est quoi ce truc chelou, genre, scoop,
un truc trop cool, ça se fait trop pas, l’herbe, ses
potes, disparu des radars, en flag, les potins du coin,
conne, ton coming out, faire du stand up, ça m’a donné
la gerbe, filer du fric, boulet, trop con, [il] se
la raconte, de ouf, je trace, un type qui traîne, tu
voulais pécho ?, old school, no comment, coinços.
Geste : Dessine des guillemets avec ses doigts pour montrer
que c’est les mots ou parole d’autrui.