Anachroniques

16/09/2018

Quand le vent ouvre le livre, les nuages s’y déposent

Lee Jungho, Promenade, adaptation de Bernard Friot, Milan, 2017, 48 p. 16€50
Lee Jungho est un plasticien qui travaille au fusain, à la gouache, à l’aquarelle, mais aussi avec le numérique pour la création d’images poétiques narratives. Le grand format de Promenade (235x340) magnifie son travail de composition qui emprunte aux avant-gardes du vingtième siècle en recherchant la simplicité et une forme de minimalisme chaleureux.
L’album se place sous le signe de la dialectique de l’intérieur et de l’extérieur, soit l’objet et la signification du texte contenu dans l’ouvrage. Le vent  ouvre le livre, les nuages y déposent la vie et la grisaille du temps s’abandonne à l’avènement des couleurs. A travers le livre que tient le lecteur ou la lectrice c’est ce moment d’effection de la représentation qui se figure, page à page, et qui se fixe aux épingles de pensée sur le fil de l’espace imaginaire.
Aller vers la lumière c’est aller vers le livre, c’est en ouvrir la porte imposante entre l’arbre et la nuit illuminée, pour tenter de gratter le ciel depuis cet élément discontinu au sein de la continuité de l’azur. Une représentation prend forme qui vient déborder l’espace du livre, qui s’invite au réel. Clin d’œil à Wang Fô sauvé des eaux, la lecture se déclare monde ; le livre est une nacelle vers d’autres mondes, qui vogue vers d’autres représentations. Mais une nacelle, ça s’ancre au sol, dans l’actualité du monde présent. S’amarrer ? Le livre pourtant ne le peut pas, il laisse voguer le sens par un appel incessant à tous les sens : il est reflets, images, mots, phrases, énoncés, objets évanescents, il se perd dans l’onde. Et là s’ouvrent les vannes de la liberté d’interpréter.
Ainsi grandit l’enfant, à force de cheminements de compréhensions, il grandit grâce au livre, avec le livre, en se soutenant du livre et de ce qu’il contient de si unique. Le livre découpe le réel, parce qu’il est langage et que le langage transporte au surréel. L’enfant à force d’y éprouver la signifiance qu’il porte sur les choses, sur les autres, sur lui-même, prend confiance, c’est-à-dire accepte que ses représentations prennent corps. Mais si le livre est si unique, c’est parce qu’il impose de saisir le réel dans la patience du temps, du temps de la lecture. On s’installe d’autant mieux dans son for intérieur qu’on a su entrer dans les histoires, les récits, les mythes, les légendes, tout ce qui est écrit dans l’espace-livre.
Mais ne t’y trompe pas enfant, savoir lire c’est savoir écouter. L’écoute, cette attention portée au monde, se confond avec l’entendement du monde. Entre la poire et le fromage, sur la terrasse d’un café, on partage et on déguste ses lectures parce qu’on vient les partager. Le langage est ce dialogue et le livre, cet émissaire du langage transporte aussi ce dialogue. Entendre une histoire, s’entendre dire une histoire, c’est sentir passer sur nous la patience du temps, se l’approprier, prendre à soi le temps. C’est apprendre pour soi et apprendre aux autres à faire sien le temps de la lecture. Prendre son temps, c’est le comprendre avec soi et à y inviter les autres pour un voyage hors des sentiers battus d’une contemporanéité où le temps est fracassé par l’ordre des urgences.
Alors, petit ou petite enfant ouvre le livre, pars en promenade grâce au livre, emmène avec toi chaque page et tu verras, les mots de lumière goutte à goutte s’éveiller en toi, en pluie d’échanges entre ciel et terre, en éclairs sans tonnerre. Tu avanceras, en sérénité, toi petit ou petite enfant, sur un sentier lumineux sans rien omettre au-dedans sans rien médire du dehors.
Acquérir le langage c’est l’avoir au cœur et le témoin de ce transfert est le livre, objet transitionnel d’exceptionnelles visions mais si simples et banales, à l’humble hauteur de la vie. Le livre nous fait gravir, par la marche des mots disposés sous la rampe des pages, l’échelle qui mène à la fenêtre, là, par dessus le toit si bleu et si calme où toi, petit ou petite enfant tu grandis, pêchant à loisir dans le plus grand sérieux, les étoiles de la constellation humaine. Le livre retient le passé tout autant qu’il prévient l’avenir, mais sa vraie vie, au livre, c’est sa lecture au présent de cet album de Lee Jungho.

Annie Mas & Philippe Geneste

09/09/2018

voyage gourmand et épicé dans la vie quotidienne

Chusita, Ceci n’est pas un livre de sexe, Nathan, 2018, 160 p. 14€90
Le sujet n’est pas facile à traiter. L’autrice s’y est employée en dialoguant par blog interposé avec des adolescents et adolescentes. Le résultat est remarquable et place Ceci n’est pas un livre de sexe en haut de la pile des ouvrages répondant aux questions que se posent les jeunes mais aussi en leur permettant des questionnements dont ils ne soupçonnent pas l’existence. Sont abordés : le corps et le plaisir, l’orientation sexuelle, les relations affectives, la protection, la masturbation, les prémisses amoureux, l’acte sexuel dont la sodomie, les fantasmes et les jeux. Une sitographie, un dictionnaire complètent l’ouvrage qui alterne textes et images ainsi que planches de bande dessinée.

Duval Stéphanie, La Mort, illustrations de Pierre Van Hove, Milan, coll. Mes p’tits pourquoi, 2018, 32 p. 7€40
C’est un ouvrage à lire avec l’enfant. Il traite du sujet avec distance, les images venant accompagner l’intellectualisation du phénomène de la mort et de ses conséquences pour les vivants. Aucune dramatisation mais une structuration à partir de questions supposées des enfants sur le sujet. Un bon ouvrage à condition, redisons-le, de le lire avec l’enfant. Plus tard, l’enfant l’ayant dans sa bibliothèque, lorsqu’il saura lire, il pourra, seul, y revenir.

Dussaussois Sophie, Les Emotions, illustrations de Magalie Clavelet, Milan, coll. Mes p’tits pourquoi, 2018, 32 p. 7€40
La joie, la peur, la tristesse, la colère, la jalousie sont les émotions que l’album vient illustrer, charpenté autour d’un texte abondant et clair. Le livre, qui s’adresse aux 4/7 ans, ne peut qu’être lu et commenté par l’adulte auprès de l’enfant. Il y faut un dialogue véritable, car il ne s’agit pas d’une histoire et le texte est assez conséquent pour les jeunes enfants visés. Mais, avec l’accompagnement parental, l’ouvrage trouverait une fonction d’explication et d’éclairage sur des situations vécues grâce au retour qu’il permettrait d’en faire. C’est la spécificité de cette collection de s’adresser par l’image a l’enfant pendant que le texte  sollicite vivement la médiation de l’adulte par la lecture commentée.

Houdé Olivier et Borst Grégoire, Mon cerveau, illustré par Mathilde Laurent, Nathan, 2018, 31 p. 6€95
Houdé et Borst sont deux professeurs de psychologie qui travaillent au CNRS à mieux comprendre les mécanismes du cerveau. L’ouvrage offre donc un contenu scientifique assuré au jeune lectorat selon un jeu de questions et de réponses qui caractérise la collection où paraît le livre. Qu’est-ce qu’un neurone ? A quoi sert le cerveau ? Comment voit-on dans la tête ? Qu’est-ce que les neurosciences ? Le cerveau peut-il faire des erreurs ? Les animaux ont-ils tous un cerveau ? Le cerveau rêve-t-il ? Qu’est-ce que l’intelligence ?
Les illustrations exemplifient le propos avec une volonté de sobriété qui s’harmonise très bien avec le texte. Le volume n’oublie pas de donner des repères historiques qui inscrivent les connaissances acquises dans la longue expérimentation humaine pour mieux comprendre cet organe. Bref, un livre excellent pour des enfants de 9 à 14 ans.

Ledu Stéphanie & Frattini Stéphane, L’Histoire de la cuisine, du mammouth à la pizza, illustrations de Claire Gastold, Milan, 2018, 80 p. 14€50
Comment se sont nourris les hommes depuis le fond des temps ? C’est à cette question que répond cet album épais, de format italien, foisonnant d’informations, organisées sur des doubles pages richement colorées sur papier glacé. L’enfant y apprendra l’origine de bien de mets qu’il goûte mais il découvrira aussi la cuisine d’ailleurs. Il s’apercevra, aussi, qu’en voyageant, les denrées, les épices changent les habitudes alimentaires et sociales des humains. Le livre montre le lien entre les faits culinaires et les mœurs. Pour ce faire, la description de la cuisine à travers les temps depuis l’Antiquité, prouve que le goût n’est pas une donnée immuable mais une réalité historique.
C’est une encyclopédie qu’on destinera à des enfants lecteurs, à partir de 7/8 ans. Le passage dans la commission lisez jeunesse a montré que des plus grands s’en emparaient avidement.

Philippe Geneste

02/09/2018

Un riche vent de réalisme poétique

Belder Grâce, Un Vent en colère, illustrations de Soazic Deleplanque, éditions chant d’orties, 2017, 71 p. 7€
Le roman se présente comme un récit de science-fiction écrit par Vincent, le narrateur personnage. Nous sommes sur une planète X-Yole où se sont réfugiés des terriens après la catastrophe écologique qui a rendu cette planète inhabitable. Mais, voilà, la colonisation de X-Yole entraîne les mêmes conséquences néfastes pour le milieu de vie et les signes avant-coureurs d’un nouveau sinistre écologique s’amoncellent. Le climat se dérègle, les catastrophes naturelles menacent.
Du magico-phénoménisme à la raison de sympathie
Comme le livre s’adresse à des enfants de 9 à 12 ans, le point de vue magique sur lequel se fonde l’explication de Vincent aide le lectorat à s’identifier à son argumentation : « Si les tempêtes naissent de nos colères, peut-être qu’en distribuant de la joie, des petits rires, des instants fugaces de bonheur aux uns et aux autres, le ciel redeviendrait paisible » (p.15). Les phénomènes naturels dépendent donc de l’expression des sentiments et des émotions des habitants : « Les colères aussi sont une forme de pollution » (p.22). Ce qui est novateur dans la narration de jeunesse, c’est que cette pensée magique enfantine difflue jusqu’à trouver un ordre de raison dans la fiction : « Nous subissons de grands bouleversements et nous ne croyons pas que c’est à cause de nous » (p.14). Il y a ici un léger déplacement narratif, car ce n’est pas au héros, le narrateur de la première personne à qui s’identifie le lectorat mais à son argumentation. La poéticité de la thématique s’allie à une rigueur d’écriture qui permet au roman de solliciter l’objectivité du jugement sur les faits de pollution et de gouvernance des sociétés.
La non-violence pour combattre la déraison humaine
Une autre spécificité de ce récit est l’actualisation de la lutte non-violente pour contrer les décideurs et remporter l’adhésion de l’opinion commune. C’est un autre apport majeur du livre de Grâce Belder de renouveler cette thématique dans le secteur jeunesse  d’où elle est assez absente. L’enjeu est de vaincre l’égoïsme qui fracture la communauté humaine comme il fracture l’équilibre naturel. Le roman pourrait alors entrer dans la stéréotypie éculée des bons sentiments sous le verbiage des droits de l’homme.
Mais Grâce Belder et Soazic Deleplanque choisissent de pousser au bout l’action et nous retrouvons les héros devenus adultes et eux-mêmes parents. Le combat initié par une marche pacifique dans les années 52 et 53 de X-Yole se poursuit. Gagner l’opinion ne suffit pas car l’égoïsme économique, c’est-à-dire la recherche du profit quels qu’en soient les dommages sur la planète mène toujours le monde. Les dures conditions de travail des employés, la répression des conflits sociaux générés, les fausses argumentations, les informations erronées diffusées par les détenteurs des médias, reprennent vite le dessus entre les êtres humains.
Alors les personnages, qui ne sont pas des héros, Vincent, Valora sa compagne et l’ami Victor s’unissent  afin de promouvoir un mouvement international de paix entre les peuples pour contrer « la dissociation de l’ordre équilibré des événements » (p.69). Et comme la prise de conscience, pour être l’instant initial de la lutte, n’est pas suffisante, le trio crée des « centres de recyclage des colères » où « chacun vient déposer ses colères (…) Les tourbillons de violences sont recyclés, ce qui produit de l’énergie et préserve la planète » (p.67).
La fin du roman réalise un autre pas de côté par rapport au récit pour pré-adolescents traditionnel. La fin n’est ni euphorique ni dysphorique. Le problème posé à la population de X-Yole a peut-être trouvé solution, mais cette solution pose de nouveaux problèmes que la survie impose de voir et de traiter en tant que tel. C’est à nouveau pousser le lectorat à comprendre qu’avant toute chose, il faut « admettre les faits » (p.37) pour espérer pouvoir améliorer la condition humaine et s’arracher des diverses formes d’exploitation et d’oppression. Un Vent en colère est un livre rare parce que la fiction ne croule pas sous le didactisme et parce que la thématique poétique donne un souffle qui emporte l’intérêt et dépasse le comportementalisme pour atteindre sentiment et raison, une raison imaginante qui silhouette les clés de l’organisation nouvelle du monde.

Philippe Geneste

26/08/2018

La poésie cette inconnue

Kaïteris Constantin, Sur un arbre caché, illustrations de Joanna Boillat, mØtus, 2018, 71 p. 10€90
La poésie est une invitation au temps long de la patience, de l’attente, de l’entente des mots.
Et puis il y a, les échos des expressions végétales, des lieux communs forestiers, de la phraséologie potagère. Kaïteris et Boillat les connaissent bien qui ont publié en 2014, aux mêmes éditions mØtus, Un Jardin sur le bout de la langue. On entre donc dans ce recueil, d’abord, par les mots, puis par les vers. Au fur et sans mesure, l’intertextualité parle aux enfants : les figures des contes, les lieux de légendes, une comptine, adviennent et vérifient la vérité de cette forêt figurée par le recueil poétique en cours de lecture. Ce n’est pas de l’art pour l’art mais une invitation faite aux jeunes esprits à interroger leur représentation des arbres, leur représentation des forêts. Ce n’est pas de l’art pour l’art, parce qu’on s’attache à l’alliage graphique des mots pour en extraire une signification en partage. Jacques Prévert est omniprésent durant tout le temps de la lecture, c’est dire si les auteurs chantent la simplicité et la profondeur des choses vives.
On se perche sur la fable, on écrit à Marcel Aymé, on convoque le poirier, le cerisier, l’orme, le platane, le cognassier, le saule-pleureur, le tilleul, le marronnier, le baobab ; on part en forêt, on sillonne les avenues, on se repose sous un solitaire. Cette poésie cousue de fil vert, si on ose dire en paraphrasant un vers de Kaïteris, demande à la lectrice, au lecteur de prendre racine dans le langage. Et cela se fait aisément parce que l’humour souffle dans les vers et que la néologie est convoquée pour rendre foisonnante la hardiesse poétique et la transmettre, en l’état, au jeune lectorat Et puis, si le recueil rend hommage à l’arbre c’est parce qu’aucun ombrage n’est fait à l’enfant. Celui-ci court de poème en poème. Il indique même au poète comment écrire, à la dessinatrice comment tracer les arbres sur la feuille de papier en lui reprochant de ne point mettre de couleurs. C’est alors que l’enfant lira les mots qui les désigne et coloriera les images qui ne cessent de se former à son esprit libre.
Nul idéalisme, mais presque une poétique matérielle qu’un poème peut bien illustrer :
Le bois dont on fait le poème
Sous les arbres
que je dessine avec des mots
il y a la feuille
de papier
et sous la feuille
la table de bois qui la soutient et qui pose
ses quatre pieds sur le plancher
de chêne

j’en dois des choses
aux arbres !

Ce recueil manifeste une question d’importance. Le premier maillon de la poésie ne serait-il pas le lecteur, la lectrice ? Etrange affirmation, évidemment, la poésie est si peu lue… Pourtant, tout poème est une adresse à et cette adresse à est une condition d’être de la littérature. Exprimer le monde, exprimer des inquiétudes, des joies, et célébrer le lien de l’humain à la langue qui le constitue revient toujours à instaurer le dialogue au cœur de l’acte poétique. Sur un arbre caché l’illustre nouvellement.

Philippe Geneste

19/08/2018

La promenade en littérature de jeunesse (2012-2018)

GMiyakoshi Akiko, Une Maison dans les buissons, traduit du japonais par Nadia Porcar, Syros, 2017, 37 p. 14€90
Lors d’un déménagement, une petite fille, Sakoo, appartenant à une famille de la classe moyenne, inspecte son nouvel environnement. Elle aimerait bien rencontrer la petite voisine dont on lui a parlé, mais celle-ci n’est pas là. Or, dans le pré qui sépare leurs maisons, elle trouve un panier rempli de dînette. Et voilà l’histoire lancée : qui a déposé ce panier ? Quand la petite voisine reviendra-t-elle ? Les couleurs mates brident une ambiance de joie et on suit, non sans appréhension, les explorations du paysage par Sakko. L’album est une histoire d’amitié, c’est-à-dire de partage et de recherche de la personnalité de l’autre à travers le suivi de ses actes. L’album propose un rythme lent, attentif, avec peu d’effets visuels spectaculaires et au contraire un soin apporté à l’usage des plongées. En effet, le point de vue de la plongée épouse la volonté de Sakoo de chercher et de trouver. Ce n’est qu’en fin d’album que deux contre-plongées viennent accélérer le rythme durant la séquence où se déclare l’amitié. Le dessin réaliste sied aux vues neutres qui signifient la tranquillité d’une vie à trouver. Une Maison dans les buissons est un album apaisant et calme.

Garoche Camille, Suivez le guide ! Balade dans le quartier, Casterman, 2017, 20 p. 14€50
Ce livre d’activité, troisième de la série par la même illustratrice autrice, propose une découverte de la rue et de ses commerces et activités libérales. Les illustrations foisonnent de détails, les figures animales sont anthropomorphiques dans leurs comportements ; c’est à travers elles que le jeune lecteur à qui on va lire le livre découvre le quotidien d’un quartier. Disséminés dans les vingt pages, cinquante volets incitent l’enfant à concentrer son attention pour découvrir des détails quand il les soulève. La couverture en carton renforcé est solide. C’est à la fois un album et un documentaire joyeux.

Billet Marion, Vogue petit bateau ! en collaboration avec Christel Denolle, Nathan, 2016, 10 p. 13€90
C’est une promenade en bateau que l’enfant effectue avec une pièce de bois à forme de bateau. Lire devient jeu et le temps de la ballade est un temps d’histoire où se racontent la pluie et le beau temps. Un ouvrage intéressant pour les tout petits avec un fort cartonnage des pages très adapté aux petites mains.

Billioud Jean-Michel, Les Grands monuments de Paris, Gallimard jeunesse, 2014, 72 p. 12€90
La nouvelle édition de cet ouvrage de référence embellit la vaste promenade érudite qu’il propose à travers Paris, ne manquant pas de livrer des explications historiques ou techniques. C’est un ouvrage de photographies légendées avec précision. Une galerie de photographies et une sélection de liens internet sont disponibles sur www.gallimard-jeunesse.fr afin de poursuivre la balade.

Pittau & Gervais, Promenade au jardin, Gallimard jeunesse, 2012, 16 p. 22€
Cet album au très grand format (340 x430) a pour visée de faire découvrir à l’enfant pas trop petit les fleurs, les légumes, les insectes, les oiseaux que l’on trouve au jardin. Les couleurs sont utilisées comme des indices pour suivre des légumes ou des animaux, ou pour retrouver une réalité cachée. On est entre l’imagier et le documentaire avec une grande latitude de lecture, soit une grande liberté laissée au lecteur d’aller et venir sur ce grand espace offert par l’objet livre avec ses languettes.

Philippe Geneste

12/08/2018

Pour les petits et tout petits

L’imagier du Père Castor, chinois-français, Père Castor, 2018, 264 p. 12€
L’imagier gagnera à être lu avec l’enfant dès trois ans, ou plus tard selon les situations linguistiques. Il présente des objets du quotidien en caractères chinois avec dessous la transcription (pinyin) phonétique et à côté le mot français correspondant. Les images font ainsi le lien entre l’écriture alphabétique, le caractère et le pinyin. Si l’imagier a une vertu c’est celle de découper le monde en identifiant cette décomposition à un découpage des réalités qui entourent l’enfant.
Cet imagier servira aussi aux 100 000 écoliers, collégiens et lycéens (les deux premiers, surtout, qui apprennent le mandarin (cinquième langue enseignée en France). Il sera apprécié aussi par la communauté chinoise qui comptait en 2015 quelque 700 000 personnes.

SAJNANI Surya, Petite tortue et ses amis, Casterman, 2018, 6 p. 10€90
Livre pour les tout petits d’un an, le livre est un imagier d’animaux marins, sur six pages en noir et blanc. Mais en fait c’est un livre de bain. Quand vous trempez le livre dans l’eau les couleurs apparaissent, fascinant la vue de l’enfant, évidemment, par l’animation colorée ainsi créée. Le graphisme est certes stylisé mais assez foisonnant, contrairement à bien d’autres ouvrages pour cette tranche d’âge. Le titre appartient à une série qui s’ouvre appelée « le premier livre-bain de bébé ». Les tout petits aiment beaucoup.

Desbordes Astrid, Max et lapin. La grosse bêtise, illustrations de Pauline Martin, Nathan, 2018, 24 p. 5€90
Un album éducatif réussi car point trop didactique. C’est une situation facilement généralisable à d’autres du quotidien enfantin qui est traitée. Max se fait punir pour avoir fait une grosse bêtise, mais après, le père vient le réconforter et partager en raison les erreurs de l’enfant.

Vincent Gabrielle, Ernest et Célestine. Vive la musique, Casterman, 2018, 32 p. 6€95, Vincent Gabrielle, Ernest et Célestine. Leçon de bonne manière, Casterman, 2018, 32 p. 6€95
Il s’agit de deux albums qui suivent l’adaptation de l’œuvre en série animée diffusée par France 5. De cette rencontre entre l’album destiné au très jeune public et l’adaptation télévisuelle qui en est faite, on retiendra le passage d’une correspondance page à page entre un texte et une image. On sait combien sont différents les albums, Gabrielle Vincent jouant avec le nombre de cases pour imiter les sentiments de ses personnages, pour rendre compte d’une accélération dans les événements ou bien l’inverse ; certaines pages des albums deviennent même des bandes dessinées.
Pour autant, les enfants, qui suivent la série à la télévision, sont comblés et trouvent dans ces livres de petit format une motivation à l’apprentissage de la lecture. De plus, comme pour l’album, l’animalisation de l’enfant -Célestine est une petite souris petite fille- sert un propos visant à déjouer une trop forte identification du très jeune lectorat. Isabelle Nières-Chervel, à propos de l’œuvre de Béatrix Potter, parle de l’innovation de faire « de l’animal non pas un masque d’humanité, mais d’abord un masque d’enfance. Ce sont des albums qui inventent l’animal comme figure projective de l’enfant » (1).
Philippe Geneste

(1) Nières-Chervel, Isabelle, Introduction à la littérature de jeunesse, Didier jeunesse, collection Passeurs d’histoires, 2009, 239 p. – p.142 ; (2) Ibid.

05/08/2018

La piste des larmes

Wlodarczyk Isabelle, Les Grand départ. Sur la piste des indiens Cherokees, illustrations de Xavière Broncard, oskar éditeur, 2017, 43 p. 9€95
Quel bel ouvrage, quel ouvrage instructif, quel ouvrage intelligent. Un récit illustré raconte l’histoire du peuple Cherokee à travers la vie de deux jumeaux.
Il y eut le temps de la cohabitation avec les colons, puis le temps de l’accaparement des terres par ces derniers, puis le temps des expulsions et des déportations. Les peintures et dessins de Xavière Brincard accompagnent le récit incisif et sensible d’Isabelle Wlodarczyk. Les pages colorées, les personnages pareils à des petites figurines de plomb, attirent l’attention de l’enfant jeune lecteur. Un abondant dossier (13 pages) reprend, du point de vue documentaire, la trame du récit conté.
Ce dernier met en scène deux jumeaux, deux, comme sont deux les positions que le peuple indien devait choisir pour assurer sa survie. Fallait-il combattre les envahisseurs, prôner la guerre pour conserver les terres du peuple, pour perpétuer les traditions et modes de vie ? Fallait-il, à l’inverse, concéder aux colonisateurs des terres, puis tout le territoire ? Le temps a joué en faveur des colons dont le nombre a grossi ; l’économie du pays a jeté aux oubliettes les traités assurant le peuple sur sa terre ; les droits supposés ont été bafoués tant par les colons que par l’état fédéral et le président lui-même. Sans trancher, le livre montre qu’à se démettre sans combattre, les cherokees ont perdu le terrain. Les plus optimistes diront qu’au moins, en évitant de combattre contre un adversaire plus fort, les Cherokees et leurs institutions ont ainsi sauvegardé la mémoire de leur peuple, une mémoire de vaincus, certes, mais une mémoire. Au jeune lecteur, à la jeune lectrice de réfléchir à ce dilemme, aux conséquences des choix faits (l’acceptation de devenir esclavagistes par exemple, pour les propriétaires terriens cherokees). Le récit n’oublie pas les choix individuels que symbolise le garçon Amorok. Dès le début opposé à la stratégie de la conciliation avec les colons, il fuira l’avenir écrit de l’enfermement dans un camp, à la mort de sa sœur survenue sur le chemin de la déportation, la fameuse et de si triste mémoire, « piste des larmes ». Il sait trop bien que la seule promesse que tiennent les blancs colonisateurs, c’est la soumission des indigènes. Alors il retourne vivre en clandestin sur ses terres, comme l‘ont fait bien des cherokees.
Si le livre se suffit à lui-même pour les enfants de 9 à 11 ans, il donne aussi envie d’aller plus loin. Une très belle réussite.

Mouchard Christel, L’Apache aux yeux bleus, Flammarion jeunesse, 2018, 218 p.
Voici au format du livre de poche un récit paru en 2015 qui porte un éclairage sur la condition indienne en Amérique du Nord. On est en 1870, au Texas, chez les Lehman, une famille de fermiers. Le héros, Herman, est un des enfants. Il a onze ans. Il va être enlevé par des apaches qui combattent pour la survie de leur tribu et le maintien de leur espace vital ancestral. Christel Mouchard choisit d’approfondir non l’aspect historique mais la psychologie de l’enfant et donc la question de l’identité. La famille n’est-elle pas un fait social, variant d’une civilisation à l’autre, d’un peuple à l’autre ? Herman, d’abord esclave, va être intégré dans la tribu. Il sera un indien blanc ou un blanc indien.
Mais son origine lui vaudra le ressentiment d’un shaman dont l’attitude le poussera, en 1879, à revenir à la ferme auprès de sa famille d’origine. Mouchard interroge ainsi la notion d’origine, l’ostracisme dont peut être victime une personne. Le roman en montre quelques ressorts. Il met en scène le terrible dilemme qui est posé aux tribus indiennes : soit finir dans des réserves, prisonniers à ciel ouvert en quelque sorte, soit mourir dans des combats inégaux face à des blancs mieux armés et de plus en plus nombreux.
Nous avons écrit que Christel Mouchard a privilégié l’approfondissement historique de son personnage à l’histoire. Cette appréciation doit être précisée. L’autrice rend bien compte de la vie dans la tribu apache, elle est parti de faits réels et s’est largement documentée. L’Apache aux yeux bleus est donc l’adaptation brillante d’une histoire vraie appuyée sur deux sources littéraires : les Mémoires d’Herman (Nine years among the Indians) et le récit de l’enlèvement d’Herman par l’indien qui allait devenir l’ami du jeune homme, Chevato : The story of the Apache Warrior who captured Herman Lehmann. Les lieux, les noms, les circonstances qui suturent l’histoire sont tous réels. Cela donne au roman de Christel Mouchard une authentique valeur instructive sur la fin de la civilisation indienne par le génocide planifié des colons blancs qui ont fondé les Etats-Unis d’Amérique. Aussi, L’Apache aux yeux bleus est un roman historique qui se double d’une réflexion très contemporaine sur la déchirure des êtres partagés entre deux mondes ou plusieurs, parfois, sur ce que cela signifie faire sa vie et donc refaire sa vie avec, en toile de fond cette question y-a-t-il une part perdue de la vie quand on refait sa vie ?

Philippe Geneste

29/07/2018

Entrer avec patience dans le théâtre du monde

Quatrome France, Shiro et les kamishibaïs, décors et mise en couleurs Manuela, personnages Zad, lu par Caroline Massé, musique et chant par Stéphanie Joire, éditions les Utopiques, 2017, 40 p. Cd 11’15’’, 24€
Cette création se passe au Japon dont elle met en scène l’art du kamishibaï.
Il s’agit d’un conte musical. Un vieil homme raconte des histoires en s’appuyant sur le support des kamishibaïs, derrière son butaï, petit théâtre de bois, et vendant des beignets de patates douces. Un enfant, Shiro, aime venir l’écouter jusqu’au jour où disparaît le vieux conteur. Les récits du vieil homme aux kamishibaïs ne traversent plus l’air de la rue de leurs aventures.
Shiro grandit. Il est en passe de rentrer dans la société, travaillant dans un commerce, mettant de sous de côté. Mais une étrange tristesse l’habite. Or, un jour, il voit, dans la vitrine du brocanteur du village, le butaï du vieux conteur. Shiro se remémore alors le temps des histoires du vieux conteur de kamishibaïs, et sa décision est prise : il se fera conteur. Le conteur est celui qui recueille les histoires de la bouche des populations du monde, qui les choisit, qui les conte pour les partager. Le conte est une médiation, il rassemble en son cœur l’écoute et la diction, l’ouïe et la voix, le conte et la chanson. Il est une offrande pour auditoire réceptif.
L’album qui accompagne le cédérom musical composé par Stéphanie Joire, qui met en scène la douce voix conteuse de Caroline Massé, rassemble les talents de Zad et d’une artiste peintre, Manuella. Il est propédeutique à la réception. Le livre-CD se fait alors art total, conte-opéra pour enfants. Au-delà de l’histoire, l’œuvre est une invitation à prendre le temps, une ode à l’écoute, un poème de la patience magnifiée :
« les histoires n’aiment rien de mieux que le temps qu’on leur donne »
« Rien n’est plus beau qu’une histoire,
Une histoire à recevoir ».

Le Chat Botté d’après Charles Perrault, adaptation Rébecca Stella et Danielle Barthélémy, L’Harmattan, collection Lucernaire, 2015, 52 p. 9€
La pièce propose un Chat Botté pour le vingt-et-unième siècle. C’et un divertissement théâtral qui n’arrive pas à convaincre vraiment. Le mélange des références au mode des contes d’une part et au réel d’autre part ne trouve pas son liage. Il y a, pourtant, de bons passages, de bonnes idées, une écriture alerte, mais il semble que le récit originel de Perrault ait plutôt joué comme un empêchement à la création que comme un stimulateur.

Pef, La ré-si-do-ré du prince de Motordu, musique de Marc-Olivier Dupin, Gallimard  jeunesse, 2012, 40 p. + CD, 22€
L’orchestre national d’Île de France interprète la composition de Dupin qui conte l’histoire faite de dialogues théâtraux imaginés par Pef. C’est l’histoire d’un orchestre racontée par des jeux de mots. C’est jubilatoire, insensé, nonsensique et en même temps c’est une introduction à l’exécution instrumentale des partitions musicales.

Letria Jose Jorge, Croquemitaine et le rêve, traduction du portugais de Francis Schurmans revue par l’auteur, L’Harmattan, collection Théâtre des 5 continents, 2010, 36 p. 7€50
Croquemitaine règne sur un royaume imaginaire d’où il a banni le rêve. Chaque fois qu’un de ses sujets rêve, une lampe s’allume et le signale aux forces répressives qui viennent le saisir et l’amener pour interrogatoire devant le roi. Il est interdit de rêver, interdit de faire rêver. Or, il suffit de penser pour tomber dans la rêverie. Interdire de rêver c’est donc, aussi, interdire de penser. La hiérarchie déteste la pensée, celle qui, vagabondant, met un frein à l’obéissance : « Le rêve est le pire ennemi de celui qui commande et moi, j’aime commander, donner des ordres, être obéi » dit Croquemitaine. C’est que penser et rêver c’est « voir au-delà de ce que les yeux voient », c’est comprendre et, de comprendre au désir de désobéir il n’y a qu’un pas. Le cauchemar prend fin lorsque le monarque, hanté par ses rêves, fuit son propre royaume le libérant de sa tyrannie.
Très bien écrit, simple d’accès et profond en réflexions suscitées, parsemé de nombreux clins d’œil intertextuels, ce texte présente bien des intérêts pour le jeune lectorat à qui il pourrait être, dans le cadre scolaire, par exemple, proposé pour mise en scène autant que pour étude.

Philippe Geneste

20/07/2018

Des rapports inégalitaires entre les êtres humains

Azam Jacques, C’est quoi, les inégalités ? Milan, 2018, 128 p. 7€90
Voici un remarquable ouvrage qui traite un sujet au fond peu abordé sous l’angle documentaire en littérature de jeunesse. Le racisme, l’antisémitisme, l’esclavage, les riches et les pauvres, migrants et autochtones, chômage, plan social, sans domicile fixe, paradis fiscal, travail des enfants, égalité filles-garçons, la journée de la femme, droit de vote, les lanceurs d’alerte, sont ainsi abordés à travers quatre parties : les inégalités entre les peuples, les inégalités économiques, les inégalités entre les sexes, ceux qui luttent contre les inégalités (syndicat, Snowden, Malala, Aung SanSuu Kyi – grâce à la date d’écriture du livre…– , abbé Pierre, Luther King, Mandela, Gandhi).
C’est sur les inégalités économiques que le livre est le plus original. La modalité de réalisation alternant bande dessinée, texte bref mais précis, est d’une grande efficience pour le sujet à chaque fois traité. On regrettera un traitement un peu ancien de la question de l’inégalité des races qui ne prend pas en compte les avancées du darwinisme sous l’impulsion de Patrick Tort (1), Aung SanSuu Kyi a peu sa place aujourd’hui parmi les figures de résistance à des inégalités, mais ce serait faire fausse route que de ne pas relever l’excellence de cet ouvrage qui peut vraiment permettre aux préadolescents et adolescents de faire connaissance avec les racines des conflits sociaux et de classes d’aujourd’hui.
(1) voir Tort, Patrick, Sexe, race et culture, Paris, Textuel, 108 p. 16€, livre abordable par les adolescents.

Tibi Marie, Le sandwich au jambon, illustrations de Delphine Berger-Cornuel, Utopiques, collection alter égaux, 2018, 31 p. 7€
C’est une histoire sur la tolérance. Le cadre en est une sortie scolaire. Au moment de pique-niquer, Mehdi s’aperçoit qu’il s’est trompé de sac. Il n’a rien à manger. Ses camarades lui proposent un bout de leur repas, mais saucisson, jambon, lui sont interdits par sa religion. Deborah, une copine de classe juive lui propose de partager son repas, elle aussi, sa religion lui interdit le cochon. Les autrices détaillent alors les interdictions alimentaires dans différentes religions. Puis, les discussions portent sur les mœurs alimentaires des uns et des autres, régimes carnés ou végétariens, sur les recettes d’ici et d’ailleurs. Pour finir, la maîtresse explique en quoi les humains appartiennent à la grande famille des espèces animales. Un album contre certains courants de l’air du temps, à faire lire aux enfants des écoles primaires

Spilsbury Louise, Le Racisme et l’intolérance, illustrations de Hanane Kai, Nathan, collection explique-moi, 2018, 32 p. 12€90
Cet album est très didactique et en même temps attractif. Les autrices mettent en scène les comportements discriminants sans s’appuyer sur le sensationnalisme ni sur la recherche du pathos. Le propos en est renforcé. Les images d’Hanane Kai très directes parlent aux enfants de 8/11 ans qui forment le lectorat visé par la collection. L’album est aussi une introduction à de nombreux conflits qui ensanglantent l’actualité. La fin euphorique, « La plupart des êtres humains sont tolérants et ouverts » relève plus d’une profession de foi que d’un appel à l’engagement par la lutte contre les injustices, le racisme et les discriminations. Mais c’est en accord avec l’esprit humaniste de la collection.

Philippe Geneste

08/07/2018

La mort apprivoisée

Yu Liqiong, L’Arbre de Tata, traduit du chinois par Chun-Liang Yeh, illustrations de Zaü, éditions HongFei , 2017, 32 p. 15€90
La mort est peu abordée frontalement dans le récit destiné à la jeunesse. L’édition reproduit l’évitement dont fait preuve notre société face à ce thème. Toutefois, rareté n’est pas absence et L’Arbre de Tata en est une preuve.
Yu Liqiong aborde la mort dans sa relation à la vie. Pour ce faire, elle fait reposer la structure de l’album sur le dialogue, verbal et affectif, entre une petite fille et sa grand-mère. S’appuyant sur la psychologie enfantine, Yu Liqiong fait de la mort un acte de volonté plus qu’un événement subi : quand le monde dans lequel on vit s’écroule, alors, la mort vient ouvrir l’espace pour repenser le monde advenu à partir du passé ré-imaginé.
Le monde à retrouver est celui d’une relation, d’une rencontre. La grand-mère aime passer ses journées sur le banc placé sous un arbre. C’est que sur cet arbre, elle va dévoiler à sa petite fille que sont gravées ses initiales et celles de son « amoureux » du temps de sa lointaine jeunesse. Ainsi, relation avec le monde que l’on porte, la mort est aussi, transmission de la vie c’est-à-dire des connaissances acquises sous le cours même de la vie advenue.
La petite fille est dessinée en jeune fille sur la dernière image. Elle y observe les transformations dont la ville aimée de sa grand-mère vient encore d’être le spectacle. La jeune fille se souvient alors du bruissement des feuilles de l’arbre comme autant de paroles indistinctes des conversations amoureuses de sa grand-mère au temps jadis.
Ce qui frappe dans l’album, c’est la volonté de traiter l’expérience de la séparation en rapprochant la culture chinoise et la culture française. Il s’agit de voir l’humain qui nous constitue. Les illustrations de Zaü, en plans rapprochés ou moyens, usant de l’avant-plan pour avertir d’un approfondissement de l’interprétation de l’événement rapporté, donnent à la fois, par leur magnificence et leur simplicité une dimension brute au dialogue de l’enfant et de la grand-mère. Le mot brute signifie, ici, un accès direct à ce qui advient dans l’absence et de l’absence. L’illustration, souvent, apporte de nouvelles pistes de compréhension au texte et se fait narration propre, mais dans le respect du travail de Yu Liqiong.
La mort est le cycle de la vie qui jamais ne recommence mais toujours se transforme.

El Fathi Mickaël, Quelques battements d’ailes, illustrations de Pierre Pratt, mØtus, 2017, 34 p. 13€
Le récit d’El Fathi a pour personnage narratrice, une montagne qui conte sa vie à travers les millénaires et siècles. L’histoire procède par décalages de points de vue, celui de la montagne et celui des êtres vivants, celui de la montagne et celui des constructions qui l’habitent ou s’y sont momentanément installées. L’album ne conte pas la genèse de la montagne, mais son évolution une fois édifiée.
Le temps cosmique vient traverser le récit avant de montrer comment la montagne redeviendra sable, grain transporté à tire d’ailes par un oiseau de la mer. Appuyé sur le travail graphique et plastique de Pierre Pratt aux couleurs vives pleines d’effets de matières, l’album se fait rugueux autant qu’il ouvre une méditation poétique sur la nature et le temps. La terre, l’air, l’eau et le feu cosmique en sont les protagonistes privilégiés. La narration à la première personne rapproche le jeune lectorat de la formation géologique qui parle. C’est un dispositif qui porte les lecteurs à la pensée écologique, sans leçon ni discours explicite. L’histoire naturelle, de plus, se fait histoire humaine grâce à la vie qui anime la montagne. L’album tourne alors à la méditation morale : le temps humain est bien peu de chose et la mort est inscrite dans la nature même du vivant, fût-il un humain. Nuit, jour, saisons, phénomènes naturels, viennent ouvrir un imaginaire de géographie familière.
Philippe Geneste

NB : Sur l’histoire de la montagne, rappelons le bel album paru en 2013de Foix Alain, Rocky le petit rocher, illustré par Nikol, Gallimard jeunesse – Giboulées, 2013, 40 p. 16€50 et bien sûr, à partir de 12 ans, le texte de prose poétique autant que de vulgarisation scientifique d’Elisée Reclus, Histoire d’une montagne, préface de Joël Cornuault, Actes sud, collection Babel, 1998, 229 p.7€50