Anachroniques

22/05/2022

Une littérature de connaissances

Momota Satomi, Tsuchiya Ken, Les Dinosaures en manga, Bayard jeunesse, 2020, 175 p. 12€90

« Biku, un garçon qui n’aime pas trop l’école, Kiarara, plutôt portée sur l’univers kawaï, et Ginga, un garçon assez dynamique » sont embarqués dans un voyage à travers le temps qui les mène à l’ère des dinosaures. Les personnages humains sont aidés d’Heliki, une créature extra-terrestre qui visite la Terre. L’exploration prend place dans le cadre du club de sciences animé par la professeure Nadeshiko. Les chapitres correspondent à la découverte de certains groupes d’êtres vivants du mésozoïque, à commencer par les mosasaures et ammonites (reptiles marins et céphalopodes du crétacé), à celle des dinosaures (sauropodes et dinosaures géants, ptérosaures, tyrannosaures, les dinosaures à plumes), qui se taillent la part du lion si on ose dire, à l’étude des fossiles, base de l’analyse scientifique de cette ère. Concernant l’explication de l’extinction des dinosaures il y a 66 millions d’années, l’interprétation penche pour le catastrophisme, une chute de météorite qui aurait anéanti en un jour toute cette faune géante. Il est peu compréhensible que les auteurs n’aient pas produit devant le jeune lectorat l’ensemble des hypothèses dont débat la communauté scientifique.

Des notes de bas de page au cours du récit d’aventure et des doubles pages informatives et explicatives favorisent la curiosité juvénile. Le vecteur du manga attire, on le sait, le jeune lectorat qui peut se plonger dans cet ouvrage dès 9 ans et jusqu’à 14 ans.

 

DAUGEY Fleur, Les P’tits Dormeurs, illustration Chloé du COLOMBIER, éditions du ricochet, 2021, 28 p. 9€50

Formidable éditeur que Ricochet qui propose aux petits enfants -4/8 ans- un documentaire sur l’hibernation. Comme pour cet âge-là, il serait contre-indiqué de viser trop de précisions, les autrices ont choisi de suivre les marmottes, l’écureuil, le loir et le hérisson. L’avantage est qu’il existe des enfants qui peuvent en avoir fait la connaissance dans leur environnement. On suit les protagonistes dessinés avec malice et sensibilité de l’été au printemps. Et bien sûr, on découvre les secrets de l’hibernation, secrets bien gardés puisque par définition, les hibernants sont invisibles. Sur ce socle de connaissances les autrices élargissent leur propos à d’autres animaux, afin de faire comprendre la différence entre hivernation et hibernation. Le livre de format carré aux coins arrondis et à la couverture douce sera aisément tenu par les petites mains.

 

DAUGEY Fleur, Les P’tits Escargots, illustration Chloé du COLOMBIER, éditions du ricochet, 2021, 28 p. 9€50

Merveilleux petit ouvrage qui fait l’éloge de la paresse astucieuse. L’enfant peut retrouver dans sa vie quotidienne les situations dans lesquelles apparaissent, dans les images, les petits gastéropodes. Il comprendra pourquoi l’escargot peut tenir sur des tiges sans tomber, comment il se reproduit, lui chez qui la recherche d’un partenaire est d’une facilité déroutante puisque l’escargot est à la fois mâle et femelle. Il découvrira les prédateurs pour ce pauvre animal, mais aussi l’ingéniosité de sa coquille et l’éventail des fonctions qu’elle assure. Il sera sensibilisé à l’existence de plusieurs espèces et terminera le livre en s’étonnant du grand sommeil hivernal de l’animal, qui se prolonge jusqu’au printemps à l’intérieur de la coquille bouchée par une couche de bave durcie. 

 

DAUGEY Fleur, VANVOLSEM Emilie, Mystères et toiles d’araignée. Les aranéides, éditions du ricochet, 2021, 34 p. 13€50

Encore un album où l’érudition fait voyager et se tourner vers la nature, ses coins, jusque dans les recoins de la maison. D’abord, l’œuvre de connaissance emporte l’adhésion. Connaître c’est tromper les préjugés : les araignées ne piquent pas, ce ne sont pas des insectes, elles sont utiles. De tels faits mènent à interroger la répulsion parfois ressentie, sa source, sa pertinence.

Et puis, connaître, c’est découvrir : le pouvoir de mimétisme des araignées qui prennent forme et apparence à la perfection d’autres animaux ; les parades nuptiales et leur lot de surprises et de cruauté, avec des rapports mâles/femelles souvent inversés, la femelle décidant ; le sacrifice de la mère pour nourrir ses petits ; l’argyronète, cette araignée qui vit sous l’eau dans une bulle ; et plein d’autres merveilles. Enfin, il y a ces développements sur la toile avec les perspectives qu’elle présente pour la technologie de pointe. Alors, oui ce livre peut être lu comme une réhabilitation savante de l’araignée, une invitation à vivre avec, en les observant sans les détruire. Un grand livre de cet éditeur soucieux d’une science ouverte.

 

BARTHERE Sarah, Antoni Gaudi , illustrations de Claire DE GASTOLD, Milan, 2021, 40 p. 8€50

Tout commence le 25 juin 1852, puisque naît Antoni Gaudi, qui se destinera plus tard à poursuivre des études d’architecte. Il en obtiendra le diplôme en 1878. On suit ainsi Gaudi au fil des années depuis la maison Vicens bâtie entre 1883 et 1888 jusqu’à la construction du Capricho, de la conception d’un domaine équestre à celle du palais d’Eusebi sis à Barcelone, du palais épiscopal d’Astorga à la Torre Bellesguard, du parc Güellà la Casa BatillÓ, de la maison Milà à la Sagrada Familia et sans compter les travaux d’art décoratif, d’art du meuble et pour la céramique. L’ouvrage est clair, abondamment illustré, didactique mais vivant. L’enfant en sort plus instruit.

 

LABBE Brigitte, Dupont-Beurrier P-F, Les artistes et le monde, illustrations de Jacques AZAM, Milan, 2020, 56 p. 8€90

On ne présente plus la collection Les goûters philo tant elle a convaincu le jeune lectorat auquel elle s’adresse et qui nous semble devoir être plus spécifiquement celui de fin d’école primaire et de collège. L’ouvrage s’attache à montrer que l’utile n’est pas ce qui donne seul le sens à la vie. L’art n’est pas lié à une fonction mais à l’humaine condition. Il est lié au plaisir, à l’évasion, à la connaissance de soi, à un approfondissement de la compréhension de notre expérience, à la connaissance critique du monde. L’art interroge et stimule les questionnements du sujet. L’art combat le repli sur soi et l’artiste est un être ouvert au monde et aux autres. L’art nous ouvre en imposant une temporalité alentie, car il faut prendre le temps, accepter de ne pas directement comprendre, donc il nous invite à reprendre les choses. Dans un monde de la vitesse et de l’urgence, l’art mène à une transformation de l’appréhension du temps… à qui le prend.

Philippe Geneste

15/05/2022

Des journaux de jeunesse et un conte de non-violence pour la paix

JOIRE François & DARWICHE Jihad, Lara et l’ogresse, bilingue français-arabe, L’Harmattan, 2021, 52 p. 12€

Ce conte est une allégorie pour la paix. Il raconte le lien affectif qui unit une grand-mère et sa petite-fille. La parole s’entremet entre le réel assombri par la guerre incessante qui dirige une région non géographiquement déterminée et le désir de vivre entre humains sans violence. Si la grand-mère raconte un conte à l’enfant pour lui insuffler l’espoir d’une fin de la guerre ogresse dévoreuse, elle lui inculque aussi le travail de la terre comme rapport essentiel des hommes avec la vie.

Quelle relation à la vie pour des enfants qui ne connaissent que la guerre ? Pour des enfants chez qui la peur a remplacé la projection de vivre. Les contes dénouent la peur, ils sont maîtres en la matière ; les contes donnent l’appétit de vivre chez tous les enfants du monde, c’est là leur force évocatoire. Mais pour aboutir il leur faudrait moduler l’action d’une génération sur la suivante et réciproquement ; il leur faudrait donc nouer un lien de continuation entre les générations.

Lara et l’ogresse n’est pas un conte expiatoire mais un conte de la conscience en responsabilité. L’envie de vivre et d’échapper à la dépression traumatique transmise par la grand-mère à sa petite fille se mue en sa réciproque quand la petite-fille, usant de même du conte et du rapport à la terre, réamorce le goût de vivre de sa grand-mère. Or, si ceci peut trouver réalisation, cela signifie le passage de la violence à la non-violence, au niveau de la société comme au niveau immanent de l’individu. Cette interprétation se construit au fil de l’album, bellement illustré en gris et blanc, et au cœur de l’entrecroisement des générations. Ici aucun stéréotype social contemporain n’a prise, ni la régression à l’ordre gérontocratique ni le jeunisme illusoire. La non-violence, comme moteur de l’avenir humain, se nourrit trop du développement des consciences sur la base de la leçon de choses dont les guerres imprègnent le monde contemporain. L’album illustrerait alors une solidarité qui vaut responsabilisation intensifiée.

Philippe Geneste

 

Livre, Culture, édition, média, panorama, histoire, analyse et réflexion

 

GOUREVITCH Jean-Paul, Panorama illustré des journaux de jeunesse. 1770-2020, Paris, SPM, 2022, 294 p. 30€

Ce livre est une somme, un travail fouillé, instruit, précis et très agréable à lire. C’est un livre à posséder pour tout centre de documentation et d’information et toute bibliothèque, c’est un livre utile pour tous les professionnels qui ont affaire à la littérature de jeunesse. Cette somme est à la fois utile, informative mais aussi explicative. Qui ne se passionnera pas pour la lecture du sous-chapitre concernant « la déferlante manga » ? Qui ne trouvera pas de repères utiles pour s’orienter dans la jungle des éditeurs de presse pour enfants et adolescents ? En quoi la prépondérance du numérique va-t-elle peser sur l’évolution de la presse à destination de la jeunesse ? Même le lecteur ayant une interrogation spécifique trouvera son compte dans cet ouvrage grâce à la table des illustrations qui permet de repérer assez vite tel ou tel titre, contemporain ou ancien,

L’auteur n’hésite pas à laisser ouvertes certaines questions, comme celles, par exemple, liées à l’origine des « journaux de jeunesse ».

On a bien sûr l’immense plaisir de suivre le fil historique des trois grandes catégories de supports de presse à destination de la jeunesse qui sont en place aujourd’hui : la presse d’éveil jusqu’à 6 ans ; la presse pour enfants sachant lire donc de 7 à 11 ans ; enfin la presse junior de 12 à 16 ans.

L’auteur montre que « les journaux de jeunesse ne peuvent s’abstraire du contexte éducatif, économique et social de leur production et de leur commercialisation ». Et de tout cela, pour les différentes époques, l’auteur nous parle. La bibliographie conséquente peut permettre aussi aux lecteurs et lectrices d’entrer plus avant dans la connaissance recherchée.

Bref, ce livre que l’on peut lire pour suivre chronologiquement les préoccupations sociales à l’égard de la jeunesse peut aussi bien être consulté de manière ponctuelle, en fonction d’une recherche précise à faire. Livre de référence, il s’imposera dans bien des bibliothèques publiques ou privées.

Philippe Geneste

08/05/2022

Corps en miettes

DEROIN Christine, CHAUVIERE Célia, Dévorer sans faim, avec la participation d’Alain Dervaux, le muscadier, 2021, 95 p., 12€50

Pour décrire, expliquer la détresse éprouvée par des personnes vivant des expériences de troubles alimentaires, les autrices Deroin Christine et Chauvière Célia accompagnent leur ouvrage de la participation du psychiatre Alain Dervaux qui clôt, sous la rubrique « le mot du psy » chaque chapitre, appelé ici épisode, par des explications claires. Ainsi à la fiction –une jeune étudiante en psychologie, nommée Margaux, effectuant un stage en clinique psychiatrique auprès de jeunes patients souffrant de boulimie, et aux lettres non signées, très émouvantes, glissées après chaque séance sous la porte de la psychologue référente, Agnès–, s’ajoutent les enseignements de plus en plus approfondis du médecin.

Margaux, durant ce stage, accompagne donc Agnès, la psychologue, dans son travail auprès de trois adolescentes et d’un adolescent dont l’âge varie entre quinze à dix-sept ans. Nous voyons ce travail s’effectuer dans des séances de paroles qui tentent à aider les jeunes patients à s’exprimer, à s’écouter les uns les autres afin de s’aider et mieux se comprendre, et sortir d’eux-mêmes, par des échanges de paroles, la détresse qui les ronge, l’expurger. Les séances ne se déroulent pas de façon sereine, mêlant violence et ironie, parfois le déni s’invite ou bien c’est la moquerie, contre l’une d’entre eux, qui s’insinue. Nina, en surpoids, ne se fait pas vomir. Le dégoût qu’elle éprouve d’elle-même que lui renvoient les sarcasmes et insultes de ses pairs est apparu au CM2 où son enseignante l’humiliait quotidiennement et répétait ses doutes quant à la capacité de compréhension de l’enfant. Nina se sent depuis sale et si peu digne d’intérêt, cherchant à se faire oublier, ce que l’apparence de son corps dément. À l’autre bout du mal être, Marine, apprêtée comme un top model, cache sous une apparence frivole, les heures à ingurgiter, sans pouvoir s’arrêter, des monceaux de nourriture qu’elle se fait vomir, jusqu’au dégoût. Combler en mangeant le vide qui la submerge jusqu’au vertige, le rejeter en gerbant. Mais Marine ne veut donner comme explication que le désir de rester mince, de parfaire à la mode. Adrien, qui se dit « addict à la bouffe et au sport » sauvegarde la beauté de son corps par des vomissements et laxatifs. Léonore, elle, cache sous une apparence filiforme la détresse, le mal-être d’une jeune-fille marquée par son enfance solitaire et harcelée. Les paroles heurtées, parfois agressives ou violentes des quatre jeunes patients sont magnifiées par les très belles lettres glissées sous la porte, témoignant de leur perte d’identité, du vide existentiel qui les enlise, de leur angoisse face à la vie et à leur avenir, de la souffrance provoquée par le manque et le désir d’amour qui les envahissent, insatiables.

Ce roman se termine magnifiquement par le témoignage si émouvant de Célia Chauvière qui fut, elle aussi, très éprouvée par ce drame du corps et de l’esprit.

Il faut lire ce bel ouvrage, pour comprendre et pour se comprendre et écouter son corps, enfin.

 

LOYER Anne, GRIOT Anna, La boule au cœur, éditions Kilowatt, collection Les Kapoches, 2022, 39 p., 7€80.

Le roman, La boule au cœur, où les illustrations en douces volutes d’Anna Griot épousent si bien l’écriture tendre et sensible, à l’expression juste, d’Anne Loyer, offre le témoignage des tourments d’une petite fille. Elina raconte en effet pourquoi le soleil du mois d’Août ne lui apporte plus de joie, dans ce lieu estival où depuis toute petite elle passe de belles vacances, avec sa maman, au bord de la mer. Elle voudrait maintenant se cacher, et cacher celle au cœur généreux, et aux formes si pleines, trop pleines, celle qui attire sur la plage des propos indécents, des regards cruels, sa mère.

Elle nous raconte pourquoi l’année précédente, elle a détruit avec des larmes de chagrin, de rage, le beau château de sable construit avec ses amis qu’elle retrouve tous les ans, depuis leur petite enfance, Robin et Zélia : deux arrogants, méprisants, nommés Maxence et Betty, s’étaient incrustés, et de leurs propos vulgaires, blessants, s’étaient moqué de la femme aux rondeurs jugées indécentes, inaptes aux critères de la mode, cette femme si proche d’Elina et dont la belle présence, sans honte aucune, irradiait les lumières du soleil.

Elina nous raconte comment, cette année, avec Robin et Zélia, elle les a fait fuir, ces deux arrogants, méprisants qui revenaient la harceler et se moquer de sa mère.

Elina, qui ne dit pas son âge, a celui où une petite fille va devenir, on le devine, une jeune fille, où les transformations de son corps peuvent amener de l’inquiétude, de l’angoisse. En lui faisant de ses bras la douceur d’un nid, sa mère, qui a compris l’enjeu, offrira peut-être autre chose que l’incitation à la gourmandise, mais aussi un chemin, une ligne de conduite, se jouant des pensées étriquées, formatées, rabougries… mais toujours en se souvenant que comme l’exprime ce roman, la vie se niche en son commencement dans des volutes tendres.

Annie Mas

02/05/2022

Floraisons amoureuses et fleurs de curiosités

DOMERGUE Agnès & LINDER Valérie, Idylle, CotCotCot, 2021, 58 p. 17€50

« Il a une île / Elle a deux ailes », première strophe pour débuter ce récit en vers aux magnifiques illustrations réalisées à l’aquarelle et aux crayons de couleur. Il est un poisson, Elle est un oiseau, Il et Elle s’aimeront tendrement si la géographie des lieux trouve à lier d’harmonie ciel, terre et mer, si le temps permet aux temps des rencontres de se tresser.

Le récit poétique offre une version sensible au temps de la connaissance. L’histoire met en scène les éléments, des personnages animaliers à l’exclusion de tout humain. C’est une histoire d’amour en milieu champêtre ; c’est une idylle.

Sur chaque double page ou presque, une strophe comme autant de courts poèmes liés entre eux par le fil narratif du thème amoureux. Tous les vers s’entremêlent délicatement par paronomases qui s’enchaînent tendrement. Les échos des sons sont autant d’espérance d’un retour de la lune, qui unissait deux êtres avant d’être emportée par le gros temps. Le refrain est rappel, résistance à l’immédiat, engagement vers du nouveau. Le récit poétique se renouvelle alors, en formes de vers, en choix d’assonances et d’allitérations. Dans cette poésie amoureuse d’un genre singulier, on n’offre pas son cœur, on partage un amour, on cultive une rencontre. Ni séduction, ni galanterie, seule ne vaut que l’harmoniedevrait-on dire concordance ? correspondance ? entente ? – des êtres qui naissent à eux-mêmes à travers un amour à dimension cosmique ou en tout cas validé par la conjonction des éléments du cosmos.

Ici point de déclaration personnelle à l’aimé, car l’amour se tisse de part et d’autre dans l’unicité du sentiment. Ici point de sentiments cachés, juste la sincérité de l’émotion née en situation. Aussi, la texture lyrique est paisible, même si on sent l’agitation sourde des sentiments ou bien le grondement coloré du temps incertain. Dans cette idylle cosmique où ciel et terre, comme ciel et mer, se confondent, les deux personnages s’aimeront… Et la fin de l’histoire annonce « près du hêtre » « un petit être » qui, « peut-être », « va naître » : « Il ou Elle » ?

Nous lisons cette fin comme une clé. S’il y a mise en abyme, n’est-ce pas parce que les éléments et le vivant sont en symbiose ? Idylle, un hymne à l’amour ? « Aimons-nous ! aimons-nous ! / La chanson la plus charmante / Est la chanson des amours » écrivait Victor Hugo dans le deuxième livre des Contemplations. Quand le sentiment par excellence de la condition humaine rencontre l’univers, la poésie cosmique se joue de la personnification pour se concentrer sur l’élan lyrique… Idylle, deux syllabes : dialogue, schème premier de la relation, dont le récit poétique d’Agnès Domergue fait une rencontre. Le choix de la paronomase insinue l’approximation de ce qui s’appelle, l’incertitude de ce qui se répète et donc pose et l’un et l’autre en pleine intégrité et pourtant en aperture d’identité. Quant aux lecteurs, fermant le bel objet cousu au papier souple bien qu’épais, aux couleurs lumineuses bien que mates, l’amour se livre, à elles et à eux, surprise de la vie.

 

PENDZIWOL Jean E., J’ai trouvé l’espoir dans un cerisier, illustrations Nathalie DION, éditions d2eux, 2022, 34 p. 16€50

À la fois traversée des saisons et grandissement d’un enfant, l’album d’apprentissage déplie sur son format italien le cheminement vers soi propre au développement psychologique.

Les illustrations foisonnent en grattages, pointillés ou plutôt floconnements, entrelacs de traits, soulignant la plénitude des expériences réalisées par la petite fille en compagnie de son chat. La pâleur des couleurs sous-jacentes invite à la rêverie, fait entrer dans un songe d’évanescences, soutenus par une progression des sentiments sur le fond tramé de jeux surréalistes. Le floconnement des tâches, des pointillés, ne viennent toutefois jamais flouter le dessin. L’album est celui d’un apprentissage dans l’équilibre, dans la quiétude de l’observation et du jeu, dans l’apaisement. L’espace ne se perd pas et demeure de bout en bout commensurable à l’enfant. Dans J’ai trouvé l’espoir dans un cerisier, un conte a lieu, un conte se raconte.

Les couleurs douces sourdes accueillent le vagabondage dans des tons flottants d’où naissent des pensées c’est-à-dire des interrogations enfantines face au réel. Remarquons le choix d’intelligence d’avoir évité les couleurs pures et vives, les aplats comme les contrastes hardis qui plaisent spontanément, on le sait, aux enfants. Ce décalage produit un album discret aux paroles perlées hissées des profondeurs de l’enfant. L’art grâcieux quasi désuet de Nathalie Dion fait merveille pour qui écoute l’enfance au monde.

Cet album de haute douceur invite le jeune humain à s’en remettre à la nature pour son grandissement personnel, au cerisier, au cerisier qui sait.

Philippe Geneste

24/04/2022

Dessine-moi un voyage

BRRÉMAUD – PICAUD, Un Capitaine de quinze ans, d’après l’œuvre de Jules Vernes, chapitre 1/2, Vent d’Ouest, 2022, 48 p. 14€50

En 1873, déjà, les baleiniers se plaignent de la raréfaction des mammifères marins. Arrivant à Auckland, le brick Pilgrim du capitaine Hull voit ses hommes d’équipage partir sur d’autres bateaux afin de trouver meilleurs salaires. L’armateur, James W. Weldon, propose à Hull de ramener sa femme et son fils Jack à San Francisco. Le capitaine reprend illico la mer, avec un équipage réduit, qui comprend le jeune et enthousiaste Dick Sand, jeune mousse très prometteur de quinze ans, né de parents inconnus et récupéré sur une plage près de New York -d’où son nom-. En route, le Pilgrim repêche des naufragés noirs américains, et leur chien, Dingo, qui grogne à la vue du cuisinier, un individu énigmatique et patibulaire. Un peu plus tard, le Pilgrim rencontre une baleine. Le capitaine fait mettre à l’eau une barque et, avec quelques hommes, ils se lancent à la chasse du cétacé. Mais la baleine protège un baleineau et les chasseurs sont engloutis par les eaux. C’est dès lors Dick Sand qui dirige le Pilgrim, sous les sarcasmes du cuisinier, un Portugais, Negoro. Ce dernier poursuit de noirs desseins. Pendant que le Pilgrim longe les côtes angolaises avant de prendre le large, il détourne le navire qui va s’échouer sur une plage de l’Angola, une colonie portugaise. On comprend alors que Negoro y a des complices, marchands d’esclaves. Sont fait prisonniers : madame Weldom et son fils, le cousin un peu huluberlu de M. Weldom, Benedict, par ailleurs naturaliste fasciné par Darwin, enfin Actéon un des naufragés recueillis.

Dick Sand, le chien Dingo, et trois des naufragés (Tom un vieil homme noir, Austin et Hercule, un ouvrier agricole, véritable force de la nature) ayant échoué à un autre endroit, assistent impuissants à la capture des autres passagers du Pilgrim. Ici prend fin le tome premier de l’adaptation en bande dessinée.

La présence du jeune héros, le canevas général du roman d’aventure à valeur historique, font du livre de Jules Verne un ouvrage particulièrement adapté au jeune lectorat. Dick Sand se voit investi d’une responsabilité au-dessus de son âge : diriger le bateau, une fois le capitaine disparu, puis sauver les naufragés prisonniers des marchands d’esclaves et escrocs.

Ce que ce premier tome d’Un Capitaine de quinze ans met en avant, c’est le naufrage : celui de la barque d’abord, celui du Pilgrim ensuite. Dans les deux cas, c’est l’appât du gain qui le provoque : le capitaine veut tuer la baleine parce que la pêche a été mauvaise ; Negoro fait échouer le Pilgrim parce qu’il veut rançonner l’armateur dont il détient la femme et l’enfant et en plus s’enrichir de la vente comme esclaves des autres passagers. Pour ce second naufrage à l’appât du gain s’ajoute une jalousie compulsive qui fait entrer des motifs d’ordre social et économique dans la cause du naufrage du Pilgrim.

Si la fonction du premier naufrage (celui de la barque, qui s’apparente à un accident de la chasse à la baleine) est de permettre à Dick Sand de s’affirmer en tant que capitaine, donc d’affirmer son autorité sur les membres adultes du navire, le second a pour fonction de relancer le récit vers un nouvel horizon de la fiction. Jules Verne croise alors le roman d’aventure exotique dont il « est le chef de file » (2) avec le roman judiciaire (on ne disait pas encore policier) : quelles sont les motivations de Negoro qui expliquent ses actes funestes ? Ce choix est à situer dans le contexte du roman feuilleton très en vogue dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle (Verne commence à publier des romans à partir de 1863, Un Capitaine de quinze ans paraît en feuilleton de 1873 à 1874 avant sa parution en volume en 1878)

Loin d’être anecdotique, le thème du naufrage s’étoffe d’une conception toute vernienne de la condition humaine.

On y retrouve cette préoccupation énoncée en ces termes dans Voyages et aventures du Capitaine Hatteras (1866) du même Jules Verne, une histoire de naufrage, aussi, où le docteur Clawbonny déclare : « Mes amis, il faut ici se soutenir et s’aimer ; nous représentons l’humanité toute entière sur ce bout de côte ; ne nous abandonnons donc pas à ces détestables passions qui harcèlent les sociétés (…) et laissons de côté des rivalités qui n’ont jamais raison d’être ».

Le tome 1 s’arrête, le lecteur attend la suite. C’est conforme à la parution première en feuilleton d’Un Capitaine de quinze ans. Brrémaud et Picaud se montrent expert en suspense et leur découpage du texte en épisodes, centrés « sur la diversité des épreuves que rencontrent les personnages » (3), s’il suit Jules Verne, l’adapte avec à propos à l’adaptation dessinée. Dans les deux cas, il s’agit de jouer sur la curiosité, et les rebondissements chargés d’attente pour les lecteurs. L’histoire se termine bien dans ce premier tome, lui donnant une parfaite unité. Mais cette chute appelle un rebondissement qu’anticipe les dernières cases. Vivement le tome 2.

Philippe Geneste

(1) Gilli, Yves, Montaclair, Florent, Petit, Sylvie, Le Naufrage dans l’œuvre de jules Verne, préface de M. Roethel, Paris, L’Harmattan, 1998, 152 p. – (2) Gilli, Yves, Montaclair, Florent, Petit, Sylvie, Le Naufrage dans l’œuvre de jules Verne, op.cit. p.87. – (3) Gilli, Yves, Montaclair, Florent, Petit, Sylvie, Le Naufrage dans l’œuvre de jules Verne, op.cit. p.24.

 

 

CYRANO DE BERGERAC (d’après), L’Autre monde ou les états et empires de la lune, adaptation et illustrations par Seb MAS, autoédition (sebastienmas@yahoo.fr, 2021,74 p. 19€

Les œuvres anciennes vivent de leurs relectures. Sébastien Mas propose une adaptation en bande dessinée de L’Autre monde ou les états et empires de la lune, connu aussi sous le titre Histoire comique des états et empires de la lune, écrit par Hector Savinien dit Cyrano de Bergerac (1619-1655). Livre d’aventure, premier voyage vers la lune de la fiction française, L’Autre monde… est aussi un récit science-fictionnel où l’auteur rend hommage à Copernic et Kléber, imaginant la rencontre du terrien avec des habitants de la lune mi-faunes mi-satires, des fusées à plusieurs étages. Il s’agit aussi d’une satire sociale du vieux monde et de la scolastique. Disciple de Cassandi, Cyrano de Bergerac aborde nombre de problèmes philosophiques de l’époque, dont celui de l’orgueil de l’espèce humaine qui croit que la nature n’a été créée que pour elle alors qu’elle en est une partie… Cyrano de Bergerac critique aussi le penchant guerrier de l’humanité, ses croyances en Dieu ou en l’immatérialité de l’âme…

Le dessin qui siérait à un fanzine colle à la « juvénile hardiesse de la pensée » de Cyrano autant qu’au titre, le choix de couleurs crues et en aplat pour les fonds renvoie au ton comique de l’original. L’aspect sommaire de la composition graphique des pages cherche visiblement à faciliter l’entrée de plain-pied dans le foisonnement d’inventions et de tons de l’œuvre originale, preuve que Sébastien Mas connaît le risque de dénaturation de toute adaptation, et celui de ne retenir qu’une intrigue là où l’auteur premier a créé tout un univers. En ce point, Sébastien Mas a réussi à rendre compte de l’atmosphère établie par Cyrano de Bergerac. Il a su restituer le plaisir qu’éprouvait Cyrano de Bergerac à s’appuyer sur des métaphores courantes et des expressions proverbiales qu’il prenait au pied de la lettre pour créer un décalage renversant au cœur d’un réalisme tout nouveau à l’époque. La scénarisation par Sébastien Mas de l’œuvre posthume publiée par Le Bret, l’ami de l’écrivain, offre une interprétation drôle autant que réflexive qui peut procurer l’envie d’aller découvrir le roman comique lui-même, à l’imagination créatrice si audacieuse.

Philippe Geneste

17/04/2022

Dans la force imaginante de deux classiques

MENOR Fabian, Derborence, d’après le roman de Charles-Ferdinand Ramuz, éditions Helvetiq, 2022, 128 p. 24€90

Magnifique roman graphique, réalisé par le dessinateur genevois Fabian Menor, publié par Helvetiq. Le volume initie une collection d’adaptation graphique des romans de Ramuz (1878-1947).

Derborence a été publié en 1934, à partir d’une catastrophe naturelle qui a eu lieu dans le Valais en 1714. Dans le roman, l’éboulement a englouti vingt bergers. Superstitions, rumeurs, commentaires, secouent le village. Puis un des bergers réapparaît… Mais l’homme, un jeune marié qui se prénomme Antoine, trop longtemps la proie des ténèbres va y retourner.

Menor réussit à rendre du style de Ramuz, la rencontre d’un fantastique poétique avec les sentiments existentiels qui remuent l’âme humaine. Menor s’appuie, aussi, sur le symbolisme de Ramuz qui lui fournit nombre d’images que le jeune dessinateur exploite avec brio dans une adaptation qui prouve un art du scénario incontestable. La verticalité de la montagne est ainsi travaillée par le dessin et la peinture, afin de créer un rapport d’âpreté conforme à l’atmosphère du roman.

Il est assez banal de dire que toute adaptation d’un classique tend à réduire l’œuvre à sa trame dramaturgique, aux événements qui la composent et, parfois, aux péripéties que la postérité a retenues pour en faire des symboles liés à la situation sociale. Mais, ici, de par le trait symboliste qui parcourt l’œuvre de Ramuz, l’adaptation de Menor échappe à cette réduction pour la transposer par l’interprétation des images de l’auteur suisse. Là où Menor se détache de Ramuz, c’est dans le traitement de la représentation du peuple, une représentation très précise fondée chez l’écrivain sur une approche discrète, sans emphase, des sentiments populaires nés au cours des relations avec les autres, des situations singulières de vie. Mais ce ne peut pas être un reproche car ce que l’écriture permet la bande dessinée ne le permet pas pareillement.

En revanche, Menor épouse le ton si particulier de Ramuz : le travail des images, des planches et des couleurs, jouant sur les masses de matière de son art, évoque le travail incessant de Ramuz pour rendre compte de la matérialité du monde physique ou des objets, le style épousant la rugosité farouche du milieu des vies décrites. De plus, Menor rend bien compte du thème central du roman : la réalité rétive à la volonté des humains et son corollaire, la résistance à la mort grâce à la communauté humaine de vie. L’adaptation dessinée de la fin de l’histoire est magistrale. On le sait, « dans l’univers tragique de Ramuz, l’amour entre l’homme et la femme est rarement salvateur » (1), mais Derborence fait exception. L’épouse d’Antoine, Thérèse, enceinte de son mari, décide contre toutes les recommandations, malgré toutes les interdictions posées par la tradition et la sagesse ancestrale qui régit la vie du village valaisan, d’aller chercher Antoine. Elle va, seule, affronter la malfaisance du milieu naturel semeur de mort, la montagne qui a aspiré en elle l’esprit d’Antoine. Rendue invincible par l’amour et le fruit secret de l’amour, Thérèse « ramène ce qui est vivant, du milieu de ce qui est mort ».

Grâce à l’œuvre de Fabian Menor, Derborence, cette veillée littéraire qui cherche à approcher la vérité d’une condition humaine tapie au profond de chacun et chacune, trouve son relai dans le neuvième art.

 

MARET Pascale, Casse-Noisette, illustrations HUARD Alexandra, Nathan, 2021, 32 p. 19€95

L’album, qui paraît sous l’égide de l’opéra national de Paris, reprend le conte d’Hoffmann (1776-1822) Casse-Noisette et le roi des rats (1816). Un soir de Noël chez le docteur Stahlbaum, les enfants se pressent au pied du sapin, fascinés par les cadeaux déposés par « un vieil homme à l’allure inquiétante », Drosselmeyer, parrain des enfants du docteur (Fritz et Clara autrement nommée Marie chez Hoffmann). Drosselmeyer est un fabricateur d’automates comme on en trouve dans les contes fantastiques. Il a apporté un château mécanique dans lequel dansent les habitants. Clara est attirée par un Casse-Noisette, soldat doux sinon mélancolique chez Hoffmann, mais ici laid et difforme. L’assemblée se moque du « pantin », seule Clara s’y attache. À minuit, « devenu vivant », Casse-Noisette se dresse à la tête d’une armée de soldats de plomb pour combattre celle du roi des rats.

L’album bifurque alors largement de l’intrigue initiale du récit d’Hoffmann pour rejoindre en grande partie l’opéra de Tchaïkowsky (un Casse-Noisette où Clara se nomme Chiarine). La bataille remportée, Casse-Noisette se transforme en prince charmant qui s’agenouille devant Clara pour lui demander d’être sa « bien-aimée. Tous deux vont parcourir le monde, jusqu’au palais des fées où Clara habillée en princesse « s’abandonna avec délice au bonheur de danser, d’aimer et d’être aimée ». La mère la réveille endormie dans le fauteuil, et Drosselmeyer déclare à l’enfant étonnée de son rêve que « si tu y crois (…) il se réalisera peut-être un jour ».

L’album de Maret et Huard, avec ses illustrations colorées en accord avec le bouquet musical imaginé par Tchaïkowsky, avec ses personnages dessinés de manière un peu désuète, rendant compte de l’atmosphère mélancolique présente chez Hoffmann, l’album donc ne rend qu’imparfaitement compte de la mise en abyme des histoires qui constitue la structure initiale du conte. C’est un choix, lié probablement à la contrainte éditoriale (le nombre de page) et dont l’effet est de mener le texte d’Hoffmann comme l’interprétation qu’en fit Tchaïkowsky vers la structure d’un conte classique épuré de péripéties, mais amplifiant des scènes de munificences.

Philippe Geneste

NB Pour les amoureux d’ETA Hoffmann, rappelons Casse-Noisette, traduit du texte allemand par Ralph Manheim et traduit de l’anglais par Jenny Ladoix, illustré par Roberto Innocenti, Gallimard jeunesse, 1996, 135 p.

 

10/04/2022

Parce qu’il y a de quoi en faire une montagne

SOULIMAN Ludovic, Qu’est-ce qu’il y a derrière la montagne ? illustrations de Didier ZAD, voix du conteur Ludovic SOULIMAN, voix chantée Danielle JEAN, instruments musicaux, composition enregistrement et mixage Didier JEAN, Utopique, 2022, 40 p. + CD 12mn47

Une histoire, un conte. Au centre le personnage d’une petite fille qui veut savoir ce qu’elle ne sait pas, qui veut comprendre ce qu’encore elle n’a jamais pris avec elle, qui veut connaître ce à quoi, encore elle n’est pas née. Une petite fille est confrontée à la peur, à SA peur. Pour la dompter, elle aimerait se réfugier auprès de sa maman, mais la peur, alors, demeure et se manifeste sitôt l’adulte partie. Alors, la petite fille va-t-elle appliquer la sagesse grand-paternelle : « Marilou, dans la vie, pour savoir, il faut parfois aller voir ».

Commence l’allégorie et la quête de l’enfant qui se lance dans l’ascension de la montagne qui se dresse au lointain de sa maison pour aller voir ce qui se cache derrière. L’inconnu effraie. Franchir le sommet c’est peut-être franchir la barrière qui ouvre ce qui s’apprend. Peu à peu la grosse peur se fait minuscule, Marilou peut vivre avec elle, sans s’en faire une montagne : « ce n’est pas qu’elle n’a plus jamais peur de rien, mais plus jamais elle n’a peur de tout ».

Les peintures (gouaches, pastels secs) de Zad toujours marquées de traits, le jeu des couleurs chaudes, l’habile alternance du sombre et du clair, le contraste sur chaque double page de l’illustration peinte et du dessin sans couleur autre que le trait, soulignent la dimension allégorique de l’album, les dessins signalant à l’enfant que sous l’épaisseur des sensations, des sentiments, des émotions, se trouve sa capacité propre à les produire, à les générer fût-ce malgré lui.

Lisant en écoutant le CD -approximativement le même texte et qui ajoute du chant et de la musique-, l’enfant peut suivre seul l’album ce qui l’autonomise dans la lecture, même si encore il ne sait pas lire. Bien sûr, l’accompagnement d’un adulte au début est recommandé et même indispensable pour inscrire pleinement la lecture dans l’échange, suivant en cela la nature dialogique de la langue.

Utopique propose là une belle création, très complète et respectueuse de la nature enfantine du jeune lectorat. Une réussite à offrir, à proposer les yeux grands ouverts, les oreilles aux aguets.

 

DONATI Sara, Père Montagne, rouergue, 2021, 42 p., 14€

Lu à des enfants de cinq ans ou bien donné en lecture autonome à des enfants de 8/9 ans, l’album de Sara Donati est tout pareillement apprécié par le jeune lectorat. Point de logique narrative fondée sur des enchaînements de péripéties articulées entre elles. Les faits arrivent, parce que, comme le pensent les petits enfants, ils doivent arriver. On ne saura pas avec exactitude si la jeune héroïne, Agathe, part en une expédition avec un groupe d’enfants en semi-autonomie ou si elle rejoint une colonie de vacances ou encore si elle effectue un voyage scolaire. On saura, en revanche, qu’Agathe est à la traîne, qu’elle n’apprécie pas cette sortie, qu’elle n’a pas d’empathie pour les autres enfants, qu’elle se met à part. Ce sont les seize premières pages qui s’achèvent sur la chute de la bougonne après qu’elle a lancé le « caillou ni trop petit ni trop gros » que lui a offert son père pour ce voyage. Désormais, le livre doit être tourné et on entre dans le monde de la nature car Agathe dialogue avec la montagne, un dialogue à distance, un dialogue fait de suggestions et d’une injonction, un dialogue pour ouvrir les yeux, pour regarder, pour faire attention. La montagne magique lui parle. La représentation graphique de celle-ci se fait anthropomorphique, Agathe s’y fond, les illustrations mimant cette transformation graduelle. Elle retrouve même le « caillou ni trop petit ni trop gros », une agate probablement et décide de revenir au camp retrouver le groupe. Durant cette parenthèse enchanteresse, la communion avec la nature a fait naître un désir de coopération avec les autres enfants. On est à la trentième page. Agathe raconte alors son aventure, les enfants l’écoutent. Puis ils partagent les tâches du soir avant d’aller se coucher : « Agathe se sent à sa juste place, ni trop petite ni trop grande, un peu comme son caillou ». Au fond, Père Montagne n’est-il pas une allégorie du grandissement articulée à l’intégration sociale ? Reste évidemment la question délicate : pourquoi père montagne et non pas mère montagne ?

 

BENSARD, Eva, Hokusai et le Fujisan, illustrations Danielle CATALLI, Amaterra éditions, 2022, 18 p. 17€90

Dans ce bel album de grand format, l’intertextualité repose sur les illustrations qui se livrent en imitation ou en transformation d’estampes de l’artiste japonais, Hokusai (1760-1849). La maîtrise de l’art pictural d’Hokusai, le vieux fou de dessin, porte, en particulier, sur la série du Mont Fuji, commencée en 1829 et dont les derniers tirages datent de 1832. L’ouvrage Les Cent Vues du Fuji paraît au printemps de 1934 incluant une courte autobiographie. L’intertexte pictural renvoie aussi au portrait du Daruma (un moine bouddhiste légendaire) peint sur près de deux-cent-cinquante mètres carrés. L’épure des motifs, la recherche harmonique des couleurs, l’effet onirique des paysages évoqués par le pinceau, œuvrent à une sorte d’abstraction sensitive qui introduit avec tact les lectrices et lecteurs au travail du peintre japonais. De plus, ce travail illustratif, par transformation de l’œuvre originelle pour en rendre compte et en donner l’image grandiose, captive le regard des jeunes lecteurs et lectrices.

Le point de vue narratif choisi sied, par ailleurs, avec à propos, à ce lectorat. C’est en effet, le Mont Fuji, lui-même, qui raconte l’histoire mise en images. Personnifier l’inanimé, prêter vie aux éléments du cosmos ou du réel, voilà une attitude enfantine bien connue redoublée ici par l’album. Une proximité s’instaure alors entre le livre et l’enfant, propice à son entrée dans la lecture.

L’ouvrage s’enrichit d’une riche biographie d’Hokusai, spécialement adaptée à la compréhension précise de l’album, ainsi que d’un glossaire des termes utilisés durant la narration. On aborde ici, le second aspect du livre, sa portée documentaire. L’album propose, finalement, une rencontre de l’enfant avec le peintre Hokusai, avec certaines de ses préoccupations d’artiste, en cherchant à le rendre contemporain grâce à l’écriture enthousiaste portée par une narration singulière. L’album, œuvre de fiction, s’ouvre en biographie d’artiste, à travers sa dimension de beau-livre.

Philipe Geneste

 

03/04/2022

Le risque contemporain du simulacre

« Toute la vérité

Rien que la vérité

Sauf la vérité » (p.48)

 « La vérité c’est le mensonge, l’esclavage c’est la liberté » / La leçon des Meurent De Faim (MDF)

DAVID, François, Menteurs !, calicot, 2021, 117 p. 9€50

En trente-trois tableaux reliés par une trame narrative suivie, François David emmène le jeune lectorat dans l’univers d’un futur dystopique où le langage revisite les faits pour créer de toute pièce une réalité nouvelle, traversée par un humanisme de façade. Ainsi va la Société Exemplaire (S.E.). Les femmes sont blondes aux yeux bleus, sauf quelques récalcitrantes… Menteurs ! est l’exploration du simulacre, si cher à Philip K. Dick : la population est manipulée par les déclarations d’un pouvoir qui retouche les images, banni le passé, réinitialise les archives. Pour se maintenir, les autorités usent aussi des écoles non mixtes.

Avec l’héroïne, Noémie Lipsit, on découvre le travail des programmes scolaires transmis par des « insigneuses ». On la suit chez elle, où ses parents et son arrière-grand-mère cultivent la mémoire du passé et sauvegardent, en les cachant, les livres, les livres d’histoire notamment. Car dans cet univers futuriste il n’y a plus de livres, juste des « vydylyvres », on ne fait plus de reliure on fait de la « tactyvyure ». L’image est partout, transmettant, en audiovisuel, la plupart des informations que chacun consulte sur « Vydysks »

Menteurs ! est une déclinaison narrative d’un axiome de la novlangue ou néo-parole inventée par Orwell : le mensonge c’est la vérité. Dans Menteurs ! le pouvoir assène « nous rappelons que la loi interdit de mentir, sous peine d’arrestation. Mort au mensonge ». Or, la réfection permanente des faits, la modification des images, la création des énoncés de vérité diffusés par les médias sont une négation de ce jugement d’interdit. Est mensonge pour le pouvoir ce qui n’est pas conforme à son discours. Le travail idéologique incessant avec sa bureaucratie de la surveillance de masse a pour but d’imposer les énoncés diffusés comme pensées se substituant en les annihilant aux pensées et jugements propres à chaque membre de la société.

L’axiome « Mort au mensonge » est indiscutable, il n’a pas à être prouvé : puisque le pouvoir l’édicte c’est qu’il est vrai. Les mots servent ainsi à défaire le réel de ses faits pour introduire à une société du dit falsifiant, une société fictive qui repose sur la croyance de ses membres au discours dominant.

Or, pour que la contestation ne trouve pas prise, le mieux pour le pouvoir est d’effacer le passé et de le réécrire. Grâce à son arrière-grand-mère, Noémie découvre que ce que l’école de la Société Éxemplaire présente comme des villages de vacances sont en réalité une révision des camps de concentration nazis dont l’existence est ainsi niée, comme niée est celle des chambres à gaz. Le roman se fait alors exploration du révisionnisme. Il s’agit d’un révisionnisme d’État. D’une part, les gouvernants ne sont désignés qu’à la troisième personne et au pluriel, ce qui en fait des entités impersonnelles (« ILS ») mais aussi inaccessibles, ce qu’induisent les majuscules.

La vérité pour le régime négationniste mis en scène est une vérité adaptée à un mode de gouvernement. Combattre cette vérité, comme le font Noémie et sa famille, revient à rétablir dans les esprits la réalité, soit entrer dans une lutte politique pour la vérité fondée sur des faits et non sur des axiomes. Orwell, à propos des commentaires sans fondement de la presse officielle sur la guerre d’Espagne écrivait : « Ce genre de chose m’effraie, car cela donne le sentiment que la notion même de vérité objective est en train de disparaître de notre monde. Après tout, le risque est grand que ces mensonges, ou des mensonges semblables, finissent par tenir lieu de vérités historiques (…) De sorte que, pratiquement, le mensonge sera devenu vérité » (1) ; et il ajoutait : « Je sais qu’il est aujourd’hui à la mode d’affirmer que la plus grande partie de l’histoire officielle n’est de toute façon qu’un tissu de mensonges. Je suis prêt à croire que l’histoire est la plupart du temps inexacte et déformée, mais ce qui est particulier à notre temps, c’est que l’on renonce à l’idée même que l’histoire pourrait être écrite de façon véridique » (2) mais sur des faits.

Mensonge et révisionnisme étant au centre de l’évolution de la société actuelle, le livre de François David prend l’allure d’un roman d’intervention sociale auprès de la jeunesse. Judicieusement, l’auteur choisit une composition fragmentée : trente-trois chapitres composent le livre, soit un rythme de lecture très soutenu qui sied aux habitudes lectrices des pré-adolescents et adolescents d’aujourd’hui. Cette composition empêche aussi qu’un effet soporifique de leçons de morale ne s’installe.

Menteurs ! n’est pas dans la stigmatisation dont l’échec est avéré au regard des débats dans la société française contemporaine et du regain de vigueur des thèses d’extrême droite qui les traversent. Menteurs ! rappelle que le nazisme et ses supports collaborateurs n’a pas vraiment été vaincu ; il énonce par son intrigue que pour vaincre il faut enraciner une vérité dans les consciences et que cela nécessite, non pas des interdits, mais des arguments et des controverses. Le dernier chapitre, qui est d’ailleurs plus un épilogue, montre que le combat de Noémie, de ses parents et de l’arrière-grand-mère, ce combat qui les a menés à devenir des « MDF », des « Meurent de Faim », a rencontré un écho auprès des amies de Noémie. Menteurs ! serait alors une illustration de la lutte contre le sentiment d’impuissance qui pousse la population de cette dystopie à accepter ce qui est imposé.

Philippe Geneste

(1) Orwell, Georges, « Réflexions sur la guerre d’Espagne » dans Essais, articles, lettres, volume II (1940-1943), traduit de l’anglais par Anne Krief, Michel Pétris et James Semprun, Paris, éditions Ivrea – éditions de l’Encyclopédie des nuisance, 1996, pp.323-324 – (2) Ibid. p.324

 

27/03/2022

La fiction pour voir, pour découvrir, pour dire

À quoi sert la fiction ? Voici trois ouvrages, l’un destiné aux jeunes de 6 à 10 ans, les deux autres proposés aux préadolescents et adolescents, qui offrent chacun une réponse à cette question. Le premier roman chroniqué met en avant la fonction de la littérature pour la connaissance de soi et pour l’appréhension du réel ; le second est un roman historique sur un sujet peu traité de la Commune de Paris de 1871 : la cause animale -sujet qui peu à peu s’imposant dans les débats contemporains, offre à ce roman historique une dimension d’actualité ; le troisième, enfin, témoigne que l’album destiné au plus jeune lectorat peut permettre une connaissance de l’Histoire.

 

FAVARO, Patrice, Sombre, Calicot, 2022, 61 p. 9€

Sombre signe le retour à la littérature de fiction destinée à la jeunesse de Patrice Favaro. Ce bref roman intéressera à coup sûr bibliothèques et centres de documentation et d’information. En effet, l’intrigue est constituée sur le croisement de thématiques en vogue : le harcèlement, l’homophobie, l’affirmation de soi, le sentiment amoureux.

Ecrit à la première personne, il présente un écrivain revenant sur les lieux de son enfance, se remémorant un épisode douloureux puis formulant une fin d’espoir :

« Les souvenirs affluent puis s’évanouissent comme un mirage » (p.58)

« Le passé est passé et c’est beaucoup mieux comme ça » (p.58)

Les deux premiers chapitres font entrer le jeune lecteur ou la jeune lectrice dans un univers mental bouillonnant. Brisant la linéarité de la mise en page, un rythme dense est donné au récit. On regrettera que l’auteur ait préféré se conformer à l’introduction de thèmes qui font, certes, échos à l’actualité, que de poursuivre sur la lancée des deux premiers chapitres à proposer un roman tendu depuis une conscience tourmentée. Est-ce la volonté de s’inscrire pleinement dans la littérature jeunesse et donc d’en suivre les codes prescriptifs ? Est-ce essoufflement de l’intrigue ? Nous penchons pour la première préoccupation.

 

MORISSE Fred, Sauvons les animaux du zoo !, éditions chant d’orties - éditions Le bas du pavé, 2020, 159 p. 16€

La littérature est ce champ de culture où les faits anecdotiques pour l’Histoire officielle retrouve leur place parmi l’histoire réelle des peuples. Sauvons les animaux du zoo ! en est une illustration.

Durant le siège de Paris par les prussiens, en cet hiver 1870/1871, les riches mangent à leur faim, se nourrissant en viande au Jardin des Plantes où logent les animaux exotiques du zoo. Une bande de préadolescents d’un quartier populaire de la ville va visiter le zoo grâce au grand-père de l’une d’entre eux, ancien guide en ce lieu. Les pauvres crèvent la faim, les riches s’empiffrent, les animaux encagés, aussi, sont exploités par les riches. Alors sauvons les animaux, se disent-ils : voici la lutte des classes transposée sur le front animalier. Voilà l’histoire improbable que raconte ce livre en suivant une bande de copains dans Paris bombardé. Le 28 septembre 1871, l’armistice franco-prussienne est signé, Napoléon III vaincu cède la place à la République bourgeoise et c’est le début d’une autre histoire et d’une autre trahison du peuple.

Commission lisezjeunesse

 

VANDER ZEE Ruth, L’Histoire d’Erika, traduction de Christiane Duchesne, illustrations INNOCENTI Roberto, éditions d2eux éditions, 2021, 24 p. 15€

Il s’agit de la réédition d’un album paru en 2003, chez Milan, sous le titre L’Étoile d’Erika. L’album est fondé sur une histoire vraie : une jeune maman juive déportée lance son bébé, depuis le wagon qui l’amène au camp de Dachau et à la mort. Le bébé sera recueilli par un couple. L’autrice rencontrera, bien des années plus tard, la survivante qui lui raconte son histoire. L’album est donc écrit sous la forme d’une confidence irriguée des questions sans réponse eu égard aux parents, à la tempête des sentiments qui devait se bousculer dans leur tête en comprenant qu’ils allaient à la mort, aux derniers gestes envers leur fille qu’ils allaient tenter de sauver en la projetant hors du wagon lors d’un arrêt inopiné.

Ce texte touchant est magnifié par les illustrations hors normes de Roberto Innocenti. Comment rendre compte graphiquement du génocide et de la guerre ? Innocenti répond par l’épure. D’abord, dans les rares scènes où sont figurés les déportés et des soldats du régime nazi, l’illustrateur s’interdit de dessiner et peindre des visages (un seul est vu de profil et de loin, celui du futur père adoptif) et il privilégie le contexte : la voie ferrée, le berceau sur le quai de la gare après le départ du train de la mort, le quai, les rails, les traverses, les fils de fer barbelé, des clôtures, des wagons : « j’ai confié le caractère dramatique de cette histoire aux objets » dira-t-il à Rossana Dedola (1).

Toute l’histoire du voyage est de couleur sombre, entre gris et vert ni blanc ni noir mais aucune couleur autre, à l’exception de ce petit paquet rose lancé à la vie depuis le wagon funèbre. Les deux seules images en couleur sont, d’une part, la première image illustrative d’un texte qui redouble la description de l’endroit où Ruth Vander Zee a rencontré Erika, et d’autre part, celle de la double page où l’enfant grandie regarde passer un train alors que sa mère adoptive étend le linge ; aux abords d’un village habité par des gens du peuple.

L’album, L’Histoire d’Erika, est devenu un chef d’œuvre grâce à la précision des dessins, à la rigueur réfléchie des peintures, au choix des motifs de l’illustration. Ces choix renforcent le parti pris du genre de la confidence dont Ruth Vander Zee a fait le vecteur de cette histoire vraie, réussissant à la transgresser en un récit au message universel contre la barbarie nazie.

Philippe Geneste

(1) Dedola, Rossana, Le conte de ma vie. Entretiens avec Roberto Innocenti, Gallimard, 2015, 128 p. – p.102

 

 

20/03/2022

La bande dessinée dans quelques-uns de ses états

HUA Lin Xie, Sous les déchets… la musique, Steinkis, 2021, 133 p. 19€ ; Quatromme France, L’Orchestre de la favela, illustrations de Boscus Sébastien, Chant d’orties, 2018, 32 p. 16€

On se rappelle qu’en 2018, la commission lisezjeunesse (voir le blog du 3 novembre 2019) avait plébiscité l’album des éditions Chant d’orties, L’Orchestre de la favela : créé par France Quatromme et Sébastien Boscus. La Bande dessinée de chez Steinkis reprend la même histoire, une histoire vraie, qui a fait le tour du monde : dans un quartier pauvre -transformé ici en village- d’Asunción, la capitale du Paraguay, un musicien et un ami menuisier de génie, bricoleur créateur, initient des enfants pauvres à la musique. Sans argent, ils partent de la récupération de déchets divers dans la décharge toute proche pour fabriquer les instruments de musique. C’est ainsi que naît l’orchestre de la Favela. Vont s’y greffer tous les enfants promis autrement à la délinquance. Quand Quadromme et Boscus faisaient le pari de l’éclat des peintures, Hua Lin Xie choisit la sobriété sombre du marron et de ses nuances, imposant un univers triste, enfermant, quasi carcéral. C’est l’univers de la favela. Les dessins suivent les personnages en gros plans, plans rapprochés, plans moyens. Les vues panoramiques, vues générales ou très générales imposent le décor voire nous font sortir du village. Dans ce roman graphique, il n’y a pas de vagabondage du regard. Celui-ci reste au plus près des enfants et des instruments créés par Nicolás, le menuisier. La fin, conforme à l’histoire véridique, est euphorique puisque l’orchestre des enfants des favelas aux instruments inouïs va parcourir le Paraguay. Les enfants vont sortir du village et de la déchetterie pour découvrir le monde. La musique comme ouverture au monde et remède aux maux sociaux. Sous les déchets… la musique propose donc un roman graphique généreux qui se veut porteur d’un message universel.


 HEITZ Léo, Satchmo, jungle, collection « Ramdam », 2021, 184 p. 19€95

C’est le titre qui lance la nouvelle de chez Jungle. Satchmo, c’est le surnom de Louis Armstrong (1901-1971). La bande dessinée choisit de raconter la jeunesse du musicien, élevé par sa mère, que la misère a poussée à la prostitution ; il traîne dans les rues sombres de la Nouvelle-Orléans avec ses potes tout aussi désargentés. Le choix dominant du marron et de ses variantes, choix qui s’appuie sur l’usage du noir, installe le lectorat dans cet univers américain de la ségrégation. Ensemble, ils jouent dans les rues. Mais Satchmo aime aller écouter le King Joe jazz band qui se produit dans les clubs… en resquillant, évidemment, car l’enfant noir y est interdit d’entrée. En 1912, pour avoir tiré un coup de révolver en l’air lors d’une liesse populaire, il est arrêté et envoyé au Waif’sHome, un foyer d’enfants abandonnés. Il s’en évadera, mais sera repris. Incarcéré de nouveau, il subit un régime disciplinaire mais entre dans l’orchestre de la maison dirigé par Peter Davis. Quatre ans plus tard, il en sort, et protégé, conseillé par King Joe -nom romanesque de Joe Oliver, son jeu va s’aguerrir et King Joe va l’intégrer dans son groupe. La bande dessinée décrit comment le racisme écarte les noirs de l’enregistrement et de la diffusion de leur musique, comment les blancs les plagient et s’enrichissent sur ce forfait. La violence sociale, avant d’être physique, se lit, d’abord, dans le regard de l’autre, surtout si cet autre est dominant -cas des propriétaires des maisons de disques ou de cabarets. Satchmo en prend conscience et se radicalise, jusqu’à quitter l’orchestre de son mentor. Il signe alors avec un label détenu par la mafia italienne. Sa gloire est faite.

Léo Heitz cherche à scruter, par la fiction, le rapport que Satchmo entretient avec sa mère, alcoolique et sous la coupe d’un maquereau violent. Parce que l’enfance n’est pas obscurcie par l’aliénation oppressive et les stéréotypes idéologiques, parce qu’elle peut encore porter un regard naïf ou parce que ce regard sait s’imposer à elle, l’enfant est capable d’étonnement, d’enthousiasme et de scandale, d’effroi et de passion, toutes choses qui construisent l’humain et qui se nomme engagement devant la vie pour la construire. Le récit montre, en effet, la montée du sentiment de révolte chez l’enfant. Mais il dépeint, aussi, comment l’enfant grandissant, perd sa spontanéité initiale, pour prendre sur lui un rôle de protection vis-à-vis de la mère. Rôle qu’en aucun cas il ne peut tenir. Allant au bout de l’hypothèse de travail à la base de son œuvre, Léo Heitz rend compte de l’évolution de cette attitude : Satchmo en vient, une fois sa fortune en cours, à séquestrer la mère pour qu’elle ne retourne pas sur le trottoir, reproduisant inconsciemment, une situation maintes fois vécue. Mais la mère refuse l’aide du fils. Que doit faire ce dernier ? Sa place est-elle auprès d’elle ou bien doit-il vivre sa vie sans se soucier de ce que l’obstination maternelle provoque de déchéance pour elle-même ? Les enfants sont-ils les mieux placés pour s’occuper des parents devenus dépendants ? Ce qui se joue dans cette relation n’est-elle pas source de perversion risquant d’atteindre la situation du parent mais aussi l’état affectif de l’enfant ? Dans le récit, le suicide de la mère marque la rupture du drame et ouvre un dénouement où la musique devient la messagère de toutes ces interrogations.

Bien sûr, Léo Heitz s’est à tel point affranchi de la réalité biographique qu’il ne faut pas aller chercher dans le livre les détails de la vie de Louis Armstrong. En revanche, les personnages dessinés en souris et rats permettent une mise à distance de la réalité. Cette distance ouvre un espace réflexif dans lequel le lecteur, la lectrice vont pouvoir projeter leurs propres interrogations. Usant, par ailleurs, de l’imagerie du jazz, au courant de son histoire, Léo Heitz développe en fiction des scènes qu’il a pu lire dans l’autobiographie de Louis Armstrong. D’autre part, le mouvement, l’alternance des contre-plongées (privilégiées) et des plongées, l’emploi du champ / contre-champ, intègrent la thématique de la violence dans le récit, une violence qui, justement, comme toute violence raciste, commence dans le regard des autres. C’est pourquoi Satchmo est un magnifique récit sur le regard.

Philippe Geneste


Les Grandes Vacances. Des temps difficiles, Bd kids (Bayard), 2021, 53 p. 9€95

Un album historique qui raconte la vie sous l’occupation, sous un point de vue héroïsant d’une part et réaliste d’autre part. Huit pages documentaires permettent au jeune lectorat de mieux situer le contexte et d’entrer dans certains sujets tous présents dans le récit : l’école, les SS, le marché noir, notamment. La commission lisezjeunesse aime bien cette série qui fait toujours l’objet de nombreuses lectures.

Commission lisez jeunesse

 

DUCRET J.P., La liberté ou la mort. La Révolution russe en Ukraine. L’histoire de Makhno, éditions libertaires 2021, 205 p. 25€

Cet album magnifique de grand format raconte la résistance du peuple paysan ukrainien entre 1918 et 1924, contre les armées blanches de Denikine (et aussi Koltchak, Miller, Wrangel…) soutenues par les États impérialistes européens, contre les Allemands qui occupent l’Ukraine en 1918 et installent le pouvoir de leur fantoche Skoropadsky, contre les forces nationalistes d’extrême-droite dirigées par Petlouria, avec le soutien ambigu du pouvoir bolchevik et enfin, contre ce même pouvoir. Cette résistance est menée en grande partie par la Makhnovchtchina, avec à sa tête Makhno.

L’album est fondé sur un croisement de textes extraits des mémoires notamment de Emma Goldman, Alexandre Berkman, Nestor Makhno, Archinof, Mauricius, Marcel Body, tous témoins et, ou, acteurs des événements. La bande dessinée en noir et blanc privilégie les portraits, mêle les scènes, donne à lire des documents insérés dans la composition du volume, varie les cadres, cherchant toujours la distance de l’humour propre au genre du fanzine mais sans rien lâcher du sérieux de la transposition historique.

Nul doute que cet album a sa place dans les bibliothèques et centres de documentation et d’information destinés à la jeunesse préadolescente, adolescente et jeunes adultes.

Commission lisez jeunesse