Anachroniques

17/06/2018

Littérature de jeunesse et sociétés

De l’excision
On estime à 130 millions, le nombre de femmes excisées de par le monde. Il en existe autour de 65 000 en France dont 35 000 fillettes. La littérature de jeunesse a peu abordé cette question. La Gazelle et les exciseuses paru en 2011 (1) conte le drame d’une fillette promise en mariage à un vieux polygame et qui, la veille de son excision, s’enfuit. Le roman montre aussi le calvaire, au village, de la mère, jugée responsable de la fuite de sa fille et contrevenant ainsi aux codes de la tradition. Ensuite, le livre épouse le genre du roman d’aventure avec la traque de la fugitive.
Le livre clé sur ce sujet reste Le Pacte d’Awa (2). Il rassemble trois témoignages provenant du Mali et un d’Ethiopie. Suit un ensemble de documents sur les mutilations génitales féminines dans le monde, leurs origines, leurs conséquences sur la santé des femmes, les cadres juridiques existant, Un entretien avec Isabelle Gilette-Faye, alors directrice du Groupe pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles (créé en 1982), fait le point sur la lutte contre l’excision. Une chronologie, une bibliographie et des adresses closent l’ouvrage. Bien qu’ayant 12 ans, c’est un livre de référence accessible aux adolescentes et adolescents et même plus jeunes
De l’immigration / émigration
Les histoires de l’immigration sont nombreuses en littérature de jeunesse. Casterman poursuit sa collection français d’ailleurs en regroupant régulièrement plusieurs récits en un seul volume. Le dernier paru (3), Tous Français d’ailleurs, reprend les récits : Anouche ou la fin de l’errance, de l’Arménie à la vallée du Rhône, Le Rêve de Jacek. De la Pologne aux corons du Nord, Le Secret d’Angélica. De l’Italie aux fermes du Sud-Ouest, Joăo ou l’année des révolutions. Du Portugal au Val de Marne, Chaïma et les souvenirs d’Hassan. Du Maroc à Marseille, Les Deux Vies de Ning. De la Chine à Paris-Belleville. à chaque fois un dossier documentaire permet au jeune lectorat de situer l’histoire, dans l’espace et dans le temps grâce à une chronologie, un lexique et des informations thématiques, géopolitiques, historiques, économiques.
Sur ce même sujet de l’immigration, deux livres ont retenu notre attention.
Le premier, Lire les sans-papiers (4) présente en dernière partie une centaine de titres (albums, fictions, bandes dessinées, documentaires) destinés à la jeunesse. Le corps de l’ouvrage est une étude du thème de « l’immigration illégale » avec les trois directions qui président à l’écriture de ces livres : informer, dénoncer, proposer. La troisième partie est une réflexion sur l’engagement dans la littérature de jeunesse, essayant de définir l’écriture engagée, en quoi une édition peut-elle être dite engagée et « comment engager le lecteur ? ». Pour toutes les questions traitées, des éclairages sur des ouvrages spécifiques sont proposés, appuyant les thèses sur des exemples concrets d’ouvrage.
Le second, La Littérature de jeunesse migrante (5), se concentre sur l’étude des ouvrages de jeunesse appartenant « au champ de la littérature d’immigration algérienne, rattachée à la francophonie et qui concerne l’enfance ». L’autrice travaille un corpus de 120 récits avec les concepts de résilience et de reliance dont elle fait les concepts clés de ce qu’elle nomme la littérature migrante. Les auteurs étudiés sont aussi bien des auteurs issus de l’immigration, des pieds-noirs, des coopérants, des appelés du contingent, des harkis, des franco-algériens. Le livre montre que la guerre d’Algérie et l’histoire de l’Algérie sont l’objet de reconstitutions diverses qui sont autant de constructions qui viennent interroger le travail de l’institution éducative dans le champ de l’éducation « citoyenne » (« morale et civique »).
Annie Mas & Philippe Geneste

(1) Mambou Christian, La Gazelle et les exciseuses, L’Harmattan, 2011, 171 p. 15€50
(2) Boussuge Angnès, Thébaut Elise,  Le Pacte d’Awa, collection J’accuse, Syros, 2006, 127 p. 7€50
(3) Goby Valentine, Tous Français d’ailleurs, Casterman, 2018, 359 p. 14€95
(4) Hugon Claire, Lire les sans-papiers. Littérature de jeunesse et engagement, éditions CNT-RP, 2012, 192 p. 10€
(5) Schneider Anne, La Littérature de jeunesse migrante. Récits d’immigration de l’Algérie à la France, L’Harmattan 2013, 420 p. 27€50

10/06/2018

Une réécriture du conte de La Belle au Bois dormant

Gaiman Neil , La Belle et le fuseau, illustrations de Chris Riddell, Albin Michel, 2015, 66 p. 19€

L’histoire :
Les royaumes de Kanselaire et de Dorimar sont séparés par une haute chaîne de montagnes infranchissable. Mais les nains connaissent tous les tunnels permettant de passer en-dessous des montagnes. Ils peuvent ainsi circuler à leur guise entre les différents royaumes. Un jour, alors qu’ils rendent visite à un ami aubergiste, dans un village non loin de la capitale, les nains sont surpris de trouver dans la taverne de leur ami beaucoup de personnes complètement paniquées : une malédiction, provenant du château de la forêt d’Acaire, gagne peu à peu du terrain et a atteint la capitale ! En effet, il y a une soixantaine d’années, une sorcière a maudit une jeune princesse en prédisant que le jour de ses dix-huit ans, elle se piquerait le doigt et s’endormirait ainsi que tous ses serviteurs. Des héros ont déjà essayé d’aller la délivrer en rompant le sortilège par un baiser. Mais nul n’y est parvenu car les rosiers autour du château ont formé une forêt d’épines. Et cette malédiction progresse chaque jour, endormant tous ceux se trouvant sur son sillage.
Alarmés, les nains vont trouver la reine de Kanselaire, de l’autre côté des montagnes, pour l’avertir de cette terrible nouvelle. Cette dernière était en train de préparer son futur mariage qu’elle reporte pour se joindre aux nains et essayer, à son tour, de libérer la princesse. Autrefois, elle-même a été victime d’une malédiction et a dormi une année entière. Elle espère donc être moins sensible aux effets de ce charme du sommeil. Il en va de même pour les nains qui sont des créatures magiques et ne dorment que deux fois dans l’année. Ils guident la reine dans les tunnels sous les montagnes puis, plus ils se rapprochent du château maudit, plus ils croisent des gens du peuple endormis. Les araignées, qui sont les seules créatures réveillées, ont tissé des toiles qui forment une sorte de linceul autour d’eux. Sans ouvrir les yeux, ils se meuvent vers la reine et les nains mais ils sont tellement lents que ces derniers parviennent à les éviter. Une fois dans la forêt d’Acaire, une sensation de sommeil maléfique les menace et la reine a des hallucinations mais, ensemble, ils résistent à la malédiction. Pour se frayer un chemin dans l’enchevêtrement des ronces de rosiers qui rendent le pont-levis du château inaccessible, la reine a l’idée d’y mettre le feu et, ainsi, ils peuvent passer. Une fois à l’intérieur, ils rencontrent une très vieille dame qui ne dort pas. Est-ce la sorcière ou une simple gardienne ? Pourquoi est-elle épargnée par la malédiction et ne dort-t-elle pas ? La reine et les nains la prennent avec eux et ils trouvent le lit où une jeune fille est endormie. La reine lui donne un baiser pour lever la malédiction :

La fille s’éveille alors : très belle, blonde et jeune. Elle raconte son histoire aux nains et à la reine : il y a longtemps, une jeune princesse est venue dans cette chambre et y a vu une vieille dame qui filait de la laine avec un fuseau. Curieuse car elle n’en avait jamais vu auparavant, la jeune fille souhaite essayer mais la vieille dame la pique au doigt avec le fuseau. Elle lui lance une malédiction : la princesse sera privée de sommeil et devra veiller sur celui de la sorcière. En effet, c’est en fait cette dernière qui était étendue sur le lit ! Elle condamne la famille royale et tous les serviteurs à être plongés dans le sommeil. Durant toutes ces années, la sorcière endormie a volé un peu de leur vie et de leurs rêves. Elle a ainsi retrouvé sa jeunesse en prenant un peu de celle des dormeurs tandis que la pauvre princesse était prisonnière et est devenue une vieille dame. Et, en plus, aucun serviteur ne se réveille en même temps que la fausse jeune fille. En effet, cette méchante créature souhaite les laisser dans le sommeil et gouverner sur le monde ! Elle endort les nains. Mais la reine, en plongeant son regard dans celui de la sorcière, y voit ce qu’elle avait vu dans les yeux de sa marâtre, qui se vantait d’avoir des sœurs… La sorcière comprend que la reine est insensible à son sort du sommeil et lui propose un marché : de lui donner des continents sur lesquels régner. En échange, elle souhaite l’amour de la reine. Mais cette dernière ne se laisse pas influencer et n’est pas intéressée par autant de pouvoir. Elle donne le fuseau à la vieille dame, restée à côté d’elle, qui l’enfonce dans la gorge de la sorcière. Cette dernière n’est pas méfiante car aucune arme ne peut la blesser. Sauf qu’il ne s’agit pas d’une arme mais de sa propre magie… ce qui la tue. Les gens du peuple s’éveillent soudain et certains se précipitent dans la chambre : ils y voient une vieille dame endormie sur un lit, la reine et les nains, éveillés eux aussi, et un petit tas d’ossements. La reine leur demande de bien veiller sur la vieille dame qui leur a sauvé la vie et part avec les nains sans donner davantage d’explications. Aux gens du peuple d’interpréter ce qu’il s’est passé…
            A la fin de l’album, les nains et la reine brûlent le fuseau maléfique et l’enterrent sous un arbre. Les nains proposent à la reine de la ramener dans son palais de Kanselaire où son fiancé l’attend. La reine reste assise sous l’arbre : « on a toujours le choix » pense-t-elle. Elle part alors vers la direction opposée de son royaume en compagnie des nains, vers de nouvelles aventures.
  
Avis et analyse :
J’ai beaucoup aimé cet album qui est visuellement très beau : les illustrations sont en noir, blanc et doré. Le lecteur doit être attentif aux images et au texte, poétique et très bien écrit. Le début de l’histoire renvoie à des lieux communs propres aux contes que connaît le lecteur : par exemple, pour réveiller la princesse, la méthode habituelle est de lui donner un baiser. De même, comme dans la majorité des contes, ici, exceptés certains noms de lieux, « les noms n’abondent pas dans ce récit ». D’autres références familières au lecteur renvoient aux contes de La Belle au bois dormant et de Blanche-Neige et les Sept Nains. En effet, on devine rapidement que la reine n’est autre que Blanche-Neige : physiquement, elle a la peau « pâle », « presque d’un blanc de neige », les cheveux « ailes de corbeau », « les plus noirs » qu’on « eût jamais vus » et des « lèvres rouges ». Elle a dormi une année entière dans un cercueil de verre à cause d’une femme puissante et cruelle. Et lorsqu’elle délire dans la forêt, elle voit sa marâtre qui est représentée avec une pomme dans les mains et elle entend sa maman lui dire qu’elle est « belle comme une rose rouge sur la neige fraîche ». Quant à l’histoire de la belle endormie telle qu’elle est décrite par les gens de l’auberge au début du récit, c’est exactement celle de La Belle au bois dormant : une méchante fée maudit une princesse, encore bébé, en prédisant que le jour de ses dix-huit ans, elle se piquerait le doigt et s’endormirait. Cela se confirme ensuite avec la description physique de la fille : elle est jeune, blonde, au sourire innocent, au teint crémeux, aux « yeux bleus comme le ciel du matin » et ses lèvres sont roses. Un fuseau, objet avec lequel la princesse du conte se pique le doigt, est auprès du lit. Cela correspond à l’idée que se fait le lecteur de La Belle au bois dormant.
Pourtant, il est surpris par la suite de l’histoire qui ne répond pas à ses attentes. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles j’ai aimé cet album.
En effet, le lecteur peut s’attendre à ce que la vieille femme éveillée dans le château maudit soit la sorcière et la jeune et belle fille blonde endormie soit la princesse à sauver. Hors, c’est en fait le contraire qui se produit puisque la vieille femme est la princesse qui s’est piquée au fuseau autrefois et la sorcière est devenue, en volant les rêves et la vie des dormeurs, une belle jeune fille. Elle semble même « bien plus jeune que la reine ». Sa beauté est indéniable, seul son regard la trahit puisque la reine y voit la même méchanceté que dans celui de sa belle-mère. Il faut donc se méfier des apparences.
Il est vrai que, pour les lecteurs attentifs, le texte donne certains indices. Par exemple, la première fois qu’est évoquée la vieille femme dans le château maudit, j’ai supposé qu’il s’agissait de la sorcière : elle est la seule dans le château à ne pas être victime de la malédiction et à ne pas dormir, elle souhaite tuer la jeune fille endormie avec le fuseau sans pouvoir le faire, « seule sa haine la faisait avancer » … Pourtant, j’ai vite douté de ma première interprétation. En effet, la vieille dame est bienveillante envers les dormeurs :
« La vieille passa devant une mère endormie, un enfant au sein. Elle les épousseta distraitement, et s’assura que la bouche du bébé restée collée au tétin ».
Elle est physiquement affaiblie par son âge et, pour une puissante sorcière, elle ne semble pas avoir de grands pouvoirs : « elle était lente », « chaque pas faisait souffrir ses genoux et ses hanches ». En la trouvant, les nains s’interrogent : « Est-ce une sorcière ? Il y a de la magie en elle, mais je ne pense pas que ce soit de son fait » demande l’un d’eux. Le lecteur peut donc déjà douter du rôle de cette vieille femme.
De plus, dans un conte classique, la jeune princesse est sauvée par un homme. Ce n’est pas le cas ici où c’est une reine qui, finalement, sauve une princesse très âgée.
D’ailleurs, le thème de l’homosexualité bouleverse la vision traditionnelle du conte où un prince sauve sa princesse. L’illustration du baiser entre la reine et la fille endormie est faite sur une double page pour marquer l’importance de cette scène. Mais il y a aussi d’autres allusions dès le début de l’album : alors qu’ils interrogent les personnes dans l’auberge, une servante dit aux nains que des héros, des braves, et quelques femmes ont essayé d’aller délivrer la belle endormie. De même, lorsqu’elle délire dans la forêt, la reine se souvient de sa marâtre lui disant que sa belle-fille devait l’adorer et, une fois réveillée, la fausse jeune fille maléfique propose davantage de pouvoir à la reine en échange de son amour :
« -Aime-moi, souffla encore la jeune fille. Tous m’aimeront, et toi, toi qui m’as éveillée, tu devras être celle qui m’aime le plus.
La reine sentit quelque chose remuer dans son cœur ».

La fin heureuse de beaucoup de contes est le mariage de la princesse avec son prince. Ici, au début de l’album, la reine appréhende son futur mariage qui pour elle signifie qu’elle ne pourra plus faire de choix dans sa vie. Les illustrations montrent bien son manque d’enthousiasme à l’idée de se marier : si sa robe de mariée prend beaucoup de place dans sa chambre, on remarque au pied de son lit une tenue de chevalier. La seule description de son fiancé est qu’il est son inférieur hiérarchique : « bien qu’il ne fût que prince et elle reine », ce qui n’est jamais le cas dans les contes traditionnels. A la fin de l’histoire, elle fait le choix de partir dans la direction opposée, loin de ce mariage, et de vivre de nouvelles aventures avec les nains.

Milena Geneste-Mas

03/06/2018

Histoires de vies

Causse Rolande, Janusz Korczak, la République des enfants, oskar, collection littérature et société, 2013, 138 p.
Avec son art abouti de la biographie, Rolande Causse retrace la vie de Henryk Goldszmit mieux connu sous le nom de Janusz Korczak (1878-1942). Médecin polonais, journaliste et écrivain, il a instauré un mode d’éducation, d’abord dans les colonies de vacances puis dans des orphelinats, fondé sur la responsabilisation des enfants et la prise collective de décision. C’est le 7 octobre 1912, qu’avec Stefania Wilczynska, il ouvre la Maison de l’orphelin qui rassemble garçons et filles. La loi de l’institution doit être élaborée par tous et toutes, adultes comme enfants. Pour Korczak l’enfant est un sujet de droit et c’est pourquoi son nom fut si souvent cité au moment de la convention internationale relative aux droits de l’enfant adoptée le 20/11/1989 par l’ONU. Dans l’orphelinat est institué un tribunal d’enfants qui juge des litiges de la petite communauté. Cette création a fait l’objet de débats passionnés chez les partisans de l’éducation nouvelle et des pédagogies coopératives, socialistes ou libertaires. Il s’agit pour Korczak que les enfants s’approprient la défense de droits individuels et fassent un apprentissage constructif de la loi collective. Remarquons tout de suite que la conception de Korczak s’éloigne de l’éducation morale et civique, l’éducation aux droits de l’homme que les lois de programme et d’orientation, qui se succèdent, réitèrent. En effet, il ne s’agit pas de professer des droits mais de les vivre et de les instaurer, c’est tout autre chose !
Korczak s’est appliqué aussi à développer la pratique du journal des enfants au sein des établissements, il est l’auteur d’une œuvre vibrante pour l’amour des enfants, pour l’accueil de leur expression de la représentation du monde qui leur est propre. Il a su, également, se nourrir des pédagogies libertaires, socialistes et coopératives pour développer la socialisation dans les institutions qu’il dirigeait ou qu’il conseillait. C’est d’ailleurs avec l’appui d’un syndicat qu’il a pu mener une de ses premières expériences. En effet, en 1919, à Pruszkow -à trente kilomètres de Varsovie-, Maryna Falska, une socialiste en exil, qu’il a rencontrée à Kiev en 1915 et qui partage ses convictions, crée un orphelinat. Elle lui demande d’en être le directeur pédagogique, ce qu’il accepte et assumera de 1921 à 1936. Falska s’est tournée vers les syndicats pour soutenir l’initiative.
Plus tard, alors que la dictature nazie s’abat sur la Pologne, Korczak refuse de fuir. Il mourra avec les orphelins du ghetto de Varsovie dont il était chargé, au camp de Tréblinka.

Abdelrazaq Leila, Baddawi. Une enfance palestinienne, Steinkis, 2018, 120 p. 18€
La bande dessinée retrace la vie d’un jeune palestinien de 1959 à 1980. Leila Abdelrazaq est la fille de ce personnage réfugié au Liban après la Nakba, la catastrophe, comme les palestiniens nomment l’opération Hiram de l’armée israélienne, du 29 octobre 1948. On suit la jeunesse du père au camp libanais de Baddawi de 1959 à 1969, à travers le quotidien de la vie. On partage les espoirs, les rêves secrets de cette population arrachée à sa terre natale. La défaite (Al-Naksa) de 1967, ce qu’on appelle la « guerre des six jours » éloigne un peu plus les palestiniens de leur espoir du retour, promis pourtant par une résolution de l’ONU jamais appliquée. L’exploitation par le petit patronat local des enfants réfugiés est très bien décrite. Puis le jeune palestinien se retrouve à Beyrouth, au moment même où éclate la guerre civile.
On l’accompagne dans sa quête effrénée de savoirs, malgré tous les obstacles qui se dressent devant lui, lui le réfugié aux droits diminués. Le livre s’achève quand son oncle d’Amérique lui écrit qu’une université états-unienne accepte de le prendre. L’étudiant devra travailler en usine pour pouvoir payer sa scolarité, mais son choix est fait : il partira. Dix ans plus tard, il reviendra auprès des siens, mais ce n’est plus l’histoire de cette BD.
Philippe Geneste

27/05/2018

De la puissance évocatrice dans le récit animalier

Massé Sylvain et Ludovic, Lam, la truite, suivi de trois récits halieutiques, présentation de Joël Cornuault, Bordeaux, Pierre Mainard éditeur, 159 p. 16€
Ecrivain catalan de langue française, Ludovic Massé (1900-1982) est l’auteur d’une œuvre importante passée sous silence suite aux positions sans concession de l’écrivain au moment de la seconde guerre mondiale. Il fut en effet une des rares voix à combattre le nazisme mais aussi à mettre en garde le prolétariat contre les menées impérialistes des alliés à son encontre. Massé le paya cache à la Libération et son œuvre n’a jamais connu la diffusion qu’elle aurait dû rencontrer.
Lam la truite est un récit animalier, un conte, écrit au départ par l’aîné, Sylvain Massé (1888-1971), repris par les deux frères et publié en 1938 chez Larousse. L’ouvrage se situe dans la veine des premières tentatives d’écritures de Ludovic Massé, si on excepte l’écriture journalistique. En effet, en 1928, il avait achevé un ouvrage qui n’est pas sans faire penser aux Histoires naturelles de Jules Renard : Le Livre des bêtes familières. Mais Lam la truite se livre comme un récit de la nature, une histoire du torrent et des animaux aquatiques. La biographe de Massé, Bernadette Truno, souligne que la collaboration fut plutôt houleuse entre les deux frères. Le livre est dédicacé à Edouard Peisson, un écrivain de la veine prolétarienne que Ludovic Massé a côtoyé dans les cercles littéraires de chez Grasset autour d’Henry Poulaille.
Le récit repose sur la personnification du poisson.
Conte pour enfant, Lam … n’ignore pas la rugosité de la vie, tout en magnifiant la liberté. En suivant la truite, durant plusieurs années, c’est le torrent, ses fonds, sa puissance, ses habitants et leurs  habitats, ses métamorphoses au fil des saisons, que les frères Massé décrivent avec précision.
L’écriture est d’une grande sensibilité, comme si elle retirait des éléments naturels et du milieu sa matière même. Cette puissance évocatrice, on sait que Ludovic Massé la travaillera sans cesse pour ses autres livres, mais elle est perceptible ici. Précision d’une fine observation, poésie évocatrice se conjuguent pour permettre à Lam la truite de traverser les décennies. Même si l’ouvrage n’est pas répertorié en littérature de jeunesse, on sait trop que la littérature se joue des frontières et il serait dommage que ce livre n’atteigne pas le jeune lectorat. Les trois nouvelles ajoutées dans cette édition, Journal du pêcheur de truite, Pêcheur de gros, Tableau d’honneur, rencontreront l’intérêt des passionnés de pêche.
Philippe Geneste

Steig William, Le Vrai voleur, traduit de l’anglais (USA) par Janine Hérisson, Henri Robillot, Gallimard, collection folio junior, 2017, 96 p. 5€ ; Steig William, L’Île d’Abel, traduit de l’anglais (USA) par Janine Hérisson, Henri Robillot, illustré par l’auteur, Gallimard, collection folio junior, 2017, 16o p. 6€30 ; Steig William, Dominic, traduit de l’anglais (USA) par Henri Robillot, Gallimard, collection folio junior, 2017, 176 p. 6€30
 Ces trois romans pour les 9/11 ans sont un régal. L’auteur emprunte à la fable et au récit animalier pour traiter des sentiments primordiaux comme la solidarité et la générosité mais aussi l’injustice. Les situations emportent le jeune lectorat à travers des périples multiples où l’humour n’est jamais loin mais le tragique non plus. Une œuvre dont la littérature de jeunesse outre-manche a le secret.

La commission lisezjeunesse

20/05/2018

Dans la peau d’une adolescente aveugle

LINDSTROM, Eric, Dis-moi si tu souris, Nathan, 2016, 392 p., 16,95 euros

Le résumé :

Parker Grant est une adolescente de 15 ans qui, lorsqu'elle était âgée de sept ans, a eu un accident de la route avec sa maman. Cette dernière est décédée et Parker a perdu la vue. L'année précédente, c'est son papa qui est mort à cause d'un mauvais dosage de médicaments. Parker ayant tous ses repères dans la maison et le quartier où elle a grandi, c'est la famille de sa tante Celia qui a déménagé pour vivre auprès d'elle. Si la cohabitation se passe bien avec son oncle et le jeune Petey, son cousin d'environ 8 ans, sa tante se montre trop protectrice envers elle, ne sachant pas forcément comment s'y prendre avec sa cécité. Mais c'est surtout sa cousine Sheila, qui a pourtant le même âge qu’elle, qui se montre très distante.
Au lycée (pour des élèves voyants), les habitudes de Parker ne changent pas. Elle est entourée par sa meilleure amie Sarah et son amie d'enfance Faith. Une nouvelle élève, Molly, se propose d'être son binôme c'est-à-dire de l'aider dans certaines tâches scolaires comme, par exemple, se retrouver à la fin de la journée pour réviser à la bibliothèque. Dans la cour du lycée, Sarah et elle tiennent une sorte de cabinet des cœurs brisés où elles sont à l'écoute des filles qui souhaitent venir demander des conseils en matière d’histoires d’amour. Une autre des habitudes de Parker est de se lever très tôt chaque matin pour aller courir au stade à côté de chez elle. Malgré sa cécité, sa passion est la course à pied. Elle doit faire attention à ne pas rencontrer d'obstacles sur sa route pour ne pas tomber.
Mais l'univers de Parker bascule lorsqu'elle apprend que Scott est revenu au lycée, son lycée à lui ayant fermé. Scott était son meilleur ami lorsqu'elle avait treize ans avant d’être son premier amour. Mais un jour, tandis qu'ils s'embrassaient dans une salle du collège, des copains de Scott les ont surpris et se sont moqués de Parker. Celle-ci a cru que Scott avait prévenu les autres garçons pour lui tendre un piège. Mais il s'agissait en fait d'un malentendu. Refusant ses excuses, ils ne se sont plus parlé depuis le collège. Pour compliquer le tout, Scott fait du footing aussi et devient ami avec Jason, le récent petit copain de Parker.
Mais un autre événement la bouleverse : sa meilleure amie, Sarah, rompt brutalement avec son petit copain. Parker ignorait qu'elle se posait des questions sur son couple et se rend compte que sa meilleure amie n'ose pas se confier à elle, ce qui lui fait de la peine. En fait, Sarah n'ose pas parler de ses propres problèmes qui lui semblent insignifiants à côté des malheurs de Parker qui est orpheline et aveugle. Les deux amies finissent par s'expliquer dans une scène très émouvante et Parker explique à Sarah qu'elle ne doit surtout pas se mettre en retrait face à elle. Un jour, alors qu'elles sont toutes les deux au lycée en train de conseiller une fille amoureuse d'un garçon qui ne l'aime pas, Parker craque et se met à pleurer à chaudes larmes. Ses amies Sarah, Faith et Molly la raccompagnent chez elle et elles discutent toutes les quatre. Parker s’empêchait de pleurer depuis des mois, elle tenait une carte des étoiles où chaque jour qu'elle passait sans pleurer, elle se rajoutait une étoile, telle une récompense. Mais Sarah lui dit qu'enfouir ses émotions ne sert à rien. Ses amies lui expliquent que Sheila s'inquiétait beaucoup également. Plus tard, Parker a une discussion avec sa cousine qui se radoucit un peu et lui explique qu'elle a mal vécu le déménagement.
Parallèlement, l'enseignant de sport de Parker lui explique qu'il existe des compétitions de course pour les personnes aveugles. Le sportif aveugle doit courir en tandem avec une personne voyante qui sert de guide. Il a vu courir Parker au stade le matin et la persuade de participer à l'une de ses compétitions. Manque de chance, la personne volontaire, courant aussi vite que Parker, est une jeune fille nommée Trish, très amie avec Scott (peut-être même un peu amoureuse de lui), qui se méfie de Parker. En effet, celle-ci, qui a rompu entre temps avec Jason, s'est rendu compte que Scott n'a jamais voulu la piéger au collège. Tous les deux se sont présentés des excuses mutuellement et se rapprochent petit à petit. Mais, selon Trish, Parker a fait trop de mal à Scott et l'a jugé trop sévèrement. Du coup, c'est au début assez compliqué pour les deux filles de courir ensemble au stade du lycée mais elles finissent par s'accorder. Un jour où Trish est absente, Parker force un peu Molly à la guider (via des écouteurs reliés à son téléphone portable) et se met à courir. Elle va trop vite et manque de se cogner contre les gradins… Mais, heureusement, Scott la stoppe en la prenant dans ses bras (et en tombant au passage). C'était en fait lui qui ne cessait de la protéger depuis son retour, d'arranger le terrain de sport devant chez elle pour ne pas qu'elle rencontre d'obstacles… Plus tard, Parker demande à Scott pourquoi il fait tout ça. Ses sentiments à elle sont revenus et il lui est compliqué d'accepter l'aide du garçon qu'elle aime sans qu'il ne veuille aller plus loin avec elle. Mais les sentiments de Scott sont sans doute plus complexes qu'il n'y paraît… A la fin du livre, la relation entre les deux jeunes gens n'est toujours pas éclaircie mais la dernière scène, où Parker entend de la musique au stade, laisse supposer qu'ils vont, enfin, re-sortir ensemble.

Mon avis :
Ce livre raconte l'histoire émouvante d'une jeune fille aveugle, ce qui est un sujet assez rare en littérature de jeunesse. Le lecteur a vraiment le point de vue de Parker (le livre est écrit à la première personne), qui décrit ce qui l'entoure par ce qu'elle entend, ce qu'elle sent… Elle met en avant les repères qu'elle a (le nombre de pas à faire pour aller au stade, au centre commercial…). Je pense que l'auteur a voulu montrer qu'outre sa cécité, Parker est une adolescente comme une autre qui va au lycée, vit sa passion (la course), va même faire du shopping entourée de ses amies et tombe amoureuse. Son père lui manque énormément et elle lui parle lorsqu'elle est seule, ses monologues sont écrits en italiques comme des lettres. Ces passages sont très émouvants.
Au début de ma lecture, je me suis dit qu'il n'était peut-être pas nécessaire que Parker soit orpheline. En effet, cela fait beaucoup de drames autour du personnage principal entre sa cécité, la mort de ses parents, sa rupture avec Scott puis avec Jason, son amitié compliquée avec Sheila et Scott… Mais, finalement, l'humour présent dans l’écriture allège un peu les drames qui l’entoure. Le rôle des amies de Parker est aussi très important pour montrer qu’elle est entourée et soutenue. Le lecteur s'attache facilement à l'héroïne qui n'hésite pas à se mettre souvent en question, surtout lorsqu'elle comprend que sa plus proche amie n'a pas osé se confier à elle. Au début du livre, Parker a établi douze règles pour les personnes qui ne savent pas comment réagir face à une aveugle (par exemple, ne pas la toucher sans lui demander avant, ne pas bouger ses affaires…), mais certaines de ses règles s'assouplissent au fur et à mesure du livre : elle supprime notamment celle où elle dit ne pas donner de seconde chance et finit par pardonner à Scott.

Milena Geneste-Mas

13/05/2018

Ici comme ailleurs, les droits de l’enfant

Godel Roland, Je ne suis pas ton esclave, oskar, 2018, 81 p. 7€95
Lisezjeunessepg : Pour vous, y a-t-il actualité à porter le sujet de l’esclavage des mineurs et celui du respect de la convention internationale des droits de l’enfant sur la scène publique ?
Roland Godel : Bien sûr. La question des droits des enfants est prioritaire dans notre monde globalisé souvent chaotique et brutal, au sein duquel les inégalités sociales et économiques se creusent entre les régions et au cœur même des sociétés. Des romans touchants, réalistes, percutants et accessibles comme celui-ci sont très bien accueillis dans les écoles. Ils permettent une vraie sensibilisation des enfants, j’en ai fait de nombreuses fois l’expérience. Pour la petite histoire, il y a deux ans, j’ai publié chez Oskar un roman intitulé J’ai osé dire non !, qui traitait du harcèlement à l’école. Ce livre a été récompensé par le Prix Unicef de littérature jeunesse, une belle reconnaissance. Il est à l’origine du concept de cette nouvelle collection d’Oskar qui décline les différents aspects des droits de l’enfant. J’ai osé dire non ! sera réédité dans cette collection et je publierai bientôt un nouveau titre, C’est moi qui décide !, qui aborde la liberté de croyance, de conscience et d’opinion des enfants, dans le cadre des conceptions religieuses fondamentalistes. Ce sera, j’espère, une bonne base pour réfléchir de manière nuancée à ces thèmes très sensibles de notre temps !

Lisezjeunessepg :Le 2 juillet 1990, le parlement votait une loi autorisant la ratification par la France de la convention adoptée le 20 novembre 1989 par L’ONU. Pourtant, le droit d’expression ou le droit d’association n’est pas reconnu aux enfants dans les écoles ni dans les collèges : il y faut toujours un tuteur adulte qui soumet l’expression à des directives adulto-centrées. Comment expliquez-vous cela ?
Roland Godel : En tant qu’écrivain suisse, je connais insuffisamment le système pédagogique français pour me permettre de commenter ce point spécifique. La question de la forme du droit d’association des élèves ne me semble toutefois pas être un point clé de la thématique du droit des enfants. Lors de mes nombreuses visites dans des classes françaises, j’ai en tout cas constaté que les élèves n’hésitent absolument pas à s’exprimer librement et que des sujets tels que ceux qui touchent aux droits des enfants donnent lieu à des débats très ouverts et parfois à des témoignages personnels très émouvants qui encouragent la prise de conscience et favorisent la tolérance, l’empathie et le vivre ensemble.

Lisezjeunessepg : Votre livre est une fiction documentaire très incisive. Vous y pointez le travail des enfants en France. Quelle réalité cela représente-t-il dans ce pays ?
Roland Godel : Quand on parle du travail des enfants, on pense d’abord aux quelque 150 millions de gosses qui doivent effectuer des tâches dures et souvent dangereuses en Asie, en Afrique ou en Amérique latine, comme le travail aux champs, dans des ateliers manufacturiers ou dans des mines. Ces enfants sont la plupart du temps déscolarisés. Ils sont issus de milieux si indigents que leur maigre revenu est souvent indispensable à la survie de la famille. Le problème est donc complexe, car il tient davantage de la pauvreté que de la maltraitance et si l’on veut éradiquer le travail des enfants, il faut d’abord agir sur la pauvreté. Cependant, je n’ai pas voulu appuyer mon livre sur ce type de cas qui sont souvent décrits dans les médias. J’ai choisi volontairement de montrer que le problème existe aussi dans nos pays prétendument développés et riches, d’une manière plus sournoise et plus dissimulée. Il n’existe pas de statistique quant au travail des enfants dans les pays européens, parce que les situations comme celle que je décris dans mon roman restent souvent cachées. Mais on sait qu’il existe beaucoup d’enfants qui doivent aider leur famille dans le cadre de petites entreprises familiales ou de travaux agricoles, par exemple, au détriment de la qualité de leur scolarité et de leur droit au loisir. Dans nos sociétés aisées, il n’y aucune excuse à ce que ce genre de situations existe, si ce n’est que la redistribution des richesses fonctionne mal. Les abus sont en général repérés par les professionnels du milieu scolaire ou par les services sociaux, mais il faut savoir identifier les symptômes et les signaux d’alarme.

Lisezjeunessepg : Quels pays n’ont toujours pas signé la convention internationale des droits de l’enfant ?
Roland Godel : Sur les 197 Etats qui ont signé la Convention, 196 l’ont ensuite ratifiée, c’est-à-dire qu’ils ont confirmé la mise en œuvre concrète de leur engagement. Les Etats-Unis sont le seul pays à ne pas avoir encore ratifié cette Convention pourtant signée à New York. Le blocage provient notamment du fait que certains Etats des USA tiennent à un système judiciaire qui permet d’emprisonner des mineurs dans les mêmes conditions que des prisonniers adultes. 

Entretien réalisé en mai 2018

06/05/2018

Aux prises avec la littérature de jeunesse

Arrou-Vignod Jean-Philippe, Vous écrivez ? Le roman de l’écriture, Gallimard, 2017, 209 p. 18€
Cet ouvrage par l’écrivain de littérature jeunesse et de littérature adulte, Jean-Philippe Arrou-Vignod, est une réflexion sur l’écriture. Organisé en huit parties (commencer, personnages, l’intrigue, scènes, dialogues, décrire, comment écrivent les écrivains, le récit de jeunesse), le propos est clair, vivant, mettant à contribution autant l’érudition de l’auteur que son expérience d’écrivain.
Pour J-P. Arrou-Vignod, on n’écrit pas pour la jeunesse, c’est le lectorat qui en décide. Au fond, il y a l’expérience des lectures de l’enfance et les histoires qu’on a entendues, écoutées, dont on s’est délecté. C’est parce que l’écrivain va rejouer dans une œuvre le rapport enfantin au monde, sans le vouloir, par cohérence narrative ou diégétique, que l’œuvre va devenir un livre de la littérature de jeunesse : « certains livres sont habités par un esprit d’enfance qui les rend accessibles aux plus jeunes, mais leur public réel est bien plus large que cette simple tranche d’âge ». Le roman-jeunesse, nous dit l’auteur est « écrit du point de vue des personnages, sans réticences ni précautions éducatives ». L’écrivain ne s’adresse pas aux enfants, il s’adresse « d’abord » à lui-même, à son expérience d’enfant. La littérature, ainsi, apparaît comme un rapport d’expérience. La forme prise pour l’exprimer est celle d’une « narration forte », avec un « héros auquel s’identifier » et, « le plus souvent, un dénouement heureux ». C’est le sujet qui impose cette forme. Le sujet, c’est « la somme des possibles » entrevue durant l’enfance où nulle barrière réaliste ni de convenance se mettent en travers des volontés et des projets. Aux yeux de l’enfant, en effet, « tout … est affaire de vie ou de mort – et pas seulement l’aventure ; l’amitié ou l’amour également ». Les plus jeunes vivent avec une pensée magique où le surnaturel est naturel, où le merveilleux est quotidien, où « l’extraordinaire [est] dans l’ordinaire ». La littérature de jeunesse, que décrit Jean-Philippe Arrou-Vignod,  est telle parce qu’elle renoue avec la plasticité du mentalisme enfantin, parce qu’elle réussit à adopter le point de vue enfantin sur le monde, sur un sujet
Cette thèse tend à omettre la réalité du secteur de la littérature de jeunesse où abondent encore des textes didactiques, rédigés pour les enfants, des textes aseptisés avec une volonté d’édification civique (on ne dit plus morale de nos jours quand on endoctrine les enfants). Mais elle démontre qu’il existe différentes approches du texte que l’édition choisit pour la jeunesse et que toutes ces approches n’ont pas la même valeur littéraire ni humaine.
S’il va intéresser en premier lieu les apprentis écrivains, l’ouvrage intéressera aussi le pédagogue. En effet, le savoir de l’écriture est un savoir spécial, un méta-savoir en quelque sorte puisque l’écriture, comme la parole, englobe tous les sujets, tous les domaines de savoirs. « On ne sait jamais écrire » écrit Jean-Philippe Arrou-Vignod. Une conséquence pédagogique est que l’enseignement de l’écriture ne peut pas se réaliser sans la situation réelle d’une expérience d’écriture. L’élève n’apprend pas l’écriture, il en fait l’expérience et c’est par cette expérience qu’il conquiert peu à peu des savoirs qui sont le propre de l’expression verbale d’une représentation du monde. « Mon dessein n’est donc pas d’établir des normes et des règles. De dire ce qu’il faut faire mais plus humblement, d’expliquer ce que l’on peut faire pour s’approcher de ce qui constitue … les qualités premières d’un bon récit : la cohérence d’un univers, l’efficacité d’une histoire et la justesse d’un style ». Pas un mot de cette citation n’est à retirer par le pédagogue soucieux d’amener l’enfant à construire ses savoirs dans le domaine de l’écriture comme dans tout domaine d’ailleurs.
Alors oui, le livre de Jean-Philippe Arrou-Vignod doit être pris entre toutes les mains, celles des apprentis écrivains, celles des pédagogues, celles des professionnels du livre, des animateurs et animatrices d’ateliers d’écriture. C’est un beau livre à l’écriture claire portant une pensée incisive, stimulante.

Philippe Geneste

29/04/2018

Voyage à travers les contes du Burkina Faso

Traoré Fouma, Nandiman, le brave chasseur. Contes du Burkina Faso, L’Harmattan, 2013, 57 p. + CD
Voici six contes burkinabés écrits et dits par Fouma Traoré. Les contes africains sont très proches de la fable. Ils explicitent leur fonction morale en vue d’enseigner une sagesse de vie. L’ouvrage, ici, allie la transmission orale et la perpétuation écrite d’une mémoire ancestrale. L’écoute du CD est évidemment plus importante pour l’entrée de l’enfant dans l’histoire que la lecture du texte qui peut venir en second. Dans les deux versions, écrite et orale, l’ouvrage est remarquable. Il fait entrer le jeune lectorat dans l’ambiance d’une veillée dont Fouma Traoré donne des précisions liées à sa vie dans la préface en hommage à Tiemoko Ousmane qu’il a écrit pour cette édition : « cette expérience, je la retente avec vous à travers ce livre-CD ».  Le chaleureux conteur stipule que « là où j’ai pris ce conte, je l’ai posé là-bas ». Par la parole ce « là-bas », est aussi bien ici qu’en Afrique, en France qu’au Burkina Faso. Le conte voyage en principal vecteur du dialogue entre les civilisations depuis le fond des temps.

thiombiano Kontondia Joseph Herbert, Massaali en quête du monde, recueil de contes gourmantché, L’Harmattan, 2016, 79 p. 12€50
Ce jeune écrivain du Burkina Faso propose un recueil de contes pris aux « sources ancestrales » à couleur morale assumée : « le monde est toute la vie. On ne peut tout savoir de la vie ». L’essentiel ne sera donc pas de tout connaître mais de comprendre ce qu’on en fait. Dix histoires sont ainsi contées, avec parfois des notes qui viennent éclairer leur source pour que le lecteur non familier de l’univers burkinabé puisse s’approprier pleinement le sens du texte. Certains contes sont animaliers, d’autres non, la variété permettant au jeune lectorat de saisir la diversité d’une culture où la frontière entre littérature pour adultes et littérature pour enfants n’a aucune pertinence.

Penot Pauline, Panet Sabine, Le Baluchon de la création du monde et autres contes yorouba, illustrations d’Aline Rolis, L’Harmattan, collection La légende des mondes, 2013, 70 p. 12€
Le peuple yorouba est un peuple d’Afrique qui a payé un lourd tribut à la traite des noirs au temps du commerce triangulaire. Originaire d’une zone géographique que couvrent  aujourd’hui le Nigéria, le Niger, le Bénin, le Burkina Faso, le Ghana et le Togo, nombre de ses membres ont été déportés principalement au Brésil et à Cuba. Leurs contes et légendes s’y sont enracinés et métissés, jusqu’à former un riche répertoire culturel. Les deux auteures et l’illustratrice ont rassemblé six contes, dont un sur la création du monde qui remporte l’intérêt des jeunes lecteurs et lectrices.
Les hommes sont créés par un dieu qui se fait aider par un alcoolique, Ochala. A ce dernier est confiée la fabrication physique, pendant qu’Olodoumarê, le dieu suprême, se charge de leur insuffler la vie. Et c’est ainsi que naît l’humanité dans sa diversité où le normal et l’anormal se compensent.
Les illustrations d’Aline Rolis sont remarquables. C’est un recueil à recommander aux enfants dès 9/10 ans car il permet de faire la connaissance de toute une civilisation à nous largement inconnue. Si le livre fait œuvre patrimoniale, la liberté d’interprétation de l’écriture l’inscrit dans notre temps. Le travail graphique de Sabine Panet, avec sa majesté des couleurs, dialogue à merveille avec le style riche de Pauline Penot qui sait conjuguer simplicité syntaxique et précision lexicale, jouant de la mise en page pour insuffler le rythme au récit. Un petit chef d’œuvre de contes à ne pas rater.

Geneste Philippe

22/04/2018

La littérature au bonheur de l’oreille

Yourcenar Marguerite, Comment Wang-Fô fut sauvé, illustré par Georges Lemoine, Gallimard jeunesse, coll. Folio cadet, 2018, 42 p. cat.3 ; Yourcenar Marguerite, Comment Wang-Fô fut sauvé, lu par Christian Gonon, Gallimard jeunesse, collection écoutez, lire, 2012, 1 CD de 30 minutes, 12€90 ;
Marguerite Yourcenar (1903 – 1987) est l’anagramme de Marguerite de Crayencour. Ses textes brefs, nouvelles et récits ou contes sont écrits dans un même style classique que le reste de son œuvre, signe qu’elle y a apporté le même soin et la même profondeur d’approche du monde par la littérature.
Comment Wang-Fô fut sauvé est un conte qui répond à la question : que peut l’art ? Donc, aussi, que peut la littérature ? Le peintre Wang-Fô ne devra sa vie sauve qu’à la puissance de son pinceau capable de rendre la peinture réalité. Le livre est illustré par Georges Lemoine et c’est une œuvre dans l’œuvre qui joue des transparences, des fondus de couleurs qui communiquent ainsi et font vibrer la surface des pages comme s’il s’y lovait une vie autre que la scène représentée.
Le conte repose sur un espoir de paix dont il soumet la réalisation à une situation de servitude et de répression. Wang Fô peint et son acte est acte de résistance au présent. Il fourbit son art jusqu’à la perfection pour réaliser l’œuvre qui le sauvera. C’est à l’intérieur même du tableau que le personnage en compagnie de son disciple trouve l’issue. Il maintient jusqu’au bout la fonction de l’art, « responsable de la beauté du monde » (1) à condition de ne jamais cesser de s’instruire des réalités de la vie. Le personnage traverse les événements avec une angoisse lucide scrutant dans son intériorité une alchimie nouvelle de la vie quand la mort, pourtant, le menace. Ce conte n’est-il pas, au fond, une illustration de ce propos de l’écrivain : « Ne pas laisser la vie sans en avoir tiré tout ce qu’elle peut donner de sagesse, sans lui avoir demandé tout ce qu'elle peut apporter de perfectionnement. (…) Ne pas s’enfermer dans ses choix. Et tout cela les yeux ouverts » ?
(1) termes repris au roman de Marguerite Yourcenar, Les Mémoires d’Hadrien

Petites histoires du père Castor pour endormir les petits, Père Castor, 2012, 128 p. + CD 1h30, 15€
Voici rassemblées dix-huit histoires classiques ou récentes pour accompagner l’endormissement des petits. Le CD MP3 reprend, lues par des comédiens, l’intégralité des textes des dix-huit histoires. C’est donc un ouvrage très riche que publie le Père Castor : il convoque plusieurs comédiens, plusieurs illustrateurs dans un livre à la couverture molletonnée aux coins arrondis.

Dufrancatelle Corinne, Les Fêtes contées par Colinette, L’Harmattan, 2012, 63 p. + 1CD 12€
Les textes de Dufrancatelle content les fêtes : fête du nouvel an, fête des rois, la fête des amoureux, La Chandeleur, le poisson d’avril, la fête du lapin de Pâques, la fête des mères, celle des pères, la fête de Noël. Bien sûr, il ne s’agit pas de documentaires fiction mais bien de fiction. Les fêtes rythment seulement le recueil, prétextes à histoires pour les enfants de cinq à neuf ans. Le cédérom fait entendre la voix de Colinette, conteuse professionnelle, et les musiques d’Alban Lepsy avec un extrait de La Flûte enchantée de Mozart. L’ensemble est humoristique, bien enlevé et fort agréable à l’écoute.

Bichonnier, Henriette, Le Monstre poilu, lu par Francis Perrin, Pef et trois comédiens, Gallimard jeunesse, 1 CD – 1 heure, 12€90
Ce sont des textes pour les petits, autour de 5/6 ans. Le CD rassemble quatre contes drôles d’une facture assez classique, avec des rois et des sorcières, un monstre et des vilains, des coquins. Le monstre poilu fait partie de la liste du ministère de l’éducation nationale pour le cycle 2 de l’école primaire.

Les 40 plus belles comptines et chansons, Gallimard jeunesse, 2012, 96 p.  + CD 75mn, 15€
Il s’agit de comptines, de poèmes, de chansons du catalogue Gallimard chantés par des enfants, par des adultes, à une voix ou à plusieurs voix avec un accompagnement instrumental. C’est une sorte d’anthologie de l’éditeur qui rassemble des chansons connues et d’autres spécifiques au catalogue jeunesse.

Mes Plus Belles Musiques classiques 2, Gallimard jeunesse, collection éveil musical, 2014, livre 36p. + CD d’une heure, 16€90
Bach, Beethoven, Fauré, Debussy, Rossini, Mozart, Strauss, Vivaldi, Rameau, Brahms, Schubert, Offenbach, Haendel, Dvorak, St Saëns, Tchaïkovsky, Grieg, sont au programme de cet imposant opus de la collection éveil musical qui s’adresse aux tout petits en partenariat avec Radio classique. Il complète le premier tome paru en 2012.

Mon Imagier de la poésie, illustré par Olivier Latyk, Gallimard jeunesse, 2016, 36 p. + CD, 16€
Petit format, coins arrondis de la couverture, dessins stylisés avec aplats de couleurs plutôt vives illustrant un texte en général disposé sur une double page. Sur le disque, les poèmes sont mis en musique par Joseph Kosma et Jean-Philippe Crespin, avec six voix enfantines et sept musiciens (harpe, guitare, clarinette, contrebasse, piano, percussions, accordéon). C’est un vrai régal, de vraies redécouvertes des poèmes aussi. Les interprétations des deux poèmes de Desnos sont de belles factures et Verlaine est rajeuni. On lit et écoute, également : Maurice Carême, qui plaît toujours aux enfants, La Fontaine, Paul Fort, Victor Hugo, Max Jacob, Apollinaire, Prévert. Seize versions purement instrumentales invitent les enfants à s’essayer à chanter les poèmes à leur tour, avec le texte ou leur mémoire. C’est un livre riche, un CD riche pour de riches moments de partage avec l’enfant.

Geneste Philippe

14/04/2018

écouter le langage qui bruit de littérature

Alexandre Jean-François (réalisation par), L’Imagier des bruits. Ecoute, observe et devine, illustrations Olivier Latyk, naïve jeunesse, 2010, 88 p. + CD de 40’ 
Cette création a pour but de stimuler l’enfant à écouter les bruits et sons qui l’entourent et à les identifier. Sous une apparence de simplicité et d’évidence, ce discernement sonore procède méthodiquement. L’enfant peut suivre sur le livre l’onomatopée -bruit d’objets ou cris d’animaux- et les rares interjections humaines qui sont parfois transcrites et souvent accompagnées d’une illustration évoquant une situation.
Le CD qui reproduit quarante bruits (onomatopées et interjections), inclut des comptines relatives aux sons. Tout commence par le bruit que l’enfant doit chercher à identifier. La comptine, le commentaire viennent donner à entendre le sens de la manifestation sonore. Cette exploration de l’environnement par l’audition aiguise l’attention de l’enfant et suscite sa curiosité, tout en élargissant sa connaissance des sons reconnus. Ainsi, l’enfant qui joue reproduit le son, il redit pour mieux dire en quelque sorte. S’il imite, il ne quitte pas le contexte ludique que les interactions entre le livre et le CD provoquent ou bien que le CD suscite avec l’auditeur ou l’auditrice. Le sous-titre de l’ouvrage décrit parfaitement la démarche des auteurs. Il n’est pas douteux que la présence de l’adulte doit accompagner les interactions entre l’enfant et les bruits. C’est une condition pour enrichir encore la dimension heuristique de l’écoute.
Cet ouvrage est une perle, un petit chef d’œuvre d’intelligence qui ne doit pas passer inaperçu et que l’ancienneté relative de la parution impose de rappeler à l’actualité du livre de jeunesse.

Leyronnas Dominique, Mes Petits Imagiers photos, tous les bruits, Nathan, 2016, 40 cartes + livret de 16 pages, 12€50
Présentées dans un coffret, les 40 cartes forment un imagier de bruits, onomatopées ou cris. Chaque carte possède un dispositif qui permet de d’écouter le son en question. Leyronnas, un pédiatre, est l’auteur du livret qui s’adresse aux parents. Ce coffret est donc un imagier thématique visuel et sonore. Une belle production.

Le Magicien d'Oz, texte de Maxime Rovère d’après Franck L. Baum, illustrations de Charlotte Gastaut, dit par Charlotte Gastaut, Milan, 2017, 96 p. + CD audio, 22€
On n'a probablement pas à présenter l'histoire de Dorothy et du Magicien d'Oz écrite par L. Frank Baum (1856 – 1919). Au moment de sa sortie, Baum écrivait qu'il s'agissait de bannir du conte le cauchemar et le chagrin pour n'en garder que l'émerveillement dans le but de distraire la jeunesse. La morale étant dévolue à l'éducation, la littérature ne devait qu'amuser.
Cette œuvre est donc une œuvre explicitement idéologique puisqu’elle se dit œuvre de littérature de jeunesse pure, c’est-à-dire dépouillée de tout enjeu social et politique ou éducatif. Baum voyait en cela le renouvellement de la littérature des contes qu'il s'agissait de ranger au rayon des musées littéraires.
On croise au cours du périple de Dorothy, apprentie magicienne, ce qu'on identifie aisément, aujourd'hui, pour des poncifs de l'héroïc-fantasy. Le poétique vient renforcer l'élimination du vilain et du mal. Rien qui ne glace le sang, ici, rien qui ne heurte les consciences : on est dans le divertissement qui se voudrait pur de toute autre exigence. Comme chez Harry Potter, les personnages sont appelés à trouver en eux-mêmes ce qu'ils veulent demander à l'introuvable magicien. Comme Harry Potter, leur pouvoir est inné et l'individu est son propre et seul recours….
Et on voit ainsi que Baum tombe dans une idéologie conservatrice. La misère y est expliquée par une sorte de théorie des climats et un fatalisme très naturel. Le magicien tient son pouvoir de la confiance qu'il redonne aux êtres auxquels il vient en aide. Marchand d'illusion, le magicien était tout indiqué pour faire rêver lors de la dépression économique où Flemin le mit à l'écran en 1939. On touche probablement, ici, au cœur même de l'œuvre : une propagande sans voile en faveur d'une société individualiste de l'illusion.
Le travail d’illustration de Charlotte Gastaut tend à sortir l’œuvre de ces travers inhérents au texte, même adapté par Rovère. La stylisation, le jeu des points de vue, l’usage des aplats et des effets d’aquarelle, les allers et retours incessants du haut au bas et du bas au haut, les illustrations pleines pages sur un format grand format (245x345mm)  le foisonnement des détails (traits, bulles), les contrastes entre le noir et blanc et les couleurs abondantes, l’apparition de monstres dessinés, les compositions des illustrations par double page avec un sens exacerbé du tressage, tout le travail graphique fait entrer l’enfant dans un monde féerique et magique, atténuant le domptage idéologique au divertissement qui caractérise l’œuvre initiale.

Bloch Muriel, Un Conte du Cap Vert. La dernière colère de Sarabuga, illustré par Aurélia Grandin, Gallimard jeunesse, collection Contes du bout du monde, 2012, 32 p.  + 1 CD, 17€ ; Bloch Muriel, Un Conte du Japon. Ce qui arriva à monsieur et madame Kintaro, illustré par Aurélia Fronty, Gallimard jeunesse, collection Contes du bout du monde, 2012, 32 p.  + 1 CD, 17€
Ces deux contes reposent sur des musiques traditionnelles dont les textes ne sont que les introducteurs. Dans les deux cas, il s’agit d’une belle œuvre. La musique permet de rentrer dans l’univers de l’histoire. Si le conte du cap Vert se rapproche de la légende, celui du Japon est un vrai conte à la trame faussement policière.

Philippe Geneste