Anachroniques

19/09/2021

De la vie quotidienne

GALLISSOT Romain, Le Numérique pas bête pour les 7 à 107 ans, illustrations Pascal LEMAITRE, Bayard jeunesse, 2021, 72 p. 14€90

Un ouvrage de grand format, solidement charpenté autour de 42 chapitres qui sont autant de questions actuelles et pratiques liées à l’usage du numérique. S’y ajoutent un index et un glossaire des plus utiles. Le niveau du discours est simple, les termes techniques sont explicités. Intelligemment, l’auteur replace le numérique contemporain dans son histoire et les inventions qui la traversent. Les protagonistes célèbres de Al Khwârizmi, Ada Lovelace à Edouard Snowden, Mark Zuckerberg, de Grace Hopper, Bill Gates Margaret Hamilton, Douglas Egelbart, etc., sont présentés. La question des mœurs bousculés par le numérique est traitée, le fonctionnement des ordinateurs est décortiqué de manière didactique, la question de l’intelligence des machines fait l’objet de plusieurs interventions, la robotique est analysée avec une présentation des fantasmes qu’elle suscite. Le côté fonctionnel des réseaux sociaux est détaillé, dont l’aspect économique qui est abordé. Fake news, réalité virtuelle, émojis, jeux vidéo, objets connectés font l’objet d’entrées explicatives en lien avec leur usage, ce qui intéresse au premier chef les jeunes lecteurs. La question de la pollution engendrée par l’usage du numérique très gourmand en énergie et terres rares est aussi présentée.

Voici donc un livre charpenté, instruit, qui propose une approche encyclopédique fonctionnelle avec didactisme. Les illustrations très fanzines de Pascal Lemaître apportent humour et légèreté qui aident le jeune lectorat. Le monde du Web est sinon décrypté -il y a toujours des questions laissées en suspens- du moins largement explicité, les comportements face au numérique sont analysés et commentés. C’est un livre qui a été dévoré par nombre des membres de la commission lisez jeunesse qui s’y sont retrouvés, y ont trouvé aussi des réponses à des interrogations sur les propos sociaux et adultes tenus sur le numérique.

La commission lisez Jeunesse et Ph.G.

 

MORO Marie Rose, Quand ça va. Quand ça va pas. Leur(s) famille(s) expliquée(s) aux enfants et aux parents, illustré par Laure MONLOUBOU, Glénat, 2021, 62 p.

Cet ouvrage est un énième livre sur la famille, un livre qui ne déroge pas à l’approche teintée de psychanalyse et socialement favorable à l’institution sociale qu’elle représente. Même dans les crises, la famille est un repère, nous explique-t-on au long du livre et, s’il lui arrive de se défaire, elle se reconstruit : « les familles ne sont pas un problème mais une solution ». La littérature destinée à la jeunesse n’interroge jamais l’institution familiale, sauf dans les contes et dans quelques rares fictions. Toutefois, il n’échappera pas aux lecteurs que le livre parle des familles, ce qui signifie qu’il va aborder les différentes configurations familiales y compris celles à familles multiples. De ce point de vue, et même s’il n’est pas critique sur la famille, Quand ça va… fait un pas vers l’objectivité qu’il serait une erreur de ne pas souligner.

Le livre de Moro commence par une définition large de la famille suivie d’un historique aussi passionnant que clair, pointant l’importance de la condition des femmes dans la redéfinition en cours de la famille. Les fonctions au sein de la famille sont précisément analysées dans les manières diverses de les exercer.

Le livre introduit les enfants et préadolescents -mais des adolescents peuvent consulter ce livre avec bénéfice- à des questions intéressantes comme par exemple : qu’est-ce que faire famille ?

Le livre est aussi ancré dans la réalité contemporaine et s’appuie sur de vraies interrogations d’enfants. Il aborde bien sûr la question de la conception etc.

Cet ouvrage est certes un livre documentaire, mais aussi un livre pratique. Son format d’album de BD facilite l’accès aux informations qui toutes visent à susciter la réflexion ou la discussion. Si le lecteur est un enfant, l’adulte pourra lire parfois avec lui tel ou tel chapitre ; Préadolescent ou adolescent, il le lira seul sans difficulté même si le propos est dense.

 

CODINA Conce, Memento MORI, illustrations d’Aurore PETIT, rouergue, 2021, 40 p. 15€

Conce Codina et Aurore Petit affrontent en direction des enfants un sujet difficile, mais pourtant inséparable du quotidien de la vie, celui de la mort. Couleurs en aplats, vives, dessins stylisés sur un fond de réalisme, multiplicité des détails répartis sur les pages ou doubles pages, l’ouvrage cherche à conserver l’attention du lecteur ou de la lectrice dès 6/7 ans jusqu’à 9/10 ans. L’autrice est partie de questions proches du langage enfantin et y répond. Chaque double page repose sur ce procédé avec des illustrations en commentaire de façon directe ou indirecte. Comment écrire à hauteur d’enfant sur ce sujet ? Conce Codina explore le registre de la simplicité sans s’interdire d’occuper le discours métaphorique. Dans ce dernier cas, Aurore Petit vient en renfort, très nettement afin de guider l’enfant dans l’interprétation. Le livre se finit, dans la logique de son propos, sur le mot « Vivre » car « on ne peut pas tuer la mort, on ne peut pas tuer la vie. Les individus meurent, mais la vie continue, car rien ne s’arrête vraiment. Comme dans la nature, tout se transforme ». Telle est l’écho, dans le texte de l’album, au titre Memento MORI qui signifie « souviens-toi que tu es mortel ». Les illustrations suivent ce travail d’écho puisque dans chacune d’elles, une ombre, un aplat noir, un détail sombre viennent signifier la mort au sein des vives couleurs.

Philippe Geneste

 

12/09/2021

L’espace du livre à la conquête du ciel

Mon Encyclopédie du ciel et de l’espace, Gallimard jeunesse, coll. Mes grandes découvertes, 2020, 136 p. 15€90

Un prix modique pour ce magnifique volume érudit et de composition éditoriale assurée. Les enfants de 6 à 9 ans, et seuls de 9 à 13 ans enrichiront leurs connaissances du ciel. Qu’est-ce que l’espace est le premier chapitre qui traite donc d’astronomie. L’exploration de l’espace mêle savamment les questions propres à l’exploration et des informations, parfois explicatives de certaines étoiles, de Mars, de la lune. Puis retour à l’astronomie avec un chapitre sur le système solaire, qui détaille les planètes selon les dernières connaissances, et un autre qui traite des comètes, des astéroïdes et des météorites. La commission lisez jeunesse s’est passionnée pour ce chapitre. Viennent ensuite l’univers et ses secrets avant un chapitre pratique d’observation du ciel. Mais même dans ces pages, la connaissance encyclopédique intervient au détour des conseils. Á la fin du livre, huit pages interrogent le lecteur ou la lectrice sur les connaissances rencontrées. Ajoutez à cela un glossaire et un index, une iconographie avenante, dense en informations mais aérée dans la mise en page et vous aurez un livre à offrir car Mon encyclopédie du ciel et de l’espace est à la fois un riche documentaire et un beau livre.

 

NICOT Fabrice, Pourquoi La Conquête spatiale ? Ricochet, 2021, 128 p. 12€

Cet ouvrage s’adresse aux préadolescents et adolescents. L’information y est précise, les explications nombreuses. Le livre se compose en neuf parties dont cinq chapitres thématiques : Les satellites relient le monde, Scruter la terre depuis l’espace, Le système solaire quelle aventure !, La guerre dans l’espace ?, Les innovations de la conquête spatiale. A ces chapitres s’ajoutent une introduction et une conclusion, un lexique d’une grande utilité et des pistes pour aller plus loin. L’ouvrage explique avec moult précisions et de manière claire. Pour accrocher le jeune lectorat, il relie les sujets aux préoccupations et mœurs contemporaines. Le jeune comprend alors que ces objets dont il se sert, ordinateurs, smartphones, nécessitent les techniques décrites. Il en apprend l’origine et en suit l’histoire. Le livre se fait alors livre d’économie ou de géopolitique. Il s’appuie sur le rôle des satellites pour l’étude de la Terre, du changement climatique etc., et pour introduire le jeune lectorat à des commentaires spécialisés bien qu’écrits sobrement. Atmosphère, effet de serre, deviennent des sujets limpides. Le système solaire est détaillé, mais en lien avec des découvertes toutes récentes et l’actualité astronomique comme la mission dans lesquelles est engagé l’astronaute Thomas Pesquet 

Mais il n’en reste pas à une scrupuleuse information et à des explications éclairantes. Le livre interroge aussi le rapport des hommes à l’espace. Il n’évite pas, par exemple, le sujet de la conquête spatiale qui recouvrirait une colonisation spatiale. C’est l’occasion de parler des fusées, de leur fonctionnement, de leur effet pollueur, mais aussi de la guerre dans l’espace. Là encore, la géopolitique s’invite. Le livre montre comment la neutralité de l’espace (l’espace appartient à tous) est remise en cause. Enfin, le livre regorge de ponts lancés avec la littérature et l’histoire. Les auteurs de science-fiction apparaissent, les scientifiques et ingénieurs sont présents… S’il nous parle de Mars, le livre revient sur la représentation historique des martiens.

Alors oui, Pourquoi La Conquête spatiale est une somme à prix correct. Une encyclopédie moderne de l’espace en connexion avec les problématiques contemporaines tant techniques, scientifiques qu’humaines et politiques. Il sera une référence pour les passionnés, mais sa lecture aisée l’ouvrira à tous les curieux et à toutes les curieuses. Un livre que tout centre de documentation, toute bibliothèque d’école ou de municipalité choisiront de se procurer.

 

YOSHINO Emiko, TAKAYAMA, Katsuhiho, L’Univers en manga, Bayard jeunesse, 2020, 157 p. 12€90

L’ouvrage commence comme un récit de science-fiction, avec Star Wars pour référence. Chaque événement fait l’objet d’une note de bas de page qui explique le pourquoi du phénomène narré. Pour les besoins du sujet, des extraterrestres sont introduits dans la narration, relançant l’exploration du héros et de l’héroïne. Certaines pages sont consacrées à un exposé informatif ou explicatif. Les inventions techniques des hommes pour observer l’univers sont aussi présentes et explicitées.

Là est l’originalité de la conception du livre : s’appuyer sur le besoin d’évasion des lecteurs et lectrices pour les documenter sur l’univers : « Le soleil un astre qui brûle » ; « la terre berceau de l’humanité », « Voyage vers la lune », explorations de diverses planètes du système solaire, « La naissance des astres », « Les trous noirs », « La voie lactée », « la naissance de l’univers », puis la fin du voyage avec la séparation d’avec l’ami extraterrestre, compagnons des explorations des deux héros. Les curieux et curieuses s’arrêteront sans nul doute sur ces pages exclusivement documentaires, d’autres suivront le voyage d’exploration comme on suit une aventure. Mais même ces derniers apprendront bien des choses au détour des notes. Dès 9 ans, certains enfants se régaleront mais le livre peut être proposé aux enfants de 12 à14 ans tant il est foisonnant de savoirs.

La commission lisez jeunesse

05/09/2021

Dans l’album des récits humains, deux aventures au gré du vent

FOMBELLE, Timothée de, Esther Andersen, illustré par Irène Bonacina, Gallimard jeunesse, 2021, 72 p. 24€90

Cet album de grand format italien est animé de bout en bout par une écriture poétique, avec des images qui se forment dans l’agencement des mots, dans le détournement de groupes verbaux communs qui viennent se fondre ensuite dans une illustration minimaliste d’Irène Bonacina, porteuse d’humour et de haute sensibilité. C’est à celle-ci qu’est dévolue la représentation de l’évolution des sentiments du jeune garçon.

Timothée de Fombelle choisit un de ces moments de l’enfance où le sujet fait l’épreuve de la liberté. Ici, le garçon part en vacances rejoindre son oncle Angelo, personnage solitaire, récupérateur de toutes choses, recycleur des objets délaissés, grand cuisinier de nouilles. Cet oncle, on ne l’approche que par les paroles directes insérées dans le récit de l’enfant qui raconte à la première personne. Dit autrement, cet oncle est une figure symbolique du récit puisqu’il est connu pour sa propension à raconter des histoires à son neveu. De ce personnage émane de la douceur, une volonté d’accueil splendide à l’égard du trouble de l’enfant. Il agit avec une discrétion, un tact où s’inscrit tout ce que l’humanité pourrait être. Quant au héros, il passe des vacances à sillonner la contrée avec son vélo jusqu’au jour où, s’enhardissant sur une route inconnue, il va découvrir la mer dont il ignorait jusqu’à présent l’existence, si près de la maison de l’oncle. Et, à la mer, comme une vision, il va rencontrer Esther Andersen, pour un conte d’amour tendre.

Les images d’Irène Bonacina développent en aquarelles le sentiment qui grandit dans l’âme des deux enfants. Le pouvoir de l’image est tel que le garçon ne dort plus, il est tel que les enfants vont construire -il n’y a pas d’autre mot- une nouvelle rencontre. La fin de l’été adviendra avec la sûre promesse de se retrouver aux vacances prochaines. Minuscule au milieu des larges pages, le texte procède d’un jeu typographique qui laisse en relief la survenance des silhouettes de l’héroïne et du héros. Celles-ci se fondent à leur tour dans le paysage. Et le paysage les attire, les englobe et les enfants s’y glissent, s’y déplacent, à la manière du sentiment amoureux qui les envahit.

Timothée de Fombelle et Irène Bonacina convoquent dans ce conte le thème du voyage, parce qu’il éloigne les convenances. Si l’oncle Angelo cristallise l’humour, c’est parce qu’il est faiseur d’histoires. Quant à l’amour naissant, il irradie progressivement l’album, parce que s’y accomplit au plus haut degré la socialisation des enfants. L’album caractérise ainsi la liberté : une conjugaison de ces trois thèmes, un exercice de l’attachement par la hardiesse d’aller vers l’inconnu. La bifurcation emporte le jeune garçon vers un rehaussement de ses représentations sur le fond des histoires de l’oncle, symboles de la nécessité première du récit pour faire sa vie.

 

BICKFORD-SMITH, Coralie, La Chanson de l’arbre, Gallimard jeunesse, 2021, 62 p. 15€

Dès la couverture au papier granuleux, couverture souple pour un album épais, la poésie s’invite.

Et puis, l’enfant ouvre le livre. La magnificence des illustrations le captive. Avant même toute entrée dans l’histoire, il entre dans les images, fouille du regard au cœur de la frondaison et des branchages d’un arbre rendu magique par le foisonnement des détails et des couleurs. On dirait que chaque double page est la parcelle d’une tenture représentant un arbre de vie, tout mysticisme mis part.

Puis l’enfant reprend le livre au début et commence à lire l’histoire, celle d’un oiseau rouge, un oiseau curieux, jaloux de sa liberté, intrépide par réflexion.

L’enfant s’identifie-t-il à l’oiseau ? Oui, sûrement, car cet oiseau parti du bas de l’arbre va, peu à peu, suivre un chemin ascendant, pour découvrir le monde intérieur du végétal mais aussi profiter des bienfaits de l’hospitalité du logeur branchu et feuillu. La tentation est forte de rester dans ce cocon, mais les saisons tournent et « il faut partir lui chantait le vent… ». L’oiseau ne veut pas laisser son ami et contemple la beauté du paysage vu du plus haut. Alors son chant s’élève, un chant qui dit que le cycle de la nature assure à l’arbre la compagnie de tout l’écosystème dont il est partie prenante. L’oiseau comprend que son aventure intérieure doit faire place à une autre aventure, au dehors, au gré du vent. Il est enfin prêt, son amitié avec l’arbre enracinée en son cœur, à rapporter plus tard le racontage de ses pérégrinations à l’ami amant des nuages.

Quant à l’identification de l’enfant avec l’oiseau rouge, elle est transmission d’un fait incontournable : chaque être vivant, chaque animal, dont les êtres humains, dépend de l’environnement auquel aussi il participe. La Chanson de l’arbre est à la fois un poème, une ode à la nature, et l’allégorie d’un enjeu immédiat de l’espèce humaine. Un beau livre, un livre généreux, foisonnant de couleurs, de traits et de sensibilité.

Philippe Geneste

29/08/2021

Futur d’histoires proches : entre désir et désespoir

GUIOT Denis (dirigé par), Renaissances. Six histoires réinventent le monde, textes de Nadia COSTE, Florence HINCKEL, Christophe LAMBERT, Yves GREVET, Nathalie STRAGIER, Jérôme LEROY, Syros-Cité des sciences et industrie, 2021, 329 p. 14€95

Ce volume est un accompagnement à l’exposition Renaissances, qui a ouvert le 15 juin dernier, et se tiendra jusqu’au 22 mars 2022, à la Cité des sciences et de l’industrie. L’exposition rappelle la publication en 1972 du rapport du Club de Rome qui prévenait de la catastrophe écologique et humaine à venir si la croissance économique fondée sur le profit se poursuivait.

Cette exposition cherchait à s’ouvrir au jeune public et c’est par la littérature qu’elle a choisi de le faire. A partir du sujet de l’exposition à savoir la crise écologique avec sa cohorte d’inégalités sociales, pollution, épidémies, « dérèglement des écosystèmes vivants, changement climatique, surconsommation des ressources » etc., il a été proposé à six écrivains d’approfondir six thèmes : l’alimentation, la santé, l’éducation, l’énergie, la communication et le vivre ensemble. Les histoires, situées dans un futur proche, partent d’un monde qui s’est effondré et chaque auteur scrute un devenir imaginaire de l’humanité. L’ouvrage fait écho au Manifeste du collectif d’auteurs et autrices de science-fiction, Zanzibar (1) : l’espace des imaginaires pour « se rencontrer, penser et commencer à désincarcérer le futur ». Une des nouvelles d’ailleurs, La Fresque de Christophe Lambert s’inscrit directement dans cette perspective.

Un intérêt tout particulier du livre est qu’il propose des textes qui ont une portée politique qui déborde l’humanisme ambiant et somme toute hypocrisie pour se donner bonne conscience faisant florès aujourd’hui jusqu’au sommet de l’Etat. Meurtre dans la douceur, en particulier propose une variation littéraire d’un texte de Jean-Jacques Rousseau : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : “Ceci est à moi” et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : “Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne !” » (2). Jérôme Leroy embarque le lectorat au cœur d’une intrigue policière au sein d’une communauté communiste d’où la violence est bannie et où l’altruisme et le sentiment de solidarité intérieure aux êtres s’épanouissent, jusqu’au jour où…

Que ce soit cette nouvelle, La Ferme au chapeau vert de Françoise Hinckel, Cueilleurs de vent d’Yves Grevet, Solange à Paris de Nadia Coste, La Fin du monde de Nathalie Stragier, La Fresque de Jérôme Lambert, tous les récits abordent une ou plusieurs des questions que soulève Roland Leboucq, dans sa postface : « Sur quelles bases [les personnages] construisent-ils les moyens d’atteindre une situation soutenable et de garder une planète habitable ? Comment s’organise la vie collective ? Quelle place y tiennent les techniques ? Y a-t-il des fictions sur l’avenir planétaire qui n’annulent pas les chances d’un avenir meilleur ? ». Faire connaître ce livre au jeune lectorat c’est les inviter à cheminer dans leur réflexion, pour l’aujourd’hui de leur vie et pour celle, demain, de la vie de l’humanité.

Les jeunes pré-adolescents et adolescents trouveront dans ces histoires matière à interroger leur quotidien, et, pourquoi pas, pour jeter un autre regard sur la tyrannie de l’urgence, de l’immédiateté. Les nouvelles rassemblées montrent aussi combien le genre de la science-fiction évolue en regard du présent. On ne trouve pas, ici, de présentation positive du progrès, ni une fascination de la technique. A la science dure se substitue dans ce recueil le recours aux sciences humaines, peut-être senties mieux aptes à susciter la réflexion chez les jeunes lecteurs et lectrices. Souhaitons que le choix d’avenir au centre de la nouvelle de Nathalie Stragier puisse effectivement subsister dans les années qui viennent : le choix de la civilisation par le progrès humain et social contre le choix de la barbarie par le progrès industriel et l’aveuglement techno-scientifique.

Philippe Geneste

(1) clin d’œil au roman de John Brunner Tous à Zanzibar. - (2) Rousseau, Jean-Jacques, Discours sur les fondements et ‘origine de l’inégalité parmi les hommes (1755).

22/08/2021

La vie, le sport, au révélateur des couleurs

HASSAN, Yaël, Poing levé, le muscadier, 2021, 169 p. 13€50

La collection rester vivant s’enrichit d’un nouveau titre du plus haut intérêt. Une composition particulièrement travaillée donne toute sa force littéraire au roman. Chaque chapitre porte pour titre une date (on passe ainsi du 20 mai 2020 au 22 juin 2020) et un résumé sommaire d’un titre du journal télévisé de France 2. Cette chronologie croise les émeutes provoquées par la mort à Minneapolis (USA) de George Floyd asphyxié sous le poids du policier Derek Chavin et les manifestations en France pour dénoncer la mort d’Adama Traoré. Le point commun : violences policières et racisme.

A ce dispositif chronologique se subordonne des extraits de l’autobiographie de Tommie Smith telle que lue et rapportée par deux adolescents qui la consultent pour un exposé de français. Les extraits mènent de la ségrégation raciale en vigueur aux USA dans les années 1950/1960 jusqu’aux Jeux Olympiques de Mexico où Tommie Smith remporta une médaille d’or et monta sur le podium comme son ami John Carlos arrivé troisième, en chaussettes noire et arborant un poing levé ganté de noir alors que résonnait l’hymne américain. Cette protestation contre le racisme de la plus grande puissance du monde coûta cher à ses auteurs, comme d’ailleurs à l’australien Peter Norman qui portait le badge de l’OPHR (Olympic Project for Human Right initié par Harry Edwards et Tommie Smith) en soutien.

L’évocation de la vie de Tommie Smith est motivée par le travail scolaire mentionné alors que les élèves et leur professeur vivent sous le régime du confinement.

Ces trois strates narratives, -la première relevant du sommaire, la seconde du récit biographique, la troisième de la narration mettant en cause les relations entre des adolescents et préadolescents, une narration mêlant le genre romanesque à la communication de SMS et à l’écriture saisie sur le net- convergent jusqu’à se fondre donnant unité à la scène finale du roman.

Comme souvent en littérature de jeunesse, le récit historique est l’occasion d’un récit d’apprentissage, sauf qu’ici, de par la composition, celui-ci n’efface pas les données historiques sur le mouvement de libération des noirs américains. Junior, le jeune héros noir, va se politiser au cours de l’histoire et de l’avancée de son exposé. L’auteur tisse sur ce fil une histoire d’amour adolescente, qui elle aussi vient alimenter la thématique du racisme et de la lutte antiraciste. Ainsi, tout en se coulant dans le récit pour la jeunesse, l’auteur apporte une argumentation instruite qui donne étoffe à l’histoire autant qu’elle suscite réflexions : Tommie Smith, George Floyd, Adama Traoré, même combat ?

 

LAM Kei, Les saveurs du béton, Steinkis, 2021, 215 p. 20€

L’autrice de Banana Girl (Steinkis, 2017) poursuit son autobiographie d’une jeune immigrée venant de Chine avec ses parents. On la suit, pré-adolescente, s’installant en banlieue parisienne, dans une cité d’immeubles. C’est l’occasion d’instruire le jeune lectorat sur l’urbanisme, la ghettoïsation des populations selon les critères de richesse et de pays d’origine. Grâce aux dessins, on rentre dans ces lieux à bien des égards clos sur eux-mêmes, la narration y déjoue certains stéréotypes sociaux et le récit personnel fait ressentir le poids d’un racisme ordinaire.

La vie de famille est l’occasion de revenir sur les stéréotypes de la répartition des tâches entre mari et femme. Comme tout est vu à travers le regard de la préadolescente, il se dégage de l’ouvrage une grande fraîcheur : fraîcheur de ton, fraîcheur des thèmes. Profondément social, ce roman graphique destiné spécialement à la jeunesse, évite toutes les chausse-trapes du récit à thèse. Aucune lourdeur ici, alors que la découverte de l’immigration chinoise n’est pas chose courante en littérature de jeunesse, voire en littérature tout court.

Philippe Geneste

15/08/2021

La comptine, un jeu d’enfant…

DENEUX Xavier, Une Poule sur un mur, Milan, 2020, 10 p. 9€9o

La comptine présente l’intérêt d’un texte simple, à la puissance créative contenue dans le procédé de mise en texte. Lisons l’album :

On entre dans une comptine en vers heptasyllabiques (sauf un octosyllabe, changé du texte original, on ne sait pourquoi), avec assonances et allitérations pour marquer le rythme. L’amusement avec les sons, avec le souffle des mots, s’entremêle au choix rare de l’impair, comme pour souligner l’incongruité de la situation. Le chant est traversé d’humour, avec la répétition pour vecteur principal. C’est la répétition qui gouverne aussi le rapport de l’image au texte.

Á la formulette chantonnée s’adjoint un plaisir tactile offert à l’enfant par les pages cartonnées en relief. On suit la petite poule dans ses péripéties un peu ubuesques, dessinée à la manière d’un poussin à crête ; l’enfant accroche les pages, suit du doigt l’animal, soit en relief soit en creux. La lecture est sensorielle, auditive, visuelle, tactile. L’auteur use de l’aplat de couleurs vives mais pas criantes. Le matériau de fabrication de l’ouvrage est doux ; le livre est solide, réellement fait pour être manipulé sans risque par l’enfant.

On est toujours frappé de voir combien les enfants suivent le fil narratif quasi non-sensique de la comptine, ce qui laisse bien supposer que l’imaginaire enfantin procède, grâce à l’interaction avec l’autre, ici l’adulte, selon un schème du récit sous-jacent au langage et à l’agencement des mots dans une phrase, et ce quelle que soit la langue en cours d’acquisition. 

Une Poule sur un mur présente cette particularité que la chute finale n’en est pas une. Elle appelle plutôt la continuation de la même comptine par répétition simple ; un jeu d’enfant…

 

SANCHIS Lisa, Un Petit Cochon pendu au plafond, Tourbillon, 2020, 2p. 16€

La célèbre comptine est écrite sur un livre en tissu illustré. Le matériau permet de manipuler le livre, de rendre sensible le rythme, tout en jouant avec l’enfant en le poussant, par répétition et induction, à mémoriser la comptine. Un côté du livre tissu est un cochon rose très doux ; l’autre côté comporte le texte et les images avec des flaps, du papier crissant, des cordelettes qui annoncent des surprises, un élément sonore.

Permettons-nous de souligner l’importance pour l’enfant de s’approprier la comptine sans que l’adulte ne montre qu’il la connaît. L’enfant doit faire de la comptine son affaire, car au cours des âges, elle est devenue une affaire d’enfants. Il est donc essentiel de solliciter l’enfant pour qu’il dise la comptine, pour qu’il la scande. Tout ce qui ressemblerait à un rituel de langage serait le bienvenu car ce serait valoriser l’intériorisation par l’enfant d’un genre de discours nouveau, qui viendrait enrichir ceux déjà construits par lui.

L’enfant, alors, use de la comptine comme d’un élément de son monde. Autrement dit, il intègre à son monde le genre de la formulette. Or, la formulette est une invitation à jouer avec le langage. Ce qu’il s’approprie ici peut demain devenir un schème discursif qu’il appliquera à l’expression de ses actes ou en accompagnement de ses actes. Le support en tissu amplifie la dimension fantaisiste de la formulette et de la diction, la matérialise grâce à la manipulation. En attendant de jouer avec ses camarades à partir d’une formulette, l’enfant s’en imprègne dans son rapport à l’adulte et par l’interaction au livre. Cette dernière est, elle-même, une propédeutique à la lecture des livres futurs, une première phase concrète, matérielle d’introduction au livre.

Philippe Geneste

08/08/2021

L'humanité dans l'aveuglement de sa chute

CUENCA Catherine, La Petite Fleur d’Hiroshima, oskar, 2020, 108 p. 10€95

« Le ciel est d’un bleu aussi pur que mes pensées (…)

Un avion vient d’apparaître (…)

Il se déplace lentement au-dessus de la ville, tel un oiseau majestueux.

(…) Au fond, ce n’est peut-être qu’une vision ».

Voici un excellent roman historique, à structure polyphonique et qui suit une trame chronologique : les 10 jours qui mènent à Hiroshima. Les narrateurs sont : un soldat américain d’origine japonaise, engagé en Birmanie dans le 442e Regimental Combat Team - bataillon mis sur pied en 1943, composé principalement de nippo-américains. Il échange une correspondance avec son frère tandis qu’une enfant d’Hiroshima le fait avec son frère kamikaze ; un narrateur omniscient, voix des épilogues dont deux uchroniques, raconte surtout la vie du 442e RCT. La seule faiblesse du livre est dans la discordance entre la composition alternant les points de vue et un style uniforme qui n’arrive pas à incarner la polyphonie structurante du récit.

L’entrecroisement des récits épistolaires permettent de décrire la condition des Nisei, nom par lequel sont désignés les enfants de la première génération d’immigrés japonais aux USA. Ils sont soumis à la défiance xénophobe entretenue par le pouvoir US, peu après l’attaque de Pearl Harbor (7/12/1941) par les troupes japonaises. Ils furent alors disséminés et parqués dans des camps en février 1942 et durent abandonner sur place leurs biens et maisons.

On suit ainsi à la fois la vie confinée des Nisei en Amérique, les missions données au 442e RCT, et la vie à Hiroshima avec la préparation des civils pour la défense de la ville. Les deux épilogues uchroniques permettent de rappeler les conditions géopolitiques qui menèrent à la barbarie du largage de la bombe atomique sur Hiroshima le 6 août 1945 et sur Nagasaki le 9 août 1945, à la destruction de 70% des bâtiments sur 12 km2, à la mort de 140 000 victimes, à l’insupportable condition des hibakusha (survivants du bombardement).

En cent huit pages, Catherine Cuenca offre un roman rigoureux et prenant, informatif mais non didactique. De plus, La Petite Fleur d’Hiroshima met à plat l’engrenage mortifère qu’engendre « l’esprit de destruction » qui s’empare des hommes et qui gouverne toujours les relations nationales et internationales. Le roman ouvre ainsi au jeune lectorat un riche horizon d’interrogations et la problématique du pacifisme et de l’abolition de l’arme atomique.

Philippe Geneste

01/08/2021

Le livre pour savoir comment faire

DÜRR Morten, Comme un murmure, dessins Sofie Louise DAM, traduit du danois par Catherine Renaud, Jungle, 2021, 80 p. 13€95

Ce livre venu du Danemark, écrit par un journaliste et auteur de livre de jeunesse suédois, possède une dimension internationale sur le sujet de la maltraitance et de l’aide à l’enfance. Il s’appuie, pour la France, sur la Convention Nationale des Associations de Protection de l’Enfant. L’ouvrage raconte le jeu des murmures et met en situation une enfant confrontée à la confession d’une de ses camarades qui lui dit être battue. Les dessins de Sofie Louise Dam privilégient les scènes de dialogue. Plans moyens et plans rapprochés dominent. Le récit conte le comportement de l’enfant battue et les atermoiements de sa copine pour rapporter aux adultes sa connaissance de la situation.

C’est un livre pratique parce que dessins et textes incitent le lectorat à se demander ce qu’il ferait. Mais c’est aussi un récit dialogué, une fiction, qui se laisse lire comme un roman graphique. C’est un livre dont la présence s’impose dans tous les centres de documentation et d’information ainsi que dans les rayons jeunesse des bibliothèques et médiathèques.

 Mes Premiers jeux de société, Tourbillon, 2021, 8 p. 14€95

L’ouvrage aux pages solides propose quatre plateaux de jeux de société : un jeu de l’oie dans la savane, un jeu type échelle et serpent sous l’océan, un jeu de course avec des dinosaures, un jeu pour sauver un paresseux. Les deux premiers sont classiques, les deux derniers sont originaux. Chaque jeu se joue de 2 à 6 joueurs et un seul à deux joueurs exclusivement. La règle pour jouer est inscrite sur chaque plateau correspondant. Un dé de couleurs, un dé de chiffres et six pions sont fournis.

Cette création emporte une dimension instructive. Le jeu de l’oie fait apprendre au petit enfant les noms des animaux de la savane ; le jeu de la course le familiarise avec les noms des dinosaures ; et bien sûr, il apprend à identifier les chiffres sur un dé comme le nom des couleurs sur l’autre.

Pratique, enfin, le format carré (17,5 x 17,5) est idéal pour emporter ce livre jeux de société en voyage, pour jouer dans la voiture, dans le train…. Une belle création pratique des éditions Tourbillon.

 CARBONE, LOUESLATI Chadia, SOTO Axelle, Maths 6e c’est facile en BD, Nathan, 2021, 96 p. 11€90

En treize BD sont mises en scène plusieurs notions mathématique du programme de sixième. Á chaque BD, s’ajoute, toujours illustré et dessiné, un rappel pour retenir ce qui a été mis en scène. Enfin, des jeux permettent de mettre en application les connaissances acquises. Bref, un ouvrage parascolaire « conforme aux programmes ».

commission lisezjeunesse

25/07/2021

Le conte happé par la vie contemporaine ou Les fées sont-elles les sages-femmes du rêve ?

AYMEN Gaël, La Belle au bois dormant, illustrations par Sébastien Pelon, Nathan, 2020, 32 p ; 19€95

Une princesse qui s’ennuie, succombe à la curiosité un soir ténébreux et se retrouve endormie pour cent années. Elle a 15 ans. C’est « une femme » nous dit le conte actualisé de Gaël Aymen (une « bonne femme » disait le conte de Perrault). Les menstrues signent l’entrée dans l’âge adulte, si on ne surinterprète pas.

Cent ans plus tard, un prince, qui pour repousser l’ennui, parcourt la campagne et trouve un château, enfoui dans une épaisse forêt, avec, endormie avec en son écrin, une princesse dont il tombe immédiatement amoureux. Le travail éditorial, avec ses dentelles de papier découpé, donnent relief aux illustrations pour imiter la luxuriance de la nature au fond de laquelle se trouve la naissance de l’amour.

La belle à la vêture surannée ouvre les yeux : « comme tu t’es fait attendre ». Alors le prince lui répond : « Comme je t’ai attendue ». Et ils partent ensemble, « rayonnant d’un amour dont seuls encore les contes, et peut-être les fées, ont gardé le secret ». Le « sommeil enchanté » (thème récurrent de contes populaires (1)) est aussi bien le rêve éveillé de la littérature orale de la tradition populaire dont les contes sont un des fleurons : « Tout conte est une sorte de rêve sorti spontanément de l’inconscient, qui, sous une forme symbolique, nous raconte une histoire chargée de sens » (2). L’enfant reçoit, dès sa naissance, de la part des fées, figures maternelles et sages-femmes du royaume, en quelque sorte, bénédiction et malédiction. Elle fera avec, compensant en rêve, dans son sommeil, le malheur contracté lorsqu’elle se pique avec le fuseau maudit de la mauvaise fée. Le conte invite à lire un refus de grandir mais surtout, il va décrire les bienfaits de l’attente. L’attente suspend le temps comme le montrent plusieurs images ; et c’est la rencontre qui relance le flux de la vie. C’est une lecture, mais il y en a une autre, si on se concentre sur la figure des parents : le conte interroge leur capacité à protéger leurs enfants. La complexité interprétative du conte fait mentir le chroniqueur du Mercure Galant de 1697 qui parlait de ces contes « dont [l]a morale est très claire » (3)

Bercé par le style appuyé sur une quasi versification, cet album est une invitation à rentrer dans l’univers de la fantaisie. Les dessins et couleurs à l’ordinateur peinent à rendre la chaleur fiévreuse des événements, mais ils sont, avec bonheur, rehaussés par un jeu de doubles pages et de caches, de papiers découpés épousant les dessins. Dès cinq ans, les enfants aimeront jouer avec ces reliefs des pages, à condition qu’on leur lise le conte. Mais ce dernier sera lu avec délice par les premiers lecteurs -là, aussi, un accompagnement initial est de mise.

Gaël Aymen signale sa dette envers la version de Madame d’Aulnoy ; il a emprunté au conte de Perrault -qui porte le même titre-, mais il s’est inspiré aussi de celui des frères Grimm, « Rose d’épine », dont il reprend la brièveté et la cohérence interne bien plus puissante que la version de Perrault. Le récit est limpide, facile d’accès grâce à ce choix. Il est aussi très suggestif. L’auteur joue de variantes moins connues et souvent inconnues des enfants. Ainsi, le prince n’arrache pas la princesse au sommeil, mais assiste à son réveil. Donc, s’il y a emprunt, c’est pour une nouvelle création par un travail de réécriture. Ainsi va le conte, tiré du trésor populaire, il se poursuit happé par la vie contemporaine.

Philippe Geneste

(1) voir Saintyves, Pierre, Les Contes de Perrault et les récits parallèles, En Marge de La Légende dorée. Songes, miracles et survivances ; Les Reliques et les images légendaires, édition établie par Francis Lacassin, Paris, Robert Laffont, 1987, 1192 p. _ (2) Franz, Marie-Louise von, La Femme dans les contes de fées, traduit par Francine Saint René Taillandier, Paris, Albin Michel, 2002, 299 p. - p24 _ (3) cité par Soriano, Marc, Les Contes de Perrault, culture savante et traditions populaires, édition revue et corrigée, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1996, 525 p. – p.26

 

Delacroix Sibylle, Les Trois Ours chez Boucle d’or, Bayard, 32 p. 12€90

Voici une nouvelle réécriture d’un conte traditionnel, à la faveur de la transposition du conte initial de Boucle d’or, du genre du conte au genre de l’album. Ce n’est pas Boucle d’or qui découvre la maison des trois ours, mais les trois ours qui découvrent la demeure de Boucle d’or. Petit ours y met un bazar fantastique et d’autant plus impressionnant que le format de l’ouvrage est imposant. C’est que la cohabitation entre l’espèce des ours et l’espèce humaine n’est pas chose aisée. Les ours, effectivement, même humanisés comme ceux des contes de fée ne sont pas habitués à des intérieurs en ordre et proprets…. Bref, un album hilarant, plaisant, agréable et que les petits dévorent…. Quant à Boule d’or, il lui faut expliquer ce qui s’est passé à ses parents de retour…

La commission lisezjeunesse

18/07/2021

Attente et sensibilité enfantine

BRAMI Maïa, L’Attente, illustrations Clémence POLLET, HongFei, 2021, 34 p. 17€

Voici un livre à contre-courant de l’époque contemporaine, un livre qui en appelle à la lenteur, à l’observation par le comportement de l’attente qui donne son titre à cet album de format italien. Les couleurs fluos, le dessin à l’ordinateur, nous plongent au cœur d’une forêt de Nouvelle Guinée. Un explorateur naturaliste recherche un oiseau du paradis, pas l’espèce connue par sa longue traîne qui éblouit, mais celui au plumage noir qui, lors de la parade nuptiale déploie les plumes de son poitrail laissant apparaître trois taches d’un bleu intense. L’album conte l’attente de l’instant de ce spectacle rare et stupéfiant. Il conte aussi l’effort nécessaire à l’explorateur pour se rendre sur le lieu. Le lecteur l’accompagne. Comprendre le monde nécessite de le percevoir et pour le percevoir, se mettre à sa disposition, pour déjà appréhender l’objet de l’attente. Ensuite seulement l’explorateur s’appliquera à regarder l’oiseau favorisant chez les lecteurs l’évocation imaginaire de l’univers impressionnant de la nature.

La lecture endosse alors des valeurs nouvelles. D’une part, elle vient favoriser explicitement la concentration. Celle-ci est le véritable sujet du livre, seul moteur réel de l’intrigue suscitée par la situation. D’autre part, elle interroge le lectorat sur la notion d’intérêt loin du j’aime / je n’aime pas (la tyrannie des « like » des réseaux sociaux) et donc favorise le raisonnement. De plus, elle oblige le jeune lecteur ou la jeune lectrice suivant l’explorateur à revenir sur l’objet de sa quête. Elle l’oblige donc à identifier la fixation sur un but comme une modalité centrale de réussir à voir l’oiseau de paradis, de pouvoir l’observer, le percevoir.

L’album est à contre-courant, parce qu’il fait de la stabilité de l’intérêt la condition de l’accès à la connaissance, à la satisfaction tant affective qu’intellectuelle. L’album est à contre-courant, parce qu’il va à l’encontre de l’éloge contemporain de la dispersion. Contre la boulimie de distractions (règne de la quantité), l’album invite à la centration sur l’intérêt (règne du qualitatif). Comment ne pas conseiller à le procurer à tous les enfants, ceux à qui on le lira, ceux qui, seuls et seules le liront ?

 

RASCAL, Cassandre, illustrations de Claude K. DUBOIS, éditions d2eux, 2021, 32 p. 13€

Il s’agit de la réédition (première édition à l’école des loisirs) d’un album subtilement écrit, entre tendresse et sagesse de la relation humaine. Le thème en est l’amitié mais aussi la propriété : Marie-Paule va-t-elle donner à Cassandre, sa « meilleure amie », son doudou ? Cassandre est riche, Marie-Paule est pauvre ; Cassandre propose d’échanger une quantité de ses jouets contre le poupon doudou de Marie-Paule ; mais ce dernier est le compagnon de joie et de tristesse, le confident et le conseiller de Marie-Paule.

L’album suit les tergiversations de l’enfant. Les illustrations de Claude K. Dubois, aux effets aquarellés pour les paysages, aux traits crayonnés pour le dessin des personnages, le tout avec des couleurs mates et rêveuses, accompagne merveilleusement la délibération intérieure. De plus, c’est l’illustration qui donne structure temporelle au récit, en le figurant entre le matin légèrement brumeux et le coucher de soleil qu’offre la dernière double page sans texte.

Le travail de l’illustration et celui de l’écriture se conjuguent dans la même recherche de l’émotion, dans la même rigueur à ne pas sortir du sensible enfantin.

Philippe Geneste