Anachroniques

05/02/2023

Du travail

Une caractéristique du secteur éditorial destiné à la jeunesse est le peu d’ouvrages qui traitent du travail, que ce soit au niveau des documentaires, des albums, des romans et récits, de la poésie ou du théâtre. C’est pourquoi, deux livres qui viennent de paraître doivent retenir l’attention.

 

DUMONTET Astrid, Le Travail, illustratrice Maud RIEMANN, Milan, 2022, 40 p. 8€90

La collection « Mes petites questions, vivre ensemble », dans lequel l’album documentaire paraît, s’adresse aux enfants des 7/8 ans mais vaut pour des enfants jusqu’à 9/11 ans, car dans cette tranche d’âge les petits lecteurs et petites lectrices liront seuls et seules le livre avec profit.

Cet ouvrage explique le lien entre travail, métier, salaire. Il explicite la notion de contrat de travail, ce qui est très rare, même s’il ne démontre pas en quoi ce contrat légitime une relation hiérarchique et de dépossession de la force de travail.

Un encart souligne l’intérêt qu’il y aurait à donner plus de pouvoirs aux salariés dans les entreprises. L’enfant lecteur prendra connaissance du Droit du Travail et du Salaire Minimum d’Interprofessionnel de Croissance. La question du télétravail est un peu développée.

Enfin, autre point positif, l’autrice et la dessinatrice ont pris garde de mettre en avant la question féminine dans les métiers et l’exercice du travail. La question de la retraite est bien expliquée comme le poids de l’argent qui gouverne les relations économiques et sociales.

Le premier mai fait l’objet d’un encart, mais le lectorat ne connaîtra pas la répression qui a marqué le 1/5/1886.

Et, de fait, des insatisfactions demeurent.

Nous l’avons vu, le contrat de travail n’est pas critiqué dans sa dissymétrie des contractants et contractantes ; en conséquence, le livre justifie la hiérarchie interne aux entreprises et administrations. L’ouvrage valorise le bénévolat, l’opposant au travail comme il oppose le travail professionnel au travail pour soi. Par-là, il s’interdit de traiter du travail invisible. La logique de la division entre travail et loisir pointe ici son nez et la division entre travail intellectuel et travail manuel est explicitement reproduite sans critique. Ainsi se dessine une dimension spatiale où l’extérieur relève de l’exercice d’un travail et la maison, l’intérieur du travail bénévole, le loisir, les activités dites libres. La notion de travailleur est extensible jusqu’au rentier, si bien que la philosophie du à chacun selon son travail recouvre de silence les inégalités sur lesquelles repose le travail exploité. Si les chômeurs et chômeuses sont évoqués, la pratique patronale des licenciements reste inconnue au lectorat. L’illusion du progrès technologique est entretenue

D’autre part, la dimension collective du travail est délaissée au profit du point de vue de l’individu. Le livre signale la question de l’orientation scolaire comme continue mais laisse dans l’ombre le travail non-rémunéré des stages en entreprises, le sous-paiement des travailleurs et travailleuses en alternance et en apprentissage.

Malgré les réserves faites ci-dessus, il faut louer l’existence d’un tel livre qui offre des présentations succinctes mais efficaces sur des sujets ignorés par le secteur du livre de jeunesse. De plus, L’album porte l’accent sur ce nœud essentiel de la vie sociale qu’est le travail, en montrant bien qu’il s’agit d’une question de relations. Un tel album se retrouvera utilement dans les médiathèques, dans les bibliothèques et CDI des écoles. Les pré-adolescents de 9 à 12 ans bénéficieront de sa lecture. Plus tôt, à l’âge de 7 ou 8 ans, il serait bon d’accompagner l’enfant dans sa lecture.

 

Paquelier, Bruno, Écrasé par le football, oskar, 2022, 75 p. 9€95.

Un jeune migrant indien, Arun, fuyant la misère de Pondichéry où il vivait avec sa mère et ses frère et sœur, se retrouve à Paris. Là, il est contacté par un membre d’une agence de recrutement, qui lui fait miroiter de l’argent et une vie meilleure, justement c’est ce qu’il souhaite. Il signe, sans le lire un contrat, et le voilà embarqué pour le Qatar. On est en 2019, le pays travaille depuis 2012 à faire surgir de terre bâtiments, stades, complexes hôteliers etc. pour accueillir la marée humaine footballistique.

Arun va découvrir les conditions de vie inhumaines dans lesquelles sont soumis des milliers de travailleurs comme lui. Il découvre à ses dépens l’arnaque dont il a été victime en comparant son état avec celui de compagnons d’infortune, eux-aussi en quête d’eldorado et qui se retrouvent prisonniers dans ce pays. Les prolétaires travaillent sous un soleil de plomb. Les pauses sont comptées, les revendications interdites, la surveillance généralisée, la violence patronale une sombre réalité.

Très bien documenté, le récit de Bruno Paquelier vaut témoignage sur le coût humain du divertissement planétaire footballistique. Bien qu’il s’agisse d’une fiction, et le style et la retenue dans l’élan littéraire font plutôt penser à un documentaire-fiction. Pour une fois, et c’est fait très rare en littérature de jeunesse, la thématique du travail est mise au centre de l’ouvrage. Les préadolescents et préadolescentes, auxquels s’adresse plus particulièrement Écrasé par le football, sont amenés à découvrir l’enjeu du contrat de travail, les malversations patronales, la réalité brute d’un régime autoritaire et l’exploitation jusqu’à la mort des migrants sur les chantiers. On le sait, ce sont des milliers de travailleurs qui sont morts pour que les foules internationales puissent se divertir.

Même si l’auteur tend à verser dans la réprobation morale plus qu’économique et sociale, son ouvrage donne des informations qui peuvent être une bonne base de réflexion et de discussions, avec les jeunes lecteurs et lectrices, sur la réalité internationale du travail. Par les quatre protagonistes principaux Ousmane le Malien, Arun, l’IndienMartin le Français, Robert le Congolais, le livre évoque les causes économiques ou sociales –pauvreté, guerre, trafic…– des migrations internationales. Il fait prendre conscience, en dépeignant l’organisation de l’importation de la main d’œuvre esclavagisée au Quatar, que le prolétariat est une réalité internationale où vit la misère, où sont subits de mauvais traitements. S’il existe bien une Organisation internationale du Travail, à quoi sert-elle d’autres qu’à faire des statistiques, peuvent se demander les lecteurs et lectrices. De plus, à travers les récits des quatre protagonistes, et les échanges (par téléphone, par SMS et lettres qui jamais n’atteignent leur destinataire), Écrasé par le football montre que la paupérisation qui frappe de nombreux pays d’où fuient nombre de travailleuses et travailleurs est de moins en moins déconnectée de la prolétarisation de leurs habitants. Le livre invite le jeune lectorat à prendre un point de vue international. La présence de Martin permet à l’auteur de réaliser cette jonction entre paupérisation et prolétarisation sans que le lectorat ne s’en abstraie, comme c’est généralement le cas dans les livres visant plus spécifiquement la thématique des droits de l’homme. À l’inverse, Écrasé par le football vient ancrer cette thématique dans les conditions de travail. C’est pourquoi aucune des ficelles habituelles aux ouvrages citoyennistes n’est reprise. Les protagonistes s’adressent bien aux personnalités et institutions internationales : mais leurs espoirs seront douchés. La fin tragique ne trouve une lueur minuscule que dans la prise de conscience de ce sur quoi toute vie s’appuie : le travail en tant que producteur des conditions d’existence. Le roman fait la preuve du développement inégal du capitalisme. Le sport est traversé, lui-même, par l’inégale répartition des richesses selon les pays. 

Bien sûr le livre est paru en octobre 2022, bien après le début du règne de l’exploitation capitaliste footballistique qatarie, mais il dévoile au jeune lectorat les dessous de l’attribution de la Coupe de monde de football au Qatar, désigne les responsabilités de la FIFA, du gouvernement français de l’ère Sarkozy, des dirigeants du football indélicats, président de la FIFA comme président de l’UEFA de l’époque.

Philippe Geneste

29/01/2023

Étrangetés humaines ou du sentiment de sympathie

VAN ALLSBURG, Chris, L’Étranger, éditions d2eux, 2022, 32 p. 17€

Travaillé au crayon de couleur, avec un soulignement des traits tendant à un effet de flou, les images réalistes, voire hyperréalistes laissent pénétrer en elles une part d’étrangeté et d’onirisme. Les couleurs sont nettement contrastées, sans brutalité ni agressivité. L’univers iconique rejoint ainsi le texte narratif centré sur un personnage à l’identité indécise, survenu dans la vie d’une famille de fermiers par hasard, accidentellement. Quel est cet étranger amnésique, semble-t-il, et si hors du monde commun ? Le schéma narratif de l’histoire est structuré autour de trois événements : l’accident, un été qui se pérennise, le départ de l’étranger de la ferme. L’histoire s’achève avec le cycle continué des saisons perturbées par ce que la venue de l’homme a instillé au bénéfice du fermier et de son épouse.

La curiosité des lecteurs et lectrices se portent sur l’origine de l’homme, sur ce qu’il pense. Cette curiosité demeurera une fois le conte achevé puisque l’étranger n’aura pas livré son secret et que c’est au jeune lecteur, à la jeune lectrice de poursuivre la quête du sens.

Sans rien dévoiler puisque l’inconnu ne se prête pas au dévoilement, l’album composé par Chris Van Allsburg s’articule autour de plusieurs problématiques. Il y a d’abord celle de l’hospitalité et donc son envers l’inhospitalité. Ensuite est posée celle de l’identité. L’album montre que l’identité n’est pas une caractéristique intérieure inhérente à la personne, mais qu’elle se construit dans le rapport interpersonnel et dans le rapport social. Par son silence et ses soudaines survenues et disparitions de l’univers des fermiers, l’étranger de l’histoire déjoue la thèse platonicienne qui identifie la personne à l’être : « un cercle, unique et solitaire, mais capable, en raison de son excellence, de vivre seul avec lui-même, sans avoir besoin de personne d’autre, et, en fait de connaissances et d’amis, se suffisant à lui-même »[1]. Vient aussi, suscitée par la lecture, la problématique de la curiosité. La curiosité est la manifestation d’un désir de connaissance : faire connaissance de quelque chose, de quelqu’un. Ce faisceau de problématiques mène les enfants à tenter de comprendre l’étranger, plus même à accueillir l’étrangeté. Le dénouement nous montre qu’un dialogue a été établi, que la vie meilleure s’y construit.

Magnificence des illustrations, ouverture large aux possibles des interprétations, sont une source d’élans contre l’individualisme régnant, contre l’enfermement identitaire sclérosant sans tomber dans l’écueil de l’atomisation des êtres selon leurs différences. L’Étranger n’invite-t-il pas les enfants à se lancer sur le sentier de couleurs d’une humanité nouvellement pensée, par eux pensée ?

 

FOSSETTE Danièle, Le Trésor de Malik, illustrations de Nathalie DUROUSSY, Cipango, 2022, 32 p. 16€

L’album est écrit dans une langue classique et les illustrations explicitent le texte, tout en l’ouvrant sur un univers peu connu sinon inconnu des enfants, l’imaginaire africain ou plutôt un des imaginaires de l’immense continent de l’Afrique. On le sait, les contes ont ceci de particulier qu’ils se rencontrent en des versions proches dans diverses civilisations, preuve de leur antécédence littéraire, de leur origine à chercher dans le mythe.

Danièle Fossette s’en est nourri pour écrire ce beau conte. Le thème pourrait être défini par : « l’argent ne fait pas le bonheur ». On va suivre un jeune berger que la sécheresse -actualité immédiat de ce texte- chasse de son village. Le père lui conseille de se raconter à la lune car, si celle-ci l’entend, elle le comblera d’or. Excité, l’enfant s’en va avec le troupeau de chèvres. On le suit dans diverses péripéties et épisodes selon le schéma traditionnel du genre. Mais mieux que de séduire la lune, l’enfant apprend à conter et c’est comme conteur que les villageois l’intégreront. L’enfant comprend alors que le bonheur est dans le rapport aux autres, à la vie collective, au respect des éléments naturels : « Je suis riche maintenant car ma parole est d’or. Reste au-dessus de moi et garde ton éclat pour guider mes pas » dit Malik à la lune.

Le Trésor de Malik raconte donc le devenir griot d’un enfant autant que le devenir humain de l’humanité. Les illustrations aux teintes profondes striées et nuancées, le dessin réaliste, la touche poétique des peintures chaudes de Nathalie Duroussy doivent sûrement à toute son enfance passée en Afrique.

 

BUSSONIÈRE Maguy, Mareva, bilingue français-tahitien, traduction de MANÏATEA, illustrations de Laura DOMINGUEZ, L’Harmattan jeunesse, 2022, 25 p. 10€

Ce conte tahitien se passe sur l’île de Raiatea, en Polynésie française, archipel de la Société. La facture en est classique : une enfant, Mareva, attend, anxieuse son père pêcheur, alors que la mer est démontée, que le vent souffle. L’enfant va trouver aide auprès de la raie Rahia. Le père sauvé, Mareva demande conseil à la tortue, animal sacré des maoris, pour que son père puisse reconstituer les filets de pêche qu’il a perdus. Puis, c’est par l’entraide entre les habitants de l’île que les filets sont tissés mais aussi partagés entre tous. La situation finale donne toute sa dimension au conte, l’histoire racontée du sauvetage du père entre dans les coutumes des îliens marquant la fusion définitive de la nature avec les humains. Mareva est aussi un éloge de la coopération et de l’entraide dans une société fondée sur la valeur d’usage. Aucune exploitation, sur Raiatea, ni entre les hommes ni entre les hommes et la nature. Le texte est donné en version bilingue, ce qui permet à l’enfant de comprendre la réalité du peuple des îles. Les illustrations de Laura Dominguez, naïves, intègrent des motifs de l’art maori, notamment la tortue et la tradition du tatouage.

Mareva est un bon livre à offrir pour élargir l’horizon culturel et intellectuel des jeunes enfants.

Philippe Geneste

 



[1] Platon dans Le Timée cité par Laplantine, François, « La logique identitaire et les étrangers. La “pensée du dehors“ et l’étrangeté », Prétentaine, n°9/10, avril 1998, pp.183-187 – p.183.

23/01/2023

Entretien avec Eva Barcelo-Hermant

BARCELO-HERMANT Eva, Contes de loups, contes d’ogres, contes de sorcières. La fabrique des méchants, L’Harmattan, 2022, 186 p. 19€50

Lisezjeunessepg : Pourquoi s’intéresser, aujourd’hui, à la figure du méchant des contes ?

Eva Barcelo-Hermant : Tout est parti d’une citation du réalisateur Alfred Hitchcock : « Meilleur est le méchant, meilleur est le film » (the more successful the villain, the more successful the picture en version originale que l’on retrouve aussi traduit de la façon suivante « Plus le méchant réussit, plus la photo a du succès »). Je me suis demandée comment ce conseil s’appliquait à un type d’histoires apparemment opposé aux films de suspense, le conte de fées. Plus j’y réfléchissais, plus il me semblait qu’effectivement, sans un méchant crédible, une histoire ne se tient pas, ou plutôt, elle est fade. Il lui manque quelque chose de fort, qui fait qu’on s’en souviendra par la suite.

Et pourtant, il y a quelque chose de complètement paradoxal à raconter à des enfants des histoires horribles avec des méchants vraiment effrayants. Quand on lit une histoire à un enfant, on a envie de passer un bon moment avec lui, pas de le traumatiser. De lui montrer que la vie est belle, pas qu’il y a du danger partout. C’est là qu’intervient la fin heureuse, pour promettre que tout ira bien, que l’on peut battre les méchants et que malgré les épreuves on peut se relever. Cette promesse d’espoir s’incarne souvent dans une formulette, comme le célèbre « ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Mais il en existe plein d’autres par exemple « Tous leurs soucis prirent alors fin, et ils vécurent ensemble dans une joie sans mélange » pour Hansel et Gretel chez les frères Grimm car ce n’est pas un conte sur le mariage mais un conte sur la famille. Elles jouent alors un rôle de clôture du conte, de façon symétrique aux formulettes qui l’ouvrent et dont la plus célèbre est celle de Charles Perrault, « Il était une fois... ».

Et plus je me penchais sur les figures de méchants et leur place dans les histoires pour enfants, plus je me rendais compte qu’ils sont en fait indispensables. C’est inattendu mais c’est vrai : sans méchant, il n’y a pas d’histoire. C’est ce personnage dont on veut se débarrasser qui pousse le héros vers son aventure et qui permet donc au conte d’exister.

Tout cela m’a donné l’impression qu’il y avait quelque chose à creuser dans notre rapport aux méchants et à l’enfance. Depuis les contes de Charles Perrault et les versions orales dont il s’est inspiré, les loups, ogres, sorcières et méchantes belles-mères ont bien changé. L’évolution de leur traitement dit quelque chose de notre société. D’ailleurs, entre le succès des adaptations Disney pour les enfants comme pour les adolescents, les questions de consentement et certains parents qui refusent d’en lire à leurs enfants, les contes de fées entrainent aujourd’hui encore des réactions très vives… dans lesquelles les méchants ne sont pas pour rien !

 

Lisezjeunessepg : Ogres, sorcières, loups, représentent-ils différents types de méchanceté ?  

Eva Barcelo-Hermant : Tout à fait. L’ogre est avant tout la figure de la force et de la puissance, mais cela ne va pas forcément de pair avec une grande intelligence ! Dans Le petit poucet c’est le plus petit garçon qui en vient à bout grâce à la ruse. En revanche, Barbe-bleue, que l’on peut considérer comme un ogre, est rusé et cela en fait un adversaire redoutable pour sa jeune épouse. Ce méchant représente quelqu’un de plus fort, plus grand, plus puissant que le héros ou l’héroïne, qui face à lui se sent petit, faible, isolé. Et pourtant, il lui faut tout de même l’affronter et puiser au plus profond de ses ressources pour triompher de lui.

La sorcière est une figure profondément féminine, les sorciers ont moins d’importance dans les contes. Elle est fourbe et cruelle. Mais pour l’héroïne et les petites filles, elle a aussi longtemps eu une fonction de contre-exemple, de repoussoir, un exemple de femme qui n’a pas réussi sa vie : vieille, seule, aigrie. Aujourd’hui les choses sont bien différentes. Mona Chollet a montré comment la sorcière est devenue une figure de puissance féminine. En littérature jeunesse il y a de nombreuses sorcières fortes et positives, à commencer par Hermione Granger. D’autres sont plutôt des figures humoristiques, comme Amandine Malabul de Jill Murphy ou Pélagie la sorcière de Paul Korky et Valérie Thomas.

Le loup est à la fois profondément animal et humain. Il y a quelque chose de complètement fou dans Le Petit chaperon rouge, jamais expliqué par les conteurs : la petite fille confond sa mère-grand avec une grosse bête poilue ! C’est la figure de l’agression par excellence, avec sa part imprévisible et sauvage, car nous ne pouvons jamais anticiper une rencontre avec un méchant. Enfin, c’est le seul des trois à réellement exister. Et dans les forêts françaises du temps de Perrault, il faisait bien des victimes : fin XVIIè, dans les pires moments, il a pu y avoir jusqu’à 1000 victimes en une année. Le loup, communément désigne aussi la part sauvage qu’il existe en chacun : « le loup est un loup pour l’homme » nous dit la sagesse populaire avec ce proverbe qui existait déjà dans l’Antiquité romaine. Dans les œuvres pour adolescents la figure du loup-garou est très populaire (la série Teen wolf, Twilight…) et représente alors la part de l’adolescent qui grandit, dans son corps comme dans sa tête, a envie de se découvrir et non plus d’écouter sagement ses parents et professeurs.

 

Lisezjeunessepg : Ne pensez-vous pas que le moteur des fictions contemporaines relevant du genre de l’heroïc fantasy (et de ses variantes) réactive, au fond, cette figure du méchant voire qu’elle l’exacerbe ?

Eva Barcelo-Hermant : Absolument. Que ce soit directement dans des réécritures de contes ou dans des romans qui en reprennent les motifs, comme Harry Potter ou Le Seigneur des anneaux, les thèmes et messages des contes de fées sont sans cesse repris, transformés et remis au goût du jour. Cela peut être un enfant abandonné ou délaissé qui va se trouver une véritable famille, une jeune fille qui veut faire sa place dans la société, un jeune homme qui veut se prouver, etc. Dans toutes ces histoires de changement et de transformation, car c’est là le cœur du conte de fée et c’est pour cela qu’il inspire autant, le méchant est toujours aussi présent… et terrifiant.

Dès notre plus jeune âge, nous sommes bien conscients que les méchants ne sont pas réservés aux histoires du soir et que nous trouverons d’autres épreuves à affronter sur notre route. Quand on regarde les contes de notre enfance avec un regard d’adulte, on se rend bien compte que les formes enfantines de nos peurs, ces terribles ogres, sorcières et grands méchants loups, ces prédateurs, peuvent encore fonctionner à tous les âges, dès que l’on met autre chose derrière eux.

Dans les récits de fantasy le méchant peut être doté de pouvoirs surnaturels et effrayants, ce qui va très bien avec l’ambiance merveilleuse du conte de fées. Neil Gaiman fait cela brillamment dans La Belle et le fuseau : il continue le conte de Blanche-neige et le mélange avec un autre conte, dans une atmosphère bien plus sombre car il s’adresse à des plus grands, avec une méchante dont les pouvoirs dépassent ceux des héroïnes. Mais il y a également des histoires tout à fait réalistes qui s’appuient dessus : il y a du Cendrillon dans des films comme Pretty woman ou My fair lady !

 

Lisezjeunessepg : Quelle évolution avez-vous constatée dans la figure du méchant entre les contes oraux traditionnels et la figure contemporaine qui en dérive (ou les figures contemporaines qui en dérivent) ?

Eva Barcelo-Hermant : Il y a de nombreuses évolutions, mais les plus marquantes sont au nombre de trois.

– Tout d’abord le méchant perd en force. On veut moins faire peur aux enfants en brandissant la figure d’un méchant qui viendrait les punir. Cela s’inscrit dans un changement plus général de l’éducation. Mais une histoire qui perd son méchant doit gagner en force ailleurs : cela peut être avec son humour, sa tendresse ou un enfant subversif comme dans Mademoiselle Sauve-qui-peut de l’album de Philippe Corentin dans lequel on en viendrait presque à plaindre le loup de faire face à cette petite fille.

– Ensuite le méchant peut devenir un ami. Cela donne lieu à de superbes albums comme Loulou de Grégoire Solotareff ou Le Déjeuner des loups de Geoffroy de Pennart, où proies et prédateurs, cochon, lapin et loup, deviennent amis. En faisant cela, ils dépassent les limites traditionnelles de leur espèce pour faire place à l’amitié ce qui laisse libère [ceci est une proposition pour éviter le mot place] leur propre personnalité. Cet axe est très fort car cela revient à dépasser les attendus invisibles qui pèsent sur nous. Au lieu de dire « un loup voudra toujours manger un cochon », une histoire pourra alors signifier « un loup et un cochon peuvent parfois devenir amis ».

– Enfin le méchant qui raconte son histoire. Cela revient à donner la parole aux méchants et écouter leur version permet parfois de remettre les choses en perspective. Dans un album comme Matriochka de Sandra Nelson et Sébastien Pelon ou dans le dessin animé Kirikou de Michel Ocelot, on apprend la cause de la douleur des méchantes, une malédiction ou une épine empoisonnée, qui les ont toutes les deux transformées en sorcières mauvaises. Le fait de situer la souffrance, de lui montrer un début et une fin encourage l’empathie et permet de comprendre que la méchanceté vient des fois d’une souffrance non résolue. Ce qui n’excuse pas pour autant les mauvaises actions passées, mais permet au méchant de débuter le chemin pour se racheter.

C’est très populaire, notamment auprès des adolescents qui ont envie de raconter leurs propres histoires, indépendamment de celles qu’ils ont toujours écoutées. Mais plus largement cela illustre aussi un changement de société, où chacun veut donner sa version de l’histoire et où l’on reconnaît les souffrances de certaines personnes. Un bon révélateur de ça c’est l’intérêt de Disney pour les méchants : de plus en plus de films leur sont consacrés (Maleficient, Cruella…) mais aussi à travers les romans dans leur partenariat avec Hachette pour les collections Disney Villains et Twisted Tales.

Une chose très importante à souligner avec cette évolution, c’est qu’elle laisse alors la possibilité de s’identifier au méchant. Ils sont parfois plus accessibles que les héros et héroïnes, avec lesquels nous avons parfois quelques défauts ou travers en commun. Un méchant sympathique nous montre alors que ce n’est pas si grave de ne pas être parfait ! C’est ce que j’ai appelé le « paradoxe du petit bonhomme de pain d’épices ». Dans ce conte, un petit bonhomme de pain d’épices veut se sauver pour aller vivre sa vie pendant que divers personnages lui courent après pour le manger. Il est si rapide qu’il réussit à échapper à tout le monde, jusqu’à ce qu’un renard, pas plus rapide mais bien plus rusé, l’attrape et le dévore. D’abord j’ai évidemment pensé qu’un enfant allait s’identifier au petit bonhomme de pain d’épices, que tout le monde veut commander. Mais après réflexion j’ai réalisé qu’un enfant peut très bien préférer vouloir le renard, le seul personnage de l’histoire qui parvient à ses fins. Selon les histoires, les personnages, les moments, on peut préférer être le gentil ou le méchant.

 

Lisezjeunessepg : Vous dites qu’il vous semble important « de revenir à des versions écrites plus anciennes » des contes et de ne pas laisser de ceux-ci que l’image qu’en donnent les adaptations notamment animées, cinématographiques : pourquoi ? Et, par rapport à la question que vous adressez dans l’entretien, publié en annexe de votre livre, à Louise B. (« Est-ce que les évolutions de la société rendent les contes obsolètes ? »), votre réponse serait non ? 

Eva Barcelo-Hermant : Je suis convaincue que non. Il est vrai que certaines versions des contes du XVIè ou XVIIè siècle ne résonnent plus en des lecteurs contemporains car la société a beaucoup évolué. Mais justement, la force du conte c’est de présenter à la fois des motifs intemporels – la petite fille en rouge seule face au loup cela remonte au XIè siècle pour la plus ancienne trace écrite – qui sont repris et remis au goût du jour par des conteurs et auteurs contemporains. Cela fait que le conte s’adapte particulièrement bien aux envies et aux inquiétudes des lecteurs, quelle que soit l’époque.

Mais à côté de cela, il est important de ne pas perdre les anciennes versions, car elles contiennent toujours quelque chose de très fort et de très vrai. Je vois le conte comme une forme qui gagne en richesse à chaque fois qu’on lui ajoute une nouvelle version et ses interprétations. Il ne faut pas pour autant le réduire à une seule version mais au contraire les laisser cohabiter, se compléter et se contredire.

Les anciennes versions du Petit chaperon rouge et Barbe-bleue possèdent des fins très différentes des versions les plus connues mais absolument passionnantes. Aujourd'hui beaucoup de contes sont connus à travers les films Disney, qui ont apporté beaucoup de joie et de couleurs à ces histoires. Blanche-neige, par exemple, est plein de tendresse et de gaieté. Ce qui est dommage c’est de réduire une histoire aussi riche de sens et de significations acquis en voyageant à travers des siècles, des conteurs, des régions variées à une seule version. Les versions anciennes sont très belles aussi, il me semble que l’on en a besoin pour comprendre un autre aspect important de ce conte qui est que c’est aussi grâce à sa belle-mère (ou sa mère dans les plus anciennes versions des frères Grimm) que Blanche-neige devient l’héroïne de son histoire. C’est sa belle-mère qui la pousse à s’enfuir de la maison de son père, à se trouver un autre endroit et à y travailler de ses mains. Chez les nains elle apprend à tenir une maison et à travailler de ses mains, c’est à dire à aller vers une forme d’indépendance : elle pourrait travailler et gagner un salaire si elle en avait besoin. C’est sa belle-mère qui vient lui apporter un lacet pour son corset, puis un peigne, deux symboles de son passage de l’âge de petite fille à celui de femme adulte qui ont été retirés du dessin animé. Tout cela mérite d’être encore raconté !

Entretien réalisé en décembre 2022 et janvier 2023

15/01/2023

Conte à rebours d’un exil


Soletti Patrice & Pierre, Projet DELTA(s). Musique/Poésie/Vidéo, préface Serge Pey, Bordeaux, Mazeto Square, 2022, 224 p. + 1CD musical 38’ + DVD film documentaire 55’, 25€ (Diffusion/distribution : Mazeto Square)

Le livre avec son CD « Bleu infini » et son DVD « Delta(s) : « de racines et d’envol » conjoint art musical, art textuel, art documentaire cinématographique. L’histoire porte sur la biographie d’un ouvrier maçon catalan, le grand-oncle, quatre-vingt-douze ans, dont on suit à rebours le chemin de son exil en France après sa fuite de l’Espagne franquiste, en 1947, à dix-huit ans avec sa mère. Ce grand-oncle, appelé « l’oncle Fitó », est le personnage principal de la création. Celle-ci fédère donc la vie réelle –Franscisco Fitó est le protagoniste acteur du film et intervenant dans le CD audiophonique–, les deux créateurs initiateurs du projet poly-artistique (Patrice Soletti compositeur, musicien, réalisateur, auteur ; Pierre Soletti auteur, graphiste, musicien et tous deux, personnages du film), des musiciens, une chanteuse et poétesse, une comédienne, sans oublier techniciens et cameraman.

Le (s) du titre DELTA(s) vient de l’itinéraire du voyage, partant du Delta de Camargue en France pour aboutir au delta de l’Èbre en Catalogne. On est au printemps 2021.

La création pluri artistique conte l’à rebours d’un exil : « Tonton croise des images dans le rétroviseur et repart dans l’autre sens ». C’est « Toujours une histoire de frontière. Aujourd’hui tu repasses le pont avec l’enfant en dedans – 7 juin 2021 ». En suivant le personnage (l’oncle Fitó) Patrice et Pierre Soletti plongent et retracent une histoire familiale non pas oubliée mais jamais mise en perspective autre que celle, pour l’exilé d’un passé de mémoire. Il n’y a pas de doute que c’est la première dimension de Projet DELTA(s). Mais ce n’est pas la seule.

En effet, celles et ceux qui écoutent, regardent et lisent ce voyage retour chargé de soixante-quatorze années d’absence, emboitent nécessairement les traces des pas de tous les exilés espagnols en butte à l’oppression et à la répression franquistes. La frontière peut être du passé (« Passé la frontière » écrit Pierre Soletti) ou devenir, le temps d’une création, un passage. Et, soutenant les mots, parfois les exhaussant, la composition musicale, qui accompagne le film et qui en livre la bande originale dans le CD, assure cette fonction de passage. On y trouve des chants et textes en langue catalane, de nombreuses improvisations où le mélodique côtoie le free jazz et le free rock, projetant le travail créateur de la transmission au cœur d’une œuvre novatrice creusant la terre contemporaine de l’air du temps. Or, l’actualité, qui voit se fermer les frontières, se cadenasser les nationalismes, s’exalter les discours autoritaires et xénophobes, du sein même des pouvoirs démocratiques en place, double la dimension collective historique de cette dimension collective contemporaine. Cette part critique de l’art est ici effectivement accomplie.

Philippe Geneste

08/01/2023

Pour la science

PINAUD Florence, De La Tête aux pieds. Ces inventions qui nous rendent plus fort, Nathan, 2022, 48 p. 16€90

Ce documentaire de grand format (23 x 32cm) choisit de montrer la spécificité de l’espèce humaine à travers sa capacité rationnelle d’inventions au service du corps. Sciences et techniques sont convoquées, en même temps que sont retracés brièvement les rêves humains (voler, explorer les fonds des mers etc.). Les capacités physiques, la tête et son cerveau, la vue, la voix, l’ouïe, l’odorat, le goût sont explorés en premier. Puis l’ouvrage s’attache à la douleur, à la protection de la pollution de l’air, au cœur, à la colonne vertébrale, aux membres et à la peau. Les microbes sont explicités, les dernières nouveautés de la reproduction artificielle aussi. Aucune retenue à l’égard du progrès scientifique et technique ne vient nuancer le propos, ce qu’on peut regretter, l’album documentaire relevant ainsi d’un certain scientisme. Ce n’est donc pas un livre qui aidera à développer l’esprit critique des enfants. En revanche, l’ouvrage fait des pieds et des mains pour vanter le progrès, et plaire au jeune public dès 9 ans, grâce à sa mise en page efficace et à ses dessins appropriés.

 

FERRON Sheddad Kaid-Salah, Pr Albert présente l’électromagnétisme. Même pas peur, illustrations d’Eduard ALTARRIBA, Nathan, 2022, 48 p. 14€95

Le livre contient : les phénomènes électrique, la charge électrique, les charges et les particules, l’ionisation, la charge se conserve, l’électroscope, un électroscope fait maison, expériences avec un ballon, le courant électrique, batteries et piles, fabrique d’une pile maison, le magnétisme, le champ magnétique d’un aimant, la terre est un aimant géant, l’électricité crée du magnétisme, l’électro-aimant, moteurs électriques, fabrique un moteur électrique, d’où vient le magnétisme ?, le magnétisme crée de l’électricité, produire de l’électricité, le champ, les ondes électromagnétiques, le spectre électromagnétique, nous sommes de l’électricité. Comme le montre cette énumération des chapitres, le livre mélange des informations, des explications et des applications. L’enfant croise aussi des données historiques, L’éditeur le classe dans la catégorie des documentaires dès 9 ans, nous pensons préférable -à moins que l’enfant soit accompagné- de le réserver pour des collégiens.

 

Un bon moyen d’aborder les sciences est aussi de découvrir les parcours de vie de scientifiques :

 

DAUGEY Fleur, L’Incroyable destin d’Anita Conti pionnière de l’océanographie, illustrations de Laura PEREZ, Bayard, 2021, 48 p. 6€50

Cette biographie emprunte la voie du roman. On la suit de son enfance et de sa passion pour la science à l’âge de jeune adulte où elle devient photographe. C’est en tant que telle qu’elle est embauchée pour des travaux scientifique et photographique. Démineuse en Afrique durant la seconde guerre mondiale, elle montera des pêcheries après la guerre, le long des côtes africaines. À la fin de sa vie elle se spécialisera dans les reportages sur la pêche à la morue avec une sensibilité à l’excès de la pêche industrielle. Les pages documentaires qui accompagnent le récit abordent l’histoire de l’océanographie, la condition des femmes en 1930, la photographie de reportage, la surpêche et les requins.

PERRETTI DE BLONAY Francesca, Darwin à la découverte des espèces, illustrations de Mathias OYE, Nathan, 2021, 12 p. 9€95

Le livre se présente sous la forme d’un dépliant à lire recto-verso. Il retrace principalement, le voyage de Darwin (1809-1882) engagé comme naturaliste sur le navire HMS Beagle qui part de Plymouth le 27/12/1831 et s’achève à Falmouth le 2 octobre 1836. Pour les étapes retenues, un extrait de ce que Perretti de Blonay nomme Voyage d’un naturaliste autour du monde (1) sert de commentaire. Enfin, le documentaire s’achève sur l’évocation des voyages scientifiques qui se développent durant le dix-huitième et le dix-neuvième siècle. 

L’essentiel du propos présente trois avancées scientifiques dues à Darwin : la planète a plus d’une centaine de millions d’années, ce qui infirme ce que raconte la Bible et donc la thèse des théologistes et de la théologie naturelle ; les espèces sont nées de « quelques organismes simples », unicellulaires (on regrettera, ici, que l’autrice n’ait pas introduit la notion de variation pour expliciter la descendances des espèces) ; la sélection naturelle est le moteur de l’évolution (mais là aussi, on regrettera l’absence du terme évolution). Ces deux critiques seront aisément relativisées dans la mesure où le livre s’adresse aux enfants de 9 à 11/12 ans. Mais on ne saurait minimiser une difficulté qui se présente à toute vulgarisation scientifique. Les concepts de variation et d’évolution sont quand même centraux et leur absence explicite est problématique.

Pour autant, le livre intéresse les enfants, comme nous l’avons remarqué au sein de la commission lisez jeunesse. Sa présentation en dépliant suivant des étapes d’un voyage maritime et terrestre stimule leur curiosité. De plus, à l’heure où l’irrationalisme envahit les débats publics et intellectuels, Darwin à la découverte des espèces entre dans une actualité brûlante.

Philippe Geneste

(1) Ce livre n’existant pas, l’autrice désigne ainsi, probablement, Charles Darwin’s Diary of the Voyage of HMS Beagle, manuscrit qui avait servi de base à la rédaction du Journal of Researches. En français, il s’agirait du volume 1 des Œuvres complètes de Charles Darwin publiées sous la direction de Patrick Tort avec la collaboration de Michel Prum : Journal de bord (Diary) du voyage du Beagle (1831-1836), traduction par Christiane Bernard et Marie-Thérèse Blanchon. Précédé de « Un Voilier nommé Désir » par Patrick Tort avec la collaboration de Claude Rouquette, Genève, éditions Slaktine.

 

01/01/2023

« Kiss the sky »

DUPONT J.M., MEZZO, Kiss the sky. Jimi Hendrix 1942-1970, Glénat, 2022, 87 p.

Voici la première partie de la biographie en bande dessinée de Jimi Hendrix. Le dessin en noir et blanc est en correspondance parfaite avec le goût du musicien pour le blues dans lequel il ne fait aucun doute qu’il a puisé une culture minoritaire de l’oppression. Mais le noir et blanc correspond aussi à l’histoire du génocide des amérindiens, de l’apartheid contre les populations jugées indésirables (des malades mentaux aux handicapés, en passant par les minorités et les contestataires), du racisme enfin notamment à l’encontre des Noirs, trépied sur lequel les États-Unis se sont constitués en Nation dominante et guerrière.

Le trait de Kiss the sky emprunte aux grands du roman graphique, au réalisme et au fanzine à la Crumb, non sans quelques éléments expressionnistes. Le scénariste J.M. Dupont est entré dans la biographie complète du musicien, cet enfant d’origine à la fois noire et cherokee, un enfant souvent placé en foyer d’accueil, connaissant la rue, la vie tumultueuse de ses parents, un enfant à qui la mère a manqué. L’enfant puis l’adolescent à qui le père offre, un jour, une guitare, va trouver dans la musique un refuge et un mode d’expression de soi pour surmonter les affres et déconvenues de la vie. En fin d’adolescence, il joue déjà dans des groupes et la vie de musicien l’aspire autant qu’il la fait sienne. La bande dessinée met en avant tout cet itinéraire de galères durant lequel il joue pour de multiples vedettes noires de l’époque, elle met en lumière les rapports conflictuels qui agitent le milieu où l’amour de la musique se double d’une concurrence acharnée pour obtenir les contrats. La bande dessinée n’oublie pas de parler de l’industrie musicale mue par le profit et peu regardante sur les moyens de l’obtenir. C’est durant cette période d’apprentissage qu’Hendrix, sans le sou, part à l’armée qui recrute à tour de bras pour aller semer la terreur au Vietnam. C’est là, pendant son service militaire dans les parachutistes, qu’il rencontre le bassiste Billy Cox. Une amitié naît. Les deux hommes se retrouveront épisodiquement au cours de la courte vie d’Hendrix. La relation d’Hendrix avec Faye, une femme qui restera pour lui un môle de stabilité au milieu d’une vie sentimentale agitée, incertaine et gangrenée par un monde musical avec lequel il ne saura pas mettre la distance professionnelle suffisante.

Dupont et Mezzo montrent aussi par une anecdote comment Andrew Oldham, le manager des Rolling Stones, refuse d’engager Hendrix et comment Chas Chandler, bassiste des Animals, qui cherche à se reconvertir dans la production, va enrôler Hendrix. Ce premier volet de la biographie se clôt au 23 septembre 1966, Chas Chandler emmenant Hendrix à Londres. On est à la veille de la formation du groupe légendaire du Jimi Hendrix Expérience.

Comme l’annonce l’éditeur, c’est bien un portrait intime de Jimi Hendrix que réussissent brillamment Dupont et Mezzo, celle d’un gamin à l’enfance chaotique semée d’humiliations et de traumatismes, d’un gamin assoiffé de musique et en quête d’une reconnaissance qui sonne, pour nous, comme une revanche sociale des minorités. L’apprentissage au sein de groupes prestigieux (Isley Brother, King Curtis, Little Richard…) ou obscurs, les rencontres avec ses idoles (Albert King, B.B. King…) sont le fil directeur de ce premier volume. Les auteurs pointent ainsi la source de sa technique et de son « expertise » (terme de Nick Kent qui préface l’album) de guitariste. La présence tout au long de l’album de bribes de chansons qu’Hendrix jouait comme accompagnateur ou membre d’un groupe propre s’ajoute à la modalité narrative particulièrement fine choisie par J.M. Dupont : le narrateur omniscient se double d’un narrateur non identifié mais ayant connu Jimi Hendrix durant sa préadolescence et son adolescence. Enfin, et toujours pour compléter la narration, les cases sont parsemées d’affiches, de programmes de spectacles, d’enseignes qui reflètent l’effervescence culturelle du début des années soixante jusqu’en 1966, tant au niveau musical, littéraire, philosophique, idéologique. Les encadrés narratifs se mêlent aux dialogues, grâce à l’expertise de Mezzo, intensifiant l’effet contextuel et expressif du récit dessiné. Un chef d’œuvre, un cadeau magnifique.

Philippe Geneste

  

22/12/2022

Dans la nuit émerveilleuse des livres

BAUM Gilles, Tout noir, illustratrice Amandine PIU, Amaterra, 2022, 30 p. 29€90

Nul doute que ce livre-objet, un livre qui se fait frise quand on le déplie, un leporello avec des découpes, sera privilégié sous le sapin de Noël des enfants de 4 à 10 ans. L’objet est de toute beauté, le sujet de grand intérêt : un bug électrique, New York plonge dans le noir. La narratrice est une petite fille dont la maman, femme de ménage ou agente de service, travaille de nuit. Elle est seule chez elle et s’inquiète pour sa maman. Alors elle part la chercher en se munissant de trois allumettes. À la faveur de la nuit, l’étrange s’installe dans le périple enfantin. Les objets s’animent, un girafon sert de monture à l’enfant jusqu’à la rencontre d’un homme-de-rien, un saxophoniste qui se joint à la troupe en formation pour rejoindre la maman. À la troisième allumette, la maman apparaît, sur un banc avec une amie. Elles attendaient un peu de lumière. C’est l’enfant qui craque sa troisième allumette. Bien sûr, la frise noire qui se déplie s’illumine de jaune quand une allumette se consume. Et les cinq membres de la troupe du leporello regagnent l’appartement. Ils montent sur le plus haut toit pour éclairer le monde. La frise se lit d’avers et de revers, le texte sur l’avers seulement. Les dessins sont délicats, la prouesse technique fascine les enfants, l’intertextualité évidente (La Petite fille aux allumettes, Les Musiciens de Brême) enrichit encore la lecture. Les enfants aiment manipuler une histoire, ils peuvent aussi aimer jouer avec le rapport aux deux autres contes. Le texte est d’une poésie qui prend garde de bien maîtriser ses effets afin de laisser l’objet-livre et le travail illustratif emporter d’abord les enfants, lectrices ou lecteurs dans la nuit émerveilleuse.

 

 

CRÉPON Sophie & VEILLON Béatrice, L’Histoire des enfants en BD, illustrations de Béatrice VEILLON, Bayard, 2022, 213 p. 19€90

Ce fort volume part de la préhistoire, passe par l’Antiquité, le Moyen Âge, les Temps modernes, le XIXème siècle, le XXème et enfin le XXIème siècle. Un texte documentaire accompagne des histoires en bande dessinée (24 BD et 26 pages documentaires) retraçant la condition des enfants dans diverses civilisations et à travers les temps. Si on regrettera que la famille soit posée bien précocement dans l’histoire de l’humanité, on ne peut que noter la richesse informative du travail des deux autrices. L’enfant -de 8 à 13 ans- pourra lire le livre chronologiquement aussi bien que s’y plonger au gré de ses intérêts. Outre les temps préhistoriques, il est invité à découvrir les civilisations égyptienne, grecque, amérindienne. L’enfance dans la civilisation occidentale est plus particulièrement décrite à travers son Histoire, et le XXIème siècle est l’occasion de découvrir aussi l’enfance chez les Yanomami, au Pakistan. Bien sûr, la Convention Internationale des droits de l’enfant (1989) fait l’objet d’une page documentaire. Cette somme au papier glacé sera sûrement un cadeau prisé.

 

Mastro Pablo A., Des Histoires plein le ciel, illustrations de SUÁREZ, Helvetiq, 2022, 32 p. 14€

Cet album au format italien coïncide avec l’âge des « pourquoi ? » enfantins portant sur le ciel. Or, ce qui intrigue l’enfant est aussi ce qui a intrigué, apeuré, fasciné l’humanité en ses premiers âges. L’album traduit de l’espagnol conjoint ces deux problématiques, l’une astronomique, l’autre mythologique et anthropologique.

Ouvrons ce livre noir du monde des étoiles, des constellations qu’elles figurent et des galaxies qu’elles forment. L’imagination enfantine, si prompte à trouver justification à toute chose va, avec ce petit livre aux peintures oniriques et aux dessins abstraits, être confrontée aux réponses apportées par les imaginations ancestrales qui l’ont précédée. À son état de fabulation actuelle, l’enfant se voit proposé d’autres interprétations des constellations. Rien que cela est déjà, pour l’enfant, une richesse dans son apprentissage de la relativisation de son point de vue.

L’album part des dénominations communes attachées aux configurations des étoiles dans le ciel. L’enfant approche donc directement des récits de la mythologie grecque. On part du connu ou relativement connu, en tout cas d’un déjà entendu par l’enfant ; Puis commence le grand voyage vers d’autres civilisations et peuples : les Inuits, les Aborigènes, les Kazakhs, les Sumériens, les Japonais, les Navajos, les Kiliwas, les Polynésiens, les Sans (Afrique), les Incas. À chaque fois, une constellation sert de support de comparaison entre le connu et la civilisation abordée. Les dessins, couleurs et compositions varient, en approche du graphisme et des motifs artistiques des peuples sollicités. Et à chaque fois, ce sont de belles histoires, brèves, qui emportent vers un ailleurs où l’imaginaire roi cherche à se marier au réel qui fuit. La connaissance s’éclaire ainsi grâce à la multitude de voix imaginantes de l’humanité.

 

PRIME Joanna, ROI Arnaud, Océanomania, illustrations de Charlotte MOLAS, Milan, 2022, 14 p. 24€90

Ce livre est d’une belle facture éditoriale : un ingénieur papier (Arnaud Roi) a conçu des pages en pop-up. L’illustratrice use de couleurs chaudes et mates pour rendre compte des milieux marins décrits. Enfin Joanna Prime est une biologiste spécialisée en mammifères marins. On a donc une excellente présentation informative, une fabrication en pages qui se déplient et en pop-up qui enchante le jeune lectorat dès 7/8 ans, un grand soin apporté à la composition des images en couleurs. Le livre parcourt l’Atlantique, la mer Méditerranée, la Grande Barrière de corail, les abysses. Faunes et flores, un peu de géologie aussi sont convoquées. Le livre surprend les enfants, se lit et se relit. Les informations données sont ciblées, non foisonnantes mais précises. Elles sont aussi situées grâce à une carte accompagnant les quatre milieux visités. Ainsi, le jeune lectorat suit sans difficulté les textes tout en repérant les plantes, les animaux ou les reliefs marins sur les images. C’est un livre-objet qui fera un beau cadeau de Noël.

 

RYLANT Inge, Ma Petite Collection de choses, Amaterra, 2022, 1 boîte et 4 livres de 18 p. 24€

Présentée sous la forme d’un coffret à quatre compartiments, contenant chacun un livre cartonné de 18 pages, Ma Petite Collection de choses est un livre pratique, un documentaire et un imagier tout à la fois. Chaque livre décline la présentation de choses dans le cadrage d’une forme : le demi-cercle, le carré, le cercle, le triangle. Aucune forme géométrique n’est appréhendée abstraitement puisqu’elle sert de base à un imagier (une image et dessous la désignation de l’objet imagé). Mais l’intérêt ne s’arrête pas là. La conceptrice, Inge Rylant procède pour chaque livre par double page : il s’agit pour l’enfant de trouver le lien entre l’image de gauche et celle de droite, en dehors de la forme qui sert de cadrage. Ainsi, le livre implique l’adulte auprès de l’enfant pour qu’il stimule son imagination, sa capacité d’observation, ses facultés intellectuelles. En effet, les éléments fondamentaux sur lesquels s’appuie le travail de Inge Rylant sont la composition et la couleur. Les prolongements de cette « lecture-observation-compréhension-désignation » sont multiples, à commencer par la recherche dans l’entourage de l’enfant de ce que propose l’expérience du livre.

La boîte contenante est fortement cartonnée avec un aimant pour assurer la fermeture. Les livres sont eux aussi cartonnés avec des coins arrondis, parfaitement pensés pour les petites mains. On peut passer de longs moments avec l’enfant à partir de 12 mois et les enfants de trois à cinq ans apprécieront vivement passer d’un livre à l’autre, imaginer des histoires, s’amuser à interpréter des images.

Voilà une très bonne idée de cadeau.

 

Dans l’Océan, illustrateur Neil Clark, Tourbillon, 2022, 16 p. 10€90 ; Dans La Jungle, illustrateur Neil Clark, Tourbillon, 2022, 16 p. 10€90

Ces deux ouvrages sont des imagiers commentés. Ils nécessitent l’accompagnement de l’enfant durant les premières lectures, afin d’étayer les interprétations enfantines des images et notamment des transformations. Parce qu’en effet, ces deux livres reposent sur un mécanisme judicieux qui permet à la figure représentée (pour Dans La Jungle : le caméléon, le paon, le lézard à collerette, la tortue, ; pour Dans L’Océan : le diodon, la baudroie, le poulpe, la raie).

Bien sûr, le choix des animaux, absents de l’univers enfantin, interrogent. Comment l’enfant va-t-il s’approprier ces images ? N’est-ce pas pour lui l’équivalent d’animaux sortis d’une encyclopédie des animaux fantastiques ? Ne va-t-il pas voir et suivre des yeux les pages comme on entre et évolue dans un univers du merveilleux ? Nous pensons que c’est un grief que l’on peut faire aux deux ouvrages. Toutefois, le foisonnement sans complexité de l’illustration, les pages fortement cartonnées, les bous arrondis pour que l’enfant ne se blesse pas, tout cela l’invite à la manipulation de l’objet-livre.

De plus les deux ouvrages convainquent par le procédé de fabrication sur lequel repose leur originalité. Un mécanisme de languette s’actionne dès qu’on tourne une page. Si bien que l’animal vu dans un cadre rond se métamorphose en un état de lui-même différent : le paon fait la roue, la tortue rentre dans sa carapace etc. Or, on sait combien il est difficile de faire accepter à des petits et tout petits que même changé, même transformé, un animal, un objet demeure identique à lui-même. L’enfant de cet âge n’a pas encore atteint la conservation. Là, il peut se rendre compte que l’on parle toujours du même animal, même si l’image le présente sous un aspect différent.

 

MINHÓS MARTIN Isabel, Le Monde en 11 voyages extraordinaires, illustrations de CARVALHO Bernardo P., éditions Helvetiq, 2022, 136 p. 24€90

Comment l’homme s’est-il imaginé un ailleurs ? Quel est cet élan de curiosité qui l’a poussé ? Comment se repérait-il avant que n’existe la cartographie ? La carte est-elle une science des rêveries spatiales ?

Le petit enfant explore le monde qui l’entoure, il y découvre de l’inouï, il s’y accommode, l’assimile, s’y invente en terrain connu ou inconnu, donnant vie à ce qu’il voit, aux formes qu’il perçoit, prêtant animation à tout ce qui se trouve là : l’explorateur, l’exploratrice, les découvreurs sont-ils comme les enfants au point que ceux-ci pourraient y puiser quelque éthique de vie humaine ? Mais lesquels ? Ceux qui partis d’autour de soi se sont approprié terres, personnes, travail des membres de peuples colonisés ? Ceux mus par une volonté d’évangélisation et d’esclavage, assumant leurs conquêtes territoriales au nom de la foi et de la fureur de la guerre ? Ceux qui imbus de leur civilisation ont écrasé celles qui, leur étant inconnues, n’avaient pour eux aucune existence ? Comment le désir d’ailleurs peut-il échapper à l’égocentrisme civilisationnel, à l’égocentrisme social, à l’égocentrisme individuel ?

Le livre, illustré de dessins à l’encre et, semble-t-il, au fusain, mais aussi de peintures pleine page aux couleurs prononcées sur papier mat qui font penser aux paysages de Georgia O’Keefe (voir le blog lisezjeunessepg du 9 janvier 2002), apportent des réponses à ces questions. L’autrice explicite son choix de ne pas éclairer les atrocités dont les missions exploratrices ont abouti à l’esclavage, à l’élimination de peuples entiers, à des génocides, à des asservissements les plus brutaux. Elle explicite le privilège donné aux découvreuses et découvreurs ayant parcouru le monde dans le but d’accroître les savoirs anthropologiques, scientifiques, écologiques, géologiques, biologiques… Ainsi, et selon l’ordre chronologique de leur départ : Pyhéas (-350 av. JC), Xuanzang (629), Jean de Plan Carpin (1245), Marco Polo (1271), Ibn Bettûta (1325), Bartolomeu Dias (1487), Jeanne Baret (1767), Joseph Banks (1768), Alexander von Humboldt (1799), Charles Darwin (1831), Mary Henrietta Kingsley (1894). Pour chacun d’eux et chacune d’elles, une carte montre à l’enfant lecteur le trajet de l’explorateur, de la découvreuse.

Savoir explorer, c’est savoir rencontrer, nous dit Minhós Martin, sinon explorer revient à s’approprier pour soumettre.

« Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à prendre la route quand la route n’existe pas ? » Le même élan que ce qui pousse à connaître, quelqu’un qui ne connaît pas, le même élan qui poussera l’enfant à ouvrir ce livre magnifique. Peut-être, en tirera-t-il pour leçon que « laisser à l’impossible la possibilité de se réaliser » apporte compréhension, sciences, et élargit nos idées.

 

HEGARTY Patricia, Un Soir dans les collines, illustrations de Xuan LE, Glénat jeunesse, 2022, 26 p. 13€90

Ce bel album coloré à souhait, est réalisé en pages découpées, les décors jouant des fenêtres ainsi creusées dans le volume, donnant une perspective aux tableaux qui se succèdent au fur et à mesure que l’enfant tourne les pages. Le nuancier des couleurs progresse, suivant en cela le passage du soir à la pleine nuit. Le récit est donc temporel, une temporalité directement saisissable par l’enfant car c’est celle du passage du jour à la nuit, du jeu au coucher. Le contenu de l’histoire est simple : la description du comportement d’un certain nombre d’animaux et de leurs petits, ce qui enthousiasme les enfants. Grâce au découpage des pages, accompagner l’enfant dans sa lecture peut permettre de lui poser de nouvelles questions et le pousser à scruter en profondeur les illustrations, à interroger le retour d’une double page à l’autre d’un même animal, l’amener à anticiper les attitudes des animaux. La beauté des pages illustrées opère une vive attraction sur les petits, dès quatre ans, mais aussi jusqu’à sept ou huit ans. Une nouvelle fois, le livre pour la jeunesse resplendit d’une créativité éditoriale rare dans les autres secteurs littéraires.

 

FIGUERAS Emmanuelle, Au Creux des arbres, illustration Sylvie BESSARD, Milan, 2022, 32 p. 18€

De l’automne à l’automne, puis de l’automne au printemps, cet admirable album décrit le cycle des saisons appliqué à l’arbre. Un pommier d’abord, un marronnier ensuite puis une forêt de bouleaux et des sapins pour enfin revenir au pommier. Le pommier sert de modèle pour expliquer comment la graine se transforme en arbre puis en feuilles et en fruits. L’enfant lecteur découvre ces arbres mais il les découvre dans la synergie avec les animaux qui les peuplent, qui les habitent ou qui les voisinent, dans la synergie avec la terre et le devenir des feuillages. Il croise la migration de certains des animaux présents, s’arrête plus patiemment sur le lérot qui court jusqu’à sa sortie de l’hibernation, le hérisson, les papillons Belles-Dames. L’album est donc un récit empli de péripéties naturellement déterminées, tout en étant un documentaire facile à lire dès l’âge de 7/8 ans. Bien sûr, on peut lire l’ouvrage à des plus petits.

Mais sa spécificité, Au Creux des arbres la tient du travail minutieux de fines découpes au laser qui enluminent les pages, dévoilent l’univers arboricole dans une perspective écologique globale. Un très beau livre.

Philippe Geneste

19/12/2022

Voyages et mondes

ADAMS Nathaniel, Trains de légende. Un tour du monde des lignes ferroviaires les plus incroyables, illustrateur Ryan Johnson, Milan, 2022, 80 p. 17€50

La ligne de la Bernina et le Glacier express, le Caledonian Sleeper et le Jacobite, le Snowdon Mountain Railway, le Train du Cercle Arctique, le Désert Express de Namibie, les trains à vapeur indiens de darjeeling, des Nilgiris, de Shimia, le Transsibérien, le Shinkansen, le Ghan, le Rocky Mountaineer, le chemin de fer de l’Alaska, le Prurail, le New York and Atlantic Railway, voilà tous les trains présentés dans cet album de grand format aux illustrations généreuses. Documentaire, le livre s’augmente d’un index utile qui en rend plus aisée encore la lecture. Trois trains pour l’Amérique du Nord, un train pour la Russie, trois trains pour les pays du Nord, un train pour l’Asie, un pour l’Australie, un pour l’Inde, un pour tout le continent africain, un pour toute l’Amérique du Sud. En même temps qu’une découverte des trains eux-mêmes, le livre ouvre des horizons géographiques aux enfants dès 9 ans.

 

JOLIVOT Nicolas, Éole roi. Le livre des vents, HongFei, 2022, 120 p. 23€

Un 27 octobre 1990, à vingt-cinq ans, Nicolas Jolivot vient de finir ses études. Il entreprend un tour de la France à pied. Dans ses bagages un carnet 28cmx22 couvert de faux cuir noir de 200 pages et un porte-plume en plastique. Dans ce carnet, il note et croque les lieux. Le fil directeur, saisir les vents et leurs manifestations. Un index de vingt-sept entrées les répertorie dans le livre relié avec signet qui est une reprise de ce carnet. Dans le livre, ils sont évoqués, à la fois sous le signe du conte et sous celui du documentaire. La liberté d’écriture -en dehors de la contrainte à peu près tenue de l’écriture diaire- autorise les changements de registre et c’est aussi ce qui fait tout le sel de la lecture d’un carnet ou d’un journal d’un écrit intime. Les illustrations, elles, sont toutes afférentes au vent. Elles sont autant de concentrés d’histoires, d’appel à fables, de rappel de fabulations. Ils sont aussi mis en images : « j’ai essayé de donner une apparence aux choses invisibles en exagérant presque jusqu’à l’absurde, comme fait l’homme depuis la nuit des temps pour jouer, se rassurer et cohabiter avec la nature ». À la manière d’un carnet, le livre est chronologique, dates des jours mais point des années. Il est divisé selon les quatre orientations où mènent les pas et qui sont désignés : « méridional », « septentrional », « occidental », « oriental ».

Nicolas Jolivot allie ici, comme dans ses autres œuvres parues chez HongFei l’illustration et l’écriture pour composer un récit de voyage. À la source d’Éole roi. Le livre des vents se trouve donc un premier voyage revisité trente ans plus tard. Un voyage de jeunesse est souvent initiatique et c’est probablement cette quête qui a animé l’auteur. Comme dans le magnifique Voyages dans mon jardin (voir le blog lisezjeunessepg du 22/12/2021) c’est l’attention au monde qui s’impose comme caractéristique majeure. Les illustrations proposent une dominante spatiale qui contraste avec la dimension temporelle de la chronologie. Et si cette chronologie ne valait pas en tant que référentielle à un passé spécifié mais qu’elle renvoyait à une démarche : on apprend du monde, de soi, des autres, dans le cheminement. 

Ce livre est un magnifique cadeau pour adolescents, jeunes et moins jeunes adultes. Nicolas Jolivot est un philosophe de la lenteur et de la patience, un illustrateur des rêves. Il n’y a de liberté que dans l’expérience ouverte aux lieux, aux êtres et, ici, aux langues régionales. Les contes se forgent dans nos têtes, au contact avec le vent, avec la terre, avec les sites. Un nouvelle fois l’écoute du monde et des éléments se fait, comme nous l’écrivions en 2021, propédeutique à l’écoute des hommes.

 

DAY Yun, Je m’appelle Sudan, illustrations de LI Xingming, HongFei, 2022, 52 p. 15€90

Cet album nous vient de Chine. L’autrice et l’illustrateur sont allés au Kenya à la rencontre du dernier grand Rhinocéros blanc. L’animal, né en 1973 au Soudan, a perdu sa mère tuée par des braconniers pour lui arracher sa corne, dont la revente, en Chine, notamment, vaut de l’or. Le petit rhinocéros a ensuite été capturé par des gardes forestiers et protecteurs de la nature afin de le protéger. Il séjournera alors dans un zoo de Tchétchénie, avant d’être reconduit en Afrique, au Kenya. C’est sa vie, son odyssée, avec en perspective les méfaits du commerce des animaux sauvages, les menaces grandissantes sur la faune africaine, que conte ce bel album. Le texte est narratif, sur la modalité constative non sans touches pathétiques. Les dessins réalistes de Xingming LI sont rehaussés par un travail sur les couleurs et leurs contrastes. Yun DAI articule ainsi trois histoires. D’une part, le jeune lectorat suit une mère rhinocéros et son petit, ensuite, il s’étonnera de la relation du jeune animal avec son soigneur, enfin, et c’est la part de fiction, il suivra une quête d’identité aboutissant au nom Sudan qui donne le titre au livre.

 

GARANDON, Laurent & N’HAOUA, Rachid, Rivage de la colère, Philéas, 2022, 104 p. 18€90

Cette bande dessinée est une adaptation du roman de Caroline Laurent, écrivaine franco-mauricienne, paru en 2020. En suivant la classification proposée par Gérard Genette dans Palimpseste[1], nous parlerons de transposition du roman en bande dessinée. En effet, c’est un motif stylistique qui transporte le texte du registre de la littérature à un registre jugé moins soutenu celui de la bande dessinée. La bande dessinée ajoute au roman la visualisation des lieux, facilitant pour les lecteurs et lectrices et a fortiori pour les jeunes la compréhension contextuelle du récit.

L’action se passe à Diego Garcia, le plus grand des sept atolls de l’archipel des Chagos, archipel rattaché à l’Île Maurice. Le récit commence en 1967, un an avant que ne soit proclamée l’indépendance de l’Île Maurice encore donc sous l’emprise du colonisateur anglais (Territoire britannique de l’Océan indien). Un nouvel administrateur, d’origine mauricienne, Gabriel Neymorin, arrive sur l’île Diego Garcia pour aider l’administrateur colonial alcoolique et fatigué. Une histoire d’amour se noue entre le jeune arrivant et Marie-Pierre Ladouceur, une autochtone analphabète comme tous les habitants de l’île. Tous travaillent pour le colonisateur. Quand survient l’indépendance de l’Île Maurice, proclamée le 12 mars 1968, les chagossiens ont la surprise de voir débarquer un contingent britannique qui leur intime l’ordre d’embarquer immédiatement, quittant animaux, maisons, cultures, pour rejoindre l’Île Maurice. Les anglais, avec la complicité obtenue par corruption du tout récent gouvernement mauricien, ont en effet vendu l’archipel aux Américains qui veulent tout raser sur la plus grande île, Diego Garcia, pour y installer une base militaire. Les océans sont parsemés de ce type de casernes à ciel ouvert obtenues après l’exil forcé de populations autochtones.

Les administrateurs de Diego Garcia, eux-mêmes tenus au secret sous peine de répression, ont caché leur sort aux chagossiens. Deux mille personnes s’entassent ainsi dans un bidonville à Port Louis. Les Mauriciens les rejettent, les conditions de vie sont désastreuses. Ils sont réfugiés, sans espoir de retour. C’est la lutte pour la reconnaissance de leur déportation par l’impérialisme britannique que la bande dessinée raconte, chronologiquement, de 1967 à 1975. Les magnifiques illustrations, réalistes, aux couleurs chaleureuses mises en valeur par les contrastes, captivent l’œil pour suivre une lutte pour la dignité.

La première planche et les trois dernières annoncent et forment un épilogue, mettant en scène Josephin, le fils reconnu de Marie-Pierre Ladouceur et de Gabriel Neymorin. Josephin poursuit le combat de sa mère, de son peuple. On est en 2019. La cour internationale de justice de La Haye a donné un avis consultatif, reconnaissant que le droit du peuple chagossien a été bafoué et que le processus de décolonisation de l’Île Maurice a été empêché par le deal entre les gouvernements britanniques et américains. Rien de contraignant, les troupes américaines n’ont pas de souci à se faire, la spoliation des terres du peuple chagossien peut se poursuivre. Le droit est parfois une illusion de justice, les peuples opprimés, chassés, humiliés en savent quelque chose, les chagossiens, par exemple.

Le récit repose sur une histoire d’amour impossible. La figuration des personnages porte la tragédie de l’Histoire. L’adaptation en bande dessinée est une vraie réussite que toutes les médiathèques, bibliothèques scolaires, Centres de Documentation et d’Information auront à cœur de présenter et qu’on offrira aux jeunes dès 12 ans.

 

LESCROAT Marie, La Grande Barrière de corail, jardin de l’océan, illustrations Catherine CORDASCO, éditions du ricochet, 2022, 76 p. 17€

Voici un beau livre relié avec signet, « sur un papier issu de sources responsables » avec des illustrations aux « encres à base d’huiles végétales », qui en dix-huit chapitres informe le jeune lectorat sur la barrière de corail. La géographie pose le cadre, l’histoire raconte la découverte liée aux volontés colonialistes des pays occidentaux et donc aborde la vie des peuples autochtones qui vont se trouver spoliés de leur environnement. Les enfants, à partir de 9 ans jusqu’à 14 ans sont amenés à explorer toute cette zone qui s’étend sur la côte est de l’Australie. C’est un merveilleux voyage visuel que propose le livre. Les explications sont claires et si les aspects écologiques dominent, les aspects économiques sont traités et les aspects géostratégiques, un peu, abordés. La question de la protection de la nature en grande partie déjà en perdition est évidemment abondamment étudiée.

C’est un très beau livre-cadeau, un ouvrage aussi que toute bibliothèque scolaire se munira pour le bonheur de lecture et l’instruction des élèves.

 

JUNYENT, Crstina , LOSANTO, Cristina, Tous des humains de la même famille. L’homme et ses origines, Glénat jeunesse, 2022, 36 p. 14€90 ; JUNYENT, Crstina , LOSANTO, Cristina, Tous des humains très différents. L’homme et ses évolutions, Glénat jeunesse, 2022, 36 p. 14€90.

Deux ouvrages complémentaires à offrir ensemble ou à présenter ensemble. Les pages y sont animées par des rabats qui mènent l’enfant des classes du primaire jusqu’à la classe de cinquième, à manipuler l’ouvrage, stimulant ainsi sa curiosité et motivant son attention.

La thèse est annoncée dès le titre : les humains ont une même origine et s’ils ont des différences selon les lieux géographiques, ils forment bien une même espèce, l’homo sapiens, dont on peut suivre l’évolution. Tout commence par la création de la vie, d’où l’intérêt d’un recours à la géologie et à l’astronomie pour comprendre son apparition. Les deux tiers du premier livre sont consacrés au sujet. Ensuite vient l’histoire des hominidés, la bipédie, la traversée des temps préhistoriques : Lucy, homo habilis, homo erectus, l’invention du feu, Néandertaliens, homo sapiens. Puis est évoquée la sortie de l’Afrique il y a environ 200 000 ans.

Le second ouvrage poursuit donc le premier en mettant l’accent sur le lien vital qui unit l’espèce humaine à la Terre et à son atmosphère. C’est l’occasion de présenter les climats sur la planète et la problématique du climat pour l’ensemble des êtres humains. Puis viennent des pages sur l’évolution d’homo habilis, le passage de la vie nomade à la sédentarisation, l’invention de l’agriculture il y a 12 000 ans, de l’élevage, l’évolution de l’alimentation et enfin les inventions dans de multiples domaines avec les métiers afférents. Puis l’ouvrage parle des échanges entre peuples pour échanger des produits devenant peu à peu des marchandises puis le moteur du profit qui accélère ces échanges avec l’exploitation de l’homme par l’homme et le recours massif à l’esclavage. Les révolutions scientifiques et techniques liées au développement de l’industrie achèvent la présentation sur une humanité qui souffre de sa non maîtrise de ces révolutions orientées vers l’enrichissement de quelques-uns au mépris des conditions de vie de la majorité de la population mondiale et de la viabilité de la Terre elle-même.

 

HOUSSAIS Emmanuelle, Forêt sauvage, éditions du ricochet, 2022, 32 p. 17€

La forêt est la narratrice de sa propre histoire, pour mieux capter l’attention du lectorat débutant et au-delà (7/9 ans). La forêt explique comment elle respire ; comment elle se nourrit ; elle dévoile les relations qui unissent les arbres et végétaux qui la constituent ; elle fait comprendre la symbiose des animaux avec elle. Les peintures sensibles d’Emmanuelle Houssais plans rapprochés et gros plans, plongent l’enfant au cœur de la forêt lumineuse. L’album Forêt sauvage est un livre de la proximité heureuse. Parce que le cycle des saisons s’impose, l’histoire se poursuit par différences successives. C’est l’occasion de découvrir d’autres animaux, d’autres plantes mais surtout d’approfondir des idées déjà soulignées : les plantes s’entraident, les comportements du végétal et de l’animal se complètent, la terre elle-même ne vit que de la symbiose de ce qu’elle accueille. Avant le cycle des saisons est le cycle du jour et de la nuit mais c’est à nouveau l’histoire du triomphe d’un équilibre qui est contée. Le livre se ferme sur cette utopie : « Généreuse et libre, moi la forêt de plus en plus sauvage, je nous construis un avenir plein de promesses ». Que ce livre soit un instrument de prise de conscience des enfants est une certitude, mais est incertain l’accueil de ces consciences à naître par un monde adulte de ravages tant naturels qu’humains, monde de destruction et de guerre.

 

NOGUES Alex, Un million d’huîtres au sommet de la montagne, illustrations MIREN ASIAN Lora, traduit de l’espagnol par Sébastien Cordin, les éditions des éléphants, 2022, 48 p. 15€

Le documentaire ne cesse d’interroger le lecteur ou la lectrice afin de l’amener à observer les doubles pages. Il s’agit d’une imitation de la pratique de l’observation nécessaire pour tout géologue. Car le livre, sous son beau titre poétique est un documentaire intelligent sur l’étude des sols et ce qu’ils révèlent de l’histoire de la terre et de la vie qui s’y est développée depuis le fond des temps : le Démonien, puis le Carbonifère, le Permien, le Jurassique et le Crétacé. Les illustrations suggestives et de facture naïvo-poétique, subtiles mais précises aussi de Loran Miren Asian suivent le texte instruit d’Alex Nogués. Dès le livre ouvert, la curiosité du jeune lectorat (à partir de 8/9 ans mais jusqu’à 12/13 ans) est piquée au vif : que font des huîtres en haut d’une montagne ? À partir de là, l’histoire de la terre commence à être abordée par le texte, illustré et exemplifié par le travail illustratif. L’album est un voyage de géologue qui évoque la terre mais aussi le mouvement des océans et des plaques tectoniques. L’intérêt majeur est de montrer le lien entre géologie et biologie, histoire des sols et histoire des organismes vivants.

Le texte est découpé en de multiples questions auxquelles correspondent des développements d’une grande clarté, formulés avec style et grande exigence de l’écriture. C’est un vrai premier manuel poético-scientifique de géologie qui ravira les jeunes mais aussi les moins jeunes…

 

Philippe Geneste

Prochain blog 22 décembre 2022