Anachroniques

31/05/2020

De l'Histoire adaptée à l'adaptation d'une histoire

L’Hermenier, Looky, Parada, Siamh, Les Misérables. Fantine, Jungle, 2019, 72 p. 14€95
Voici une adaptation en bande dessinée du roman de Victor Hugo. Il s’agit d’un premier volume, quatre autres sont annoncés. L’œuvre, rédigée au cours de l’exil de l’écrivain en Angleterre, se prête à un découpage qui suit l’aventure d’un des personnages. Fantine commence ainsi la série. On y assiste à la transformation de Jean Valjean en Monsieur Madeleine, on y rencontre la traque obsessionnelle de Javert, et, bien sûr, l’histoire emblématique de Fantine dans son lien maternel avec sa fille Cosette. Celle-ci est la cendrillon de deux tenanciers âpres au gain qui exploitent Fantine et réduisent Cosette à la condition d’esclave. Le volume se clôt sur la mort de Fantine, la découverte par Javert de la véritable identité de M. Madeleine et la fuite de ce dernier pour délivrer Cosette des griffes des Thénardier.
Le jeune lectorat découvrira, à travers cette bande dessinée, la vie du peuple entre 1812 et 1832. Il entre en connaissance de la conception hugolienne de la justice sociale, de l’exploitation de l’homme par l’homme à travers une inspiration chrétienne évidente. Les dessins transcrivent avec adresse la rhétorique de la prose de Hugo : nombreux changements des angles de vue, usage fin des champs contre-champs, composition variée des planches avec un jeu riche des cadrages rectangulaires et horizontaux, interventions des gros plans au plus près de l’intensité narrative, précision descriptive des arrières plans.
Ajoutons que la bande dessinée contient un supplément comprenant un commentaire du tableau de Delacroix La liberté guidant le peuple mis en relation avec le roman de Hugo, une brève biographie de l’écrivain, un questionnaire avec des jeux didactiques.
Philippe Geneste

Maury Delphine, Vinuesa Olivier, Les grandes Grandes Vacances. Drôle de guerre, adaptation Boulet Gwenaëlle, dessins d’Émile Bravo, BD Kids éditeur, 2019, 56 p. 9€95
La bande dessinée est une adaptation réussie des épisodes 1 et 2 de la série animée du même titre traçant une grande fresque historique de la seconde guerre mondiale. Elle était au préalable parue dans la revue Astrapi. Le lectorat est invité à s’identifier aux deux personnages, un garçon et une fille qui vont en Normandie passer des vacances chez leurs grands-parents à l’été 1939 et qui vont devoir y rester, car la guerre éclate. Il s’agit bien d’une bande dessinée historique. L’Histoire n’y est pas le prétexte d’un arrière-plan mais irrigue l’intrigue et l’enchaînement des événements. Le volume traite de la Drôle de guerre, de la confusion des sentiments que provoque la situation chez les adultes. L’adaptation de la scénariste Gwenaëlle Boulet est vraiment pertinente. A la fin du volume, huit pages présentent, avec simplicité, l’histoire de la seconde guerre mondiale en soulignant les liens à faire avec la BD. Une œuvre à mettre entre toutes les mains de jeunes lecteurs et à acquérir dans toutes les bibliothèques.

Commission lisez jeunesse

24/05/2020

La filiation animale de l’humain

Charpentier Oriane, Moi baleine, illustrations Olivier Desvaux, Gallimard jeunesse, 2019, 65 p. cat 3
Le récit animalier est une veine permanente de la littérature de jeunesse. Le héros ou l’héroïne devient alors un double auquel le jeune lecteur est invité à s’identifier et dans la peau duquel se glisse, parfois, l’auteur. Telle est la configuration narrative de ce beau livre d’Oriane Charpentier. Mais il ne s’agit pas ici seulement d’une inscription dans une tradition littéraire. En effet, l’encadrement documentaire du prélude en cinq pages et de la lettre de l’autrice en postface oriente le lectorat vers une réflexion sur la filiation animale de l’humain. Les péripéties qui s’organisent en intrigue sont toutes inspirées de l’éthologie animale, preuve, de la part de l’écrivaine d’une connaissance approfondie de son sujet.
En prenant la baleine pour héroïne, le récit d’Oriane Charpentier pose une problématique de la paix entre les espèces et offre une réflexion plus générale sur l’entraide. Inconsciemment, le lecteur s’appuiera sur le mythe de Melville, celui de Moby Dick, œuvre, elle aussi, fourmillant de connaissances du milieu marin décrit. Le rapprochement peut surprendre, sauf si on a présent à l’esprit que la première traduction française de Moby Dick parut, sous le titre Le Cachalot blanc, en 1928, dans une édition destinée à la jeunesse (1), et sauf si on prend en considération que le roman de Melville et le récit de Charpentier possèdent l’un et l’autre une dimension allégorique.
Ce trait de l’histoire peut s’appuyer sur la volonté d’Oriane Charpentier d’emprunter aux mythes pour introduire aux thématiques universelles de l’humaine condition : la peur, la faim, le lien maternel, le combat, la fuite, le rapport altruiste. Par ce dispositif finement manipulé, l’autrice donne un aspect animal aux humains rencontrés. Ce passage du livre importe parce qu’il permet d’introduire le point de vue animalier sur le devenir de la vie sur terre ; Cette thématique est immédiatement saisie par le jeune lectorat parce qu’elle est explicitement introduite par les cinq premières pages de l’encadrement documentaire dont nous avons parlé. Ainsi, le récit d’Oriane Charpentier et d’Olivier Desvaux passe-t-il du récit anthropomorphe au récit zoomorphe. En cela, sans pesanteur, Moi baleine possède une dimension didactique pour approcher la biodiversité et la chaîne du vivant à préserver. Si la touche didactique est légère, on le doit aussi à l’œuvre graphique. Les peintures d’Olivier Desvaux, à la croisée du réalisme et de l’onirisme chromatique, ajoutent à la force du texte le mouvement des drames qui se jouent dans le bleu marin de la vie. L’image évite le texte descriptif, ce qui permet de garder un rythme dramatique soutenu, sans avoir à précipiter le récit. L’illustration permet de maintenir la lecture dans la fiction. Et cette fiction est le roman de formation d’un baleineau mais aussi, à l’intérieur même de la durée de sa lecture, le récit d’apprentissage du lecteur confronté à l’interrogation : qu’est-ce qu’être humain ?
Ainsi, avec Moi baleine, lire est un grandissement.
Philippe Geneste

(1) Voir Nières-Chevrel Isabelle, Introduction à la littérature de jeunesse, Paris, Didier jeunesse, 2009, p.140

17/05/2020

Approches de l’Histoire

Wladarczyk Isabelle, L’Arbre de Guernica. La Retirada des enfants, illustrations Clémence Pollet, Oskar éditeur, 2019, 47 p. 9€95
Dans cette belle collection dont nous avions chroniqué Le Grand départ (blog lisezjeunessepg du 5 août 2018), reparaît ce volume consacré à l’épisode de la Retirada de la guerre d’Espagne. L’autrice s’est appuyée sur le témoignage d’un exilé espagnol ainsi que sur de nombreux documents confiés par des acteurs de l’époque. Le livre est magistralement illustré  par Clémence Pollet. Les illustrations procèdent d’un trait clair pour le dessin des personnages et de couleurs à caractère pointilliste qui adoucissent la vivacité des verts et des rouges et portent avec elles poésie et tristesse. L’histoire est racontée à la première personne par un petit garçon que ses parents vont confier à des ouvriers français sympathisants de la cause républicaine. A la fin de la guerre civile, après la victoire de Franco, l’enfant retourne à Guernica où il retrouve sa mère. Le père est mort, tué par l’armée franquiste. Le cœur de l’album narre le bombardement du village par l’armée de l’Allemagne nazie, alliée de Franco.
Les illustrations accompagnent l’avancée de l’écriture avec justesse, variant les angles de vue, se faisant ainsi narrative mais aussi support précieux pour le jeune lectorat. Un dossier documentaire clôt l’ouvrage, avec photographies, cartes et documents d’époque. La condition des enfants est détaillée. L’accueil des français est aussi mis en lumière avec la description des camps aux conditions de vie dures voire inhumaines. L’autrice s’appuie pour cela sur le témoignage de Jo Vilamosa. Le supplément documentaire propose ainsi un récit qui double l’histoire de l’enfant de l’album. Au final, c’est un livre complet sur la Retirada qui contextualise l’épisode historique en articulant récit pour enfant et documentaire de témoignages.
CLERVOY Patrick, Au Bord du monde. Journal d’Afghanistan, illustration Samuel Figuière, Steinkis, 184 p. 20€
Cette bande dessinée, intelligemment conçue, est le journal d’un médecin spécialiste des traumatismes psychiques appelé par l’armée auprès des troupes du contingent international de l’OTAN. Le journal court du 28 avril 2011 au 31 juillet 2011. Il donne le point de vue des militaires retranchés dans leur camp de vie et l’hôpital militaire de Kaboul, coupés de la population afghane. L’atrocité de la guerre est présente à travers la litanie des blessés reçus et soignés, des morts de soldats. Les civils afghans blessés et morts sont aussi mentionnés, mais dans une moindre mesure, fonction de l’hôpital oblige. L’auteur n’échappe pas à la bipartition machiavélique entre défenseurs de l’ordre et du droit du gouvernement mis en place par les occidentaux d’un côté, le bon côté, et « insurgés » talibans de l’autre. Cette présentation évite d’explorer le fait colonial en Afghanistan.
La narration est tendue, les faits rapportés le sont du point de vue subjectif propre au genre du journal, journal du dehors plus que journal intime. Le lecteur est pris par l’enchaînement des événements tragiques, des opérations médicales de sauvetage. Les dessins et les couleurs sont remarquables, peignant avec le mouvement de traits et hachures un espace de guerre et de menace.
Ce que la bande dessinée ne montre pas c’est que le médical de guerre n’est pas un havre d’humanité à l’intérieur d’un enfer de combat, mais qu’il est conçu, organisé, administré pour faire valoir les finalités guerrières et les faire accepter. En cela, la bande dessinée de Clervoix et Figuière n’atténue pas la folie destructrice militariste, elle lui prête un visage non pas acceptable mais compréhensif.

Philippe Geneste

03/05/2020

Le sens de la vie Une face cachée de la littérature contemporaine destinée à la jeunesse

"L'important n'est pas ce que l'on a fait de nous mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu'on a  fait de nous".
 Jean-Paul Sartre cité par Helena Cavendi p.43
« Il est vrai que tu lui dois une grande partie de ce qui te fait faire ce que tu fais. Mais, est-ce toi ? »
le personnage Thibald p.82
« Comment pouvons-nous espérer construire un monde meilleur si nous ne sommes pas nous-mêmes capables d’en appliquer les principes ? » ibid. p.83
cAVENDI  Helena, L’Ombre de la lune, éditions Chant d’orties, 2020, 429 p. 16€
Á l’heure où, sous les coups de boutoir de l’actualité économique, écologique et sociale, le genre de la dystopie a supplanté celui de l’utopie, les éditions Chant d’orties font paraître une utopie, une contestation de l’ordre mondial à travers une patiente élaboration fictionnelle ancrée sur les valeurs humaines de l’anarchie. Roman philosophique autant que roman d’aventure, récit d’apprentissage social et amoureux, le roman d’Helena Cavendi tisse une composition serrée, aux clins d’œil multiples.
Proposer une utopie, c’est proposer une contre-représentation du rapport sceptique à l’humain qui suture les dystopies contemporaines ; c’est, face à une esthétique de la désolation, promouvoir une esthétique de l’espérance ; c’est aussi faire travailler le sentiment du doute face au réel de manière à ce qu’il se transforme en volonté de le changer et non fatalisme ; c’est, contre l’inéluctabilité de la violence et de la guerre, de la concurrence et de la pulsion de mort, ouvrir les perspectives d’une société non-violente, d’entraide et de partage. Contre l’échange et l’argent, le roulement des tâches et le troc, autre forme de l’entraide.
La littérature peut-elle être l’instrument cognitif d’une nouvelle société à construire ? Peut-elle, tout en reposant sur un socle classique qui raconte le cheminement de héros et d’héroïnes (1), explorer les comportements humains de la solidarité, du refus du pouvoir et du commandement, jusqu’à ce qu’ils s’imposent à tous et toutes ?

Tel est le défi de L’Ombre de la lune. Au cœur d’une ville sous surveillance permanente, où le pouvoir assoit sa domination sur le règne de la consommation, où la population asservie semble à jamais soumise et aliénée, s’est constitué, dans les bas-fonds où mènent les tunnels charriant les égouts, une contre-société hyper-technicisée mais rationnelle, exigeante sur son éthique, a-hiérachique, non-violente. Cette contre-société a réussi à vaincre l’usure du temps grâce aux modalités politiques de la discussion, du dialogue, du consensus. Elle s’y est renforcée ; comme l’ont renforcée toutes les décisions prises par un système d’assemblées, sans jamais ne déroger aux principes de l’espérance à fonder.
L’utopie des souterrains est à l’œuvre depuis des décennies, et la durée fait sa force autant qu’elle souligne la culture de la volonté qui la sous-tend. Ce que les rebelles n’acceptent pas, c’est qu’on limite les possibilités de la pensée. Mais loin de s’isoler dans les entrailles des sous-sols, le peuple souterrain ne cesse de lier des liens avec le peuple de la surface, motivant une unité d’intérêt qui ne repose ni sur l’argent, ni sur l’aspiration hiérarchique, ni sur la vengeance des exactions subies, mais qui repose sur le désir cultivé du besoin d’émancipation.
Bien sûr, elle est menacée, à chaque instant, par les services secrets qui tentent de l’infiltrer pour œuvrer à son implosion. La cellule pivot de la lutte contre la sédition est l’organisation Kataskope, animé par Machros et ses fils, sept enfants enlevés dès leur jeune âge à des anarchistes, puis endoctrinés, éduqués à traquer les rebelles pour les éliminer. Le héros est l’un d’eux. Est-il possible de changer les habitudes de penser, d’anéantir les réflexes conditionnés ? C’est à cette lente évolution que L’Ombre de la lune nous fait assister, un peu comme si l’autrice avait voulu se lancer un défi en prenant un héros, Skiakos –de son vrai nom Olivier– dont on peut penser qu’il ne changera pas. Á la manière du naturalisme, Helena Cavendi met son personnage sur l’échiquier de la fiction et l’observe. Il va rencontrer Selenea, une jeune fille née dans les souterrains, qui n’a jamais vu la surface, qui a perdu ses parents anarchistes, tués par les membres de Kataskope. Skiakos est un atome désirant, pulsionnel, en proie à la violence. Il va peu à peu, grâce à ses rencontres, renoncer à cette violence des passions, c’est-à-dire qu’il va contracter un pacte avec les autres dans une volonté conjointe de partager la construction du groupe.
Á travers le personnage de Selenea, le roman jouxte délicatement le genre de l’heroïc fantasy, le spiritualisme en moins et la poésie en plus. Le titre vient de la relation entre Skiakos (ombre) et Selenea (lune). Le roman d’apprentissage est aussi apprentissage de l’amour en tant que celui-ci est le plus haut degré du sens de la communauté, de l’élan social sans lesquels nulle société humaine n’aurait vu le jour. Au-delà, L’Ombre de la lune est le récit d’une quête de liberté. Skiakos fait l’apprentissage de la responsabilité de ses choix. Un choix engage vis-à-vis de soi mais aussi vis-à-vis des autres. Pour paraphraser Sartre, en se choisissant, Skiakos devient Olivier et il choisit la conception de l’homme (2) susceptible de construire, par l’assistance mutuelle, une société épanouissante, protectrice et en harmonie avec l’environnement.

L’art qui provoque la conscience politique plus que sociale, telle est la voie creusée et vigoureusement illustrée par Helena Cavendi. Le principe de la paronymie qui fonde l’onomasiologie du roman s’articule aux multiples références explicites ou non à la contre-culture des années 70 à aujourd’hui. La lecture est sans cesse mise en éveil par ces procédés d’attention de vigilance littéraire : tout fait sens, les noms propres, les gestes. La littérature n’a jamais transformé l’utopie en Histoire, mais la confrontation des choix littéraires appartiennent à l’histoire nouvelle qui peut naître des conflits sociaux englobant. Là prend tout son sens le choix de l’utopie contre la dystopie. Là se situe un enjeu éditorial que les éditions Chant d’orties ont le courage de porter sur l’espace public. C’est pourquoi, même si nous n’adhérons pas à la vision rousseauiste de l’homme bon par nature, donc bon et juste de manière innée, mais que la société aurait déformé, vision qui affleure souvent au cours des dialogues, même si nous n’adhérons pas aux propos essentialistes qui définissent l’anarchiste –mais ces réserves relèvent de la discussion sur la conception de l’homme–, la lecture de L’Ombre de la lune offre au jeune lectorat une chose rare : la possibilité de faire des pas de côté pour penser. Chaque aspect de l’existence y est interrogé sous un angle prospectif, loin de l’humanisme plat et convenu qui sert de nappage à un nombre considérable d’œuvres du secteur de la littérature destinée à la jeunesse. Contre l’idéologie humaniste bourgeoise, le roman place l’altruisme au centre de la conception de l’humain. Plutôt que de conforter les adolescents et adolescentes dans l’inéluctabilité de ce qui est, L’Ombre de la lune les invite à se faire leur propre opinion, à interroger leurs propres choix en regard de ce qu’ils et elles disent penser, en regard de ce qu’ils et elles font.
Le roman d’Helena Cavendi est une utopie parce que la littérature s’y fait proposition à la vie : « les mots sont une manière fascinante de façonner les choses sur lesquelles nous n’avons pas de prise » (p.134)
Philippe Geneste

(1) Ce choix est-il dicté par la destination du roman à la jeunesse ? Pour un récit qui développe la conception d’une société sans chef, sans hiérarchie, où le partage des tâches et le roulement des fonctions viennent abolir la division du travail capitaliste, maintenir les figures héroïques n’est-il pas contradictoire ? Car, là où il y a héros, il y a hiérarchisation des personnages et même des fonctions. Thibald et Marine ne paraissent-ils pas diriger ? Les parents de Selenea ne sont-ils pas décrits comme des leaders ? Faut-il n’y voir qu’un effet de l’héroïsation des personnages ? Une réplique de Selenea apporterait-elle, alors, une réponse : « Pour pouvoir devenir vraiment humains la plupart des gens doivent franchir le passage de l’héroïsme » (p.305) ? Nous ne pensons pas. L’héroïsme, manière de gagner sa liberté contre la peur, qu’évoque Selenea, est l’objet d’une discussion sur les ressorts de l’action sociale. Ses propos ne disent donc rien de la distribution des rôles des personnages du roman.
Par ailleurs, et toujours en lien avec ce choix de l’héroïsation des personnages : pourquoi ne pas avoir choisi la structure du roman collectif ? Est-ce que celle-ci contreviendrait à la réalisation de la liberté chez le héros qui sert autant la dynamique de l’action que d’illustration de la viabilité de l’utopie ? C’est un débat ancien, qui a traversé les préoccupations littéraires chez les littérateurs progressistes. C’est tout à l’honneur d’Helena Cavendi de le réactiver dans L’Ombre de la lune. Il est vrai que, le genre du roman collectif aurait été mal adapté à l’absence de la lutte des classes comme moteur de l’action émancipatrice. Le roman oppose un ordre social despotique reposant sur l’aliénation de masse à un ordre social émancipateur reposant sur l’entraide, l’abolition du salariat et le partage des tâches. La lutte des classes n’y joue aucun rôle majeur, ingénieurs ou employées, ouvriers, ouvrières ou commerçants, propriétaires ou sans logis, artisans ou soldats, tous s’unissent dans l’émergence d’un intérêt commun et animés par le sentiment primordial de sympathie.
(2) « Je suis responsable pour moi-même et pour tous, et je crée une certaine image de l’homme que je choisis ; en me choisissant je choisis l’homme » Sartre, Jean-Paul, L’Existentialisme est un humanisme, Paris, Nagel, 1970, 144 p. – p.27



26/04/2020

Cheminements d’enfances

Davies Benji, Mia, Milan, 2019, 32 p. 11€90
L’enfant impatient de grandir, voilà le thème de cet album qui est conçu sur la peur de la dévoration autant que sur le désir d’atteindre l’âge adulte. Dans ce parcours vers l’indépendance, le plus petit têtard de la mare devra affronter bien des dangers. Il y a d’abord l’art de déjouer les envies gloutonnes des prédateurs et puis il y a, aussi, l’art de contrer les angoisses. Le chemin de l’apprentissage passe par une expérience de la solitude qui fait sentir à Mia combien on vit mal sans les autres. Grandir devient alors synonyme de se rapprocher et d’aller vers les autres. Symbolique, le récit s’achève quand Mia sort de l’enclos aquatique de la mare et accède à l’air libre. Le têtard est devenu grenouille parmi les grenouilles…
L’album abonde en variantes de verts sur papier mat. Le lecteur partage ainsi, par la couleur, le milieu sombre de la mare. Mais les personnages qui habitent cette dernière sont croqués avec humour. Mia n’a rien d’un animal mythique, mais se présente dans toute sa fragilité au cœur d’un univers hanté par les prédateurs. Grâce à ce trait d’humour du dessin, pour l’enfant qui lit, la frayeur est ainsi mise à distance. L’anthropocentrisme de ce têtard parlant est alors déjoué. Mia n’est point un apologue moral, juste une histoire qui se finit par une image de liberté : Mia bondit et s’évade du monde clos qui l’a vu naître et grandir. Il n’y a pas, de la part de l’auteur, de recherche d’une identification de l’enfant à la grenouille. Au contraire, la fin du récit l’en sépare définitivement. La nature est rendue à elle-même et l’humain à sa condition de lecteur qui peut méditer le parcours initiatique de Mia.

Mbodj Souleymane, Le Caméléon qui se trouvait moche, illustrations de Magali Attiogbé, éditions de l'éléphant, 2019, 32 p. 14€
Comme toujours avec Souleymane Mbodj, l’enfant est invité au cœur de la tradition du conte africain. Non content de porter une morale, ce type de conte transmet une sagesse, ici l’idée qu’il faut savoir trouver en soi les qualités qui nous font. Le Caméléon qui se trouvait moche combat le sentiment d’infériorité, ce sentiment qui peut soit détruire la personne soit la porter à la jalousie et l’agressivité. Au fil des pages luxuriantes exécutées dans un style africaniste, illustrées au trait naïf et en couleurs primaires par Magali Attiogbé, le lecteur est amené à adopter le point de vue de la sagesse dont est dépositaire la magicienne Sadio. Il accompagne ainsi la détresse du caméléon puis sa renaissance morale grâce à l’intériorisation de la sagesse populaire. Loin d’être une morale, la sagesse du conte est ici le produit d’un cheminement. Le caméléon devient le porteur de ce qui constitue en comportement cette sagesse visée : la détermination, la prise d’information sur le réel, la prudence, la capacité d’adaptation, la sincérité, l’expression sans détour des sentiments. La magicienne apprend aussi au caméléon que l’on n’est pas le meilleur juge de soi-même, qu’il faut savoir écouter les autres parce que nous sommes faits des relations que nous entretenons au sein du peuple où nous vivons.
Philippe Geneste

20/04/2020

Mémoire de lectures : l’esclavage en jeunesse

Foix Alain, Histoires de l'esclavage racontées à Marianne, illustrations de Benjamin Bachelier, Gallimard collection Giboulées, 2007, 64 p. + 1 CD, 14€50
Voici un remarquable ouvrage avec un support audio-phonique des plus riches, puisque les histoires du livre y sont mises en forme dramaturgique (avec un narrateur et des comédiens professionnels). Si le cadre de l'Assemblée Nationale laisse prévoir une absence de véritable critique de la politique coloniale de la France, il n'empêche que le livre offre une vision des plus intéressantes sans didactisme aucun.

Mfoumou-Arthur Régine, L'Esclave Olaudah Equiano. Les chemins de la liberté, L'Harmattan, collection jeunesse L'Harmattan, 2006, 116 p., 12€
Le livre, issu d'un travail universitaire, conte l'épopée d'un jeune esclave arraché d'Afrique à onze ans et qui va conquérir sa liberté avec une multitude de péripéties par lesquelles le jeune lectorat peut prendre connaissance de la condition d'esclave, notamment sur les navires. Le racisme est, évidemment, abordé lorsque Equiano obtient son affranchissement. Pour autant, le récit autobiographique initial, qui sert de fil conducteur au roman de Mfoumou-Arthur, n'est pas un récit de révolte ni un récit qui lance un message de révolte. Equiano va se convertir au protestantisme et cherche, toujours, à composer avec les blancs pour améliorer sa condition d'esclave. La religion tient une place prépondérante dans ce récit. Un livre intéressant parce qu'issu d'un écrit authentique d'esclave. Un livre adapté avec intelligence et savoir par Régine Mfoumou-Arthur.
Commission Lisez Jeunesse.
Hassan Yaël, Libérer Rahia, Casterman, collection feeling, 2010, 140 p., 8€
Il s’agit de la vie d’une esclave d’aujourd’hui. L’intrigue est faite des efforts de ses amis pour sortir cette jeune fille marocaine de sa condition. Blandine Audric a quitté le Maroc avec ses parents qui ont emmené Rahia, la fille de leur cuisinière. C’est elle, Rahia, qui, à treize ans, va devoir s’occuper du ménage et de l’entretien de leur maison à Paris. La mère de l’enfant avait cru que les Audric permettraient à Rahia d’étudier en échange de menus travaux. En fait, Rahia est enfermée dans un débarras et relégué aux tâches ménagères. Grâce à deux amis de Blandine et à celle-ci, Rahia va pouvoir sortir de la condition d’esclave. Le récit est juste dans la condition décrite. Il trouve sa force dans l’alternance des voix narratives, puisque chaque personnage narre à la première personne. Il pose la question de la responsabilité de l’individu témoin face à l’injustice. Son point faible est de ne pas poser explicitement l’enjeu de classes sociales qui est à l’origine de l’esclavage moderne. En revanche, il permet d’aborder avec intelligence la question des travailleurs clandestins, par le biais de l’exploitation des enfants.
Commission Lisez Jeunesse
Tamburini Isabelle, Assirini, petite esclave en France, L’Harmattan jeunesse, 2013, 100 p. 11€50
Le point de départ du livre est la guerre du Rwanda, en 1994, que fuit la jeune enfant Assireni. Durant l’exil, la mère la confie à une riche famille de colons blancs, français, travaillant dans le secteur minier du Burundi : « Pierre Dureton avait la conviction de faire dans l’humanitaire : tous ces gens [valets de chambre, chauffeurs, cuisiniers, femmes de ménage, jardiniers et gardes employés pour le service de sa famille] il leur permettait de vivre alors que la guerre civile faisait ses ravages, contaminant le Burundi après le Rwanda » (p.10). A cause de la guerre, ceux-ci retournent en France et c’est dans l’appartement parisien que se retrouve Assireni. Elle ne va pas à l’école, devient Astrid et s’occupe des tâches ménagères. Elle vit recluse chez les Dureton : « vivre et travailler, tout était sur le même plan » (p.38). C’est là le meilleur du roman. Après, l’autrice imagine une fin heureuse qui contrairement au début de l’histoire vient glorifier une forme de charité humanitaire. C’est dommage. On retrouve tradition de fin euphorique, trace du didactisme moralisateur et conservateur qui maintint longtemps son emprise sur le secteur jeunesse de la littérature. On le regrettera car la composition du livre est intéressante, par ailleurs, et la première moitié du roman ouverte au questionnement des thématiques de l’humanitaire et celle de la charité qui jouxte la première.
Commission Lisez Jeunesse & Ph. G.

Adams Simon, Le temps des grandes découvertes, coll. L’Histoire sous vos yeux, Rouge & Or, 2009, 48 p. 1190
Après l’Atlas des explorations publié par Géo-Gallimard jeunesse cette même année 2009, cet ouvrage fait quelque peu doublon, bien que la simultanéité des parutions montre un travail parallèle que nous allons interroger, d’autant plus que les deux livres s’adressent à la tranche des 9/12 ans. Le livre de chez Rouge&Or repose sur des cartes, comme le Géo-Gallimard. Il se présente comme un atlas historique, richement illustré et nous entraîne sur les trace des grands explorateurs, Christophe Colomb, Magellan, Cook qu’il met en rapport avec le contexte historique. Ainsi plonge-t-on dans l’Espagne et son empire, est-on informé sur la Renaissance ; la Russie de Pierre Le Grand est auscultée, l’esclavage fait l’objet de développements, on détaille un peu la création des Etats-Unis. Les civilisations découvertes font l’objet de présentations : Incas, Aztèques, indiens d’Amérique, Moghols de l’Inde, Mandchous de Chine… . En tout état de cause, c’est une introduction par l’image des explorations vues à travers l’œil occidental mais qui n’oublie pas de présenter les civilisations rencontrées et bien souvent conquises voire massacrées. Ph. G.

Savoia Sylvain, Les Esclaves oubliés de Tromelin, Aire Libre, 2015, 118p. code prix DU10
Cette Bande dessinée est le résultat d’un reportage sur l’îlot de Tromelin durant une des missions archéologiques qui se sont déployées sur l’îlot entre 2006 et aujourd’hui. En 1761, l’Utile est un navire de la compagnie des Indes commandé par un certain Lafargue qui a profité d’une mission pour capturer des esclaves à Madagascar. En route pour l’île de France (île Maurice alors française), le navire va se briser aux abords de l’île des Sables, suite aux impérities de navigation du capitaine Lafargue. La plupart des esclaves enfermés dans les cales va périr, une partie de l’équipage aussi. L’île de Sables s’avère un piège : 1 km2 sans végétation. Le lieutenant de frégate Barthélémy Castellan du Vernet  va faire reconstruire une embarcation, mais les esclaves ne seront pas du voyage, bien qu’ayant participé à sa construction. Sur cette poussière de terre ravagée par les alizés et les cyclones, dont le plus haut point culmine à sept mètres, les survivants vont dresser des abris de pierre, et organiser leur quotidien. Quinze ans plus tard, en 1776, le chevalier de Tromelin, envoyé en mission pour vérifier s’il y avait des survivants, va ramener sur l’île de France (île Maurice) les rescapés, 7 femmes et un petit enfant. C’est de ce moment que l’île des Sables est devenue l’île Tromelin. En 1781, Condorcet s’appuya sur l’histoire tragique des naufragés de Tromelin pour argumenter contre la traite négrière.
Le récit de Savoia alterne le journal dessiné de la mission archéologique à laquelle l’auteur participa et l’histoire du naufrage et de l’organisation de la survie. Il s’appuie sur les recherches menées par Max Guérout du GRAN et de Thomas Romon de l’INRAP. On se rappelle que le 11 janvier 2017, le gouvernement qui soumettait au vote des députés un accord de cogestion de cet îlot signé entre la France et l’île Maurice a fait machine arrière suite aux protestations attisées par le patron des patrons, Gattaz, qui pointait dans cet accord une remise en cause de « la souveraineté de la France » risquant se propager à d’autres confettis de l’ex empire colonial. Comme quoi l’esclavagisme a, dans le patronat, un allié naturel et dans les députés de la République, nombre de partisans. Aujourd’hui où la question migratoire est installée durablement sur la scène politique, les mots d’Aldous Huxley résonnent encore : « Transporter d’un point à un autre de la surface du globe, voilà toute l’activité de l’homme » (Tour du monde d’un sceptique, 1926).

Philippe Geneste



13/04/2020

Femme dans le combat

Mukantabana, Adélaïde, L’Innommable Agahomamunwa, un récit du génocide des Tutsi, préface de Bruce Clarke, L’Harmattan, 2016, 406 p. 29€
Titre : Mukantabana&Femme dans le combat
« Je vais écrire ce que ma voix ne peut pas porter, ce que mon cœur me dicte en désordre »… le beau récit d’Adélaïde Mukantabana s’ouvre sur des mots sensibles, vibrants. C’est peu de dire que, survivante du génocide rwandais qui a tué ses deux premiers nés, Petit et Gacyende, elle n’a pu, pendant une dizaine d’années, s’exprimer sur cette abomination, cet « innommable ». Le mot « Agahomamunwa », explique-t-elle, a un sens très fort, signifiant « bouche obstruée ». C’est dire aussi qu’elle a laissé, au Rwanda massacré, le sang et l’eau de son corps, et qu’en France, cette eau s’échappe encore en cauchemars, en sueur, en douleur. Alors, longtemps, elle n’a pu parler, tant il est important de protéger son intégrité, face aux mensonges éhontément proférés, parce que, dit-elle, « les mots aussi ont été souillés » et pour tenir à distance le dégoût, l’effroi toujours vivaces : si parler est le lien entre soi et autrui, il convient de l’étouffer, ce lien, lorsqu’autrui est devenu néfaste.
Mais désormais, pour tenir sa promesse faite à un ami mourant, pour expliquer et porter témoignage de l’histoire de son pays, Adélaïde Mukantabana a surmonté, le temps de l’échange, sa souffrance, son mutisme.
«… elle nous fait traverser toute l’étendue de l’orgie génocidaire », dit la quatrième page de couverture, « dans une narration singulière qu’irrigue deux veines : l’une historique, l’autre autobiographique ». Tant il est vrai  que son histoire personnelle et celle du XX° siècle au Rwanda, étroitement tissées, forment la trame de son récit.
Au tout début c’est la naissance, le 9 février 1962. Adélaïde nous raconte que, comme tous les nouveau-nés de huit jours, au Rwanda son pays natal, son nom lui fut choisi, lors d’une fête où participèrent nombre de convives, dont beaucoup d’enfants, et que son nom, inspiré par les événements récents, reste Mukantabana, signifiant « femme dans le combat ». Le prénom, pour elle, Adélaïde, était donné à la fin du premier mois du bébé, pour complaire à l’Eglise, qui avait fait main basse sur l’enseignement. Trois ans avant sa naissance, le 25 juillet 1959, le roi Mutara III Rudahigwa, d’origine Tutsi, fut assassiné pour avoir voulu affranchir le Rwanda du pouvoir colonial belge et ses lourds impôts, travaux d’intérêt général forcés, punitions corporelles, pouvoir lié à celui de l’Eglise. Quatre mois plus tard, ce fut la Toussaint Rwandaise où des milliers de Tutsi furent massacrés ou contraints à l’exil dans les pays voisins comme l’Ouganda, le Zaïre, le Burundi ou dans des régions arides du Rwanda. Le début des années 60 marque la fin de la royauté de l’élite Tutsi, mise en place et longtemps choyée par le pouvoir colonial allemand puis belge.
Adélaïde Mukantabana s’insurge contre ce pouvoir fasciste et son mépris pour le peuple rwandais, contre ces élites blanches teintées d’eugénisme qui détournèrent le sens premier du mot ubwoko : « catégorie, espèce », pour favoriser la notion raciste du mot « ethnie » divisant les trois groupes sociaux Twa, Hutu, Tutsi, afin de mieux les asservir. Si l’autrice parle peu des Twa qui ne subirent pas de massacres, elle raconte comment Hutu et Tutsi vivaient auparavant en bonne intelligence, parlant la même langue, le Kinyarwanda, allant dans les mêmes écoles, respectant les mêmes traditions, connaissant les mêmes amitiés, les mêmes amours (les mariages entre personnes d’origine Tutsi et Hutu, n’étant pas rares alors, explique-t-elle).Ce pouvoir colonial, dès les années trente, a exalté la fable des Tutsi venus d’Abyssinie envahir le pays des Mille Collines et écraser le peuple autochtone Hutu par sa beauté et sa richesse. Il mit en place une aristocratie dite Tutsi qui devait lui complaire.
Lorsque dans les années 50, le roi Rudahigwa s’insurgea contre cette domination, le pouvoir colonial et l’Eglise promurent une contre élite pro-Hutu. En 1957, l’évêque André Perraudin fut l’instigateur du Parmehutu, doctrine raciste, haineuse, élaborée dans le « Manifeste des Bahutu » par deux pères blancs belges, Ernotte et Dejemeppe. Le secrétaire de l’évêque, en cette même année, devint le chef de ce parti. Il porte un nom que l’on retient : Grégoire Kayibanda.
Mais ni la population Hutu ni la population Tutsi n’appartenaient à une quelconque élite, ou aristocratie.
Les parents d’Adélaïde Mukantabana n’étaient pas riches. Ils sont venus s’installer dans la colline de Nyarukeli, au sud du Rwanda, peu de temps avant sa naissance. Son père, berger durant son enfance et son adolescence, fut remarqué par des pères blancs, ce qui lui permit de s’instruire. Il devint un mwalimu, un professeur, qui enseignait à tous les enfants de son école, quelle que soit leur origine. L’écrivaine consacre de très belles pages à ses parents, à son père « cet homme de paix » dont les paroles sages bercèrent son enfance, à sa mère, âme de la maisonnée, dont elle hérita sans doute de l’intelligence et de la générosité. Elle écrit l’histoire de chacun, de chacune de ses frères et sœurs dans des phrases émouvantes, émues de colère et de tendresse, qu’elle nous dédie. Autant de vies détruites par le génocide, qui, ainsi, petit à petit et inexorablement se révèle à la lecture,.
Le 28 janvier 1961, Grégoire Kayibanda, entouré de militaires haut gradés, dont Juvenal Habyarimana, forge, soutenu par le gouvernement belge, un coup d’Etat et instaure le pouvoir du Parmehutu. Il fut suivi un an plus tard, le premier juillet 1962, par l’instauration de la République rwandaise, sous tutelle des colonisateurs. Ce coup d’Etat et les années qui suivirent sont marqués par de nouvelles exactions, de nouveaux massacres contre la population Tutsi , et cela, déjà, sans réaction aucune de la communauté internationale.
La petite Adélaïde va à l’école depuis l’âge de cinq ans, tout d’abord avec un grand plaisir, suivant les cours d’une maîtresse bienveillante. Mais lorsque des professeurs racistes remplacent cette enseignante, l’enfant va vivre des jours d’angoisse prégnante, comme des nuits de cauchemars récurrents. Mais elle n’abandonne pas ses études.
Lorsqu’elle a onze ans, le 5 juillet 1973, Juvenal Habyarimana renverse le pouvoir de Kayibanda et décime le Parmehutu. Deux ans plus tard, il crée son propre parti, le MRND ainsi que le CND (conseil national pour le développement). L’influence du gouvernement belge s’efface en faveur du gouvernement français, qui atteint son apogée lors de l’élection de François Mitterrand, séduit, nous explique Adélaïde, par le charme du dictateur rwandais au beau-parler francophone. Il faut dire, aussi, que le président français avait la nostalgie de la France-Afrique. Dès son arrivée au pouvoir, Habyarimana n’a de cesse de poursuivre les enseignants, les intellectuels d’origine Tutsi  et contraignent les élèves Tutsi à arrêter l’école dès la fin du primaire. Grâce à leur tranche d’âge, Adélaïde et son frère Jean échappent au quota ethnique et peuvent continuer leurs études.
A 18 ans elle commence sa carrière d’enseignante dans cette institution où elle appréhende combien les enfants sont conditionnés par l’emprise du pouvoir dictatorial. Le président auto-proclamé, qui se surnomme « l’Invincible », est glorifié comme un dieu (imana) –d’ailleurs son nom, Habyarimana, ne signifie-t-il pas « Dieu qui engendre » ?
La fin des années 80 voit la chute de l’économie rwandaise entraînée par la baisse du prix du thé. La pauvreté s’accroit. La population tutsi se sent de plus en plus menacée tandis que de nombreux proches de l’ancien président Kayibanda, fondant le parti du MDR, fragilisent le pouvoir de Habyarimana. A ces troubles internes au gouvernement Hutu, s’ajoute l’émergence du FPR, le Front Patriotique Rwandais, venu de l’Ouganda et allié aux Tutsi.
En 1990, l’humiliation des enseignants Tutsi est à son comble lorsqu’ils doivent accompagner leurs élèves à l’enterrement du chef rebelle Rwigema tué lors de l’attaque contre le gouvernement. L’assemblée doit chanter, danser, se réjouir dans cette parodie de cérémonie où l’autrice éprouve beaucoup de honte. Depuis ce temps le gouvernement rwandais incite la Radio des Mille Collines à exalter la haine anti-Tutsi par des paroles violentes invitant au crime, et cela à longueur de journée.
Mata, cela veut signifie, nous dit l’autrice, avril en Kinyarwanda et Amata c’est le lait. Avril est donc le mois où les pâturages se couvrent d’une beauté fertile, c’est le mois de l’abondance, le mois du lait. Pour Adélaïde Mukantabana et pour ceux de sa communauté, ce mois tant chéri devint le mois de la mort.
En avril 1994, les trois aînés d’Adélaïde, Petit, Gacyende et la petite Mimi âgée de sept ans, parce qu’ils n’en pouvaient plus d’être insultés et molestés pour leur appartenance ethnique, partirent à Nyange, chez leur grands-parents. La nuit suivant leur départ, l’autrice nous explique comment elle dut fuir le Rwanda pour le Burundi, accompagnée de ses deux jumeaux, Sasu et Kabébé, âgés de trois ans et de sa nièce Fanny, âgée d’environ quatorze ans.
A la fin du mois d’avril, elle retrouve une de ses amies, Cécile. Paroles tendres, chuchotées. Avec beaucoup de dignité, Cécile lui raconte sa fuite devant les génocidaires, son petit garçon dans son dos, comment il a été tué à coup de machette, comment elle a remis le petit corps en place avant de l’enterrer dans son pagne. Elle lui dit aussi avec une infinie délicatesse comment de jeunes garçons dont Petit et Gacyende furent tués sur la colline de Nyange. Elle lui rapporte aussi ce que l’on raconte : que la petite Mimi est en vie, sauvée par un vieil homme Hutu, ami de son grand-père. Arrivée en France l’autrice n’aura de cesse de garder ses jumeaux avec elle et de retrouver Mimi.
Il faut lire ce récit, témoignage du drame rwandais, témoignage d’une jeune femme meurtrie au plus profond de son être. Les armes d’Adélaïde Mukantabana, femme dans le combat, on l’a bien compris, ne font pas couler de sang. Ses mots, sont les mots de vérité, les mots de colère, les mots de détresse, les mots vibrants de poétesse, envoutants de conteuse à l’écriture en humanité, en intelligence, en dignité, toujours généreuse et féconde.
Annie Mas

05/04/2020

Approches de la mort

Bloch-Henry Anouk, Ainsi font font font… oskar, collection court-métrage, 2017, 120 p. 8€
Selon le principe de la collection, on plonge dans la vie quotidienne d’un pré-adolescent. Celui-ci est attaché très fortement à une poupée. La raison échappe, ce pourrait être un doudou, ou un objet d’enfance chargé d’affectivité. Baptiste présente des attitudes qui étonnent, bouleversent. Le lecteur a du mal à donner cohérence à ses comportements, notamment sociaux. La fin du roman vient éclairer tout le récit : la poupée est comme le fantôme d’une sœur jumelle emportée par la mort par un accident de voiture alors qu’ils étaient tout enfant.
Le livre a captivé la commission qui le recommande aux lecteurs et lectrices du blog.

Thilliez Franck, La Brigade des cauchemars, tome 1 Sarah, dessins Yomgui Dumont, couleur Drac, éditions Jungle Frissons, 2017, 48 p.
L’auteur de roman policier Franck Thilliez signe, là, son premier scénario de bande dessinée. Et c’est un coup de maître. Les lecteurs entrent dans la tête d’une patiente atteinte de cauchemars. Une brigade, deux détectives du sommeil sous la direction d’un médecin lunaire et intriguant, s’immiscent dans les rêves et cherchent l’origine des terreurs nocturnes des ensommeillé.e.s, ici, une jeune fille. Le reste relève de l’art de la bande dessinée dans sa partie de création graphique et de couleurs, partie assurée par Dumont et Drac, L’ouvrage est un divertissement certes, mais aussi une entrée dans la matière du rêve et des phases du sommeil : endormissement, sommeil lent léger, sommeil lent profond, sommeil paradoxal. L’un des chasseurs de rêve va reconnaître la patiente, mais lui-même amnésique, il ne sait pas d’où lui vient cette reconnaissance. Un terrible secret que semble cacher le docteur Angus va drainer l’énergie du récit.

Lenain Thierry, Un Pacte avec le diable, Syros, 2016, 75 p.
C’est l’histoire d’une adolescente qui fuit les relations exécrables avec son beau-père pour aller chez son père. Celui-ci n’est pas là. Elle passe la nuit à la gare, est prise sous son aile protectrice par un junky. Le roman raconte la dégradation du jeune homme au fil des prises de drogue jusqu’à l’overdose qui conclut le roman. Très bien écrit et composé, ce livre est unanimement recommandé par la commission lisez jeunesse du blog.

Normandon Richard, Les Enquêtes d’Hermès, I Le Mystère de Dédale, Gallimard folio junior, 2018175 p.
Le mythe relu et actualisé pour le jeune lectorat contemporain. Il s’agit d’élucider la mort de Dédale. Hermès mène l’enquête. On y parle aux ombres, on y assiste à des métamorphoses. Enfin, l’enquête aboutit, avec Aphrodite et ses abeilles pour coupable et l’amour exclusif pour motivation. Un bel ouvrage qui met à portée la mythologie tout en maintenant un suspens engageant pour la lecture.

Simard Eric, Au Ghetto de Varsovie, nous avons combattu avec Marek Edelman, oskar, 2018, 66 p. 9€95
L’auteur de littérature jeunesse aux multiples productions de qualité, propose, ici, une biographie d’un révolté du ghetto de Varsovie, Marek Edelman. Ce dernier, membre du BUND, a participé à la construction de l’Organisation Juive de Combat et fut un des dirigeants de l’insurrection du ghetto de Varsovie lorsque les allemands décidèrent en avril 1943 une nouvelle vague de déportation. Pour mener cette biographie, Eric Simard choisit la composition d’un croisement de témoignages de résistants et résistantes juives ayant côtoyé Edelman. Cela donne à la biographie l’allure d’une épopée de groupe. Elle permet aussi aux jeunes lecteurs de se représenter les conditions de lutte de ces résistants à la fois contre les nazis et à la fois contre la police juive du ghetto. Les lectrices de la commission lisez jeunesse en recommandent la lecture. Des récits de vie se font fresque historique en un lieu et en un temps circonscrit.
Commission lisezjeunesse

30/03/2020

Grandir


Grandir dans et par l’Album

Davies Benji, Mia, Milan, 2019, 32 p. 11€90
L’enfant impatient de grandir, voilà le thème de cet album qui est conçu sur la peur de la dévoration autant que sur le désir d’atteindre l’âge adulte. Dans ce parcours vers l’indépendance, le plus petit têtard de la mare devra affronter bien des dangers. Il y a d’abord l’art de déjouer les envies gloutonnes des prédateurs et puis il y a, aussi, l’art de contrer les angoisses. Le chemin de l’apprentissage passe par une expérience de la solitude qui fait sentir à Mia combien on vit mal sans les autres. Grandir devient alors synonyme de se rapprocher de l’autre et d’aller vers les autres. Symbolique, le récit s’achève quand Mia sort de l’enclos aquatique de la mare et accède à l’air libre. Le têtard est devenu grenouille parmi les grenouilles…
L’album abonde en variantes de verts sur papier mat. Le lecteur partage ainsi, par la couleur, le milieu sombre de la mare. Mais les personnages qui habitent cette dernière sont croqués avec humour. Mia n’a rien d’un animal mythique, mais se présente dans toute sa fragilité au cœur d’un univers hanté par les prédateurs. Grâce à ce trait d’humour du dessin, pour l’enfant qui lit, la frayeur est ainsi mise à distance. L’anthropocentrisme de ce têtard parlant est alors déjoué. Mia n’est point un apologue moral, juste une histoire qui se finit par une image de liberté : Mia bondit et s’évade du monde clos qui l’a vu naître et grandir. Il n’y a pas, de la part de l’auteur, de recherche d’une identification de l’enfant à la grenouille. Au contraire, la fin du récit l’en sépare définitivement. La nature est rendue à elle-même et l’humain à sa condition de lecteur qui peut méditer le parcours initiatique de Mia.

Grandir dans la littérature classique
Nombreux sont les textes littéraires de la littérature classique passés en éditions pour la jeunesse qui traitent du thème du grandissement de la personne. « Un classique, au sens usuel du terme », répondait le directeur de la collection “Folio junior Textes classiques”, Jean-Philippe Vignot, « est une œuvre étudiée en classe » (1).
(1) entretien paru dans la plaquette de présentation de la collection datée de juillet 2009.

Brontë Charlotte, Jane Eyre, traduit de l’anglais par Dominique Jean, édition abrégée par Patricia Arrou-Vignod, notes et carnet de lecture par Philippe Delpeuch, Gallimard, collection folio junior, 2016, 409 p. 5€50
Charlotte Brontë (1816-1855) publie Jane Eyre en 1847. C’est un roman à forte influence autobiographique, profondément mélodramatique, celui d’une personnalité torturée par des élans de passion et le désir de ne point blesser la vie d’autrui. Les sensations œuvrent à un rapport maladif au monde, et l’univers de la folie s’y trouve enfermé, un peu comme l’est l’épouse de Rochester dans sa propre demeure. Le roman de cette orpheline, domestique qui devient femme indépendante et riche, trouve dans son héroïne un relief pour échapper à une texture vieillie et réussir ainsi à saisir l’intérêt de jeunes lectrices et lecteurs.

Balzac Honoré, Le Père Goriot, texte abrégé par Patricia Arrou-Vignod, notes et carnet de lecture par Philippe Delpeuch, Gallimard, collection folio junior, 2016, 219 p. 6€
Force est de reconnaître que faire lire Balzac (1799-1850) aux élèves aujourd’hui n’est pas facile. Les jeunes lecteurs sont rebutés par les longues descriptions, et surtout, manquent de référence historiques comme littéraires pour trouver la saveur des textes du romancier.
Le Père Goriot, paru en 1835, est une œuvre importante pour Balzac car elle signe le début d’un succès croissant jusqu’à sa mort en 1850 et c’est par elle qu’il initie un classement des romans qu’il écrit selon un plan de grande envergure de ce qu’il nommera La Comédie Humaine. Tableau réaliste de la société française du dix-neuvième siècle commençant, roman d’apprentissage à travers la figure d’Eugène de Rastignac, Le Père Goriot est un chef d’œuvre du roman réaliste. La version abrégée permet au jeune lectorat d’entrer dans l’œuvre avec facilité, d’autant plus qu’un répertoire des personnages est placé à l’entrée de l’édition. Le travail éditorial sérieux peut être interrogé, mais en tout cas, il permet de faire vivre un roman par les jeunes générations.

Twain Mark, Les Aventures de Tom Sawyer, traduit de l’anglais par François de Gaïl, illustrations de Claude Lapointe, collection Folio Junior, Gallimard Jeunesse, 2008, 347 p. cat. 5
*Signalons la remarquable édition parue en son temps dans la collection Chefs-d’œuvre universels de chez Gallimard
C’est la traduction du mercure de France de 1969 et les illustrations de chez Gallimard de 1981 qui sont reprises pour ce roman picaresque, chef d’œuvre de la littérature universelle et chef d’œuvre de la littérature de jeunesse avec l’inégalable Huckleberry Finn (1884).
Dans Les Aventures de Tom Sawyer , Twain, de son vrai nom Samuel Langhorne Clemens (1835 – 1910), décrit son village d’enfance, Hannibal, situé sur la rive gauche du Mississippi. Le roman paraît en 1876 alors que Twain a fait fortune comme journaliste après avoir pratiqué de nombreux métiers. Il destine sciemment l’ouvrage aux enfants sans manquer d’en recommander la lecture aux parents. La page de préface écrite pour accompagner la première édition souligne qu’il s’agit d’expériences vécues ou authentiques dont le livre est tissé.
Le roman décrit une Amérique des années 1830/1840 et Twain donne à l’écrivain la fonction d’être une mémoire des croyances et des mentalités.
Geneste Philippe



22/03/2020

La physique quantique en jeunesse

Kaïd Salah Ferron Sheddad, Pr Albert Einstein présente la physique quantique. Même pas peur ! illustré par Eduard Altarriba, Nathan,  2019, 48 p. 14€95
Quarante-six chapitres suivent l’histoire et l’évolution de la physique quantique. Ce n’est évidemment pas très simple, malgré une mise en page qui facilite la lecture et un texte clair, bref. Le lectorat découvrira les secrets de la lumière (Maxwell), les circonstances ayant présidées à la découverte des quanta (Planck), à celle des photons ou quanta d’énergie ou quanta de lumière (Einstein) et l’explication de la lumière qu’ils permettent. Mais la lumière, qui a un comportement à la fois d’onde et de particule, a poussé à l’élaboration de la théorie quantique.
Ensuite on suit l’expérience qui permit à Rutherford de prouver l’existence de l’atome. Il est alors question d’électrons, de neutrons et de proton puis de quarks. Il est temps de passer aux types d’atomes c’est-à-dire aux éléments et au tableau périodique des éléments (Mendeleïev). Puis le physicien danois Niels Bohr s’invite et avec lui l’atome quantifié.
Le lectorat entrera dans les secrets de la radioactivité, on lui présentera la matière et l’antimatière, il reviendra sur les quarks grâce à une présentation de l’accélérateur de particules du CERN, le boson de Higgs. Une double page annonce des réalisations à venir grâce aux progrès en cours de la physique, une autre présente des équations fameuses, enfin une dernière comporte une frise chronologique de la physique quantique (1860-2017).
Cet ouvrage qui aborde donc les lois physiques qui régissent le monde, pose avec sérieux la question de la vulgarisation scientifique. Il évite la juxtaposition sans lien de découvertes pour essayer de les expliquer les unes par rapport aux autres. Évidemment, le sujet est si ardu que la lecture est difficile. Mais l’ouvrage, illustrations et textes conjoints tentent d’introduire l’enfant au domaine. Ainsi, contrairement à nombre de documentaires sur l’atome, ici, il est présenté à l’intérieur même de la question de la matière.
Certes, on pourra regretter qu’une seule page traite de l'intrication quantique alors qu'elle aurait méritée plus. C'est un des phénomènes voir LE phénomène le plus bizarre de la physique quantique. On pourra être surpris que le boson de Higgs, pourtant une des découvertes majeures du début du siècle (2012), n'ait pas eu sa page et son explication. Mais nous retiendrons surtout que l’ouvrage évite le côté mondain de bien de ses concurrents sur le marché de l’édition pour la jeunesse. L’éditeur le conseille dès 9 ans, ce qui nous semble bien précoce. Il serait mieux venu de le conseiller à partir de 12 ans âge où les élèves abordent les sciences physiques au collège. En effet, à qui ne connait rien à la physique quantique, il est bon de pouvoir étoffer la lecture par des apports de connaissances pour bien comprendre chaque découverte.

Volo & Cédric