Anachroniques

21/06/2026

Réfugiés climatiques ou de la migration, signe de l’humaine condition

DESVAUX Olivier, Les Amis du bois sans mousse. Un Refuge pour ourse, Didier jeunesse, 2024, 24 p. 14€

Voici un cinquième opus de la collection Les Amis du bois sans mousse exécuté avec la même délicatesse, la même intelligence de l’intrigue et une illustration à la peinture mêlant réalisme et sur-réalisme, jouant de situations inouïes qui font affleurer le fantastique doux et surtout le merveilleux. La situation finale revient à la situation initiale après un déséquilibre source de péripéties. Si, durant la moitié de l’histoire, on suit au présent les pérégrinations de l’ourse brune en migration vers le Grand Nord jusqu’à sa rencontre avec l’ourse blanche, Anouk. Un peu moins de la moitié restante est consacré au récit rétrospectif d’Anouk avant que la dernière double page réinstalle le lectorat dans le confort de la situation initiale retrouvée. Chacune des trois parties reposent sur l’amitié : le souriceau qui vient réveiller l’ourse brune de son hivernation mais qui la trouve grognon ; la rencontre au cours de la migration de l’ourse brune avec l’ourse blanche, elle aussi en migration, mais en sens inverse et l’amitié qui se noue entre les deux, enfin le retour d’ourse brune en son lieu de vie où elle retrouve ses amis qui l’attendent.

La thématique d’Un Refuge pour ourse est celle du dérèglement climatique qui a motivé les migrations des deux ourses. L’amitié irrigue le traitement du thème ; elle est le moteur affectif du récit. La rencontre sert de pôle de croisement des histoires des deux ourses, point de basculement, aussi, qui alimente la prise de conscience par les personnages de l’importance vitale de l’amitié au même titre que du besoin de se nourrir.

L’histoire est tendre qui met au premier plan la relation. Et le récit animalier étant volontiers anthropocentrique, c’est la relation humaine qui s’invite dans le thème de la migration et dans celui de la destruction de la terre par les hommes qui en dérèglent le climat.

Olivier Desvaux captive le jeune lectorat par son travail pictural de toute beauté, agrémenté par des dessins au trait en noir, blanc et gris. La facture des illustrations est classique ou semble telle, avec une volonté de tendresse jusqu’au bout du pinceau. Les deux ourses s’étant travesties l’une en blanc pour gagner le Grand Nord, l’autre en brun pour rejoindre les « grandes plaines vertes », un jeu de chaises musicales s’invite un moment dans l’album, avec l’humour afférant à la situation quand la pluie se met à tomber. Après la lecture d’Un Refuge pour ourse le petit à qui on lit l’histoire, l’enfant qui la découvre par lui-même, décident tous deux de suivre la série Les Amis du bois sans mousse.

 

WATANABE, Issa, Migrants, La Joie de lire, 2020, 36 p. 23€

Ce récit purement graphique est une allégorie de la tragédie des personnes chassées de leur pays par la guerre, les conditions climatiques dévastatrices, l’appauvrissement économique ou le dépeçage des infrastructures vitales. L’allégorie repose sur le récit animalier qui s’énonce en une fable. Pouvant être lu à tout âge, il faut insister sur l’importance, avec les petits enfants et les plus petits, que revêt l’accompagnement de la lecture par un adulte : il s’agit de stimuler chez l’enfant la verbalisation de ce qu’il voit, de susciter les autres pistes de compréhension. Un récit graphique se prête plus particulièrement à cet exercice de lecture empathique avec l’enfant. 

L’auteur a choisi la non couleur de la clandestinité, le noir, celui des nuits où on marche à l’abri du repérage des gardes-frontières, celui de la tragédie car rôde la mort. Et au fil des pages, la tension monte comme si la horde des animaux, migrants réfugiés, bombardés, déplacés, apeurés, violentés, affamés, exilés, rescapés, noyés, sans-papiers, disparus, s’enfonçait toujours davantage loin de la liberté pourtant recherchée.

Cette allégorie de la vie des apatrides est une sonnette d’alarme sur la condition inhumaine qui leur est réservée. Elle est une déclinaison d’un monde morbide, dont le personnage, mouche cadavérique du coche migratoire, est le symbole. L’arrière-plan du paysage nocturne figé, cette forêt à la traversée infinie, renforce l’idée de la prison des peuples que devient la Terre. Les personnages, pourtant, poursuivent la route empruntée par les humains depuis le fond des âges, celle de la migration qui fut aussi celle de la civilisation de l’espèce.

Un chef d’œuvre.

Philippe Geneste

 


14/06/2026

Nef de mots musant sur vagueleuse

DAVID, François, Ma Mamie en poévie, illustrations Elis WILK, éditions CotCotCot, 2019, 32 p. 14€50

Dans l’étude que nous avions consacrée à l’œuvre pour la jeunesse de François David (1), nous écrivions : « le sens de la poésie, François David semble le trouver dans la force d’incitation à écrire, dans l’invitation faite aux lecteurs à prendre la plume, à poursuivre l’élargissement –libération autant qu’agrandissement- de l’espace imaginaire. Ecriture de l’espace, la poésie de François David est réflexion obligée du langage sur lui-même ». Ma Mamie en poévie confirme cette remarque. L’auteur interpelle sans cesse l’enfant, l’enjoignant à écrire lui-même et pour ce faire, lui donnant des techniques d’écriture. C’est d’ailleurs un principe de la poésie de François David, d’inscrire la voix de l’autre ou de lui parler, de l’impliquer. Toute création poétique est dialogue pour s’y exercer pratiquement elle-même. Remarquons, au passage, l’intelligence de François David et Elis Wik, d’avoir évité une voix narrative masculine (d’un petit garçon) ; ainsi la lecture reste centrée sur la poésie et ne dévie pas sur une éventuelle part autobiographique de l’album.

De la poésie du mot…

Soucieux de captiver son jeune lectorat, François David fait une grande place aux déformations de mots, soit par adjonction soit par suppression soit par déplacement interne, soit par inversion, soit par substitution (ainsi poéVie à la place de poéSie) soit par jeux à partir de la morphologie, soit par l’exacerbation du sens et toujours les assonances et les désirs anagrammatiques. La poésie du mot est souveraine auprès des enfants. Elle n’annule pas les autres, mais elle est privilégiée car c’est d’elle que part l’enfant, de par le développement même du langage au cours de son acquisition. La poévie de Mamie est une entreprise de remotivation des mots ordinaires.

 

Ce choix est renforcé par le parti pris de la simplicité. Dans Ma Mamie en poévie elle se signale par l’usage d’un langage imité de l’oralité. Mais qui dit simplicité ne veut pas dire que tout dans l’écriture est explicité, loin de là, évidemment. Mais soit par l’image d’Elis Wik soit par le co-texte, l’expression littéraire ne laisse pas le jeune lectorat dans l’ambiguïté du sens. Bien sûr, les illustrations interviennent ici. Collages, surimpressions, dessins, coloriages et peintures instaurent visuellement un univers en décalage avec le réel qui colle avec le chant des signes de Mamie, avec les dialogues drolatiques ; ils accompagnent aussi les élans corporels initiés par le rythme au cœur du travail du langage. D’ailleurs, un livre interactif a été réalisé (mamamieblog.wordpress.com).

… à la poésie des sens

Mais d’autres procédés sont convoqués. Ma Mamie en poévie fait une grande place à la chanson. Celle-ci joue sur les rythmes, les sons, les assonances. L’approche poétique du monde par l’album de François David et Elis Wik, ne se prive pas de métaphores comme, par exemple, pour la désignation des crayons de couleur avec des noms d’oiseaux. Le rébus et la devinette dessinée sont aussi présents. Il faut y ajouter, bien sûr, le travail graphique, généralement de pleine page, qui illustre le texte, parfois y ajoute une piste de sens. L’humour du travail graphique entre en échos avec l’humour discret du texte, le rend davantage sensible aussi. En effet, Mamie métamorphose le banal en utopie, en fantaisie, or l’humour ne se définit-il pas par le sentiment « des limites de l’esprit et de la banalité des choses » (2) ?

Si la poésie est l’objet de l’album, son support est une narration par une enfant, la petite fille de Mamie. Par ce choix, nous l’avons dit, l’album évite l’écueil d’une interprétation autobiographique et reste concentré sur la puissance du langage. Mais ce choix, que l’on retrouve dans la confection des illustrations d’Elis Wik, fait de l’enfant l’instance de la parole écrite.

La complicité de l’enfant avec sa Mamie signifie l’engagement de l’enfant dans une temporalité qui n’est pas celle de la vie contemporaine. Contre l’urgence l’écoute réclame la patiente attention, contre l’accélération, le dire appelle le détour et le refrain, tous deux coûteux en temps passé ; contre la communication instantanée, la fantaisie du racontage se délecte de la divagation mêlant passé et utopie, choses vécues et faits imaginaires, vagabondage et souvenir. Avec Mamie, la personne humaine combat la corrosion des émotions ou des sentiments, elle exalte l’intelligence des images contre l’iconoclasme techniciste qui tend en toute chose à faire barrage au non quantifiable confondu avec le rationnel. Mamie vit l’irrationnel, le partage, invite à en propager l’attitude. Avec Mamie, la personne ne compte pas son temps, temps long et temps court n’ont aucun sens. Ce qui a du sens est de prendre tout son temps, d’écouter venir les mots et les phrases, d’y percevoir des scansions, d’y laisser sa réactivité en liberté. 

Conclusion

Ma Mamie en poévie peut être lu comme un livre du passage : s’adressant à l’enfant le poète met en scène une situation propice à laisser vagabonder l’imagination. La figure de la grand-mère, avec ses décrochages du sens (par mamimorphose cerveau devient le lâcheur), ses rêveries voyageuses, sa gourmandise des mots et des jeux sonores, sa disponibilité à l’accueil de l’imaginaire, avec son infinie patience à écouter la vie qui se rappelle ou qu’elle veut imaginer avec espièglerie, imprime une quiétude souveraine à l’univers poétique de l’album.

Ni littérature enfantine ni littérature de jeunesse, la poésie de François David les englobe toutes deux, sans distinction, indiquant ainsi que la poésie s’appuie sur une part d’enfance, enfance du langage, enfance des auteurs et autrices, enfance des lectrices et lecteurs.

Parce que l’enfant conquiert les mots par son expérience, parce que la lecture est une de ses expériences, lui offrir Ma Mamie en poévie c’est l’inviter à se saisir de la culture du langage, de la sentir palpiter en lui en réagissant aux pages, tournées l’une après l’autre, puis l’une après l’autre retournée. François David poursuit, avec cet ouvrage sa quête d’une éthique par le libre langage pour tous et toutes. Chez lui, comme nous le développions en 2015, la nomination poétique pose la gourmandise des mots pour éthique. À cette nominéthique les éditions CotCotCot apportent un écrin qui magnifie la création singularisant l’album en passion de rêverie.

Philippe Geneste

(1) Lire https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ 16 août 2015 et 24 août 2015. _ (2) Dupriez, Bernard, Gradus. Les procédés littéraires (dictionnaire), Paris, UGE, 1980, 543 p. – p.234.

07/06/2026

Des documentaires sur soi et la vie relationnelle pour les 2-4ans

Une nouvelle collection pour la petite enfance apparaît ces jours-ci dans les rayons de la littérature destinée à l’enfance. Nous en avons exploré les quatre premiers volumes.

 

BÉLARD Émilie, Clément a peur, illustrations de Camille TISSERAND, Milan, 2026, 24 p., 5€50

L’ouvrage met en scène un enfant de 2-4 ans soumis à une émotion de répulsion, exprimée par la peur, dont Paul Diel trouvait une origine dans l’instinct de fuite. La peur prévient des dangers, c’est son principal intérêt. Elle active la dialectique des sentiments d’insécurité et de sécurité. Elle rend tangible la notion de danger. L’album permet alors de parler de l’inquiétude voire de les faire évoquer par l’enfant, d’en parler avec lui.

Mais le livre de Bélard et Tisserand soulignent d’autres valeurs de la peur, comme la surprise qui se trouve ainsi réinterprétée, ou encore le pouvoir de l’imagination quand l’enfant a peur du noir, craint les monstres. Contre la réaction stéréotypée de la moquerie qui signale les jugements portés sur la personne ayant peur, Bélard et Tisserand consacrent une double page.

 

SARRAZIN Aurélie, Céleste s’endort toute seule, illustrations de Vincent ROCHÉ, Milan, 2026, 24 p., 5€50

Le moment de l’endormissement, où surgissent des émotions, telle la crainte de la nuit, du noir et de ce qui vit dans l’obscurité, est le moment d’un rituel fécond. L’album retrace ce rituel, à partir d’une enfant et de sa maman. Il s’attarde sur le moment où l’adulte sort, éteint la lumière. Le texte et l’image donnent des explications à l’enfant : à quoi sert le sommeil ? Pourquoi s’endormir tôt est nécessaire ? Comment combattre sa peur du noir ? Qu’est-ce qu’un cauchemar ? L’album ne donne pas toutes les réponses, il laisse en suspens des questions comme où sont les rêves et où vont-ils ? Dans la double page documentaire, Héloïse Junier rappelle que « 38% des enfants de 2 à 5 ans éprouvent des difficultés à s’endormir, et 53% se réveillent régulièrement la nuit », de quoi permettre aux parents, d’envisager sans dramatiser l’attitude de leur enfant.

 

SARRAZIN Aurélie, Félix apprend les règles, illustrations de YI-HSUAN WU, Milan, 2026, 24 p., 5€50

L’ouvrage s’intéresse aux règles de vie et de nécessité fixées par le monde adulte dans la vie quotidienne du petit. Avec les règles, c’est une des premières phases de socialisation de l’enfant que la collection aborde. Or, durant la période de la pensée pré-rationnelle, la pensée intuitive domine et la sensation est primordiale pour l’enfant. Bien sûr, le langage prend de plus en plus de place avec le jeu et l’imitation différée. Aussi, l’égocentrisme enfantin (au sens piagétien), qui domine alors amplement, va, grâce à l’entourage, s’effacer peu à peu et permettre à l’enfant d’intégrer les schèmes préfigurant les schèmes sociaux. La représentation du monde de l’enfant évoluant, les règles qui viennent de l’extérieur, vont peu à peu prendre du sens. Les règles de sécurité en sont un bon exemple, mis en image dans l’album de Wu Yi-Hsuan et le texte d’Aurélie Sarrazin

 

BÉLARD Émilie, Margaux dit non, illustrations d’Anna GUILLET, Milan, 2026, 24 p., 5€50

L’enfant a 2/3 ans et le mot « non » devient son empreinte sur la vie devant sa famille et ses proches. Il s’agit d’un « non » d’opposition ou bien d’un « non » de refus ou encore d’un « non » de défense, enfin d’un « non » qui signale un besoin d’expression ou une réaction d’émotion. On le sait, au quotidien, ces « non » sont déclencheurs de conflits avec l’enfant. L’album de Bélard et Guillet milite en faveur d’un accueil des « non » par les adultes car le conflit catégorique (c’est moi ou toi) est destructeur de la relation. L’enjeu, derrière cette question de l’attitude envers les « non » enfantins, est de mettre l’enfant en position d’être un acteur de ses comportements. Bien sûr, qui dit accueil ne dit pas abandon de tout cadre. Les procédures verbales de détour mènent à l’assouplissement du discours de l’enfant et surtout lui font éprouver le sens concret qu’entraîne ce non : avec un enfant, il ne s’agit pas de discourir, mais de faire réfléchir par les actes qu’il exécute. La psychologue, dans la double page adressée aux parents, insiste sur l’importance de conserver une relation de sympathie avec l’enfant sans abandonner le suivi des règles édictées qui innervent sa vie en société. En un mot, accueillir, ce n’est pas céder. 

La collection

Ces quatre ouvrages appartiennent à une collection Mes tout premiers pourquoi qui touche des enfants plus jeunes que l’autre collection de chez Milan, assez proche, Mes p’tits pourquoi. Tous les ouvrages de cette collection réclament l’accompagnement de l’enfant par un adulte. Cet accompagnement permet de solliciter des situations connues afin de nourrir le dialogue de l’enfant avec le livre. L’adulte, durant cet accompagnement a tout intérêt à demeurer un médiateur et surtout à ne pas livrer des réponses. Chaque volume comprend d’ailleurs deux pages, renseignées par la psychologue Héloïse JUNIER, psychologue de la petite enfance, réservées aux adultes. La collection prend grand soin de combattre les stéréotypes ; par exemple, dans Clément a peur, c’est le père qui s’occupe de l’enfant d’un couple séparé, dans Félix apprend les règles l’enfant et le père sont noirs.

Philippe Geneste