Anachroniques

24/03/2019

Condition animalière

OCHOA Isy, Fritz, éditions du Rouergue, 2018, 18,50 euros.
Résumé : 
Cet album retrace la vie de Fritz, un éléphant de cirque très connu, né à Calcutta en 1870. Il se fait capturer par des hommes alors qu'il n'est âgé que d'un an. Six éléphants adultes sont tués pour trois éléphanteaux capturés. Fritz appartient d'abord à Hagenbeck, un marchand d'animaux sauvages, avant d'être vendu à la compagnie américaine de cirque Barnum & Bailey. Les conditions de vie imposées par les hommes ne conviennent pas à la plupart des animaux sauvages qui finissent par mourir. Fritz souffre du froid à Hambourg, on lui enduit la peau plusieurs fois par an d'huile de pied de bœuf ou de graisse de chameau pour compenser l'absence de boue. Il doit vivre dans un « box », un habitat qui ne ressemble en rien à son milieu naturel. A cette époque, le transport des éléphants et des autres animaux se faisait surtout par voie maritime. Il arrivait souvent qu'ils tombent malades durant le voyage à cause du manque de mouvement, des tempêtes, d'une nourriture inadaptée... Ainsi, lors de sa traversée de l'Atlantique avec le cirque Barnum, plusieurs compagnons de Fritz sont morts.
            Pour exécuter les exercices voulus par le cirque, les animaux subissent des sanctions et des privations quotidiennes (crochets et clous sont utilisés sur les éléphants). Fritz est forcé d'adopter des postures inadaptées à sa morphologie, postures qui font enfler ses articulations. Des ingénieurs font des expériences sur les animaux (décharges électriques...).
            En 1902, Fritz devient agressif dans les rues de Tours où le cirque est en représentation. Bailey ordonne alors sa mise à mort immédiate, sur place et devant les gens. Sa dépouille est offerte à la ville. Le maire décide de la confier à M. Barnsby, directeur de l'école de médecine de la ville. Des artisans procèdent à la naturalisation de Fritz et à la reconstitution de son squelette. Dans un premier temps, il est exposé au Muséum d'histoire naturelle de Tours, le squelette dans une salle et la dépouille dans l'entrée. Faute de place, cette dernière est transférée en 1910 au musée des Beaux-arts de Tours et le squelette reste en place. En juin 1940, il disparaît dans l'incendie du musée consécutif aux combats de la Seconde Guerre Mondiale.

            Aujourd'hui, « Fritz a cent cinquante ans, un magnifique cèdre du Liban planté en 1810 se reflète dans sa cage de verre. Deux colosses de la nature se font face, spectateurs immobiles du monde des hommes ».

Mon avis :
            La lecture de cet album est très poignante. Tout en étant le plus fidèle possible à la vie de Fritz, l'auteur dénonce les méthodes cruelles de capture et de dressage de l'ensemble des animaux de cirque. Leur détresse est très bien retranscrite dans cet album, que ce soit par le biais de l'écriture ou celui de l'image. Le lecteur prend vraiment conscience de l'injustice du sort de ces animaux sauvages capturés dans l'unique but de divertir les hommes.
Milena Geneste-Mas

Deux contes animaliers

Zemanel d’après Jean de la Fontaine, Joli Corbeau, illustré par Amélie Dufour, Père Castor-Flammarion, 2016, 32 p. 5€25
Reprise de la fable « le Corbeau et le renard » croisée par Zemanel, auteur prolifique de la collection des albums du Père Castor, avec d’autres contes animaliers, Joli Corbeau amplifie la leçon morale de La Fontaine en imaginant une chaîne de la ruse où le corbeau finit par se perdre lui-même. Comme toujours chez Zemanel, le rythme du récit, impeccablement composé, est soutenu, le vocabulaire simple et précis, avec une nouvelle fois la chaîne alimentaire comme thématique centrale.

Mohamed Abdou, Sire-Moustique et Sire-Vent. Ba-Dundri na Ba-Mpepvo, traduction d’Ahmed Chamanga, illustrations de Roddy Manantsoa, éditions KomEDIT, 2018, 22 p.
Cet album bilingue écrit par un instituteur de l’île d’Anjouan aux Comores, est un conte animalier digne d’une fable de La Fontaine : un moustique se plaint auprès du juge, une mouche, de l’agressivité du vent qui l’empêche d’aller et venir à sa guise. Le vent sera convoqué au tribunal mais fera s’envoler les papiers et les dossiers. Le moustique sera ainsi débouté et sa plainte perdue au vent du plus fort. La justice est ainsi faite, qu’elle ne peut rien contre les puissants. Le moustique est donc condamné à errer au gré des souffles de l’air, sans indépendance de mouvement et sans destination libre à ses pérégrinations.
L’album est de petit format, carré, agréable et illustré pleine page par Roddy Manantsoa. L’édition bilingue permet de découvrir le comorien. A l’heure où la xénophobie tend à triompher une telle initiative doit trouver un écho.
Philippe Geneste

17/03/2019

L’imagination au pouvoir

Yamamoto Lani, Stina, Helvetiq, 2019, 42 p.
Voici un ouvrage remarquable paru dans une nouvelle maison d’édition basée en Suisse, Helvetiq. Le dessin minimaliste raconte l’histoire d’une enfant qui a froid, toujours froid et reste dedans. Dedans, c’est-à-dire dans un monde de solitude, un monde fait sur mesure pour sa phobie du froid. C’est, humour élégant et fin de l’autrice, l’occasion de donner des plans d’objets improbables, des recettes (le chocolat chaud de Stina), des savoir-faire (tricoter avec les doigts, siffler entre ses doigts). Et puis des enfants entreront dans la vie de Stina et le froid va être mis à distance grâce au rapport avec les autres.
Derrière la simplicité de l’album, un riche récit se développe sous l’œil du lecteur. Quitter ses couvertures, c’est se séparer du cocon de sécurité extrême que Stina s’est constitué et qu’elle a organisé. Ce cocon, c’est aussi un univers, le sien, un espace de réalisation d’elle-même. Mais se réalise-t-on dans l’exploration du monde clos sur soi ? La réassurance toute maternelle de cet univers ne finit-elle pas par empêcher la prise en compte, la compréhension du monde environnant ? Jusque là, l’album peut être lu comme émanant d’un seul individu. Les désirs de Stina, grâce auxquels elle s’inscrit dans sa vie, ne trouvent de satisfaction que dans l’ordre calfeutré des pièces closes, fermées à la vie du dehors.
Mais la réalité contraignante va faire irruption, par effraction. Elle prend la figure de deux enfants, enfants qui auparavant jouaient à l’extérieur de la maison et que Stina regardait de l’intérieur, par la fenêtre. Leur entrée dans la maison va marquer, pour Stina, à la fois un acte de séparation d’avec l’univers protégé et un acte d’amplification de la réalisation de soi par l’action empathique envers ces enfants gelés. Stina les réchauffe, se détachant ainsi d’elle-même, tournant ses pensées hors de sa bulle propre. Dès lors, elle acquiert la puissance de penser sa vie parce qu’elle se détache de ce cocon protecteur qu’elle avait si savamment ordonné. S’ouvrant ainsi aux autres, elle va pouvoir penser son intimité. Plus même, et c’est l’intelligence précieuse de l’album, elle transmet aux deux enfants ses savoir-faire. L’album pointe ainsi l’ambivalence du couple dépendance/autonomie et souligne l’interrogation qui est au fond celle de Stina : c’est quoi donner un sens à sa vie ?

matigot Popy, Oh! Là haut !, Helvetiq, 2019, 42 p.
Des illustrations privilégiant le schématisme, l’occupation d’apparence désordonnée de l’espace des pages, le jeu des couleurs riantes, sur un papier mat épais, parfait pour les petites mains des enfants dès 5 ans, du texte à lire en retournant le livre, en le penchant ou en le tenant droit, tout simplement, des images inversées ou non : l’album raconte la cacophonie contemporaine.
Une longue discussion au sein de la commission lisezjeunesse a conclu à un rapport entre la multiplication des messages via les réseaux sociaux, les téléphones portables, les ordinateurs etc. et l’univers incohérent qui peu à peu, au cours de l’album de Popy Matigot, s’installe. C’est qu’au départ, le monde décrit est un monde urbain, un espace de maisons surélevées, des sortes de gratte-ciels individuels qui poussent à l’isolement, à l’atomisation des habitants. Pour y pallier ceux-ci payent les services d’un transmetteur, d’un serveur à messages, un escaladeur hors pair, un génie des échelles, des sauts et des figures ascensionnelles.
Mais, le pauvre homme s’épuise, mélange les destinataires des messages, qui dès lors se fâchent entre eux, entrent en colère, s’affrontent… Le messager comprend alors l’erreur fondamentale de cet univers des hauteurs et va ramener les Holahos à leurs responsabilités. Provoquant leur chute, ceux-ci vont se retrouver sur la terre ferme, vont pouvoir se parler, vont coopérer. Le métier pénible de messager escala-cascadeur sera oublié. A la place, les Holahos choisissent de cesser de vivre perchés, et vivent du partage, d’échanges en vives voix. Une belle contre-fable des temps nouveaux qui sont les nôtres.

fehr Daniel, Les poches de Pauline, illustrations Aspinal Jamie, Helvetiq, 2019, 42 p.
L’album se propose de faire les poches des pantalons des enfants. D’abord faire l’inventaire de tout ce qu’on y trouve. Grâce aux images d’Aspinal, c’est une poésie à la Prévert qui ‘élève peu à peu des pages. Et puis, comme Alice qui rapetisse au gré de ce que lui impose le récit, Pauline va entrer dans la poche du pantalon.
Dans cette grotte hors du monde réel, elle voit une créature miniature mais sympathique organiser un monde nouveau. Les images d’Apinal jouent alors du surréalisme de la situation pour déborder le vraisemblable et imposer le récit comme imaginaire pur. L’album montre ainsi la constitution par Pauline d’un univers parallèle, purement de fantaisie, mais nourrissant l’imaginaire, c’est-à-dire démultipliant les représentations des objets qui sont ainsi invités à sortir de leur utilité fonctionnelle pour revêtir une utilité définie par la raison imaginante de l’enfance. C’est plus utile qu’on ne le croit car c’est un moyen de pousser plus avant l’exploration du milieu environnant, de découvrir des richesses nouvelles dans la banalité même des objets qui nous entourent.
L’album se fait ainsi invitation à l’attention grande envers le milieu des actes quotidiens.

Barkat Hadi, Les interdits, ça suffit ! illustrations Farkas Mirjana, Helvetiq, 2019, 42 p.
L’album est plein d’humour et propose de remplacer les interdits qui gouvernent la vie sociale des enfants par des permissions librement choisies par eux. Derrière l’amusement, l’enfant est invité à une réflexion sur la notion de loi et de règles régissant la vie. En changeant les interdits, ce sont de nouveaux comportements que les enfants font apparaître. Et l’album touche alors à une question précieuse : qu’est-ce qui distingue le désir (de faire ce que l’on veut) et le plaisir (lié à se sentir libre) ? Ce que l’album, avec une simplicité désarmante propose, c’est la maîtrise de soi : maîtriser la situation ainsi créée. Le livre montre, par exemple, comment la situation échappe et peut devenir angoissante.
Alors, rechercher à motiver les règles n’imposerait-il pas de sortir de soi pour les éprouver collectivement ? Qu’elles soient reconnues par le groupe des enfants jouant ensemble, n’est-ce pas la garantie pour que le permissif ne tombe pas dans l’angoissant et que l’interdit ne soit pas une source infinie de frustration ? Et demain, qu’est-ce qui sera permis ? Ou, dit autrement, quelle société respectueuse des enfants et respectueuse des autres comme de soi pourrait être envisagée ?

Philippe Geneste

10/03/2019

Red Power : l’éducation souveraine comme seul espoir

Fontenaille Elise, Alcatraz, indian land, oskar éditeur, 2018, 80 p. 9€95
En 1968 naît l’American Indian Movement (AIM) qui lutte contre les mauvais traitements subis par les indiens, pour le respect des traités signés. La première action qui rencontrera un écho est l’occupation, pendant 19 mois, de la prison d’Alcatraz (nom d’une île au large de San Francisco) fermée depuis 1964. C’est une époque où l’Amérique est confrontée à la contestation contre la guerre au Vietnam, où les noirs s’organisent pour faire valoir leur droit et exercer leur dignité. En janvier 1969, Martin Luther King a été assassiné. En référence au Black Power émerge un Red Power.
L’ouvrage d’Elise Fontenaille se passe en 2012 : Maryline Miracle, la narratrice, reçoit une lettre de la mairie de San Francisco l’invitant à venir célébrer l’occupation de la prison d’Alcatraz à laquelle elle a participé, 43 ans plus tôt. Maryline Miracle est le nom d’acculturation imposé par l’administration, notamment lors de l’inscription dans les écoles indiennes (1). Son vrai nom Mohawk est Little Bird. Elle écrit alors à sa fille Eden et ses souvenirs forment la matière de cette épisode de la lutte en cours des indiens pour leur reconnaissance comme nation souveraine.
Indian land est extrait du graffiti géant (Free indian Land / Indian Welcome) inscrit sur le château d’eau lors de l’occupation par un indien Hopi, No Name (2), aidé de Little Bird. Tous deux se sont rencontrés au début de l’occupation et se sont aimés. Eden est leur fille, mais No Name est parti avant la fin sans savoir que Little Bird attendait un enfant
Le livre raconte le combat de l’infatigable Richard Oakes, un indien militant qui a l’idée de transformer en université indienne la prison créée au départ pour enfermer les indiens sioux refusant que leurs enfants soient mis dans une résidential school, ces pensionnats institutionnels de triste mémoire : « on nous a tout pris, tout volé, on nous a dépouillés, humiliés, l’éducation c’est notre seul espoir » (p.19). Richard Oakes est épaulé par sa femme Alicia. Leur Fille Yvonne est l’amie de Little Bird, bien que beaucoup plus jeune que cette dernière.
L’événement déclencheur, c’est l’incendie criminel qui ravage le centre culturel indien de San Francisco. Par dizaines des indiens de diverses tribus gagnent l’île et en organisent l’occupation. Pourquoi le 11 novembre ? Parce que c’est le jour de Thanksgiving, jour où l’Amérique commémore l’aide apportée par les indiens aux premiers colons arrivés épuisés, affamés et transis sur les côtes de l’Amérique. On sait qu’en remerciement, des décennies plus tard, les américains blancs organiseront le génocide des indiens.
Au début, l’occupation se passe au mieux. La police n’intervient pas, une école alternative se met en place, où Little Bird dispense des cours, une garderie est instaurée, une radio libre animée par John Trudell -à l’époque inconnu et qui deviendra un des porte-drapeaux de la cause indienne-, l’autogestion s’organise pour gérer la vie quotidienne commensale, pour l’approvisionnement, la relation avec les journalistes etc. Toutes les tribus indiennes se côtoient, des artistes apportent leurs soutiens (Jane Fonda, Marlon Brando, le groupe de rock Creedence Clearwater Revival…). Mais des jalousies vont naître, le climat se dégrade sous l’effet d’une organisation insuffisamment coopérative jusqu’à l’accident qui entraîne la mort d’Yvonne et avec elle, le départ de Richard et Alicia qui pensent à un assassinat pour empêcher la réalisation du projet. Dès lors, l’occupation devient poreuse aux trafiquants de drogues, et l’île des enfants libres devient l’île des espoirs perdus. Un soir, le phare prend feu et c’est la reprise en main de l’île par les autorités.
Le récit décrit avec sensibilité et sans didactisme comment se lève un espoir, comment le collectif insuffle la joie de vivre, comment la libération des anciennes conditions de vie en soumission entraîne la production créatrice des personnes, comment la réalisation en autonomie d’une expérience rassemble ce qui jusque là restait émietté : le All Tribes d’Acatraz en 1969 en est l’indication. L’écriture vive d’Elise Fontenaille ne chante aucune nostalgie, sa phrase courte est clinique et la composition en brefs chapitres donne un rythme rapide aux événements. Très bien documentée –« les faits et les personnages figurant dans ce récit –fictif- sont réels » écrit-elle dans la postface- la fiction n’a rien de passéiste ; elle regarde vers l’avant, puisqu’elle montre comment les pas qu’on réalise peuvent donner souche à des combats futurs. Aujourd’hui, contre la pollution des sols, contre le rapt des terres, contre la vie insoutenable dans les réserves, contre les injustices dont sont victimes les indiens, contre le viol, le meurtre(3), de multiples mouvements indiens voient le jour. Les causes perdues ne le sont vraiment que si l’oubli les recouvre, ce à quoi œuvrent tous les pouvoirs.
Philippe Geneste

(1) Voir Fontenaille Elise, Kill the indian in the child, oskar, 2017, 92 p. 9€95 blog lisezjeunessepg du 12/11/2017 – (2) Nom donné par la narratrice à Coeur brisé qui est arrivé à Alcatraz suite à un chagrin d’amour. (3) lire de Fontenaille Elise, Les Disparues de Vancouver, Grasset, 2017, 196 p 

02/03/2019

Comme une sœur choisie


Tit’Soso, Pas Normale, Laurence Biberfield, illustratrice, Valentin Coré, coloriste, Saint-Georges-d’Oléron, les éditions libertaires, 2018, 45 pages, 8 euros.
La narratrice, Soso, devenue adulte, égrène son enfance en quinze courts chapitres acérés, intenses pamphlets poétiques soulignés par le talent de Laurence Biberfield et Valentin Coré. une jeunesse écrasée, étouffée par la vulgarité, la brutalité, la bêtise d’une famille s’y raconte.
Premier souvenir, souvenir le plus marquant, le plus cruel. C’est le milieu du XX° siècle. Soso, petite fille de cinq ans se baigne près de sa grande sœur, âgée de dix ans, dans les eaux dangereuses de la rivière. Leur père sensé les protéger, les surveiller, est bien distrait. Pas très loin de ses yeux, sa fille aînée se noie ; Soso est la survivante. On taira le drame en tentant d’en effacer la mémoire. On le met de côté, ainsi qu’on n’écoute pas, on ne répond pas à l’enfant. La famille néglige la souffrance de Soso comme plus tard elle marginalisera la jeune fille, voudra étouffer ses révoltes, ses colères, comme elle niera ses talents. On la met enfin du côté des parias, de ceux qui sont différents, « pas normaux ». Pour Soso, là où le quotidien est roi, la banalité est reine : une mère stressée, qui ne console pas ses peines, violente, sans empathie ; un père lointain, qui décourage le moindre idéal ; trois frères cruels, racistes.
Dernier chapitre, fin de l’histoire : Soso quitte sa famille, elle a dix-huit ans, trois francs six sous en poche donnés par son père. elle est seule. elle est enceinte.
Alors amie adolescente, jeune lectrice, tu penses comme moi, tu t’interroges : qu’a-t-elle fait Soso, à dix-huit ans, enceinte, fin des années 60 ? Qui l’a aidée, qu’a-t-elle vécu, qu’a-t-elle choisi ? Qui a-t-elle rencontré ? Des personnes aux mêmes idéaux, des collègues, camarades, des amies, un ami, une amie, l’amitié, avec qui peut s’ouvrir le possible ; déjà dans les jeux à la récré celle qui ne te laissait pas seule, l’amitié au creux des mains, dans le mystère d’un livre, dans les musiques, les danses, dans les fous-rire pour un rien, une amie qui embellit tes rêves, qui termine tes phrases, qui t’enveloppe au temps du chagrin… une amie comme une sœur choisie.

Annie Mas

25/02/2019

La figure féminine en littérature de jeunesse

Toujours agréable à lire et à relire, nous avons choisi deux titres de la collection « Mon Histoire », aux éditions Gallimard Jeunesse.

Dans Anne de Bretagne, Duchesse insoumise, la jeune duchesse Anne écrit son journal de 1488 à 1491. Elle vient de perdre son père et, entourée de conseillers fidèles ou plus ou moins retors, doit défendre la Bretagne contre les assauts du roi de France. Toute jeune adolescente elle doit protéger ses sujets et prendre de bonnes décisions. Elle se confronte aussi à la convoitise de seigneurs puissants qui désirent l’épouser et la spolier de ses terres. Après une guerre sanglante et bien des défaites, elle doit se résoudre à épouser le roi de France.

Au temps du théâtre grec décrit le journal de Cléo, à Athènes en 468 avant Jésus Christ. La jeune Cléo âgée de 11 ans donne la réplique à son père, comédien de  talent qui va jouer Antigone de Sophocle, dont c’est la première représentation. Les cheveux coupés très courts, habillée comme un garçon, Cléo devient le jeune Joulios, neveu du grand comédien, pour se rendre aux répétitions. Joulios a un jeu si parfait, si sensible que le tragédien Sophocle le remarque. Mais lors de la représentation de la pièce, Joulios disparait. La jeune Cléo reprend ses vêtures féminines et coiffe ses cheveux d’un voile. Elle confie toute cette expérience, son exaltation et sa déception devant l’injuste condition des femmes à son ami le papyrus offert par son père pour travailler le grec, et qu’elle a nommé Pétrocle comme l’ami du héros Achille . Riches de sensibilité et d’expériences fortes, ces deux romans proposent dans leurs dernières pages un glossaire et précisent le contexte historique où se situent les intrigues. Ces romans témoignent du courage et de la détermination des héroïnes, offrant des pages stimulantes aux jeunes lecteurs, lectrices.
Annie Mas
Bousquet Charlotte, Proie idéale, Rageot, 2013, 224 p. 9€90
Voici un bon roman qui emprunte le ton du thriller pour une critique sans fard du monde du mannequinat. Les thématiques de la manipulation informationnelle des adolescentes, de la critique idéologique des stéréotypes de la beauté servent une intrigue bien menée, écrite avec une certaine agressivité de l’écriture qui met en avant des héroïnes insoumises.
Commission lisezjeunesse

La figure féminine des contes à Lewis Caroll

Pierre Péju défend l’idée qu’Alice de Lewis Carroll est un « être-petite-fille », « une façon de s’esquiver des rôles (féminins) et du sérieux, mais aussi des genres des sexes, jusqu’à se glisser, du point de vue de l’apparence, vers un certain hermaphrodisme pour devenir ondine, sirène, enfant au sexe incertain » (Pierre Péju, Le Goût de l’enfance, Paris, Le Mercure de France, 2014, 107 p. – p.107/108). « L’hermaphrodite est plutôt un être ni vraiment masculin, ni vraiment féminin, comme si les signes sexuels n’étaient pas assez présents pour permettre de trancher » (ibid. p.108). « Les contes laissent entendre la spécificité de l’être-petite-fille. Ils montrent ses capacités d’initiative, d’aventure, de “détachement”, et surtout de familiarité spontanée avec l’inconnu, les êtres non anthropomorphes. Ainsi, beaucoup de contes populaires laissent la fille aller très loin dans l’aventure et l’action autonome, quitte à la ramener brutalement dans les rôles rigides les plus traditionnellement féminins » (p.108).

Prenons Andersen et voyons comment cette idée de Péju pourrait être illustrée dans un conte où deux figures enfantines, l’une masculine et l’autre féminine, forment un système de personnage :
Andersen, H.C., La Reines des neiges, traduction du danois par G.H. La Chesnay, illustrations de Rémy Curgeon, Gallimard, collection Folio junior, 2013, 96 p. 4€ ; Andersen, H.C., La Reines des neiges, traduction G.H. Chesnay, illustrations par Stéphane Blanquet, Gallimard-Giboulées, 2011, 50 p. 14€50
Alors que sortait en 2013 la dernière production Walt Disney qui n’a rien su faire que perpétuer les stéréotypes de l’idéologie dominante sexiste américaine, il faut signaler la réédition du conte d’Andersen intégral en folio junior et la remise à l’office du merveilleux album comportant le texte intégral. Ces ouvrages sont toujours disponibles.
Kay, le petit héros, est attiré par une rationalisation de la vie : « Ses jeux devinrent tout autres qu’auparavant, ils furent sérieux. » Kay devient alors le héros en quête de l’éternité, celui qui veut savoir, et qui, pour savoir bravera les frontières sociales. Alors, certes, il échouera, Gerda  le ranimera en humanité, et c’est sans aucun doute la victoire de la foi qu’Andersen a conté ; mais il faut tout lire : à la fin de l’histoire, les héros ont des corps d’adulte, mais ils ont gardé leurs cœurs d’enfants.
Comment comprendre cette victoire de l’enfance sur la raison ? Kay n’est pas innocent, donc l’enfance, ici, ne peut-elle pas représenter la force de l’imagination articulée à la soif de connaître (« il apparut à Kay que tout ce qu’il savait n’était tout de même pas suffisant ») de ce qui fait l’humain ? Après tout, si l’histoire se finit bien, c’est parce que Gerda est allée à la recherche de Kay, qu’elle a bravé, elle aussi, les interdits, ne l’oublions pas : elle non plus, du coup, n’est pas innocente. L’enfance prendrait, alors, une toute autre signification que celle qu’on lui attribue d’habitude : elle serait le temps des découvertes et de la hardiesse ; elle serait le temps des constructions de soi par le tâtonnement et l’expérience bien comprise des erreurs. Mais ce n’est que dans l’expérience réelle du monde et non dans un milieu aseptisé, que la personne peut se construire en tant qu’être autonome. Et pour cela, il faut que l’individu s’empare des savoirs et refoule l’irrationnel : « Kay était épouvanté, il voulut dire son Notre-Père, mais il ne put se rappeler que la grande table de multiplication ». Cette interprétation n’annule pas les autres, Andersen fait explicitement référence à Dieu, mais le texte, son texte, ouvre d’autres perspectives d’interprétation cohérente et nous avons cherché, ici, à le montrer. Les illustrations de Blanquet nous semblent alors d’autant plus justes qu’elles servent le déraisonnement des sens et proposent une interrogation de la part maudite du savoir sans laquelle, pourtant, l’humain ne serait pas humain.
Les sept parties qui composent le conte ne sont pas d’égale intensité mais Andersen s’y montre un prodigieux narrateur : « Voilà ! Nous commençons. Quand nous serons au bout de l’histoire, nous en saurons plus que nous ne savons maintenant ; car c’était un méchant troll ; c’était un des pires, c’était le “diable” », telle est la première phrase. L’usage qu’il fait, aussi, du thème du miroir brisé, cause de la perception fragmentaire et conflictuelle du monde, est passionnant. Les éclats de miroir ne peuvent permettre de se connaître, ni de connaître, puisqu’ils ne renvoient que des reflets, des illusions. Pour autant, Kay va aller au pays des glaces jusqu’à y compromettre sa vie. Il va le faire parce qu’il sait, aussi, que la re-présentation à partir de l’expérience du monde est une condition de la connaissance du monde et de soi.  Le miroir ne renvoie pas l’image de soi mais lui fait voir le monde. Le conte La Reine des Neiges est peut-être, alors, un conte de la prise de conscience de soi rendue possible par la traversée des apparences, autre nom de l’expérience vécue des êtres et des choses.
On le voit on est loin du grand guignolesque film des productions Disney qui mettent l’accent sur le milieu des princesses et des reines alors que ce qui intéresse Andersen c’est l’humanité commune. Doit-on ajouter qu’il serait bon que les enfants connaissent l’histoire originale avant d’aller voir le film qui l’affadit à la romance bourgeoise stéréotypée pour l’industrie du divertissement de l’enfance ?  
Geneste Philippe

19/02/2019

Pour les préadolescents et avant

Frost Adam, Wily the fox mène l’enquête. Un poison nommé Tina, illustrations d’Emily Fox, Thomas jeunesse, 2018, 128 p. 6€90
Le récit traverse les pays, de l’Egypte ancienne au Grand Canyon des USA. L’enquête est pleine de péripéties et l’humour ne cesse de faire rage. La commission jeunesse du blog a beaucoup aimé ce récit animalier drôle et sans aucune vraisemblance. Elle a aussi souligné l’importance du travail des dessins qui accompagnent l’histoire et donne visage à tout ce monde foutraque et étrange.

Arrou-Vignod Jean-Philippe, Un Petit pois pour six. Histoires des Jean Quelque-Chose, illustrations de Dominique Corbasson, Gallimard jeunesse, 2018, 168 p. 12€
Et on retrouve d’histoire en histoire et au gré de celles-ci, Jean-Ai-Marre, Jean-Bon, Jean-C.-Rien, Jean Dégâts, Zean-Euh, Jean-Fracas, leur père, leur mère, Papy Jean, Mamie Jeannette. Ces personnages sont embarqués dans une série de nouvelles mésaventures que l’on peut lire à partir de 9 ans. La commission lisezjeunesse plébiscite ce livre, à l’unanimité. C’est drôle, facétieux. L’écriture porte aux mots les jeunes lecteurs et lectrices, les mène jusqu’à leur saveur par le jeu. Le quotidien des enfants est aussi très présent, servant à créer des situations d’où se lèvent des péripéties romanesques.

Bloch-Henry Anouk, Dans la toile du passé, oskar, 2018, 82 p. 8€
Un roman qui repose sur l’allégorie d’une toile d’araignée qui symbolise les pièges insus dans lesquels sont enfermés les êtres. C’est la relation d’une jeune fille avec son grand-père et la relation du passé avec le présent qui sont scrutées. Le passé peut-il être une source, en chacun de nous, de la mort de l’humanité ?

mens yann, Dans vos petites poches, Thierry Manyer, 2018, 48 p. 5€10
Voici un très bon ouvrage sur l’esclavage des enfants roumains, enrôlés à Paris par des bandes mafieuses souvent dans un cadre familial. Le livre s’appuie sur une bonne connaissance des faits réels et son approche réaliste permet aux lecteurs et lectrices de prendre conscience que l’esclavage existe de nos jours dans les pays occidentaux eux-mêmes.
NB : cette lecture pourra être complétée par le roman de Philip Ribe, Mihaï et Cosmin, frères des rues en Roumanie, L’Harmattan, 2011, 73 p. 10€50. Ce denier décrit les conditions de vie des enfants des rues dans une grande ville roumaine. C’est l’envers de la révolution roumaine de décembre 1989 qui est ainsi présenté. Le récit pose aussi la problématique des orphelinats dans une perspective humaniste qui n’aborde qu’insuffisamment les conflits de classes dans la société.

durrant S.E., Ma vie sens dessus dessous, Gallimard jeunesse, 2017, 219 p. 13€50
Voici un roman réaliste. Les héros sont des enfants de l’assistance publique, placés dans un « refuge », Skilling House, entre 1989 et 1990. Le récit prend en compte la réalité délétère de la vie des orphelins. Il souligne l’ambivalence de la vie en famille d’accueil. Par sa fin euphorique, il délivre un message optimiste sur la vie. Les deux héros trouveront une famille d’accueil où ils se réaliseront.

Leblanc Perrine, La Peur au placard, Oskar éditeur, 2015, 78 p. 5€
Comment assumer son homosexualité en milieu scolaire, quand tous les codes de l’école favorisent l’hétérosexualité, quand tous s’avèrent tolérants à l’excès au sexisme ordinaire et à son corollaire le machisme dont le fondement est la défense de la conformité de l’hétérosexualité et de la déviance des autres choix sexuels ?
Le livre de Perrine Leblanc plonge dans cette quotidienneté des relations humaines pour faire émerger le courage de ces préadolescentes et préadolescents qui vont écouter leurs désirs contre les préceptes civiques et moralisateurs. L’histoire d’Elsa l’exemplifie sans aucun effet de pathos, juste au ras de la vie vraie.

Metz Florence Jenner, La Fabuleuse Odyssée des naufragés du non moins fabuleux cargo zoo, le Blue Sea, oskar, 2018, 124 p. 12€95
Le roman convoque Robinson Crusoë pour la thématique du naufrage sur une île inconnue, l’arche de Noé pour les personnages, tous des animaux qui peuplent le cargo à la dérive. Il explore les relations sociales entre des individus que tout oppose mais qui se trouvent confrontés à une situation de survie qui impose l’entraide. Le titre qui flirte avec ceux des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, annonce la tonalité humoristique qui prévaut tout au long de l’histoire. Alors un roman allégorique pour signifier la question de l’acceptation des différences autant que celle de la migration ?

La commission lisezjeunesse

10/02/2019

De la figure du peuple

Gérard Noiriel, Une Histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours, Agone, collection mémoires sociales, 2018, 829 p. 28€
A l’heure où la littérature Young Adult fait le forcing pour se développer en France, après sa prise de possession du secteur jeunesse dans les pays anglo-saxons, on ne voit pas comment passer sous silence ce volume remarquable des éditions Agone. L’auteur, soucieux de la science historique choisit un ton personnel qui rend la compréhension des événements relatés très claire et rapproche les préoccupations historiennes des préoccupations de notre temps. Prenons cet exemple. Philippe Le Bel entre 1313 et 1343 tente d’instaurer un impôt pérenne sur le royaume (la taille d’abord puis la gabelle). Mais, « exténués par les guerres », les épidémies et « paupérisés par la crise économique », les « populaires » (populares) se révoltent. Les populares ce sont les gens du peuple, de la ville ou de la campagne. Leur refus de la servitude se traduit par des jacqueries et de nombreuses « explosions de colère ». En 1356 débute la guerre de Cent Ans. En 1358 Paris est agité par des Jacqueries d’une extrême violence. Les soulèvements se multiplient contre les taxes en 1378 et 1382. Voilà qui entre en écho avec la révolte d’un peuple dit des gilets jaunes en 2018/2019.
Le livre est traversé, nous semble-t-il, par un fil directeur : qu’appelle-t-on le peuple ? A la Révolution Française, les sans-culottes mélangent maîtres et compagnons, la corporation unifiant sous son institution des clivages qui sont d’intérêt social de classe. Le glissement du travailleur immigré à l’immigré souligne aussi une conception du peuple qui de sociale se fait volontiers ethnique. L’ouvrier, figure mythique du mouvement socialiste, est régulièrement déclaré disparu par les nouveaux penseurs bourgeois, qui pensent le champ social recouvert par la classe moyenne… Las, il ressurgit sans cesse dans l’actualité des grèves, notamment, abreuve les chroniques des licenciements massifs et l’épopée du chômage. De nouvelles figures d’écrivains prolétariens s’affirment après la brèche ouverte par Putain d’usine de Jean-Pierre Levaray. Les employés, les aides soignantes, s’affirment aussi et tout un prolétariat du service à la personne fait irruption sur la scène sociale, venant contredire les idéologies crépusculaires de la lutte des classes.
Le peuple, c’est aussi les populations colonisées, mises en esclavages ou en situation d’exploitation. Elles sont parties prenantes de l’histoire de la France. Ce lien prouve, s’il en était encore besoin, mais il semble que besoin il y a, que la question de la libération par le peuple de ses oppressions passe par un internationalisme que l’idéologie dominante foule au fond des oubliettes de l’histoire. Mais le cri des oubliés remonte sans cesse à la surface de l’actualité du monde d’une classe en lutte.
Alors, le peuple ? Noiriel en défait la vision mythique unifiée, il démontre qu’il est l’objet de constructions conflictuelles que les soubresauts de l’histoire rappellent sans cesse. L’auteur conclut : « Le développement des luttes populaires au sein de notre Etat national demeure le moyen le plus réaliste pour combattre les injustices et les inégalités sociales  ».

Philippe Geneste

03/02/2019

Des émotions

Filliozat, Isabelle, Les Cahiers Filliozat, mes peurs amies ou ennemies, illustrations de Fred Benaglia, Nathan, 2017, 96 p. + 24 p. 12€90 ; Filliozat, Isabelle, Limousin Virginie, Les Cahiers Filliozat, colère et retour au calme, illustrations d’Eric Veillé, Nathan, 2017, 96 p. + 24 p. 12€90
Filliozat aborde ici deux émotions que certains reconnaissent comme primitives mais que nous préférerons dire, en suivant Henri Wallon, primordiales. L’approche du cahier consiste à rendre l’enfant actif par rapport à ses peurs ou à sa colère. Les deux émotions sont traitées en lien avec les situations où elles surgissent, suite à une perte d’équilibre, à une dissonance dans les représentations des choses que se fait l’enfant. Si les émotions peuvent être source de désordre, elles peuvent aussi être un facteur positif pour la conservation de soi. Elles sont d’autant plus un facteur positif que l’enfant arrive à les identifier, c’est-à-dire non pas à discourir sur elles mais à travailler sur elles pour modifier son comportement. Pour ce faire, les cahiers insistent sur l’interaction parents – enfants. « Plus un enfant est entendu dans ses colères » par exemple, « moins il fait de crise de rage, mieux il sait exprimer ses besoins et tolérer les frustrations ».
Comme les autres cahiers, l’enfant est mis à contribution avec des coloriages, des collages etc. et des pages spécifiques sont adressées aux parents. Soulignons que le cahier consacré à la colère fait la différence entre la colère et la violence, alors que souvent les deux se trouvent confondues. Il y a là des passages riches que tout parent s’appropriera avec bénéfice. 

Godard Delphine, Weil Nathalie, Bouh ! AAAAAA ! IIIIIIIh. Toutes les questions que tu te poses sur la peur, illustrateur Nicolas Trève, Milan, 2017, 47 p. 16€90
Le thème de la peur a, de tout temps, intéressé le secteur éditorial de la jeunesse. Cet ouvrage est une sorte de mini-encyclopédie qui foisonne d’informations. Le livre souligne l’apport majeur du langage, cette représentation essentielle du monde des humains ; mais il se propose, aussi, d’aborder le versant psychologique de la peur. Il tombe, alors, un peu dans le comportementalisme. Ce n’est pas un hasard à l’heure où l’éducation est de plus en plus intéressée par les « compétences psycho-sociales ». Mais ce bémol ne doit pas diminuer l’intérêt du livre que les enfants de 11/12/13 ans liront avec grand profit. Et puis la multitude de rabats et les nombreux volets organisent des surprises qui rendent sa lecture dynamique.

Brignone, Petit Pouce au cirque. Une histoire et des jeux de doigts de Marie Brignone, illustrés par Marie Mahler, Didier jeunesse, 2015, 32 p. 11€10
Les images de vives couleurs avec de nombreux aplats sur lesquels se dessinent des personnages à formes géométriques, une ambiance de joie et d’humour, accompagnent l’histoire écrite en vis-à-vis. Chaque page du récit fait l’objet de didascalies indiquant à la personne qui lit la gestualité d’accompagnement qu’un flash code peut aussi permettre d’aller visionner. Cette gestualité portée par un rythme de comptine est particulièrement inventive. C’est un livre qui, du coup, devient une aventure manuelle, gestuée autant que racontée. Très bien édité, le livre permet à l’adulte de communiquer avec l’enfant par les jeux de doigts. La parole ne fait pas obstacle, elle accompagne mais l’enfant est déjà dans l’interaction des gestes. Le verbe est pleinement tactile et corporel plus que sonore. L’orthophoniste de profession, Marie Brignone a composé son ouvrage en recherchant à y faire figurer de nombreuses émotions. Elles sont accueillies d’autant plus aisément que le récit convoque le milieu du cirque, graphié et peint tendrement par Marie Mahler. Comme souvent chez Didier jeunesse, la qualité et la recherche sont au rendez-vous.

Doray Malika, Parot Annelore, Pas de bain pour les lapins, Milan, 2015, 20 p. 8€90 ; Loew Frédérique, Barman Adrienne, Tous les pipis, Milan, 2015, 20 p. 8€90 ; Antony Steve, Betty voit rouge, Milan, 2015, 20 p. 8€90
Des albums cartonnés en format 180mn x 250mn avec des fonds en aplat de couleurs vives et des dessins humoristiques avec pour Pas de bain pour les lapins un côté japonisant par le trait un peu manga. Les livres abordent avec anthropomorphisme, sauf celui de Doray et Parot, un terrain du quotidien des tout petits : le livre nous parle de la colère ou de la propreté, ou encore du bain. Chaque livre de cette collection part donc de l’idée que l’enfant va s’intéresser au livre parce qu’il parle de ses émotions. Ouvrage didactique, il reste sous la dominante du plaisir de lire.

Filliozat Isabelle, Perreault France Marie, Les Cahiers Filliozat : les droits de l’enfant, illustrations de Zelda Zonk, Nathan, 2018, 116 p. 12€90
Le livre commence par l’évocation de Janus Korczak et à la création des deux orphelinats qui reposaient en leur fonctionnement sur le respect mutuel et l’apprentissage coopératif de la loi les régissant. On y trouve un historique de la convention internationale des droits de l’enfant adoptée le 20/11/1989, la présentation du « défenseur des droits », des situations discriminantes sont évoquées, la notion de solidarité fait l’objet d’activités, enfin différents articles de la convention sont analysés toujours de manière à faire agir le lecteur. Comme à l’accoutumée dans cette collection, un cahier à l’intention des parents clôt le volume car l’œuvre de Filliozat et de ses collaboratrices vaut par l’échange que le livre suscite entre l’enfant et l’adulte. C’est en ce sens qu’il s’agit de cahiers d’activités immensément instructifs. C’est une modalité pour l’enfant d’entrer dans la connaissance d’un texte international. La rédaction n’est pas exempte de clichés comme par exemple lorsqu’il est affirmé que l’ONU « assure la paix et la sécurité dans le monde. C’est un peu le gardien du monde ». On pourra regretter, aussi, que le livre n’interroge pas ce qu’il en est des droits des enfants dans les écoles et collèges de France. Les autrices ne voulaient peut-être pas abîmer les déclarations d’intention par le vide des pratiques. Par ailleurs, par une volonté d’accueil, les pages 36 et 37 induisent en erreur car les photos de mains signifiant les lettres ne peuvent en aucun cas être désignés comme une écriture de la langue des signes : ce serait réducteur de la réalité de la langue des signes française et faux pour ce qui concerne la problématique de l’écriture d’une langue
Philippe Geneste

27/01/2019

Vintage

Vintage, mot en vogue depuis les débuts de la seconde décennie du vingt et unième siècle signifie originellement vendange, cru, bref, nous parle de quelque chose qui vieillit bien. Alors que, dans la société, le mot marque un zeste de nostalgie d’une époque ancienne plus florissante, celle des années des trente glorieuses mythifiées par la théorie économique, en littérature de jeunesse, il annonce plutôt un état historique de la culture destinée à la jeunesse. Après la lutte des années mille neuf cent soixante-dix pour la reconnaissance du secteur jeunesse et son affranchissement de la morale sociale étriquée, son élan d’accompagnement de la libération de l’enfance, la littérature jeunesse est désormais installée dans le paysage culturel comme un secteur économique et éditorial à part entière. Les rééditions sont autant des consolidations que des constitutions d’un socle patrimonial pour asseoir la littérature de jeunesse. Plus qu’offensives, les rééditions vintage sont à lire comme défensives d’une vision de l’enfance où, quand il s’agit de vieil album, c’est la vision adulte qui l’emporte sur le goût de la jeunesse présente.

La collection Un petit livre d’argent
Signe des temps, la littérature de jeunesse fait retour sur son passé à l’adresse des grands-parents. Les éditions des Deux Coqs d’or, reproduisent une collection lancée en 1954 avec textes et illustrations originaux. On y trouve Le Corbeau et le renard (illustrations de Romain Simon pour les trois fables contenues dans l’ouvrage), Le Chat botté (adaptation avec des illustrations de Paul Durand), Cric et Crac en Grande Bretagne (illustrations de Gongalov), La Belle au bois dormant (adaptation avec des illustrations de Paul Durand). Ce sont des livres souples de huit pages (1€70).

Keats Ezra Jack, Un Garçon sachant siffler, traduction de Michèle Moreau, Didier jeunesse, collection cligne cligne, 2012, 40 p. 11€90
Le rêve de Peter, c’est de siffler. Peter est un garçon noir. On ne le voit que dans la rue, où il joue, s’entraîne au sifflement, joue avec le chien, se cache. A la fin de l’album, à force de persévérance, Peter aura grandi, il saura siffler. On le voir aller faire les courses en sifflant accompagné de Willie le chien. Cet album est d’une modernité absolue. Les peintures sont géométriques, les couleurs prolifèrent, chatoyantes, d’une ville quelconque des USA. Tant par le dessin que par le jeu des traits à la craie du jeune héros sur le trottoir, que par le texte sobre, sans style avéré, mais obligeant le lectorat à revenir aux dessins dans lesquels il se trouve inscrit, l’album pose ce récit d’initiation dans la tonalité gaie de l’humour.
Avec une première édition aux USA en 1964, c’est la première fois que ce classique de la littérature pour la jeunesse américaine est traduit en France. Keats, de son vrai nom Jacob Ezra Katz, fut le premier auteur à faire une place centrale aux enfants noirs dans la littérature de jeunesse américaine. Pour cet album, il s’est inspiré de photographies des rues mêlant crayonnage, gouache et collages pour construire l’univers de Peter.
Il faut saluer cette heureuse initiative éditoriale de Didier jeunesse.

Vincent Gabrielle, Ernest et Célestine, chez le photographe, Casterman, 2013, 28 p. 5€95
Vincent Gabrielle, Ernest et Célestine, au musée, Casterman, 2013, 28 p. 5€95
Morte en 2000, Gabrielle Vincent, peintre, conteuse et illustratrice est connue, en particulier, pour la série d’Ernest et Célestine. Les héros sont des animaux, un ours et une souris, Ernest ayant adopté Célestine. Les titres reposent sur le contraste des tailles, avec un trait et des couleurs aquarellées composant un univers doux qui versent dans le tendre. Le premier ouvrage réédité est une réflexion sur la mémoire autant que sur la famille. Mais jamais les albums de Gabrielle Vincent ne sont didactiques, c’est leur force ; ils laissent l’enfant interpréter les scènes et l’histoire qu’elles suturent. Le texte est sous l’image, laissant deux niveaux de lecture. Ce qui, autrefois,  aurait pu paraître commun est devenu, avec le temps un choix signifiant de narration iconico-textuelle. Comme chez La Fontaine, comme chez Beatrix Potter, l’humanité sourd des personnages curieusement réunis, donnant crédit à la thèse défendue par Isabelle Nières-Chevrel : « L’animal occupe dans la fiction pour enfants une fonction de détour et de mise à distance » (1). Dans cette série, Ernest et Célestine permettent de mettre en exergue la relation adulte- enfant, sans la restreindre à la relation père-fille. Ainsi comprend-on que chaque album prend une dimension de portée générale. Le sentiment de la peur, par exemple, est scrutée dans Ernest et Célestine, au musée tout comme y est interrogé la nécessité pour la peinture d’être regardée avec attention, longuement…. Avis aux lecteurs et lectrices, évidemment….
(1) Nières-Chevrel, Isabelle, Introduction à la littérature de jeunesse, Didier jeunesse, 2009, 239 p. 22€50 – p.142

Pienkowski Jan, La Maison hantée, Nathan, 2013, 14 p. 24€90
C’est un signe qui ne trompe pas. La littérature de jeunesse gère ouvertement depuis quelques années un patrimoine qui lui est propre. Cette réédition du chef d’œuvre de Pienkowski paru initialement en 1979, en est une preuve supplémentaire. La question qui vient immédiatement à l’esprit, c’est de savoir si l’univers de l’horreur de 1979 parle encore aux enfants d’aujourd’hui. Le gorille à la King Kong effraie-t-il ? L’univers très proche d’Edgar Poe et de Wilde, celui du Portrait de Dorian Gray ne sont-ils pas excessivement datés ? L’absence de référence à l’univers vidéaste, filmique, télévisuel, comme l’absence de graphisme du type de ceux qui font la gloire des jeux de rôle ne sont-elles pas un empêchement majeur à la lecture jouissive du livre par les enfants de quatre, cinq ou six ans ? La Maison hantée ne tomberait-elle pas en ruine, entraînant avec elle toutes ses références culturelles et littéraires ? Eh bien non ! C’est le constat unanime de la commission lisez jeunesse. Le livre comble le jeune lectorat encore non corseté par les formes dominantes anglo-saxonnes de la culture destinée par nos sociétés occidentales à la jeunesse. Le jeune lectorat se plaît dans cet univers de folie et de peur. Il n’y est pas en sidération, pas en situation d’hypnose. L’humour porté par les figures des monstres les emballe même. Le gorille fait peur et rire à la fois. Nous ne sommes pas dans la recherche de l’absolu terrassement du jugement du récepteur, de la lectrice. Comme quoi, l’épanouissement créatif des esprits est une lutte à continuer à mener. Il ne s’agit pas de dire qu’ avant c’était mieux, ce serait du conservatisme, mais de dire que l’enfant doit pouvoir se nourrir de toutes les formes de l’art. Et pour cela, parce que le jugement esthétique est une construction, une lente édification à l’architecture complexe, il faut qu’il ait accès à la multitude des formes de l’art et qu’aussi les créations qui se destinent à la jeunesse travaillent du sein même de l’œuvre l’épanouissement du jugement enfantin. N’est-ce pas un des enjeux majeurs de la littérature pour la jeunesse, sinon sa haute visée éthique comme esthétique ?

Provensen, Alice et Martin, La Ronde des animaux, Autrement, collection vintage, 2013, 64 p. 15€
L’ouvrage est un pot pourri où se côtoient, en général au rythme de doubles pages, des sujets épars : camouflage, oiseaux, historiettes à sujets multiples, des poèmes, le tout avec des illustrations d'un réalisme stylisé légèrement comique. Le seul dénominateur commun est la présence d’animaux. Le livre est paru aux USA en 1952. C'est un classique de la littérature destinée à la jeunesse américaine. Bien sûr, il a vieilli, mais il y a quelques perles comme ces trois « Histoires sans bruit » des pages 40/41. L’intérêt repose toutefois sur l’aspect brouillon de l’album où se succèdent des genres très différents sans logique d’ensemble.

Stoddard warburg Sandol, Je t’adore, traduction d’Emmanuelle Gros, illustrations de Chwast Jacqueline, Casterman, 2014, 56 p. 8€
L’album est paru aux USA en 1965 et s’est imposé comme un classique de la littérature de jeunesse américaine. C’est une longue variation humoristique et poétique sur l’expression « je t’adore » (le titre américain est I like you) adressée à quelqu’un, un parent à son enfant, un enfant à son chat, d’un enfant à un autre enfant etc. Les dessins de Chwast entre illustrations de livre pour enfant et comics, donnent le ton au texte proposé par Stoddard Warburg (1927-). On est plus proche du livre illustré que de l’album. L’ouvrage n’a pas l’unité texte/image/mise en page nécessaire pour entrer dans le genre de l’album tel qu’il se définit aujourd’hui. On voit, ici, le décalage d’époque. En revanche, bien que relevant d’une littérature gaie et volontiers divertissante, il ne manque pas de pointes critiques où l’humain est tourné en dérision, enfant compris. Le petit format (118x130 mm), la couverture rouge du livre relié, sa jaquette, en font un objet agréable et soigné.  

Sasek Miroslav, Paris, Casterman, 2009, 64 p. 1650; Sasek Miroslav, Londres, Casterman, 2009, 64 p. 1650; Sasek Miroslav, Rome, Casterman, 2009, 64 p. 1650             dès 7 ans
Sasek est un grand illustrateur des années 60. Il est né à Prague en 1916. En 1948, il fuit la Tchécoslovaquie et s’installe à Munich. Homme de radio (à radio free Europe), il va finir par se consacrer à la peinture et sortira, pour la jeunesse, dix portraits de villes. Il est mort en 1980.
Trois d’entre ses ouvrages sont réédités par Casterman. Au départ, ils appartenaient à la collection de l’Encyclopédie Casterman pour la jeunesse. Sasek procède par un mélange de notations historiques, géographiques et subjectives, celles d’un passant, d’un promeneur attentif aux mœurs. Les aspects politiques et populaires de l’urbanisation sont absents, conformément aux idées de l’auteur. On ne peut que le regretter car la ballade dans ces villes en reste au niveau d’un manuel scolaire, officiel et n’évite pas toujours le poncif. Les textes sont des légendes de dessins. Ils sont posés soit à côté, soit au-dessus, soit au-dessous de l’illustration. Cette mise en page donne un air daté à l’ouvrage. Pour palier à cet effet, l’éditeur adjoint un appendice « Paris/Londres/Rome d’hier… à aujourd’hui » qui actualise le propos en évitant de donner des informations erronées au jeune lectorat.
Il est extrêmement intéressant de relire, quarante ans après leur parution, ces ouvrages qui ont marqué des générations. On y mesure l’évolution du livre de jeunesse mais, aussi, on y (re)découvre des pistes de fraîcheur pour la lecture enfantine de nos jours.

Kathelyn Dina, Marmouset – Bonjour Marmouset, Casterman, 2015, coffret de deux ouvrages 24p. + 24 p. 9€95
Née dans les années s1970, la série Marmouset montre à voir le corps de l’enfant en gros plan avec des plongées et contre-plongées qui font le délice de la mise en page. Ici, il s’agit du pied et de la main. Le dessin est d’une ligne claire avec des couleurs vives passées en aplats. Le texte est abondant, mais gai. Il ne s’agit pas d’un fac-similé mais d’une nouvelle édition. Dans les années soixante-dix du vingtième siècle, la littérature de jeunesse a suivi l’élan issu de mai 68 prônant une vision libérale de l’enfance. On retrouve bien cela dans les volumes de Dina Kathelyn. La volonté d’imprimer du mouvement dans l’illustration renvoie à cette problématique. L’enfant a les cheveux qui s’allongent, les parents sortent de l’austérité bourgeoise des années soixante.
Philippe Geneste


20/01/2019

Chuchotis des mots, surréalité du réel

Couliou Chantal, Berghman Charlotte, Le Chuchotis des mots, Les carnets du dessert de lune, 2016, 75 p. 10€
La poésie chuchote le monde en le disant, elle invite son lecteur à saisir l’ordre des représentations, à dépasser le réel pour y voir, en dessous, par impertinence, par volonté ou par conscience nouvelle, les mécanismes et ce qui lui échappe. Car, ce qui n’est pas représenté du monde nous échappe toujours. Que le bruissement de consonnes et le souffle léger de voyelles suffisent à cette œuvre humaine de première main définit la poésie. Le recueil de textes et d’images de Chantal Couliou et Charlotte Berghman offre ce plaisir vif d’entrer par effraction consentie dans l’univers qui nous entoure. Les dessins aquarellés, sont légers, infimes, rieurs, plus ébauchés que posés. Pourquoi ? Pour permette au lecteur de vagabonder, d’aller à son rythme dans un univers sans clôture et qui travaille à son ouverture incessante :
« Tous ces petits papiers colorés
Sur les murs infinis de la poésie »
La poésie creuse l’appétit de la découverte des choses, « pour dire toutes les envies ».

Le pédagogue trouvera, en plus, dans ce recueil sensible et gai, une foule de clins d’œil aux cours de récréation, aux comportements d’école, à la vie des classes. Les autrices ont choisi d’aborder la vie contemporaine avec un regard intérieur positif. Si
« Le tourniquet ressasse les refrains
Des enfants endormis »
C’est pour affirmer la primauté de la pluralité sur l’isolement de l’individu. Seule la lune se doit d’être « Drapée dans sa solitude ». Mais la lune est un astre, pas l’humain qui doit apprendre à combattre les désastres.
« Oyez, oyez
Bonnes gens
Avis de grands vents, Veuillez
Rester
Aux abris »
Pour ce faire, il faut entendre la nature :
« L’if et le thuya
Se penchent fiévreusement
Sur la pierre froide es cimetières
Sans craindre de vieillir ».
Le jeu des couleurs, ces taches jetées ça et là comme par mégarde, mais gardons-nous d’un jugement aussi hâtif, tentent de dessiner cet « accord parfait », cette harmonie à trouver, où « (…) dessiner
Les contours de la vie ».
Lire la poésie est une invitation à se défaire des stéréotypes. Dans ce processus, l’insistance des créatrices ne peut-elle être lue comme la volonté de construire un temps, une durée, celle de la lecture, où le lecteur, la lectrice rompent avec les stéréotypes. La lecture de poésie deviendrait alors un acte de rupture, de séparation du normé, de l’attendu pour une échappée tendre et colorée vers l’humour créateur de sens imprévus.
Philippe Geneste

Gellé Albane & Bérard Séverine, Poisson dans l’eau, éditions du dessert de lune, 2018, 44 p. 10€
Une journée d’enfant peu sage, d’enfant curieuse, la journée de Marguerite. Une journée c’est onze étapes : l’habillement au lever, l’école, la récréation, la cantine, la classe, la sortie des classes, le chemin du retour au bercail, à la maison, le dîner, l’heure de se coucher, bonne nuit. Les dessins de Séverine Bérard œuvrent en complément et en approfondissement du texte, l’illustrant et parfois en articulant des parties. C’est le signe que l’imagination doit reconstituer la journée de Marguerite et ainsi, évoquer, dans le for intérieur de la lecture personnelle sa propre journée. Les situations quotidiennes sont présentes, rehaussées, un peu comme chez Boris Vian, par une surréalité née des mots et des jeux de mots qui s’interpellent les uns les autres.
Alors récit ou poésie ? Un récit poétique ou bien une poésie narrative ? Nous opterions plutôt pour cette dernière caractérisation. En effet, le travail du langage est souligné par l’autrice elle-même et les assonances, allitérations, parataxes diverses prennent suffisamment de relief pour que l’enfant y soit sensible. Mais ce travail plus spécifiquement poétique est mis au service d’une suite chronologique d’actions formant unité de temps, la journée et de lieu, de la maison à l’école. Le livre devient alors une propédeutique à prendre le temps qui passe comme une survenue non de l’ordinaire des rendez-vous journaliers mais de l’extraordinaire qu’ils renferment. La poésie narrative se veut peut-être plus proche de la vie que la poésie ou que la prose poétique. La poésie narrative cherche, en quelque sorte à s’enraciner dans le banal pour y pro-voquer l’évocation de l’inouï. N’est-ce pas une contribution à l’éducation à la sensibilité et donc à l’éducation du regard esthétique chez l’enfant que ce recueil comme d’ailleurs tout livre de poésie peut mettre en chantier ? Créer pour son plaisir personnel, fouiller dans la vie des espaces de bonheur là où, au quotidien, on ne voit qu’habitude et ritournelles comportementales, ce serait sortir du langage stéréotypé pour aller à la rencontre de ce que disent les mots au-delà de la signification que nous leur donnons et donc ce serait aussi aller vers les autres. La poésie narrative souligne cette direction de recherche esthétique de sym-pathie c’est-à-dire de rencontre des autres : « Sentir juste et dire juste, cela suppose que la Personne tout entière soit concernée » (1) et la personne tout entière comprend l’autre qui nous parle et à qui on parle, l’autre qui nous a fait et que nous faisons partenaire.
Ainsi, Poisson dans l’eau ouvre le langage à l’enfant. Sa poésie n’est ni tout à fait ouverte ni tout à fait fermée, juste invitant l’enfant lecteur ou auditeur à se rendre un peu plus accueillant au langage et donc un peu moins défiant à l’égard de l’attention à porter à la langue :
« et les mots “j’oublie pas” à ne pas oublier, et les doigts sur la bouche pour faire le silence de la nuit »
La poésie, faut-il le redire, est une éducation contestataire de la scolastique qui sévit encore trop souvent à l’école et notamment à l’école secondaire. Faire que l’enfant soit en poésie comme un poisson dans l’eau pour qu’il soit au quotidien attentif aux vies qui l’entourent et à la sienne propre, aussi.
Philippe Geneste
(1) Charpenteau, Jacques, Enfance et poésie, Paris, les éditions ouvrières1972, 200 p.-p.161

Dupuy-Dunier, Chantal, Où qu’on va après ? Illustrations Elena Ojog, collection le farfadet bleu, éditions L’idée bleue, 2008, 47 p. 9€
Le titre est une des formulations enfantines sur la mort, le c’est quoi mourir ? Le livre se lit à partir de cinq ans, -quand la mort est conçue comme un fait réversible, un sommeil- à 100 ans. La mort violente, la mort cruelle, la mort naturelle, la mort douce, la disparition, la fleur qui fane, l’animal qu’on tue, le nouveau ou le vieillard qu’on enterre… Oui, c’est quoi la mort ? Pourquoi la mort ? Chantal Dupuy-Dunier n’édulcore pas le sujet, elle le traite avec franchise et le rend accessible par l’humour d’intelligence de son écriture joyeuse. Les illustrations avec montages d’Elena Ojog empruntent, pareillement, la voie de l’humour pour accompagner le texte et ouvrir à l’enfant d’autres pistes de sa compréhension.
Composé avec soin, Où qu’on va après ? n’est pas un recueil mais plutôt un seul poème en extension permanente, qui se lit en un souffle. On y croise le chagrin, le deuil, la peur, la curiosité,
A ceux qui se demanderaient si un tel livre est abordable par un enfant, la réponse est oui. En effet, tout enfant sait apprécier un livre réputé difficile quand il trouve auprès de lui un entourage qui le met en confiance. Le poème-œuvre de Chantal Dupuy-Dunier ne cherche pas à édulcorer la peine engendrée par la mort, mais il ouvre l’enfant à une vision cosmique, évolutive du vivant c’est-à-dire à une compréhension du phénomène loin des fables religieuses malheureusement si courantes, aujourd’hui encore, sur ce sujet, en littérature de jeunesse.
Philippe Geneste

Rappelons aux lecteurs et lectrices le volume de Françoise Dastur, Pourquoi la mort ? illustré par Anne Hemstege, Giboulées-Gallimard, collection chouette penser ! 2009, 63 p. 9€50. De manière plutôt académique l’autrice traite le sujet en cinq étapes : une question qui met mal à l’aise, Pourquoi donner une sépulture aux morts ? , y a-t-il une vie après la mort ? , Peut-on s’habituer à l’idée qu’on va mourir ? , Le vrai visage de la mort.