Anachroniques

14/04/2024

Un visage pour deux. Sentiment du soi, confiance de l’Autre

HALARD Anaïs, CLAVIER Amélie, Ambroise et Louna, Jungle-Ramdam, 2024, 104 p. 19€95

La scénariste Anaïs Halard et la dessinatrice Amélie Clavier signent là un magnifique album d’une grande originalité de conception, intelligemment composé, subtilement peint et dessiné. Basé sur un récit rétrospectif, alternant encadrés narratifs à la troisième personne et extraits de correspondances, l’intrigue générale est d’une fluidité prenante tandis que les dialogues projettent le lectorat au cœur des sentiments et des points de vue des personnages. Les ambiances colorées de la peinture travaillée à l’aquarelle et à la gouache emportent dans un univers bohémien, croisement d’Asie, d’Inde et d’Espagne.

L’absence d’industrie, de voitures, les costumes renvoient à l’époque du dix-neuvième siècle, et l’histoire s’ancre dans le romantisme pour scruter les sentiments où se définissent des âmes. Le sujet est scandaleux, à bien des égards, et pourtant profondément émotif. En empruntant, au dix-neuvième siècle littéraire son thème du double, Ambroise et Louna interroge – instituant une expérience des limites – le poncif selon lequel la personnalité se forge sur le modèle de l’autre. La situation de fiction créée par la scénariste et la dessinatrice déjoue ce poncif et relance la question : de quoi est faite la personnalité ? Se constitue-t-elle des images en miroirs qui renvoient les unes aux autres, mais alors comment ne pas se perdre dans la mise en abyme ainsi en action ? Ou bien encore, est-ce la confiance mise en soi par l’autre qui permet au sentiment du soi de se construire ?

Poussant à l’extrême la situation, l’album joue de l’identité des visages et de l’identification par une enfant de celui de sa mère dans sa non-mère. Cette extrémité introduit alors la question du père d’une enfant à la mère substitutive… Est-il le père alors qu’il n’est plus l’amant puisque l’amante s’en est allée au pays des morts ? Quelle volonté résisterait à ce simulacre ? L’identité ne serait-elle qu’un simulacre mais alors mentirait-on à l’enfant qui lui vous croit ?

Si une image est l’objet d’amour de trois personnes, peut-on parler d’une même image et de la même personne dont elle est le double, qu’elle duplique ? Une telle situation ne se complique-t-elle pas de mésententes nécessairement aux aguets ? Et le culte de l’image de l’être cher peut-il supporter les confluences ?

L’autre aspect du double, on le sait, est la duplication d’un personnage de la même famille (1) et dont le ressort est le leurre. En quoi le dupliquant, par le rôle qu’il lui est imposé de jouer, est-il transformé par le dupliqué (dans Ambroise et Louna, par la dupliquée) ? Et que se passera-t-il si le rôle joué, si le leurre en action, si le visage identifié, si l’amour investi, se mettent à exister plus intensément que l’acteur ou l’actrice, le leurré ou la leurrée, l’identificatrice ou l’identificateur, l’amoureux ou la femme aimante ? Se retrouvera-t-on encore dans une expérience communicable ? L’intime imaginaire emportera-t-il une intimité réelle subvertie, submergée ? Serait-ce cela la personnalité ?

Mais Ambroise et Louna va plus loin encore, déstabilisant les lectrices et lecteurs, mais aussi démultipliant les sentes des interprétations. Si le double devient doublure, porte-t-il à l’annulation de la personnalité de celle-ci ? À l’inverse la doublure serait-elle démultiplicatrice de la personne qui la porte autant que celle qu’elle signifie ? Pourquoi l’amour se noie-t-il dans la doublure ? Si, par la présence vivante de la doublure, la spéculation du personnage doublé lui fait perdre son passé, comment n’entraînerait-elle pas la non-ouverture de l’avenir ?

Ambroise et Louna, organise le passage en continu du positif à une négativité : le double et non la personne, l’image du personnage et non le personnage réel, la doublure et non la personnalité, l’identique et non l’identité. Dans ces incessantes réflexions l’histoire se mue en un prisme qui décompose chaque être impliqué : en effet, chacun, chacune se définissant par ses relations à l’autre et aux autres, spéculation et réflexion font perdre pied, imprimant, chez les lectrices et les lecteurs, l’émotion intense provoquée par l’art narratif et dessiné des autrices.

Philippe Geneste

(1) Voir Goimard, Jacques, Stragliati, Roland, « Préface », La Grande Anthologie du fantastique. Histoires de doubles, Paris, Pocket, 1977, pp.7-31.

 


07/04/2024

Contre la lie du révolu, la révolution de la liberté

DAVID Rémi, Le Tyran des mots, illustrations de Valérie MICHEL, éditions mØtus, 2023, 72 p. 17€

Le pouvoir autoritaire régit le langage en vidant les mots de leur sens par manipulation linguistique des usages. Grand amateur de rhétorique, Rémi David crée une fable qui, si son message est sans ambigüité, sait œuvrer dans la nuance pour stimuler chez le lectorat la vigilance. Ainsi les mots son évidés, systématiquement tronqués, réduits. Ils ne sont pas remplacés mais manipulés car le pouvoir équivaut à la manipulation des mots. Dans ce travail de sape entrepris contre les mots, le tyran s’appuie sur la charge destructrice de son sens que porte en lui chaque mot : révolution > révolu, contestataire > taire, démocratie > mort, créateur > rat, s’amuser>suer, liberté > lie, littérature > tare… Le procédé est celui de l’anagramme.

L’acclimatation à l’évidement des significations, à l’organisation de leur amuïssement, caractérise l’indifférence sociale propice à la soumission aux personnalités autoritaires. L’album démontre comment le « en même temps » des sens, promu en philosophie du pouvoir personnel, n’est que confusion organisée des pensées pour mieux maîtriser les esprits et les assujettir aux intérêts du pouvoir ; à quoi bon s’intéresser à des glissements de syllabes, à des troncations par apocope, aphérèse ou syncope des mots, quand une opinion communément admise assure la quiétude individuelle ? À quoi bon conserver les mots dans leur intégrité pour nommer les nuances du réel, puisque ce réel s’uniformise ?

Le procédé de l’anagramme, où le mot se penche sur lui-même, en quelque sorte, est une image du tyran incapable de sortir de lui-même. La clôture intérieure de l’individu provoque sa volonté de contraindre ce qui lui est extérieur, de se l’assujettir. Le discours du tyran observe le discours des habitants et entre en belligérance contre les mots du commun, contre les mots communs, contre la langue commune.

L’album démontre aussi, comment l’ordre linguistique a toujours fasciné les dictatures, Rémi David appelant à l’esprit les grands noms de l’insolence littéraire : 1984 d’Orwell bien sûr, Le Meilleur des mondes d’Huxley et le rôle de résistance qu’y joue l’œuvre de Shakespeare, Les Langages de Pao de Jack Vance, L’Esclavage c’est la liberté de Chantal Montellier, ou encore l’œuvre de Victor Klemperer. Dans Le Tyran des mots Ce sont les décrets d’un tyran dont les caprices s’annoncent par des proscriptions : on ne doit pas dire, cela ne se dit pas, il est interdit de dire. La violence d’État et la surveillance des discours de chacune et chacun se mettent ainsi en place.

Rémi David et Valérie Michel écrasent le dictateur sous le ridicule. L’album ne cesse de lancer des grappins d’abordage sur notre présent. Par exemple, le tyran procède par proscription : n’est-ce pas sur des proscriptions arbitraires que repose, aujourd’hui, l’enseignement de l’orthographe et de la grammaire qui y est adjointe ? L’album pourrait donc s’adresser aux législateurs de la langue française et aux responsables des programmes scolaires en la matière. Le tyran fabrique la confusion des sens, chaque mot portant en son sein son sens contradictoire : ne vit-on pas sous le règne d’une pseudo philosophie du « en même temps » qui traite de lie toute expression libre non conforme au pouvoir, musèle des associations, syndicats, organisations, individus qui refusent toutes les formes de génocide ? Le Tyran des mots produit une réverbération de la vie ordinaire contemporaine, ici et ailleurs. Le contexte guerrier et son florilège de discours militaristes et patriotiques ne font que l’amplifier, que le rendre plus sensible.

Mais surtout, l’album ne fait pas son deuil du désir humain de langage articulé à un besoin social de l’animal humain. Le risque des mots tus était, pour l’auteur et l’illustratrice, celui de l’étouffement du récit ; c’est parce que la résistance s’est collectivement organisée que les mots maudits reprennent en main le dire pour finir par murer le tyran dans le silence des mots tus. Le pouvoir fait de son autorité nominatrice un magistère. En imposant ses dénominations, le tyran cherche à asservir les consciences à une vision monovalente du monde, la sienne. L’histoire s’appuie sur la thématique du langage totalitaire pour inviter à l’organisation d’une résistance collective non violente, une résistance donc une lutte contre les appétits de la société concentrationnaire qui se dessine dans l’album bien sûr, mais aussi celle qui se dessine, sous des modalités diverses dans la réalité vécue par les peuples du monde contemporain.

Philippe Geneste

31/03/2024

Dans le monde de l’enfance, se font des histoires

JEAN Didier & ZAD, Chacun mon tour, Utopique, 2024, 28 p. 11€

Didier Jean & Zad savent saisir le réel enfantin, ici celui d’une école maternelle. Le dessin est réaliste, La plupart de la narration est tenue, principalement, en un discours intérieur qui adhère à la pensée enfantine de cet âge. Désormais, l’album est mis en place et le jeune lectorat lancé avec la voix en racontage de l’adulte qui lit.

Comme on ne parle pas pour parler mais bien pour dire quelque chose, Didier Jean & Zad approfondissent la situation, la mettent à l’épreuve de quelques réalités potentielles qu’elle pourrait engendrer. L’album met alors l’enfant lecteur dans l’obligation d’apporter un jugement – au sens de juger de la valeur des aces de l’héroïne. Alors l’enfant, si peu que l’adulte qui lui lit l’histoire entre en dialogue, va pouvoir scruter la problématique de soi et de l’autre, de l’égoïsme et du partage, de l’intérêt individuel et de l’intérêt collectif qui le subsume.

La commission lisez jeunesse du blog a beaucoup discuté, y compris les enfants lecteurs de 8/9 ans avec les petits non lecteurs. Chacun mon tour en se feuilletant fait le tour de la question : comment le « mon » du titre pourra-t-il se transformer en « son » que l’on attend, sans que la personne singulière soit spoliée mais qu’au contraire elle soit reconnue parce qu’elle reconnaîtrait le désir de ses camarades ?

Réalisme des situations, souci constant de la pensée enfantine tant au niveau du langage que du raisonnement moral, clarté des dessins, douceur des couleurs, Chacun mon tour est un album qui sollicite l’enfant, qui se fait action de pensée pour l’enfant.

 

ANGELI May, Le Poisson Caméléon, éditions Les éléphants, 2024, 32 p. 14€50

L’album repose sur une composition très étudiée. Deux récits se superposent. Le premier est celui d’un endormissement de la petite fille Sequoia, chez ses grands-parents. C’est l’appel d’une histoire que va raconter le grand-père à sa petite-fille. La durée de l’album correspond donc à la durée de sa lecture. Ce mimétisme réalisant (plutôt que réaliste) captive l’attention de l’enfant à qui un parent va lire Le Poisson Caméléon. Le second récit est l’histoire que raconte le grand-père, une histoire plus étendue dans le temps, l’histoire miraculeuse d’une pêche désastreuse.

Pourquoi cette histoire ? Parce que le lendemain, Sequoia et ses grands-parents doivent, avec la barque, aller à la pêche en mer. L’album est illuminé par le soleil de Tunisie. Le travail du bois par May Angeli, et le passage des couleurs livrent une dimension onirique aux illustrations, avec la multiplication des traces laissées par la gravure sur bois. Dans une vidéo consacrée à son travail, May Angeli loue « l’économie de couleur » que permet la gravure. Il faut ajouter que cette économie sert une intensité de la projection du jeune lectorat dans les planches. À part quatre d’entre elles, les illustrations gravées occupent chacune une double page. Le lectorat ne quitte donc pas l’univers de la fiction qui l’embrasse dans le merveilleux de ce conte où un poisson d’or se transforme en poisson bleu du ciel. Un « poisson caméléon » dit la petite fille, préfigurant le travail de tout conte qui est de transformer la matière : le bois en gravure, le poisson en personnage, la situation du lendemain en situation légendaire de tous les temps… Ajoutez à cela la présence anthropomorphique de cormorans de noir et or vêtus et vous saurez que l’enfant à qui vous raconterez cet album vous en redemandera la lecture à moins que, déjà lecteur ou lectrice, il ne s’empare du livre pour se délecter de la cohérence du texte et de l’image. Un chef-d’œuvre.

 

VAÏSSE Violette, Léon dit non, L’Agrume, 2024, 40 p. 14€

Violette Vaïsse a déjà écrit deux volumes de ce qui devient une série destinée aux enfants dès 4 ans et jusqu’à 7 ans, chez L’Agrume. Le dessin est gai, les couleurs avec leurs aplats sont douces et variées. Le personnage, Léon, un renardeau métaphore d’un enfant humain, est espiègle, drôle. Violette Vaïsse choisit, avec intelligence, de faire entendre en off la voix des parents qui demandent, enjoignent, proposent. Ils se heurtent au refus de Léon, qui dit non. Justement ça rime… Ce centrage mène le lectorat à suivre le renardeau et donc à observer ses mimiques, ses attitudes, autant que ce qu’il dit et répond. C’est que le langage s’enracine dans le corps.

Par l’avalanche de ses négations, Léon affirme la primauté de son monde imaginaire, le monde qu’il organise pour s’amuser, sur le monde réel dont le langage des parents serait le signe sinon le signal lorsqu’il s’agit d’ordre. Cette remarque amène à proposer aux lecteurs et pourquoi pas à l’éditeur, de recommander ce livre à lire par les adultes aux enfants de de deux à trois ans. C’est que Léon ne ment pas, il est dans ce qu’il fait, au présent, c’est bien son réel. Il ne feinte pas, il affirme l’existence de ces situations imaginées dans lesquelles il évolue.

À cette époque, l’enfant fait l’expérience de frustrations (les parents aussi, d’ailleurs), puisque bien des injonctions, des demandes, des propositions des adultes sont là pour encadrer les libres volontés enfantines (1). À cette époque, les adultes s’investissent dans une fonction de protection de l’enfant vis-à-vis de ses désirs au lieu d’en être les agents d’exécution. On le voit, lire un tel ouvrage à des enfants de deux à trois ans aurait une grande fonctionnalité pour l’adulte lecteur et pour l’enfant regardeur-écouteur.

Léon dit non pourrait donc être vu et lu comme un objet permettant à l’enfant et à l’adulte d’échanger sur ces situations où, bien souvent, et contrairement à ce qui se passe dans l’album, la volonté de l’enfant est déçue ou « vaincue » dirait Spitz.

Philippe Geneste

(1) Nous employons le terme de volonté même s’il est sujet à caution. Voir Spitz, René A., Le Non et le oui. La genèse de la communication humaine, traduit par Anne-Marie Rocheblave-Spenlé, Paris, PUF, 1976, 132 p.

 

24/03/2024

Du corps, de la robinsonnade, de la fable

LEE Soyung, Courage petite taupe, éditions des éléphants, 2023, 52 p. 16€

Voici une fable animalière entre un lucane, psychiatre de profession mais aussi fatigué que triste et une taupe besogneuse, dont le rêve est de faire pousser de très grosses carottes. Entre le travailleur libéral réparateur des âmes et l’ouvrière jardinière nourricière, va jouer la magie d’une rencontre. La taupe rêve d’être appréciée par les autres, d’une reconnaissance ; le lucane rêve de liberté : socialisation d’un côté pour se réaliser et individuation d’un autre côté pour aussi se réaliser.

Le lucane arrache la taupe à son travail et les deux comparses décident de vagabonder sans but dans un univers fictif dont les pages de garde proposent la cartographie. Les ingrédients du conte traditionnel sont alors convoqués : une forêt noire où se perdent les héros, le danger d’un prédateur, la fuite, l’affrontement, le voyage au centre de la terre, la remontée au jour de l’héroïne transformée, la découverte du bonheur grâce aux épreuves. À ces caractéristiques qui portent à l’intertextualité dont est friand le genre de l’album, s’ajoute une philosophie de la vie plus singulière propre à Courage petite taupe : il faut emprunter la route inconnue comme savoir vaguer sans destination préétablie pour se découvrir au-delà de ce que l’habitude des pratiques sociales et de la vie quotidienne a bâti de soi une image. Et, pour vraiment goûter à l’aventure il faut savoir suivre un bout de chemin ensemble, à l’encontre des conventions intériorisées. Il faut donc accepter la rencontre comme ouverture à l’inconnu.

 

TASZEK Romain, Les Petits Robinsons, mØtus, 2023, 72 p. 16€50

Voici une bande dessinée pour les enfants de l’âge de l’école primaire et la classe de sixième voire de cinquième. Le propos de l’auteur est ouvertement didactique. L’histoire est très simple : six personnages, trois filles et trois garçons, préadolescents et enfants, sont perdus dans une forêt. Harassés par la marche du jour, ils décident de dresser leur campement. Ensuite, ils exploreront les lieux, s’organiseront pour survivre, tentant de rester le plus longtemps possible entre eux, c’est-à-dire à vivre en communion avec la nature, à vaincre leurs peurs, à surmonter leur éducation qui les pousse à l’individualisme. Tous les conflits naissent de cette confrontation entre les traces du mode de vie quitté et la réalité à construire d’un nouveau mode de vie sans les ressources de la civilisation.

Les dialogues sont soignés et très bien composés. Ils sont proches de la transcription dialogale de séances de dynamique de groupe. On pourrait craindre une certaine sécheresse, mais l’album, fort épais, y gagne en rigueur et devient matière à réflexion. Surtout, les dialogues explicitent les questions cruciales, et même vitales en l’occurrence, de la vie du groupe. Les enfants sont seuls, pas d’adultes, pas d’institutions pour les « mener », les « diriger ». Comment faire ? Bien des notions obsessionnelles de la société contemporaine sont alors remises en question, comme celle de la sécurité, du zéro risque etc. La vie est risque, mais le risque se maîtrise sans ériger un appareil de répression.

L’intertextualité va de soi, bien au-delà de L’Odyssée d’Homère cité. De Defoe à Vernes, des multiples variantes de la thématique de la robinsonnade en littérature destinée à la jeunesse, les accroches intertextuelles peuvent être multiples, surtout si on travaille la bande dessinée en classe.

La coopération est montrée comme une nécessité. L’entraide suit la prise de conscience de l’organisation du groupe comme un bienfait pour chacun et chacune. La fin de l’histoire qui annonce le retour des six personnages chez eux ne manquera pas de susciter débat, comme elle l’a fait au sein de la commission lisezjeunesse. Mais, n’est-ce pas en accord avec le choix des dialogues méthodiquement composés et dont l’ordre épouse la nécessité croissante pour chacun des protagonistes d’agir en fonction du groupe ? Le récit Les Petits Robinsons n’est pas une utopie, il est une tentative de rendre compte d’un réel possible et, pourquoi, de donner envie de faire l’expérience. Le dessin, certes didactique aux couleurs sans violence, impose une quiétude, un équilibre parfaitement posé par la composition classique des planches. La luminosité des pages, la clarté du dessin, la lisibilité maximale du texte dans les phylactères, tout concours à ce même but d’un récit à vocation réflexive pour des enfants de 9 à 12 ans.

 

DENEUX Xavier, Les Cinq sens, Milan, 2023, 24 p., 12€90

Voici le second volume de la collection « cogito » débutée avec Le Cerveau, du même Xavier Deneux, chroniqué sur https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ le 4 juin 2023. Il s’agit ici d’initier les petits enfants (« dès 3 ans » précise la présentation de la collection) grâce à la palpation de pages en relief, aisément manipulable par des mains inhabiles grâce au fort cartonnage, aux coins arrondis pour ne pas se blesser, et un format bien adapté.

Mais le texte reste difficile et inaccessible aux petits ce qui signifie qu’il faut que le livre soit lu et commenté à l’enfant. Dans ce dernier cas, l’ouvrage sera un support de choix, sinon, il raterait sa cible de lecture. Ajoutons, qu’un tel ouvrage serait particulièrement adapté aux enfants plus âgés et lecteurs ou lectrices, nonobstant le format et la présentation matérielle réalisée pour les petits.

Commenté avec l’enfant petit, lu par l’enfant d’âge de l’école primaire, le livre propose une exploration du corps et de son fonctionnement pour capter les sensations auditives, olfactives, visuelles, tactiles, gustatives. On pourrait interroger la propension de l’auteur à ne considérer la mémoire que comme un réceptacle des sensations reçues, alors qu’elle repose sur un travail opératoire de sélection des expériences. Mais ce n’est pas un défaut disqualifiant, car là n’est pas le but de l’ouvrage. Sa lecture, en revanche, permet d’associer aux sensations des qualités discernées. Par exemple pour le toucher, on distinguera le mou, le dur, le rugueux, le lisse, le doux, le piquant, le froid, le chaud. La fin de l’ouvrage s’ouvre sur la fonction des sensations concernant la prévention du danger, le lien avec le plaisir etc. 

Philippe Geneste

17/03/2024

Comme une vague déferlante

CASTILLON Claire, CHARPENTIER Oriane, DESMARTEAU Claudine, FARGETTON Manon, LINDENBERG Hugo, MANDIOT Vincent, MULLER-COLARD Marion, PANDAZOPOULOS Isabelle, Le jour où j’ai osé, éditions Gallimard, collection Scripto, 227 pages, 2023, 12 €.

Chacune des huit nouvelles, qui composent le jour où j’ai osé, sont écrites par l’une ou l’un des auteurs présentés en première page de couverture du livre. Ce sont des histoires bouleversantes qui nous laissent écouter, pour sept d’entre elles, une narratrice ou un narrateur. Une seule est écrite à la troisième personne du singulier, traçant les portraits de deux jeunes filles.

Empreintes d’émotions et riches d’écritures talentueuses, ces huit nouvelles sont toutes, d’histoires comme de styles, différents et l’on ne se lasse pas de les lire, de les découvrir d’une autrice, d’un auteur à l’autre.

Cependant chacune d’entre elles ayant dessiné la trame d’une situation insupportable, transpirant soit d’ennui, de tristesse ou d’angoisse, va déchirer le brouillard qui plombait l’existence de leurs personnages.

Ainsi Grande fille de Claire Castillon, contée avec l’humour et la grande finesse d’écriture de l’autrice, donne vie à Élise, âgée de 18 ans, aux prises d’un prédateur sexuel et dominant socialement, puisqu’il est le patron d’une entreprise où son stage se termine. Comment peut-elle se déprendre de cette emprise et s’échapper d’un viol ?

Les Champs d’Oriane Charpentier laisse Jérémy, jeune lycéen de seconde, dévoiler sa solitude et sa perte de confiance en lui. Les paroles d’une amie tout au long d’un trajet de transport scolaire et d’un cheminement sensible de réflexions, pourront-elles l’aider à retrouver sa « propre force » ?

Le prénom de la narratrice de la nouvelle Elle a quel âge, la puce ? écrite avec talent par Claudine Desmarteau n’apparaît pas. Il est immergé par les sobriquets -comme l’indique déjà le titre- qui jalonnent l’enfance et l’adolescence de l’héroïne : « la petite chouette », « la demi- portion », « la naine », « l’avorton » et bien d’autres surnoms humiliants. La jeune fille saura-t-elle, et de quelle façon, s’émanciper de cette glue qui la traitait en peluche, en jouet, en poupée et s’affirmer en tant que personne avec ses désirs, son idéal de vie, sa volonté propre ?

Dans les profondeurs de Marion Fargetton nous bouleverse par le personnage de Lison, mise à l’écart, humiliée par le groupe de filles de sa classe, au collège, dont elle recherchait la reconnaissance et l’amitié. Mais cette histoire d’exclusion n’est pas nouvelle pour elle qui en a ressenti le chagrin depuis toute petite, à l’école maternelle. Cependant Roxane, une jeune fille de sa classe, sensible à sa détresse, va se rapprocher d’elle. Une amitié se noue, faite aussi d’échanges, de petits mots secrets cachés parfois dans l’étui d’un violoncelle car toutes deux sont musiciennes, qui vont révéler à Lison l’outrage qui a blessé son enfance. Combien de temps, combien d’errances faudra-t-il à Lison pour soigner ses blessures, pour effacer l’outrage ou du moins s’en affranchir ?

De la nouvelle Vernis noir de Hugo Lindenberg émane une poésie sensible où le jeune narrateur – qui ne dit pas son nom – s’émancipe, grâce à son monde imaginaire, du joug décadent d’une mère toxique et des normes sociales qui enferment sa sexualité. Amoureux de Taël, ami de Sabrina, élève de Maryvonne, frère au cœur lourd, comment va-t-il s’élever des brisures de sa vie et prendre de la hauteur jusqu’à l’ivresse du vertige ?

L’Affiche de John Wick 2, nouvelle de Vincent Mondiot, présente les errances tout comme les réflexions de Constant qui, allant un jour de printemps concourir à un match de tennis, s’arrête pour saluer deux copains du lycée qui flânent dans un parc. Auprès d’eux, Constant laisse une vacuité prégnante envahir d’ennui et de dégoût sa vie soumise aux diktats de son père grand bourgeois. Est-ce l’amorce d’une rébellion, le refus d’une vie étriquée, frivole, que de comprendre ce que l’on ne veut pas sans savoir encore ce que l’on veut ?

Marion Muller-Colard est l’autrice et la narratrice de cet écrit brillant titré Désobéir. Toute nouvelle professeure elle fait part de l’anxiété, du stress qui l’ont accompagnée lors de sa première rencontre avec les élèves de terminale qui vont suivre ses cours de philosophie. Elle raconte encore comment, submergée d’angoisse, elle a osé se présenter, se confronter à cette classe d’adolescents, elle seule adulte. Puis elle présente toute la richesse de l’enseignement de la philosophie tel qu’elle le conçoit, suscitant l’étonnement, l’esprit critique, le doute et la volonté de comprendre, de risquer de se tromper, de persister dans des cheminements erratiques de pensée… Et surtout savoir refuser l’indicible, savoir désobéir. Mais si cette conscience peut s’épanouir ainsi en chaque individu, peut-elle devenir force de vie sans être collective ?

La nouvelle si émouvante d’Isabelle Pandazopoulos Tu ne m’aimes plus laisse le jeune narrateur âgé de 14 ans, Nathan, raconter l’emprise psychologique de son père sur lui. Nathan n’avait que 4 ans lorsque sa mère est morte, rouée de coups, et que son père fut incarcéré… Était-ce un meurtre ou un accident, selon ses dires ? Nathan, aveuglé par sa dépendance affective, parviendra-t-il à se libérer du jeu pervers de ce père, à oser appréhender la vérité, à prendre sa vie en main ?

Les huit nouvelles de ce livre bouleversent. Par une longue maturation, d’intenses réflexions ou d’échappées pour survivre, les intrigues s’offrent comme des alternatives à l’étouffement et au désespoir d’une tranche d’âge. Elles offrent des lectures émouvantes, vivantes comme une vague déferlante s’écrasant, avec tant d’éclats d’or et de beauté, sur un rocher. Le jour où j’ai osé est à recommander pour tous jeunes lectrices et lecteurs à partir de treize ans.

Annie Mas

10/03/2024

En mémoire solitaire, en mémoire collective ? Ou de l’enjeu du récit aujourd’hui

FONTENAILLE Élise, Missak et Mélinée, une histoire de l’affiche rouge, Rouergue, 2024, 123 p., 13€20

« L’art de raconter les histoires est toujours l’art de reprendre celles qu’on a entendues, et celui-ci se perd, dès lors que les histoires ne sont plus conservées en mémoire », Benjamin, Walter, « Le Conteur. Réflexion sur l’œuvre de Nicolas Leskov », traduction Maurice de Gandillac revue par Pierre Rusch, dans Benjamin, Walter, Œuvres III, Paris, Gallimard, 2001, p.126.

Le 21 février 2024, le très commémorialiste président de la République, Emmanuel Macron, organisait le cérémonial de l’entrée de Missak et Mélinée Manouchian au Panthéon. Une loi contre les immigrés venant juste d’être votée, le 26 janvier 2024 (Loi pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration), la cérémonie sonnait étrangement et les mots présidentiels en même temps bien faux.

Le livre d’Élise Fontenaille s’attache à rendre le parcours internationaliste et communiste des deux personnages. Le travail biographique fait ressentir le combat anti-impérialiste de Missak et Mélinée, notamment en retraçant leur attitude réticente vis-à-vis de leur parti lors du pacte germano-soviétique de 1939. La difficulté pour l’autrice est de rendre pleinement compte de la dimension collective du groupe parisien de la FTP-MOI dont le commandement avait été confié à Missak Manouchian. Élise Fontenaille en a conscience qui écrit : « « Oui, je sais Jibril, je n’ai pas pu parler de tous… Il y en a trop, tous formidables, je n’aurais pas eu le temps. J’ai parlé de celles et de ceux que je connaissais le mieux » (pp.77-78). L’exergue du livre le spécifie aussi – « À Missak et Mélinée ; aux 23 » –, à laquelle répond l’excipit du récit porté par la narratrice Hermine, personnage de fiction ayant fonction de messagère au sein du groupe et qui écrit à son jeune destinataire :

« Ne m’oublie pas, ne nous oublie pas, pense à nous parfois.

Les 23 et tous les autres,

Celles et ceux qui les aimaient. » (p.120).

L’autrice se sait entravée par le contexte de glorification mémorielle qui ne fait guère bon ménage avec la vérité historique. En se centrant sur les panthéonisés, et certains des fusillés du groupe figurant parmi les dix portraits de l’affiche placardée par les scribes de la Gestapo, elle a conscience que c’est la dimension de groupe qui risque bien de se trouver tronquée.

Toutefois, le récit porte à la connaissance le courage de ces ouvriers immigrés, juifs, polonais, italiens, espagnols communistes, antifascistes et anti-impérialistes, dont certains ont combattu, quelques années plus tôt, contre le franquisme durant la guerre d’Espagne. Le livre explicite bien la spécificité de la Main-d’œuvre étrangère (MOE) créée par le Parti communiste en 1923 qui devient en 1932 la Main-d’œuvre immigrée (MOI) que rejoignent les Manouchian et dont fait état le livre. Le livre rend aussi sensible le malaise ressenti par les internationalistes, anti-nazis et pour certains juifs, lors de la signature du pacte germano-soviétique de 1939, défendu par le Parti Communiste. La création en 1941, des Francs-tireurs Partisans-Main d’œuvre Immigrée FTP-MOI par le Parti Communiste qui, suivant le retournement de la politique stalinienne, s’engage dans la lutte armée contre l’occupant nazi, reste peu éclairée. De même, la genèse du poème « Strophes pour se souvenir » d’Aragon et qui sera ensuite chanté par Ferré sous le titre L’Affiche rouge est laissée dans l’ombre. En revanche, est bien pointée la censure qui interdit la diffusion de l’enregistrement sur la chaîne publique (l’ORTF à l’époque) et les radios publiques, durant 22 ans.

Toutefois, l’écriture d’urgence qu’affectionne Élise Fontenaille sied particulièrement à conter l’histoire de l’Affiche rouge parce qu’elle correspond au sentiment des vingt-trois résistants d’être traqués et à la conscience de l’étau des Forces spéciales qui se resserrent sur eux. Cette caractéristique d’urgence permet, de plus, des retours sur des passages narrés autant que sur des faits historiques connus. Ainsi en fin de livre, le retour sur la lettre que Missak adresse à Mélinée ou encore ces retours sur leurs amis les Aznavourian et sur l’évocation, par des précisions biographiques, de certains des membres du groupe. Cette écriture d’urgence inclut sans difficulté des écrits de Missak Manouchian dont son poème Les Couturières ou sa dernière lettre.

On ne saurait achever cette chronique sans rendre compte du procès de communication qui se donne à voir autant dans l’incipit, dans l’excipit que dans la « postface de l’écrivaine ». La mise en récit de la vie de Missak et Mélinée est introduite par un dialogue entre Jibril, un jeune urbain arrivé dans le quartier il y a deux ans, et une femme « sans âge » (p.12), Hermine, personnage mi-fictif mi-onirique (rien ne dit qu’Hermine soit apparue à Jibril). La femme raconte au jeune homme l’histoire des deux personnages peints en fresque sur une façade d’immeuble. Tel est le protocole d’entrée dans le récit. Le même protocole est utilisé à la fin quand l’histoire touche à sa fin. Ce dispositif d’incipit et de clausule est un premier embrayeur de contemporanéité pour l’épisode historique qui sous-tend le livre. Cet embrayeur est doublé par la postface qui vient renforcer l’incarnation de l’historique dans l’actualité où vivent lecteurs et lectrices. Avec la postface, on passe de l’histoire au discours, la narratrice cède la place à l’autrice, comme si celle-ci avait du mal à quitter cette histoire, mais aussi comme pour intensifier la pathétique du récit au lectorat. La postface, d’une certaine façon, redouble la narration par Hermine, estafette (messagère) du groupe Manouchian, apprend-on à la pénultième section du livre (racontant donc une histoire à laquelle elle participa), en puisant dans l’expérience personnelle, familiale celle-ci, de l’autrice et de ses souvenirs. Cette duplication nous semble un pas de plus vers la contemporanéité, une volonté affirmée de ne pas contenir les faits historiques dans le passé historique mais de les inscrire dans la réflexion sur le monde contemporain. La postface entérine la fin du récit tout en différant le point final ce qui maintient le lecteur ou la lectrice en présence de l’Histoire.

Ainsi, cette mise en scène de l’énonciation du récit vient se superposer à la récitation des faits de l’histoire qui forme le matériau essentiel du livre. Elle souligne la volonté de passer le témoin de l’histoire aux nouvelles générations (le livre paraît dans une collection destinée au jeune lectorat), la littérature prenant la fonction de combattre l’oubli. De plus, cette mise en abyme de récits encadrés, où s’entrecroisent des voix différentes, appelle le dialogisme au cœur du discours narratif (Bakhtine et Volochinov). Cette insistance ne traduit-elle pas une inquiétude de l’autrice devant l’impersonnalisation du sens qui sature l’univers contemporain ? N’est-ce pas le danger ressenti que, de par cette impersonnalisation, échanger nos expériences mais aussi échanger des expériences présentes avec des expériences passées deviennent des actes problématiques (1) ? Ne faut-il pas alors redynamiser le dialogue, tant le sens de tout discours, et donc de tout récit, dépend du contexte de son énonciation (2) ? Raconter peut-il, en deçà de l’évocation imaginante donner au récit une « valeur cognitive » celle de stimuler la « capacité de produire une modification » (3) dans la compréhension du monde ?

 

Le récit d’Élise Fontenaille ouvre la mémoire à l’Histoire, appelle le lectorat à prolonger l’œuvre de connaissance, à approfondir les biographies incomplètes des fusillés et d’Olga Bancic guillotinée, elle, en Allemagne. Le dispositif narratif d’un récit dans le récit avec, d’une part, le dédoublement de la voix narrative en celle d’un personnage (la messagère fictive du groupe) qui raconte et de son destinataire et, d’autre part, celle de la narratrice et du lecteur ou de la lectrice, permet d’établir une distance qui laisse paraître les commentaires de l’autrice à travers l’énonciation du personnage d’Hermine. Cette distance vient couvrir de vraisemblable la lacune de la dimension collective évoquée pour l’introduire par bribes biographiques complémentaires. Quant à la postface, elle est un soulignement d’une nécessité de la transmission dans laquelle l’œuvre vient s’inscrire.

Philippe Geneste

(1) Lire la lumineuse analyse de Benjamin, Walter, « Le Conteur. Réflexion sur l’œuvre de Nicolas Leskov », traduction Maurice de Gandillac revue par Pierre Rusch, dans Benjamin, Walter, Œuvres III, Paris, Gallimard, 2001, pp.114-151. – Lire Books, Peter, « Le Conteur – réflexions à partir de Walter Benjamin » dans Lecarme, Jacques et Vercier, Bruno (textes réunis et présentés par), Maupassant, Miroir de la Nouvelle, Paris, Presses Universitaires de Vincennes, 1988, pp.226-242. – Ibid. p.233.

03/03/2024

Itinéraire humain dans le chaos du monde

BEGAG Azouz, SOW Mamadou, Né Pour Partir, Milan, 2023, 144 p. 13€90

Ce livre paraît en même temps que le gouvernement français remet en cause le droit du sol permettant à un enfant né en France de parents étrangers de devenir français à sa majorité ou, sous certaines conditions, à partir de 13 ans. Ce même gouvernement instaure la préférence nationale pour toucher des allocations familiales ou de logement. Ce livre paraît alors qu’au fil des vingt dernières années des dizaines de milliers de personnes fuyant les guerres, les dictatures, la misère dans leurs pays sont mortes au fond des mers et océans (1). Ce livre paraît alors que l’Union européenne et les gouvernements des pays membres sous-traitent la régulation des migrations humaines à des pouvoirs divers voire à des milices en accointance avec l’industrie des passeurs.

Mamadou Sow est un guinéen né le 31/12/1999. À la fin de sa quinzième année, il décide de prendre la route pour venir en France, à Lyon où un cousin vit, afin de se procurer des médicaments pour son père atteint d’un cancer. C’est ce périple que raconte le livre ; Pourquoi deux noms d’auteurs sur la couverture du livre ? Azouz Begag a rencontré Mamadou lors d’une intervention au sein d’un lycée où il était invité pour animer un atelier d’écriture. Il a recueilli la parole de Mamadou et a pris en charge la mise à l’écrit du texte oral.

Le livre est un roman d’apprentissage qui suit chronologiquement l’expérience migratoire du personnage rebaptisé Kali Sow dans le texte. Celui-ci parcourt 10 000 kilomètres dans des conditions effroyables. S’il réchappe aux cruautés rencontrées et décrites, c’est par chance et en partie par son jeune âge. Le récit fait éprouver combien le migrant est un être qui se dédouble, qui devient un autre, qui perd son identité, un vivant qui devient un survivant, une personne devenant un fantôme, un inexistant rescapé, un errant. L’histoire fait éprouver les dilemmes moraux qui écornent l’empathie, suscitant l’égoïsme et la méfiance des autres. L’expérience de la migration met à l’épreuve le rapport à l’autre mais aussi le rapport à soi. La mémoire est mise à rude épreuve, l’oubli venant lutter pour poursuivre le périple devenu insupportable. La route est une route de la peur où la mort est le lot quotidien des cohortes des devenus clandestins soumis à l’économie du profit incarnée par les passeurs. L’expérience de la migration interroge les politiques migratoires des États, bien sûr, met en avant les actions humanitaires de la CIMADE et des associations d’aide aux migrants.

Né pour partir avec ses dix-sept chapitres scandant les étapes de l’itinéraire de Kali Sow, posent diverses problématiques qui font pénétrer le lectorat au cœur de l’expérience migratoire : l’attente, l’identité, les frontières mais aussi la notion même de frontière et donc de passage, enfin le parcours ou chemin / cheminement. Une problématique qui affleure est celle de la normalité : « ce doit être ça “être normal”, être dans le mouvement, dans une foule et courir là où les courants d’air nous emmènent » (p.135). Thématiques et problématique s’entremêlent au cœur des faits, des événements rapportés, décrits et ne sont jamais l’objet de dissertation. Le récit conserve de bout en bout son rythme, celui de la cadence heurtée du voyage. Le récit est encadré par un générique où Azouz Begag raconte sa rencontre avec Mamadou. Le générique est suivi par un incipit qui se situe à Lyon donc à la fin de l’itinéraire et que raconte Kali Sow. Les deux voix sont ainsi posées, celle de l’écriture qui porte une parole et celle du jeune guinéen qui raconte et donne sa teneur à l’histoire. Mais le choix est fait de valoriser la voix de l’histoire et non celle de l’écriture : en effet, le générique ou prélude au livre n’a pas de correspondant à la fin du roman, point d’épilogue où on retrouverait directement la voix d’Azouz Begag. La fin du roman laisse entendre la seule voix de Kali Sow, et mêle récit sommaire et retour au temps du second chapitre c’est-à-dire de l’incipit. L’incipit et la clausule correspondent à l’amorce de l’histoire et à sa fin, laissée en suspens de par la menace qui pèse sur Kali, nous allons y revenir. Mais le générique ou prélude mis en vis-à-vis du dernier chapitre vient inscrire le savoir, son désir et un faire (l’écrire) comme une condition de la transmission de l’expérience et comme un dépassement des traumatismes.

Mais pour autant, Né pour partir reste d’abord un roman du réel, qui se termine sur la menace de l’Obligation à Quitter le Territoire Français (OQTF) qui pèse sur Mamadou Sow au moment où paraît le livre (septembre 2023)…

Philippe Geneste

(1) On pense bien sûr à la Méditerranée où en 2016 (première année de l’itinéraire de Kali Sow et comme l’a lu le héros de Né pour partir) sur 3700 migrants partis de Libye, 2900 sont morts noyés. On peut citer aussi, pour ce qui reste lié à la France, les 10 000 morts et mortes lors de la traversée dans les kwassas-kwassas des Comores à Mayotte, entre 1995 et 2012 (chiffre tiré d’un rapport du Sénat).

 

25/02/2024

Au fil de la vie, au fil des histoires

BRIÈRE-HAQUET Alice, Au Fil de…, illustrations de Michela ECCLI, Frimousse, 2024, 32 p. 14€50

Ce qui frappe les enfants dès 4/5 ans ou ceux en phase d’apprentissage de la lecture, ce sont les illustrations. Le rouge du tricot, le tricot de laine, sa photographie, l’aiguille à tricoter, les collages, les dessins, un mélange iconique pour des situations surprenantes. Ce qui vient ensuite, c’est l’insurrection du mot « fil » pour signifier aux enfants lecteurs que c’est à lui qu’il faut s’accrocher car l’histoire, ne tenant qu’à un fil, y tient tout entière. Le texte humoristique se met alors à jouer avec les locutions verbales (« filer droit », « filer doux », « le fil se perd »… mais pas la narratrice ni l’enfant écouteur ou lecteur) ; à jouer, une fois, sur un trait graphique (« les fils de soi »), ; à jouer à prendre les mots au mot : par exemple, « bouts de ficelles » dont Michela Eccli réalise le sens par des matériaux multiples.

L’enfant est désormais lancé dans cette drôle d’histoire. Mais que s’y raconte-t-il ? Une allégorie de notre monde, peut-être bien, celui des réfugiés climatiques, politiques, des migrants et migrantes chassés de chez eux par les guerres, la misère, la pauvreté, le climat hostile. Partir de chez soi, quitter sa terre, et, durant le parcours, tracer un chemin pour ne plus regarder le monde mais être dans le monde, pour (re)faire son monde, pour trouver où se poser, soi et les autres, tous ceux toutes celles qui sont sur le chemin. Un chemin part d’un lieu et aboutit à un lieu, ou bien on le fait aboutir à un lieu, un chemin c’est un lien. Au Fil de… est donc l’histoire du lien. Nouer le fil à l’aiguille, puis de fil en aiguilles traverser ses peurs, fuir la mort pour escalader la vie. Dans cet album mouvementé comme la mer qu’il figure d’ailleurs y compris sur les pages de garde, une mer de fils laineux, dans cet album peuplé de petites souris mais aussi de créatures fantastiques, dans cet album d’inventions cocasses et rieuses, et par le texte et par l’image une leçon d’humanité solidaire advient mais sans les gros sabots, peut-être en lisant et en relisant, en regardant pour mieux garder les éclats de sens qui surviennent au fil du temps de sa lecture.

SAUDO Coralie, À Tes Souhaits, le loup !, illustrations d’Aurélie GUILLEREY, amaterra, 2024, 16 p. 13€90

Au fil de la lecture, l’album suit un loup bien fragile qui va chercher auprès d’une mère-grand un chaperon rouge en laine et des chaussons eux aussi de laine. C’est qu’il fait froid et qu’au fil de l’histoire le rhume gagne le corps du loup.

À Tes Souhaits, le loup ! montre un monde apaisé, sans appétit dévorant. Les méchants ont disparu, l’harmonie règne en cet hiver de sévère froidure. L’enfant lecteur ou lectrice plonge dans les grandes pages cartonnées du livre pour scruter des détails. Il y en a tant que la relecture sera motivée… Cet arrière-plan des détails joue avec humour sur le choix animalier de l’histoire, mais aussi les autrices font-elles des clins d’œil à une riche intertextualité.

Mais une histoire, vous direz-vous, nécessite un peu de suspense pour dynamiser la lecture. Ici, celui-ci est assuré par un fil de laine qui traîne sur le chemin, mène à une porte puis passe de porte en porte puis en fenêtre. C’est peut-être que la paix ne tient qu’à un fil ? Le fil, en tout cas relie tous les protagonistes, comme une ficelle narrative souriante, il relie aussi les lieux, les actes, conférant ainsi sa cohérence à l’histoire.

Mais alors le loup, dans tout cela, qui mange-t-il ? Personne, est-il écrit, l’album est de paix et d’harmonie. Le loup est enrhumé, parle de plus en plus en déformant les sons, les nasalisant, ce qui fait sourire le tout jeune lectorat. Mais on ne rit pas du loup parce qu’il serait ridicule, on rit de son rhume, de sa vêture de chaperon rouge, on sourit de lui car il est un être fragile, comme tout un chacun, chacune. Comme l’a démontré Eva Barcelo-Hermant (1) la fabrique des méchants dans les fictions pour la jeunesse n’est plus ce qu’elle était. Le loup, ici, est mis en difficulté par son rhume. Il est drôle. Le rire réconciliateur de l’enfant résonne quand il referme le livre avant de le rouvrir et reprendre le fil de cette quête du personnage faite de rencontres. L’album ne verse pas dans la morale, il ne verse pas dans l’éducatif. Il vise le plaisir heureux de la lecture du tout jeune lecteur, de la toute jeune lectrice. La littérature de jeunesse pour le seul vrai plaisir de lire…

Philippe Geneste

(1) Lire, sur le blog du 23 janvier 2023, l’entretien que nous a accordé Eva Barcelo-Hermant autrice de l’excellent Contes de loup, contes d’ogres, contes de sorcières. La fabrique des méchants, L’Harmattan, 2022, 186 p. 19€50. Lire aussi le blog du 17 décembre 2023.

 

 


18/02/2024

Ces enfances de solitude infinie

GRANVAL Daniel, Vincent, Benoît, Hugo et les autres… Une enfance au foyer, L’Harmattan, 2023, 173 p. 16€50

Ce roman, à lire tant à la pré-adolescence qu’à l’adolescence, est une immersion dans un foyer de l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Les enfants, qui y sont placés, ont connu des maltraitances à l’intérieur de leurs familles, ont assisté à la déchéance sociale ou physique de leurs parents avant que des services sociaux et le juge décident de les retirer, de les en séparer.

Parfois, comme Vincent le héros de 12 ans, ils ont connu aussi le placement en famille d’accueil, avant d’intégrer un foyer. Ici le foyer n’est ni un Foyer de l’enfance ni un Centre d’accueil, ni un Centre d’hébergement, mais un foyer pour garçon de statut privé catholique. L’auteur, éducateur spécialisé de formation, a fait sa carrière dans le secteur de l’ASE et a dirigé un établissement social pour adolescents et adolescentes en difficulté. Mais les éléments du récit sont abstraits de son expérience et l’établissement est fictif.

En dehors du premier et du dernier chapitre du livre, qui sont écrits à la troisième personne, autour de l’histoire de Benoît, un pensionnaire du foyer, les vingt-deux-autres sont narrés par Vincent dont on suit l’histoire. C’est à travers son point de vue que l’on découvre les histoires des membres de son groupe de référence dans ce foyer où il est affecté.

Le roman s’appuie sur la description détaillée de la vie au sein du centre de mineurs, en faisant découvrir le fonctionnement et l’emploi du temps, les rythmes annuels et les contraintes quotidiennes. Au fil des péripéties, on entre dans l’histoire de plusieurs protagonistes, et c’est une image de l’envers de la société qui s’y dessine. Au fil des mois, car le récit est chronologique, Vincent, le narrateur, va constater les menées pédophiles du directeur catholique qui rôde dans les chambres, la nuit, après le départ des éducateurs. Le roman raconte aussi comment les enfants et les éducateurs vont réagir. Cette seconde trame de l’histoire permet de poser la question centrale pour les enfants de l’ASE comme pour la société, celle du rapport à l’autorité.

Le livre refermé, on comprend combien « managérialiser » les structures de l’ASE ou codifier les méthodes de l’Aide à l’enfance en danger, sont inaptes à accompagner la reconstruction de ces enfants, pré-adolescents ou adolescents. Les histoires si singulières refusent la standardisation qui sied à l’uniformisation de la gestion administrative et numérique de l’ASE. « L’humain est impondérable » disait Henri Joubrel (1) qui ajoutait que « technifier » les relations avec les jeunes ne pouvait qu’éloigner un peu plus le travail d’éducation et rééducation de la visée humaine et socialisante pourtant annoncée. Parce que Vincent, Benoît, Hugo et les autres… Une enfance au foyer n’angélise pas les jeunes du foyer, mais parce qu’aussi, il décrit les contradictoires interventions des adultes responsables de son fonctionnement, le roman ouvre aux lecteurs et lectrices à la réflexion. Le placement est un traumatisme, parce qu’il sépare l’enfant du milieu de sa vie qui ne se limite pas à la famille et donc nie son histoire faite de relations interpersonnelles (autres enfants, voisins, adultes autres que les parents), d’investissement personnel dans des lieux où chacun, chacune compose sa vie. Dans la plupart des cas, « le placement signifie la perte totale et brutale de tous ceux – et de tout ce – qui faisaient leur vie antérieure » (2) À l’heure où le secteur social et médico-social subit la fermeture de nombre de ses structures, où la violence sociale (creusement des inégalités, licenciements massifs, déprofessionnalisations, chômage entretenu et stigmatisation des laissés pour compte identifiés à des fraudeurs) atteint un haut degré et où, en retour, se multiplient des troubles de comportement chez des enfants, des adolescents présentant pour certains des difficultés psychologiques pénalisant leur socialisation et leur accès aux apprentissages, lire l’ouvrage de Daniel Granval peut permettre au jeune lectorat de débattre de l’avenir, un avenir qui ne peut pas être dessiné sans sortir les enfants de l’ASE de la solitude infinie face à leur avenir condamné. Un avenir est social ou bien reste inimaginable.

Philippe Geneste

(1) Joubrel, Henri, « Préface » à Ziolkowski, Jean, Les Enfants de sable, illustrations de Serge Ziolkowski, Blainville-sur-mer, L’Amitié par le livre, 1957, 317 p. – p.7. (2) Maillard-Déchenans, Nicole, Maltraitance sociale à l’enfance. Témoignage d’une institutrice en Foyer de l’Enfance, Saint-Pierre d’Oléron, Les Éditions Libertaires, 204 p. – p.75.


11/02/2024

Entre Histoire et politique-fiction

RAGON, Michel, Nous sommes 17 sous une lune très petite…, Franconville-la-Garenne, Prolit’s, 2023, 291 p. 12€ (éditions Prolit’s, 79 rue du docteur Roux 95130 Franconville, editions.prolits@free.fr)

Ce roman de la lutte tiers-mondiste, au temps glorieux de la Tricontinentale (conférence du 3 au 15 janvier 1966), débute par une longue narration de la seconde déclaration de La Havane, du 4 février 1962. Celle-ci est prononcée trois ans après la victoire de la guérilla cubaine sur la dictature de Batista soutenue par les USA : « Au peuple de Cuba, aux peuples de l’Amérique et du monde » : « blancs, noirs, mulâtres, métis et indiens, frères dans le mépris et l’humiliation du joug yankee, sont frères aussi dans l’espoir d’un lendemain meilleur ». L’avant-propos de Raphaël Romnée situe opportunément, pour cette réédition, le contexte biographique, politique et sociologique ayant présidé à l’écriture du livre et rend compte, avec clarté, des événements historiques qui le traversent.

Le héros du roman de Michel Ragon (1924-2020) est porté, comme toute une génération de révolutionnaires, par les signes, interprétés comme avant-coureurs, de l’effondrement du capitalisme (« un monde s’écroule », p.21). Contre l’équilibre de la terreur, entretenu par la guerre froide entre les régimes américains et soviétiques, l’alliance des peuples en révolution non alignés fait entendre sa voix, un immense espoir qui vibre de par le monde chez les peuples de couleur des colonies ou nouvellement libérés du joug impérialiste, comme le peuple de Chine. Ils portent la volonté de s’unir en dehors des deux blocs de la guerre froide dont les conflits interfèrent comme frein aux luttes anticolonialistes et anti-impérialistes.

Entre roman historique et politique-fiction

Le héros est porté jusqu’au type par l’auteur. Résistant en France durant la seconde guerre mondiale alors que tout juste sorti de l’adolescence, Charles s’engage à la Libération avant de comprendre qu’en Indochine, en Algérie les libérateurs de 1944 poursuivent l’œuvre coloniale et meurtrière de l’impérialisme occidental. Il déserte, devient clandestin, guérillero de la cause révolutionnaire, avec Che Guevara (1) comme figure de proue, et Carlos comme pseudonyme. Il appartient à une organisation secrète, terroriste, menant des luttes armées clandestines, l’Organisation Insurrectionnelle du Tiers-Monde (OITM), clin d’œil probable à l’Organisation de la Solidarité des Peuples d'Asie, d'Afrique et d'Amérique Latine (OSPAAAL) de la Tricontinentale à la recherche d’une politique de non-alignement. L’OITM a repris son slogan – « peuples colonisés, peuples opprimés du monde entier, unissez-vous » (p.49) – à N’Krumah (représentant du panafricanisme et premier président du Ghana indépendant) ; elle se bat pour les Nations Unies Anticolonialistes avec pour figures : Fidel Castro, Patrice Lumumba, N’Kruma, Sukarno, Mehdi Ben Barka, Ahmed Ben Bella, Mao-Tsé-toung, Sékou Touré, Nasser, Malcolm X, Félix-Roland Moumié. Le récit de Michel Ragon est, à la fois, ancré dans des événements historiques et un récit de politique fiction, une anticipation scientifique pour le volet des armes de destruction massive et une uchronie où le cours révolutionnaire du monde des années soixante fait l’objet d’hypothèses géopolitiques hardies.

Dans les arcanes du romanesque

Le roman emprunte au roman picaresque espagnol (2). Les péripéties naissent des situations géographiques et géopolitiques différentes que traverse le héros Charles devenu Carlos. La période décrite est traversée « d’agitations », le personnage fait face à des dangers permanents, la mort à ses côtés ; ses missions pour l’OITM sont autant de pérégrinations forgeant « l’auréole de l’aventure ». Comme le roman picaresque, les récits de Carlos sont portés par une narration autobiographique et les préoccupations sont celles de la vie quotidienne du peuple, des exploités, des dominés, des spoliés : bref, comme dans le roman picaresque les « conditions matérielles de l’existence » (3) sont présentes. La composition laisse libre cours à des insertions réflexives, à l’évocation d’épisodes chronologiquement décousus. Autre parenté avec le roman picaresque, la fin est ouverte, sur une base déceptive, puisque la vie et les idées tendent à se désaccorder. Le personnage narrateur, qui cherche à définir son parcours de vie, prend alors le lecteur pour confident. En revanche, l’intrigue centrale de Nous sommes 17 sous une lune très petite… n’est pas lâche et, contrairement au roman picaresque, la vraisemblance matérielle reste de mise. Quant à la critique, elle n’est pas moralisante comme dans ces romans du dix-septième siècle, mais c’est, entre mémoire politique et roman picaresque réaliste, une critique révolutionnaire et internationaliste des sociétés de classes contemporaines.

Le roman n’est pas un roman d’apprentissage car on ne suit pas la genèse de la personnalité de Carlos. La plupart des récits sont rétrospectifs qui visent plutôt le bilan d’une vie, une sorte d’Éducation sentimentale à rebours du point de vue de la composition. Cela interroge, évidemment, puisque le regard du personnage se retourne vers les actions de guérillero accomplies avec l’OITM, les met en relation avec son expérience de résistant, puis de soldat et de déserteur. Le futur, carburant de la motivation révolutionnaire, s’étrécit jusqu’à ne plus être figuré que par les trois points – points de suspension, indicateurs routiers d’une direction erronée ?

Pertinence historique de la fiction

Le long du procès romanesque, la lutte des classes, ciment de la lutte révolutionnaire et anticolonialiste, devient un argument secondaire face à la « la déclaration de guerre des peuples de couleur aux nations blanches » (p.22). L’intrigue se construit autour d’une problématique fort actuelle en 2024 : les causes différencialistes en viendront-elles à supplanter la causation des luttes par l’exploitation économique et sociale ? Nous sommes 17 sous une lune très petite… voit advenir le retournement des idéaux révolutionnaires et tiers-mondistes durant cette fin de décennie des années soixante, retournement qui entre en échos avec la révolution russe trahie, les révolutions allemandes, espagnoles, indonésienne, assassinées. L’intrigue, au fil des rencontres que fait le révolutionnaire et des lieux où il se rend, finit par rendre conscient Carlos que les défaites des luttes des peuples n’engendrent pas des victoires mais au contraire un désintéressement pour l’Histoire puisque celle-ci les a trahis. Ce qui se joue dans la durée centrale du roman (la décennie 1960), c’est l’échec du panarabisme et du panafricanisme, la fin du rôle du « communisme joyeux » (p.36), « romantique et internationalement insurrectionnel » (p.35). Le roman paraît à l’automne 1968 et sa tonalité anticipative n’est pas dans l’air du temps. Mais il se lit aujourd’hui avec étonnement puisqu’il met à jour des embranchements de la contestation sociale qui ont cours de nos jours, notamment celui du différencialisme en lieu et place de la lutte des classes.

Le personnage qui doute au début du roman de la possibilité de vaincre va peu à peu douter de la forme de la lutte clandestine et violente. Le roman décrit l’inefficacité de l’action et l’inutilité de l’héroïsme. En ce sens Nous sommes 17 sous une lune très petite… fait écho à la modernité romanesque des années cinquante et soixante (le livre est initialement paru en 1968) qui tend à considérer le personnage comme une forme entrée en obsolescence. Mais à la différence des avant-gardes littéraires formalistes, Michel Ragon, dont on sait l’attachement à la littérature populaire, fait reposer son roman sur le souffle de la signification. L’héroïsme est mis en doute par Carlos, parce que l’engagement révolutionnaire est voué à la défaite qui réenclenche les processus funèbres de la violence, de l’oppression et de l’exploitation. C’est là que la problématique du mal – « Pourquoi tant d’acharnement dans le mal ? » (p.190) – vient lier les soubresauts multiples propres au picaresque de l’intrigue. Cette imbrication de la mise en doute de l’héroïsme et de cette problématique du mal, symbolisée par la guerre impérialiste et les violences qu’elle fomente et qui lui répondent, porte le personnage à se demander si la volonté peut suppléer aux illusions de l’espérance professée. La coupure entre les révolutionnaires professionnels et les exploités soumis aux impératifs de la survie, de la lutte vitale, du quotidien de l’humaine condition mise à mal par le capitalisme ne vient-elle pas fracasser le projet de Nations Unies Anticolonialistes ?

Enfin, ce roman pose, dès 1968, des questionnements lucides sur la base de la réalité des défaites du mouvement ouvrier et des errements enclenchés de la lutte anticoloniale. Il interroge la centralité des moyens mis en œuvre pour combattre l’exploitation, l’impérialisme et ses massacres d’humanité historiquement instruits. S’ajoute à cet intérêt, une réflexion sur ce que peut la littérature. En effet, si elle construit un monde et raconte une histoire dans ce monde, d’un point de vue de classe, nécessairement, pourquoi n’aurait-elle pas un rôle social à jouer ? Ce rôle se limite-t-il nécessairement à l’idéologie ou bien peut-il entrer plus avant dans le corps social culturel ?

Un art de la thématique en renfort de la composition

Nous sommes 17 sous une lune très petite…, qui emprunte sa composition au roman picaresque espagnol, la renforce par une grande cohésion de la thématique. Nous illustrons cela par la manière dont se distribuent certains thèmes dans l’ensemble de l’œuvre.

Une première illustration examinera trois thèmes (ici numérotés pour repérage sans aucune valeur ordinale) :

- thème 1, l’action révolutionnaire clandestine ;

- thème 2, la peur / la mort ;

- thème 3, la hiérarchie / l’obéissance ;

Ces trois thèmes ne sauraient être étudiés pour eux-mêmes, pour la raison qu’ils sont liés entre eux et se répondent dans leur distribution dans le roman et dans l’évolution psychologique du personnage principal. De la liaison des deux premiers thèmes émerge le motif de l’héroïsme. Mais ces thèmes 1 et 2 sont unis dans une relation qui les lie au troisième. En effet, celui-ci met en question l’efficience de l’action et du risque et donc interroge l’héroïsme. Si les thèmes 1 et 2 posent un contenu thématique cohérent, le thème 3 vient se souder à eux en lézardant cette cohérence. La répartition des trois thèmes et leur réunion sous une même thématique insufflent un dynamisme à la signification du texte et créent une problématique ouverte.

Une deuxième illustration examinera deux autres thèmes numérotés 3 et 4 (sans aucune valeur ordinale) :

- thème 3, le révolutionnaire professionnel, aspect technique ;

- thème 4, principe présidant à l’engagement ou motivation ;

Ces deux thèmes prennent consistance durant le roman par la relation qu’ils entretiennent en eux selon deux figures jouant sur la caractérisation intensive du propos : d’une part, la figure de l’ironie portée par le discours de Charles, d’autre part, le ton sérieux qui traverse le discours d’Enrico. La relation thématique vient renforcer le dispositif des personnages membres de l’OITM. Le thème 3 est commun à tous mais les personnages se différencient par le thème 4 qui définit la modalité de réalisation du thème 3. Comme dans la première illustration, la thématique se constitue par la relation de thèmes.

De plus les deux thématiques (celle de la première illustration et celle de la seconde) s’entrecroisent. Si la première (qui rassemble les thèmes 1, 2, 3) se déploie principalement dans les énoncés narratifs, la seconde (thèmes 3, 4) s’expose dans l’énonciation des dialogues.

Ces deux illustrations, concernant la thématique du roman, montrent combien l’auteur a travaillé son texte pour assurer la continuité, sinon la fluidité, à une composition importée du roman picaresque.

 

Politique-fiction, émo-fiction (si on accepte ce néologisme d’ Éric Simard) du militantisme, uchronie, roman picaresque, Nous sommes 17 sous une lune très petite… met en scène un héros qui garde une distance avec le lecteur mais dont celui-ci vient partager les doutes et réflexions. Le lectorat est invité à saisir, chez le personnage narrateur, une transparence à soi-même qui lui échappe, rendant la lecture d’autant plus passionnante qu’elle est constructive. Les aventures de Carlos instruisent sur les rapports de force des peuples et des oligarchies et pouvoirs qui les gouvernent, elles instruisent sur l’époque, acmé du tiers-mondisme, exaspération des luttes de classes, prémices de la critique de la société de consommation, contradictions de la montée de révolutions culturelles sur la plupart des continents. Au final, à travers celle de Carlos, c’est le sens de la vie qui est questionné. Et, comme le romanesque s’inscrit dans les événements plus que dans les sentiments, Nous sommes 17 sous une lune très petite… interroge la place de la subjectivité dans l’histoire sans quitter la rive de la geste collective, mais sans sérieux excessif puisque le roman est porté par la veine picaresque.

Philippe Geneste

Notes

(1) Le titre du roman est un membre de phrase extrait du « journal de bord de “Che” Guevara, rédigé alors qu’il tentait d’organiser un foco en Bolivie, écrite quelques heures avant qu’il ne soit exécuté par l’armée » (Romnée, Raphaël, « Avant-propos » à RAGON, Michel, Nous sommes 17 sous une lune très petite…, Prolit’s, 2023, 291 p. – p.13).

(2) Lire, Schaeffer, Jean-Marie, Qu’est-ce qu’un genre littéraire ?, Paris, éditions du Seuil, 1989, 187 p. – pp.139 sv.

(3) Les citations de ce paragraphe sont extraites de Coulet, Henri, Le Roman jusqu’à la Révolution. Tome I : Histoire du roman en France, 3ème édition revue, Paris, Armand Colin, 1970, 560 p. – p.186.

Nota Bene

Signalons, concordant avec le centenaire de la naissance de Michel Ragon, le colloque « Michel Ragon, la littérature prolétarienne, l’anarchisme, l’architecture » qui se tiendra à l’AGECA 177 rue de Charonne 75011 Paris les 8 et 9 juin 2024 à l’initiative du CCLOPS cclops@orange.fr.