Anachroniques

16/02/2020

littérature de jeunesse et engagement

Deshors, Sylvie, La Vallée aux merveilles, rouergue, collection doado, 2020, 174 p. 12€50
Ravel Arnaud, Les Combats de Sara, oskar, 2017, 182 p. 12€

« Écrire, c’est donc à la fois dévoiler le monde et le proposer comme une tâche à la générosité du lecteur »
Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ? Paris Gallimard, 1975 p.76 (1ère éd. 1948)

La littérature à destination de la jeunesse tend de plus en plus à se saisir des sujets d’actualité, des faits divers, pour rencontrer son lectorat. Les romans en sont réalistes, parfois relèvent-ils du naturalisme tempéré. Parfois, le réalisme suffoque-t-il sous une thématique tissée par le croisement de l’idéologie des droits de l’homme et celle de l’humanisme ; le récit rogne l’âpreté du réel et sombre alors dans un pseudo-réalisme où les points de vue suppléent les faits, où la généralité des idées impose une signification monophonique qui épouse les discours du pouvoir. La récupération de l’idée d’engagement depuis le ministre de l’éducation nationale Luc Ferry (2002-2004) jusqu’à aujourd’hui a entraîné des récits où le thème venait se confondre à l’individualisme du « c’est mon choix », mâtiné d’humanisme et d’une conception abstraite des droits de l’homme. Les exemples sont trop nombreux pour qu’il soit nécessaire d’en citer.
Mais quelques livres essaient d’éviter ces écueils et de tenir le traitement d’une thématique sociale au loin des discours convenus. Certains de ces derniers restent tout au long de la narration en tension entre l’énoncé déclaratif d’un engagement à l’intérieur d’un humanisme conciliant et la présentation de faits incorporés à l’histoire, faits qui viennent éclairer une approche de réalités clivées.
La Vallée aux merveilles nous semble tenir de cette dernière catégorie. Il s’agit d’un récit d’apprentissage, dans la mesure où l’héroïne, pétrie par ses problèmes personnels et confinée au milieu étroit de ses relations sociales va prendre conscience de la réalité des conditions de vie des humains d’autres classes et milieux sociaux, ainsi que d’autres traditions. Elle va alors changer son rapport au monde et aux autres, quitter son adhésion à la vie urbaine pour s’ouvrir à la vie de la campagne. La Vallée aux merveilles raconte un arrachement à l’égocentrisme, une objectivation des démarches égonomiques. Contre l’égoïsation (1), Jeanne opte pour la solidarité. Contre l’altération, elle va se retrouver dans l’entraide. L’expérience qu’elle fait de l’aide aux réfugiés de tous pays dans la vallée de la Roya, au sein d’un tissu villageois de complicité sociale –qui se nomment « les aidants » –, va donner du sens à sa vie. L’engagement quitte alors les rives de l’éducation morale et civique pour se confronter à la réalité. De fil en aiguille, l’actualité des migrations contemporaines est abordée, suivant en cela l’évolution de l’héroïne. Roman historique puisant dans l’histoire immédiate, La Vallée aux merveilles est aussi un roman d’apprentissage, comme c’est souvent le cas en littérature de jeunesse (2).
Un autre roman, procède aussi d’une plongée dans l’engagement auprès des réfugiés politiques ou économiques. Il s’agit de Les Combats de Sara, qui part de faits survenus au mois de mai 2010 dans un lycée du sud de la France (3). Le récit d’Arnaud Ravel s’élabore à rebours de celui de Sylvie Dehors. D’entrée de jeu, nous sommes avec une adolescente engagée pour la régularisation d’un élève de son lycée qui fuit la police. Elle va organiser une mobilisation des lycéens, avec occupation de l’établissement, devenir la porte-parole du Comité de soutien à Mihaï, le jeune rom « sans-papiers », et participer à des réunions du réseau éducation sans frontière (RESF). Sara va se heurter à sa famille, se découvrir une attirance affective pour un lycéen qu’elle ne remarquait qu’à peine jusqu’alors, se fourvoyer dans un soutien financier aveugle aux corruptions intestines d’un milieu où se rencontrent les réfugiés, les migrants, les passeurs, les profiteurs de tous ordres, des patrons spécialistes de l’emploi de travailleurs internationaux non déclarés. Cette irruption de la sphère économique souterraine est à l’origine des changements chez Sara qui va commencer, un peu, à mettre en ordre le chaos de notions : respect, dignité, droit de l’homme, liberté, humain, fraternité, amour, justice, injustice, politique, solidarité, égalité, militer, s’engager. L’adolescente mûrit et le roman se fait autant roman de l’histoire contemporaine que roman d’apprentissage.

A l’heure où les demandes d’asile (132 614 en 2019) sont en hausse de 7,2%, et que les expulsions se multiplient comme jamais (plus de 20% de réfugiés renvoyés), ces deux ouvrages, bien que pris dans les rets de l’humanisme et sans approfondissement critique de ce que la convocation de l’argumentation des droits de l’homme permet de taire (l’exploitation des pays d’origine par les trusts capitalistes multinationaux et des entreprises nationales –par exemple, AREVA, Bolloré, Total…pour la France-, les politiques de guerres et de ravage des gouvernements des pays impérialistes), malgré ces limites, ces deux romans renouent avec une notion de l’engagement qui ne dépasse  pas les limites fixées par l’idéologie dominante.
En effet, si l’engagement en littérature était un thème porteur d’une critique radicale de la société après la seconde guerre mondiale portée par la publication de Qu’est-ce que la littérature ? de Sartre en 1948, la notion d’engagement a été reprise par l’idéologie citoyenniste bourgeoise (Luc Ferry, ministre de l’éducation nationale en 2002, inscrivit le thème dans les programmes scolaires, suivi par son ministre délégué puis ministre en 2007, Xavier Darcos, auteur de manuel de littérature) s’affadissant dans le nappage des bons sentiments, de la bienveillance. La notion est alors étrécie à la défense de valeurs universelles de liberté et de justice, Voltaire, Hugo, Zola, Camus, étant ainsi convoqués… S’engager pour une cause dans une association est alors valorisé par une inscription au livret scolaire numérique universel (justement universel puis dit ensuite unique). Les idées de lutte de classe, de conflit social, sont éradiquées, pour l’élève, au profit d’un positionnement « volontaire et réfléchi », synonyme d’une « réalisation de soi » par l’implication « dans le cours du monde » (4). Celle-ci s’opère à travers la participation à des associations ayant un but social ou sportif ou caritatif, tous thèmes englobés par l’idéologie de l’humanisme bourgeois.
Les Combats de Sara et La Vallée aux merveilles dépassent cette définition officielle. Si les deux romans restent ancrés dans l’idéologie des droits de l’homme et de l’humanisme, ils donnent à lire l’évolution de leur héroïne. Sara va conquérir une conscience de la complexité des situations et prendre de la distance avec l’activisme pur pour un militantisme plus réflexif. Jeanne va, elle, sortir de son égocentrisme, pour se réaliser avec les autres. Les deux trajectoires sont opposées. A Sara qui adhère à l’idée de la militante du RESF qui la conseille (« Ce doit être ça, l’engagement. Vivre d’autres vies que la sienne. Il faut peut-être savoir maintenir une juste distance entre ceux pour qui on s’engage et nous »), s’oppose Jeanne qui envisage « une vie nouvelle » par la solidarité (« Positiver avec ce qui nous bouleverse plutôt que se laisser abattre. Je réalise tout à coup la leçon que me donne la vallée »). Pour Sara, l’engagement s’oppose à l’indifférence et à la découverte de soi (le deviens qui tu es de Nietzsche en quelque sorte) ; pour Jeanne, l’engagement rime avec l’amplification de soi. Sara passe de la spontanéité immédiate à un engagement réfléchi par la confrontation avec les autres ; Jeanne apprend à comprendre l’engagement des autres avant de s’engager elle-même, à son rythme.
Dans les deux cas, le récit accueille des actions historiquement situées et donne ainsi à la question des valeurs une assise concrète. En cela les deux écrivains font œuvre d’écrivains engagés. Reste, et c’est la limite contemporaine de la quasi-totalité des meilleurs ouvrages sur la question, que l’horizon de l’engagement y est serti par les valeurs idéales. Celles-ci mettent plus ou moins hors de portée les valeurs concrétées au cœur des conflits de classes quotidiens.
Philippe Geneste
(1) terme que nous empruntons à André Jacob, L’Homme et le mal, Paris, Cerf, 1998, 126 p. Ce même auteur analyse avec justesse et précision la tendance contemporaine à l’égonomie dans Esquisse d’une anthropo-logique, Paris, CNRS éditions 2011, 239 p. Ces concepts appliqués à l’étude du roman de Sylvie Deshors montrent toute leur rigueur opératoire. En retour, ils viennent souligner la pertinence de la problématique de l’autre soulevée par le roman. – (2) Geneste Philippe, « Les Axes de la préoccupation sociale dans le roman pour la jeunesse » et « Le roman historique pour la jeunesse » dans Escarpit Denise, La Littérature de jeunesse. Itinéraires d'hier et d'aujourd'hui, Magnard, 2008, pp.399-416 et 416-433. – -(3) le roman s’appuie sur une Bande dessinée, La Rafle, extraite d’un ouvrage collectif Histoires Sans Papiers. – (4) Hugon, Claire, Lire les sans-papiers. Littérature de jeunesse et engagement, Paris, éditions CNT-RP, 2012, 190p.-p.113


09/02/2020

Quand la patience de l’art narre l’ardeur du monde

Olagon Alexia, Les Affiches, illustrations de David Rebaud, éditions chant d’orties, 2019, 32 p. 16€
Voici une belle et rare production pour la jeunesse qui pourrait être lue comme un documentaire tout autant que comme une fiction. L’album, qui s’adresse à tous les âges, doit sa composition à une étude du rapport qu’entretiennent l’autrice et l’illustrateur avec les affiches. Avec l’affiche, c’est l’espace de la rue qui est convoqué ; et l’ouvrage paraît coïncidence ou hasard objectif, en pleine grève contre le projet gouvernemental de réforme des retraites. Cet espace est celui des libertés qui se conquièrent ou se reconquièrent. Et pour cet œuvre, il faut ouvrir, dans les rets de l’ordre quotidien des choses, des trouées de rêverie, il faut creuser des brèches d’espérances, il faut décapsuler les bouteilles à la mer et laisser s’échapper, des cerveaux endormis, les songes des nuits à venir, les rêves de société future. L’affiche se conjuguant au pluriel des regards, des créateurs et créatrices, les affiches sont dialogues, confrontations, expressions contre la répression de l’action, de l’acte même de penser. Les affiches sur les murs, ce sont les portes de l’autre perception, ce sont les portails ouverts à l’aperception, pour paraphraser Aldous Huxley. Les affiches ont une histoire et elles sont de l’histoire. Alexia Oragon et David Rebaud en font toute une histoire d’initation de la jeune Cheyenne qui vit au dixième bâtiment E appartement 8 du quartier Voltaire. Puisse Les Affiches rencontrer son public, car c’est un conte urbain de notre temps, un conte chaleureux et profond. La culture de la rue ne doit rentrer dans les musées, elle doit vivre à l’air libre et arracher les défenses d’afficher du discours autoritaire légaliste.

Fombelle Timothée de, Le Jour où je serai grande. Une histoire de Poucette, photographies de Marie Liesse, Gallimard jeunesse, 2019, 32 p. 14€50
Ici, la photographie pilote le texte. L’ouvrage se présente comme une variation du conte Poucette. Voir le monde depuis le regard de l’enfance, c’est immerger l’humanité au sein de la nature et susciter les émerveillements, les curiosités. Le parti pris est esthétique. Le texte est une sorte de rampe livrée à la lecture pour oser avancer dans l’inconnu du regard et renouveler le sien. Il est centré sur la mémoire comme support du rêve, ayant fonction de le faire perdurer.

Maumont François, La Petite casseuse de cailloux, Milan, 2019, 40 p ; 12€90
Dans un univers de carriers, dont les trois premières doubles pages présentent le dur labeur et les conditions misérables de vie, advient une enfant en âge d’exercer le métier. Là commence la fiction. L’enfant sculpte des animaux. Arrêtée pour détournement de matériau, le roi lui impose de le sculpter. L’enfant s’exécute. Elle a presque fini qu’un oiseau vient se poser sur le poignet gauche de la statue. La main entière se détache et vient écraser le roi qui tenait la pose en dessous. Le royaume est libéré du monarque. L’enfant est fêtée dans une liesse populaire qui rassemble tous les sujets désormais émancipés : « désormais les cailloux ne sont plus casés mais sculptés ». Un album pour que l’art prenne le pouvoir en quelque sorte. Le ton léger de l’album, les illustrations très aérées, tout concourt à l’allégresse finale.

Chabas Jean-François, Le Coffre enchanté, illustrations David Sala, Casterman, 2016, 32 p. 15€90
Un grand format vertical (24x34 cm) page paire le texte, page impaire l’illustration, soit deux registres pour une même histoire, l’illustration suivant le texte mais l’approfondissant en imaginaire de représentation inouï. L’histoire connue par des échos divers est celle d’un pauvre pêcheur qui trouve un coffre dans ses filets, un coffre qui ne s’ouvre point. L’intendant du roi est là, avide, qui récupère le coffre et l’amène au roi. La suite est un exercice de style, celui de la juxtaposition des tentatives infructueuses pour ouvrir le coffre et au final, la naïveté du roi rendu heureux non pas par la réalité mais par ce qu’il croit être comme trésor dans le coffre… Le lectorat, lui, saura que le coffre est tout simplement vide, c’est un leurre. L’enchantement ne vaut que pour ceux qui y croient : « Ce que nous croyons posséder ne compte-t-il pas autant à nos yeux que ce que nous possédons vraiment ? ».
Ce conte moral est servi par l’illustration de David Sala, véritable création artistique qui donne vie plastique au récit. Les illustrations de David Sala s’appuient sur la finesse du dessin, la luxuriance des détails ou les fonds proches de motifs de tapisserie, réalisés dans l’esprit de l’art nouveau, avec une nette présence de Klimt pour le traitement pictural des vêtements du héros, mais aussi, des appels à la peinture naïve ici, là des touches d’impressionnisme. Le dessin fin, entremêlant les lignes courbes des formes humaines et des vêtures avec les motifs géométriques, l’illustration fouillée, la peinture aux abords du pointillisme avec des touches parfois suggérant un infini que ne livre pas les rares dessins en perspectives, le jeu des couleurs sombres traversées de touches lumineuses, les rehaussements de dorure, proches de l’art nouveau, et qui épousent la féerie du genre même du conte merveilleux, emportent le lecteur dans une nouvelle interprétation du récit. Toutes ces références accompagnent des compositions picturales souvent sur-réalistes par le stylisme de nombreux jeux de lignes et de courbes.
De par le format et le choix éditorial de l’alternance page de texte / page d’image, le haut et le bas dominent sur l’horizontalité, les personnages pouvant, parfois, flotter sur la page. Le merveilleux du conte s’approche alors. Le faste de l’illustration, la luxuriance des couleurs et des motifs, créent un effet d’étouffement imitatif de l’avarice du roi et de sa boulimie de propriété et de richesses.
Equilibre du texte, luxuriance de l’image, rigueur de leur articulation, exigence de la composition de la fiction s’allient pour offrir à la lecture un livre d’art et de création que l’enfant gardera précieusement dans sa bibliothèque.

Philippe Geneste

02/02/2020

Venir d’ailleurs pour l’ici d’une espérance

Makaremi Chowra et Parciboula Matthieu, Prisonniers du passage, dessins Matthieu Parciboula, Steinkis, 2019, 159 p. 18€
Un journal personnel et un reportage au cœur d’une zone d’attente pour personne en instance (ZAPI) aux Aéroports de Paris. La narratrice personnage se nourrit de la connaissance de l’autrice chargée de recherche au CNRS, pour raconter son expérience auprès de l’ANAFE (Association Nationale d’Assistance aux Frontières pour les Étrangers). Cette bande dessinée est à la fois un récit autobiographique et un documentaire précis sur la réalité des zones internationales des aéroports.
Elle révèle la politique gouvernementale de l’asile. On comprend mieux, alors, le paradoxe apparent de l’amélioration des conditions d’accueil en ZAPI et la multiplication des difficultés administratives qui aboutissent, en hausse vertigineuse, à des taux d’expulsion et de refus d’asile pour les migrants. La bande dessinée montre, en effet, que l’État assure la forme démocratique du droit en foulant aux pieds la substance du respect des droits humains… C’est que plus sont tatillons les règlementations du contrôle et plus efficaces sont les politiques de contrôle, de refoulement mais aussi d’arbitraire : « De 1945 jusque dans les années 1980, le contrôle des frontières était encadré par une ordonnance d’une demi-page ; aujourd’hui, il est réglé par au moins 18 décrets, 10 circulaires et 36 articles de loi ».
Prisonniers du passage est aussi une réflexion pointilleuse et souvent poétique sur la notion de frontière. Le récit montre que pour le migrant, au fil « de son long parcours », « la frontière s’est construite comme lieu d’enfermement ». La frontière, comprise comme espace fragile d’une suspension du règne des nationalités, s’abolit sous l’impact des politiques migratoires, pour devenir ligne de démarcation des nationalités. Mais la frontière tient aussi à la visée de discours de celui qui la dresse. En effet, la représentation de la frontière n’est pas la même selon que le politicien parle de français expatriés au Canada, en Afrique etc. ou d’afghans, d’Érythréens, de Syriens… expatriés en France. Dans ce dernier cas, le mot Frontière, évocateur du voyage, de l’aventure, devient mot d’enfermement dans une identité. Le phénomène de la migration, constitutif de l’humanité, est récusé, voilé. Un an après le vote de la loi Asile et Immigration, quelques semaines après la révision des règles de l’asile, de la naturalisation et de la protection sociale du gouvernement Philippe en marche sur les terres de l’extrême droite (élections municipales en vue), Prisonniers du passage se lit comme une enquête de terrain sur ces zones d’attente où se déroulent la complexité d’une procédure (vingt-six jours si elle est menée au bout) déterminant l’admission ou non en France du réfugié politique ou de guerre, de l’enfant, du parent venus d’ailleurs pour l’ici d’une espérance. Dans la vacuité du temps d’une zone d’attente, dans le tragique des jours qui passent, dans le drame fomenté par les délais de réception, la bande dessinée opère une visite au scalpel de ces zones de nulle part et pourtant délimitatrices d’inégales humanités.
Philippe Geneste

Jean Didier et Zad, Paris-Paradis, quatrième partie, illustrations de Bénédicte Némo, Utopique, 2019, 38 p. 17€
Voici le dernier tome de ce qui restera un album illustré exemplaire sur l’immigration et la clandestinité imposée par le dogme des frontières qui sont aussi des frontières entre riches et pauvres, entre aspiration à la liberté de vivre et réalité des enclos mentaux où s’étiolent l’humanité. Entre le rêve d’occident comme illusion d’une vie meilleure et réalité sordide des vies de misère dans des pays surexploités par les centres impérialistes, y a-t-il une issue pour une espérance ? Les auteurs évitent de répondre, laissant toute latitude au lectorat de construire sa réponse.
Moussa, qui a quitté son pays d’Afrique (tome 1), a vaincu les obstacles de l’émigration (tome 2) pour faire ses apprentissages à Paris (tome 3), prend conscience de ce qui l’enracine après le passage dans un centre de rétention administrative, dans le bureau d’un juge pour mineurs clandestins. Dans ce quatrième tome, Moussa croise aussi la mémoire d’autres immigrés, le rêve britannique de certains, les expulsés, les militants et militantes de la solidarité et de leurs associations. La narration en plans moyens et rapprochés de Bénédicte Némo, de temps à autres dynamisés par une peinture en gros-plan ou bien par un avant-plan, rapprochent le lecteur ou la lectrice du personnage et de sa vie.
Les quatre volumes forment un récit à la documentation rigoureuse sur la condition immigrée dans la France contemporaine. Pour autant la fiction mène la danse, se subordonnant adroitement (art du scénario) les faits avec lesquels elle s’est construite. Cette tétralogie devrait s’imposer dans les médiathèques destinées à la jeunesse, bibliothèques d’écoles et centres de documentation des collèges.
Philippe Geneste
2019
Kochka, Frères d’exil, illustrations de Tom Haugomat, Flammarion jeunesse, 2019, 143 p. 5€
Sur fond de réchauffement climatique, Kochka conte une fable sur l’exil, une réflexion sur l’accueil et l’hospitalité, un conte d’enfance relié par des lettres aux êtres chers des générations antérieures laissés sur place. La fin est euphorique, épousant l’humanisme de l’auteur pour conjurer la haine des migrants qui traverse le monde contemporain.

Commission lisezjeunesse

26/01/2020

En deçà du langage articulé, le récit graphique

Binet Juliette, Monts et Merveilles, Rouergue, 2019, 32 p. 13€
Au début s’affiche un titre, qui laisse en absence le verbe attendre qui, ordinairement, commande l’expression toute faite. Premier clin d’œil humoristique au lecteur, à la lectrice, le titre introduit l’histoire, mais ne qualifie-t-il pas le contenu de l’ouvrage ? C’est ce que nous défendrons.
Juliette Binet est une rare autrice à s’adresser aux enfants, uniquement, par l’image. Elle rappelle, œuvre après œuvre, que l’image est narrative, que le récit graphique parle  au non-lecteur comme au lecteur. Le récit graphique rehausse en fait l’écriture, ce dérivé du dessin, comme modalité autonome de l’expression. Il est aussi une exhortation à la compréhension, mais une compréhension qui ne refoulerait pas l’interprétation, et au contraire la solliciterait.
Un couple dans un appartement gris : la grisaille d’un quotidien livré en pages de garde. Le couple décide de rendre autre sa vie de tous les jours, il décide d’imaginer un autre monde et pour cela, il entreprend de refaire la décoration du lieu. Les motifs géométriques imposent cette thématique de l’espace, alors que le pointillisme des figures légèrement granuleuses évoque la sensation comme guide de l’expérience humaine. Les pages se succèdent, et l’appartement devient paysage avec couleur. Mais celles-ci ne sont pas distractives ni esthétisantes, elles côtoient la prégnance du gris rehaussé par la pâleur des roses et des bleus.
Dans cet acte opère la dialectique de l’intérieur et de l’extérieur, de l’intime et de l’altérité. Juliette Binet peint un monde clos et pourtant ouvert en sollicitant la sensation, celle des personnages bien sûr, mais, mimétiquement, celle des lecteurs. En ne sortant pas de l’unité spatiale, l’histoire souligne l’unité humaine avec ce qui l’entoure grâce à l’action. La cartographie du monde est tout autant topographie intérieure. N’est-ce pas une définition de l’expérience comme ce qui donne sens à ce qu’on traverse en agissant ?
Les motifs décoratifs, les espaces créés par le couple ne sont-ils pas autant de désirs révélés de nourrir une relation à l’univers pour vivre, une relation qui, elle-même - principe de la mise en abyme élégamment introduite par Monts et Merveilles - englobe la relation humaine qui peut alors s’épanouir ? Dans le silence du monde nouveau qui se crée sous nos yeux se déploie une empathie humaine. Par la matité des couleurs et le grain du papier cet univers est apaisant. Il invite à penser un nouvel l’horizon par un remaniement du lieu de vie. La narration visuelle, comme nous incite à le penser l’humour signalé du titre, pointe que le monde est aussi le regard qu’on porte sur lui. Ce que ne dit pas l’album, c’est quand l’action sur le monde se fait création d’un univers artificiel, artefact de la réalité ou alors nouveau monde d’une nouvelle vie sociale, nouvelle vie commune et en commun.
Regarder, propédeutique à la joie du comprendre. Quand le récit verbal pré-dit, le récit graphique propos-e. Cette œuvre est une narration sans clé ; elle laisse le lectorat libre du sens et donc l’ouvre au langage. C’est pourquoi Monts et Merveilles sollicite la relecture comme opération même de la lecture.

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« Mon métier c’est d’être émigrant »
Carl Meffert

Moreau Clément (Carl Meffert), Nuit sur l’Allemagne, 107 linogravures des années 1937-1938, traductions de Cordula Unewisse et François Mathieu, Bassac, Plein Chant 2017, 145 p. 15€
Le livre, remarquablement édité, présente un récit graphique réalisé par Clément Moreau, pseudonyme pris par Carl Meffert (1903-1988), un peintre, dessinateur et graveur méconnu en France malgré une œuvre magistrale. C’est l’arrivée au pouvoir d’Hitler, en 1933 qui oblige Carl Meffert à migrer en Suisse. Ce n’est que le début d’une pérégrination incessante, motivée par la fuite de régimes répressifs divers, en Europe, en Amérique du Sud.
Nuit sur l’Allemagne rassemble, comme l’indique le titre, 107 linogravures en une histoire poignante. On assiste à la traque d’opposants au régime hitlérien, les incidences sur les proches, la main mise du régime sur la jeunesse, l’expérience des prisons et de la torture. C’est la première partie du roman. Sa spécificité est de montrer que toute action humaine ne concerne pas qu’un individu, jamais, mais qu’elle rejaillit sur l’entourage, le proche, bien sûr, mais aussi la société.
Dans la deuxième partie, on suit un homme poursuivi pour outrage au pouvoir et à l’uniforme. On le suit dans sa fuite, dans son devenir apatride, dénonçant les frontières, les bureaucraties qui montent des murs de papiers contre les personnes, et qui enferment sous le boisseau du respect des normes, des règles.
Les compositions des gravures créent le mouvement, se répondent souvent, notamment pour celles qui sont en vis-à-vis, Moreau joue des plongées et contre-plongées, des points de vue obliques ou de face, de profil ou par derrière. Le mouvement ainsi créé va épouser le récit final de la fuite, lui donner sa puissance évocatrice. La tension est omniprésente dans ce récit. Elle tient au jeu des ombres et des lumières, obtenus par une science des sources de clarté. Elle tient aussi à l’usage des plans moyens créés avec une grande diversité qu’enrichit la présence des avant-plans. Les légendes des textes sont, comme dans le cinéma muet, des indices, mais Nuit sur l’Allemagne pourrait se lire sans le texte tant le propos artistique est précis. Clément Moreau s’appuie sur la singularité des vies en rendant compte des sentiments des personnages. C’est à travers cette composante affective que l’engagement est mis en perspective, mais il n’y a nulle leçon politique parce qu’il n’y en a plus besoin, le récit, à lui seul, parle, donne signifiance aux actes des personnages. Cité dans l’excellent dossier qui enrichit le livre et nous permet de découvrir plus avant Carl Meffert, le graveur écrit : « Je montre l’époque, mais dans un sens humain ». Cette approche artistique est articulée à la volonté de ne jamais perdre le lecteur : « Le spectateur est important, c’est pour lui que l’on crée ». C’est pour cela, probablement, que Moreau privilégie un même cadre rectangulaire et d’égale dimension sur les 107 linogravures. Toutefois, il n’est pas question, pour l’auteur, de mésuser du choc des images : « le choc va au-delà de la sensation. Si l’individu n’est pas ému, animé, il ne vivra pas la chose et ne comprendra rien. D’abord la sensation puis l’intelligence. En premier, toujours la sensation ».
Avant de conclure, quelques mots sur la couverture du livre. Elle présente Erich Mühsam suicidé par les sbires nazis dans sa cellule. Cette linogravure En mémoire d’Erich Muhsam, nous disent J-W Goette, S. Kruse et Th. Miller qui introduisent l’ouvrage, a été réalisée quatre semaine après le meurtre de l’écrivain anarchiste le 10 juillet 1934. Carl Meffert a travaillé un temps avec Mühsam ils étaient voisins et participèrent ensemble au Rote Hilfe (Secours rouge).
L’édition Plein Chant comble une lacune éditoriale de taille en rendant disponible au public français Nuit sur l’Allemagne œuvre d’un artiste expressionniste, révolutionnaire, qu’on ne peut que rapprocher de la gravure libertaire et anarchiste. On pense à Masereel, Rabinovitch, Zbinden, Mairet, Patocchi, Buchser –tous cités et illustrés dans l’étude qui accompagne l’histoire de Moreau-, mais aussi à Otto Nückel pour l’art de la tension par le jeu des lumières.

Philippe Geneste

19/01/2020

Quand de l’or de l’Anahuac coulèrent des larmes de sang

Schaack Laurence, Le sang du serpent à plume. Journal de la conquête du Mexique, Nathan, 2015, 192 p. catC.
Celle qui fit son entrée dans l’Histoire en 1519 et que l’on surnomma « la Malinche », fut-elle, comme la rumeur le rapporte, une traitresse au service de l’Espagne conquérante et du conquistador Hernan Cortès ? Fut-elle complice de l’asservissement du peuple Mexica (terme équivalent au mot Aztèque), de l’anéantissement de sa brillante civilisation, de la destruction de la ville merveilleuse que ce dernier construisit, Mexico-Tenochtitlan ?
Le livre présente ici, loin de la femme intrigante, une jeune fille de dix sept ans, intelligente et sensible, qui témoigne dans son journal, mêlée à l’ambivalence de ses sentiments, de l’histoire de la conquête du Mexique par l’Espagne. Cette jeune fille a pour nom Malinalli avant que Cortès ne l’appelle Marina. A dix sept ans Marina, d’origine Aztèque, a déjà vécu des périodes bien tourmentées, comme lorsque sa mère l’abandonna petite fille pour la vendre à un riche Maya. En 1519, devenue esclave de Cortès, elle apprend à lire et écrire l’espagnol grâce à un soldat, nommé Bernal. Connaissant parfaitement la langue des conquistadores ainsi que le nahuatl, langue des Mexica, Marina sert d’interprète au capitaine, lui permettant une meilleure compréhension du peuple et du pays qu’il veut conquérir.
Dans son journal si bien tenu, quasi quotidien, Marina épanche son cœur : c’est l’horreur des populations massacrées parfois jusque dans les temples systématiquement profanés, comme celui du dieu vénéré Quetzalcóatl, dans la ville désormais saccagée de Cholula. C’est l’humiliation de l’empereur Moctezuma qui, avant sa défaite, invita Cortès et son escorte dans un magnifique palais, c’est l’emprisonnement de l’empereur avant son lynchage par son peuple, c’est le martyre du nouvel empereur, Cuauhtémoc, c’est le pillage de la ville, de tout son or, c’est le vol de toutes ses richesses. C’est la destruction de Mexico-Tenochtitlan, c’est tout le sang versé puis ce sont les maladies, comme la variole que les conquistadores avaient importée sous leurs armures.
Dans son journal Marina réfléchit sur les contradictions des religions. Elle s’interroge sur les sacrifices humains que les dieux, au nom de leur régénérescence, imposent, comme sur le dieu des chrétiens, dieu de l’amour et les massacres perpétrés en son nom.
A la fin de son journal, en 1521, Marina annonce la venue de l’enfant qu’elle attend de Cortès, qui devient le symbole d’une société métissée, comme l’a souhaitée, dit-on, le conquistador.
Mais tout lien conquis par les armes, toute conquête donc, mérite-t-il le mot amour ? Bien plus sincère et profonde, bien plus humaine, se révèle l’histoire romantique de la jeune esclave olmèque Oveja et de son amoureux le jeune page Juan, qui s’était rangé à la cause du peuple Aztèque.
Ce roman très instructif est un vrai roman où l’histoire (1) se mêle à l’évolution sociale, psychologique, sentimentale de Marina. Laurence Schaack a su tenir à distance tout didactisme pour faire œuvre littéraire. Et son roman confirme qu’en littérature de jeunesse, le roman historique se double souvent d’un roman d’apprentissage.
Annie Mas
(1) L’ouvrage s’achève par une annexe précisant les faits historiques et la réalité de certains des personnages rencontrés
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Ninawaman, Ch’aska Eugenia Anka, Un Petit grand-père bien canaille. Contes quechuas, français-quechua-espagnol, traduit de l’espagnol en français par Claire Lamorlette, 2017, L’Harmattan, collection La légende des mondes, 197 p. 17€50
« La poignée d’histoires que je vais vous conter provient des murmures entendus dès ma prime enfance. Je suis née dans la communauté de Ch’isikata, provience de Yauri-Espinar, dans la région de Cusco, au Pérou. Ce sont les gens runa de ch’isikatas et les non-êtres-runa suprahumains qui ont tracé mon chemin de conteuse ». Ainsi s’exprime la conteuse qui porte avec elle des contes appris de bouche à oreille qu’elle a transcrits pour les fixer dans la mémoire de l’humanité tant le temps de ce peuple de langue quechuas s’amenuise, absorbé par l’impérialisme culturel. Dans la tradition quechua, le conte est un échange des lieux autant qu’un espace des métamorphoses, de celles qui vous initient, vous transforment, vous intègrent. Les contes sont des guides de vie. Ils ressemblent aux petits cailloux du petit poucet et plutôt que des cailloux, il s’agit de graines. Les histoires poussent, repoussent, comme autant de déchiffrements de l’ordre du monde naturel et humain auquel ils donnent un sens. Le conte est une pérégrination.
Il est une traversée des signes c’est-à-dire des mondes. Le conte se forge à la croisée des mondes que la conteuse et le conteur doivent parcourir pour y mener les lecteurs et les lectrices. A cet emplacement de la vie humaine, il se fait aussi carrefour des langues.
Toujours, le conte a flirté avec les plantes hallucinogènes pour ouvrir au mieux l’univers du merveilleux à la conscience humaine ; Le récit, l’histoire, sont des amplifications de la réalité de l’homme en société. Pour que ce dernier sache découvrir toutes ses possibilités, il doit sortir de l’état de veille qui est aussi un état de surveillance du personnel par l’ordre social. Ainsi, le conte comme tout art rassemble l’inconnu dans le connu pour que s’élabore la connaissance des nombreuses représentations humaines.
Le vecteur de l’art du conte est la parole, le dire et le geste, la mimique qui tous les deux les accompagnent. Conter, c’est, à l’intérieur de la texture d’une voix, tisser des mots avec l’étoffe des jours et les fils des vies.
Quinze contes trilingues sont ainsi proposés dans ce beau recueil de l’irremplaçable collection La légende des mondes.
Philippe Geneste


12/01/2020

La poésie, qui va avec aile ?

« L’enfant saisit tout par l’oreille et interprète la langue par les délicates nuances musicales de la parole vivante » écrit Charles Bally (1). N’est-ce pas la raison pour laquelle la poésie est si prisée par les enfants, notamment ceux des écoles primaires et jusqu’en classe de cinquième ? C’est aussi pour cela que la pédagogie pour un apprentissage créatif du langage insiste sur le fait de créer des dispositifs qui mobilisent les impressions et la vie sensitive des élèves. Articulée à ce souci, il y a nécessité pour cette pédagogie de créer des dispositifs qui dramatisent les représentations. En effet, dans le drame est l’action, le mouvement, donc aussi la possibilité d’ouverture à la gestualité, à la mimique. Deux ouvrages publiés par les belles éditions Les Carnets du Dessert de Lune devraient ainsi s’inviter aux rayonnages des bibliothèques scolaires, pour le plus grand plaisir des élèves.
(1) Charles Bally La Crise du français, Paris-Neuchâtel, Delachaux&Niestlé, 1930 p.38

Dejaeger Éric, Le Violon pisse derechef sur son powète, éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 2019, 21 p. 6€
Le titre explicite une distance prise avec le sérieux dans lequel se présente trop souvent la poésie. Le livre présente un ensemble de brefs paragraphes : pataphysiques un peu, humoristiques beaucoup, absurdes jamais, nonsensiques souvent. Le recueil est tombé de la tour d’ivoire et de la boue des sons ; le gravier des lettres a bâti des mots architecturant des aphorismes. Un aphorisme est une phrase orpheline, mais rassemblez-les dans un recueil et ils invitent le lecteur à trouver, entre les paragraphes plutôt qu’entre les lignes, la poésie.
C’est que réunis, les aphorismes voient leur binarité constitutive s’émousser. Leur autonomie, celle-là même qui constitue la puissance de l’aphorisme se dilue quelque peu, surtout qu’ici, ils se suivent comme des strophes d’un long poème de discontinuités. Si le fil directeur d’un raisonnement jamais ne se forme, l’épaisseur d’une tonalité se mue en attitude d’engagement dans le monde. Le danger pour le poète est de briser les limites de l’instant, or l’aphorisme fait mouche dans l’instant. Mais la suite d’aphorismes ne convoque-t-elle pas une durée ? Les contradictions autour desquelles sont structurés les aphorismes s’interpellent, se font échos, parfois se perdent dans le nonsensique. Une conséquence de cette primauté de la durée, de la suite et de l’à suivre, c’est que Le violon pisse derechef sur son powète n’agit pas sur le référent, sur le monde mais interpelle l’univers même de la poésie, les représentations verbales, le langage comme univers. N’est-ce pas une altération du genre, dans le sens où altérer c’est faire autre ?

Guilbaud Luce, Qui va avec ailes, éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 2019, 65 p. 10€
Voici trente poèmes à destination préférentielle des enfants. Vingt concernent des animaux de l’air, de l’eau, de la terre. Cinq sont relatifs à des créatures de légendes, de mythes, de l’imaginaire collectif. Quatre concernent des objets de fabrication humaine. Un parle du nez. Chaque poème est accompagné d’une aquarelle avec un collage de la lettre initiale et de la lettre finale du sujet du poème. Aucun des poèmes n’a de titre et c’est au lecteur de le trouver en identifiant par la lecture, de quoi parle le texte. Ainsi, le lecteur est invité à résoudre l’énigme de la désignation. C’est un premier intérêt du livre de Luce Guilbaud. Bien que reproduites sur un petit format, les illustrations de la plasticienne poétesse invitent à se laisser tenter par l’imaginaire. L’écriture use volontiers du mimétisme des sons pour évoquer le sujet du poème. Des anagrammes suturent le cheminement en compréhension. Que l’enfant, l’adolescent, butine au cœur des poèmes mono-strophiques, qu’il s’enivre des sonorités, des rimes intérieures, des échos, des syllepses pour conserver le privilège de découvrir la solution du poème. Le nom comme solution, le nom comme substantif, être de substance sonore et de matière graphique. La poésie de Luce Guilbaud se fait ainsi poésie des sens autant que le recueil devient un collier de perles de sens. Comme l’oiseau, qui va avec ailes, le phénix de la poésie rappelle que celle-ci naît de l’impuissance de la langue courante à revenir sur la motivation des mots qui la composent.

Philippe Geneste

05/01/2020

Décodage d’un livre documentaire pour les enfants

Prottsman Kiki, McArdle Sean, Mon premier livre de codage informatique…animé !, illustratrice Molly Lattin, Edition Tourbillon, 2019, 24 p. 16€50

Le livre commence avec une présentation succincte du rôle et des tâches d’un « codeur », c’est-à-dire d’un développeur informatique. Le livre est destiné aux enfants de 5 ans et plus et déjà, dès la présentation de la première page, les concepts abordés sont trop abstraits pour un si jeune lecteur car ils sont trop formels. On ne sait pas non plus l’intérêt du passage « Être créatif ». Les auteurs écrivent : « Coder c’est comme peindre ou faire de la musique : plus tu t’entraines, plus tu t’améliores ». Déjà le fait de s’entraîner pour s’améliorer n’est ni le propre de l’art ni celui de la programmation ; c’est un concept général. Et puis la plupart du temps la programmation n’a rien à voir avec l’art, on ne cherche pas à faire passer un message avec de l’esthétique, ça on le laisse aux designers. La programmation c’est avant tout construire une logique permettant de répondre à un problème. Evidemment on ne le dirait pas comme ça dans un livre pour enfant, on pourrait dire : Coder c’est écrire un code secret pour construire un logiciel ou un site internet !. Bref, le jeune lecteur regardera surtout les dessins avant de tourner la page.
Ensuite vient la partie « Décomposer », qui n’est pas vraiment utile non plus. Même si bien sûr dans le quotidien d’un développeur on décompose les problèmes pour les résoudre plus facilement on ne voit pas l’intérêt de commencer par ça et de le présenter ainsi. Il aurait fallu regrouper cette partie avec la suivante qui porte sur les algorithmes car mettre ses chaussettes, ses bottes et son manteau c’est un algorithme. Le lien entre les deux parties n’est pas clairement établi alors qu’il yen a un.
La partie « Construire » présente la notion d’algorithme mais expliqué à un adulte : « Un algorithme est un ensemble d’instructions pour effectuer une tâche ». Que va penser un enfant de 5 ou 7 ans lorsqu’il va lire « ensemble d’instructions » ? Les auteurs voulait sûrement bien faire en écrivant une définition formelle et correcte mais sans le vocabulaire adéquat à la tranche d’âge ciblée par le livre. On comprend ce qui est dit dans cette partie mais on ne sait pas quoi en conclure. Le côté animé du livre ici se résume à soulever les clapets, peu ergonomique car difficile à manipuler pour des petites mains. De plus, sous le cache se trouve un texte : est-ce vraiment ludique pour l’enfant ? En fait, le livre mise sur les dessins, très bien adaptés aux jeunes lecteurs mais qui contrastent avec un contenu qui, lui, ne l’est pas.
La partie suivante « Chasser les bogues » présente les bugs (appelés « bogues » en français). Encore une fois le langage est formel et sera dur à comprendre par un enfant. La partie de la fabrique à gâteaux est également difficile. On voit qu’un gant tombe dans le bol mais dans l’image qui suit il disparait. Le lecteur comprendra qu’il y a des choses qui ne vont pas dans cette fabrique à gâteaux mais il ne comprendra pas comment résoudre ces problèmes. Au final le personnage n’a pas son gâteau car à la dernière étape le tapis roulant est cassé alors qu’il y avait pleins de choses qui ne vont pas et qui auraient empêché la machine de fonctionner correctement.
« Sortir de la jungle » est la partie la plus intéressante du livre. Ici tout est bien expliqué et on s’amuse à manipuler les languettes sur le côté pour faire « bouger » le personnage. On aurait pu mettre l’accent sur la notion d’algorithme ici car la succession des déplacements que l’on fait est un algorithme. On aurait pu imaginer qu’à la fin des étapes on dise au lecteur « Bravo ! Tu as réussi à faire ton premier algorithme ! ».
La partie « Repérer le motif » est inutile. On n’utilise jamais le mot « motif » lorsque l’on programme et d’ailleurs on ne comprend pas très bien ce que visent les auteurs. De plus cette partie est sans lien avec les autres. Toutefois, le jeu proposé bien que légèrement difficile, est compréhensible pour un enfant.
La partie suivante traite des boucles, notion très importante et quasi inévitable de la programmation. Là encore une fois c’est mal expliqué. La condition d’arrêt de la boucle n’est pas assez mise en avant pour que l’on comprenne rapidement. Car oui, c’est bien la condition d’arrêt d’une boucle le plus important. Là, les conditions sont à peine écrites en gras et dans une taille de police assez petite : « Répète 3 fois », « Jusqu’à ce que tous les boutons soient attachés », etc. L’animation proposée n’est pas claire, et le jeune lecteur relira plusieurs fois pour comprendre, s’il comprend.
La partie « Elaborer un plan », elle, est assez claire et encore une fois on s’amuse à bouger les languettes pour faire son schéma. Ces languettes sur le côté sont le point fort du livre.
 « Faire un choix » parle des conditions en programmation, un incontournable. On saluera ici la bonne explication des conditions avec un vocabulaire accessible. Le jeu proposé est amusant et pédagogique. Mais encore une fois, même si on comprend le chapitre, on n’arrive pas à synthétiser toutes ces informations pour comprendre ce qu’est la programmation.
La dernière partie, « Stocker les données », traite des variables. La notion de variable est compliquée à comprendre pour un enfant, ce n’est pas un hasard si elle n’est pas enseignée durant les cours de mathématiques de l’école primaire et qu’il faut attendre la fin du collège et surtout l’année de seconde pour la voir introduite. Le jeu proposé est assez mal expliqué alors qu’il est en réalité très simple. On finit ce chapitre sans que la notion de variable ait été rendue accessible ni que son utilité ait été montrée.
Le livre s’arrête là sans dénouement. On n’a pas de jeu final qui résume ce qu’on a appris. L’enfant aura abordé de manière éparpillée des notions ; le lien entre elles restera donc inconnu. Peut-être le livre n’a-t-il qu’une prétention de divertissement sans l’enrichissement. On regarde surtout les dessins, on ouvre les clapets, on tire des languettes et on refermera le livre sans rien savoir de plus au métier de développeur. En raison de ces défauts de contenu, il est difficile de conseiller ce livre à des enfants de cet âge.

Cédric

29/12/2019

Littérature de jeunesse et philosophie

Brenifier Oscar, C’est quoi la violence, illustrations par Anne Hemstege, Nathan, coll. Philo z’enfants, Nathan, 2019, 97 p. 12€90 ; Brenifier Oscar, C’est quoi la liberté, illustrations par Frédéric Rebéna, Nathan, coll. Philo z’enfants, Nathan, 2019, 97 p. 12€90 ; Brenifier Oscar, C’est quoi vivre ensemble, illustrations par Frédéric Benaglia, Nathan, coll. Philo z’enfants, Nathan, 2019, 97 p. 12€90.
Ledoux Julien, De l’enfant à l’élève. Une approche philosophique de la littérature de jeunesse à l’école élémentaire, L’Harmattan, 2019, 202 p. 21€50
Le livre de Julien Ledoux est une étude menée à partir de l’observation d’ateliers de philosophie auprès de classes de l’école élémentaire. Certes l’enfant se pose des questions, mais se serait sous-estimer le rôle de l’interaction que de ne pas comprendre que ce sont des sollicitations extérieures qui permettent aussi à l’enfant comme à tout être humain de s’interroger et d’affronter des problèmes nouveaux. Le rôle de l’école pourrait ainsi rappeler en lieu et place de programmes sans progressivité ni compréhension de la psychogénèse des apprentissages. En partant d’ouvrages de la littérature de jeunesse, des albums, des récits, l’atelier de philosophie a pour but de sortir l’enfant de son individualité pour l’amener vers la connaissance de soi par la confrontation d’idées : « De la sorte, on peut avancer que l’imaginaire est cette dimension activée par la littérature de jeunesse qui permet de trouver des solutions à ses blocages réels grâce à la possibilité, décuplée par la dimension groupale, d’explorer d’autres possibles » (p.173). Il s’agit, somme toute, de permettre aux élèves de s’initier au dialogue, à la confrontation, à la controverse en suivant des règles de l’échange verbal oral et donc, d’entrer en coopération comme la pédagogie coopérative et nombre de pédagogies socialistes et libertaires le pratiquent depuis bien longtemps. Georges Jean, inspiré, entre autres conceptions, par celles-ci, écrivait en 1976 : « une pédagogie de l’imaginaire est bien une pédagogie transitionnelle, cultivant l’individu dans sa relation avec lui-même et avec le monde extérieur » (Pour une pédagogie de l’imaginaire, Paris, Casterman, 1976 -2ème éd. 1991- p.12). Ce que Julien apporte est que l’activité pédagogique reposant sur le dialogue, ici le dialogue philosophique adapté à chaque étape du développement psychologique, permet de révéler l’enfant chez l’élève. Pour Julien Ledoux, la crise de l’école repose sur l’incapacité de la société actuelle à intégrer les affects des enfants qui se trouvent ainsi coupés en deux : élève ou enfant. Or, nous dit J. Ledoux, c’est dans l’unité que la personne peut se développer harmonieusement. L’école pourrait être le lieu de cette conquête de soi grâce à sa dimension groupale et donc sociale. On reconnaît bien sûr des éléments de la psychanalyse, mais aussi des conceptions défendues par Célestin Freinet ou René Lourau, Jean Piaget ou Paul Robin, Sébastien Faure ou P.P. Blonskij, Véra Schmidt ou Fernand Pelloutier... Pour sortir de la toute puissance qui empêche la réflexion, pour vaincre les angoisses et inquiétudes paralysantes qui empêchent l’enfant de penser, de s’autoriser à penser, la solution pourrait résider dans les formes d’apprentissage créatif du langage à base dialogique. Là, Julien Ledoux rejoint Serge Boimare (L’Enfant et la peur d’apprendre, Paris, Dunod, 1999), puisque l’enjeu est que la parole trouve un chemin à prendre et que l’élève ne vienne pas empêcher l’enfant ou mieux, que l’enfant ne trouve pas dans l’élève un empêchement à ce que s’exprime, vive l’enfant. L’école doit se donner cette tâche : faire émerger l’enfant dans l’élève et non se fixer sur le devenir élève des enfants. Il y a là une dimension émancipatrice qui impose de combattre la réaction scolaire qui a cours aujourd’hui.
Ce qui précède éclaire ce que nous voulons dire des trois ouvrages d’Oscar Brenifier. Pour chacune des trois notions philosophiques traitées, il procède par une multitude de questionnements qu’il range dans des rubriques formant le plan de l’ouvrage. Ainsi pour C’est quoi vivre ensemble ? on trouve : aimerais-tu vivre seul ? Est toujours obligé de respecter les autres ? Dois-tu toujours être d’accord avec les autres ? Sommes-nous tous égaux ? Sommes-nous tous obligés de travailler ? A-t-on toujours besoin d’un chef et de règles pour vivre ensemble ? Pour C’est quoi la liberté ?, on passe par les étapes suivantes : Peux-tu faire tout ce que tu veux ? Les autres t’empêchent-ils d’être libre ? As-tu besoin de grandir pour devenir libre ? Un prisonnier peut-il être libre ? A-t-on le droit d’être libres ? A quoi peut servir ta liberté ? Enfin le plan de C’est quoi la violence ? est le suivant : Qu’est-ce qui te rend violent ? Comment sais-tu que tu es violent ? Peux-tu t’empêcher d’être violent ? As-tu le droit de frapper quelqu’un ? A quoi peut servir la violence ? As-tu raison d’avoir peur des autres ?
L’intérêt des questions qui peuplent chaque division des livres est qu’elles sont ouvertes, elles ne réclament pas une seule réponse. Le but étant que l’enfant réfléchisse par lui-même, on comprend bien le dispositif qui, pour être efficace, devra être dialogué. Privilégier le questionnement c’est privilégier la mise à distance d’un sujet pour y réfléchir, pour qu’il crée de la réflexion. C’est pourquoi ces ouvrages sont autant des livres de complicité parentale avec les enfants en se gardant de brimer la pensée de ces derniers, autant que des outils stimulants et ouverts à des adaptations créatives pour des séances de débat, d’échanges groupaux en classe. Si le dialogue philosophique a toute sa place à l’école c’est parce qu’il facilite l’approche des pratiques discursives mettant en exergue des problématiques. Les collégiens sont, en général, en difficulté quand il s’agit d’énoncer une problématique pour leur propre discours ou bien quand il s’agit de reconnaître dans un texte une problématique organisatrice du propos d’un auteur ou d’un locuteur.

Philippe Geneste

22/12/2019

livres en cadeaux

Un conte de Noël contemporain

Fombelle Timothée de, Quelqu’un m’attend derrière la neige, illustré par Thomas Campi, Gallimard jeunesse, 2019, 54 p. 12€90
L’auteur présente son dernier ouvrage comme un conte de Noël. Il y a une volonté d’ancrage dans une filiation qui traverse le conte jusqu’au genre des Noëls anciens (1) eux-mêmes issus des Aguillannées (dérivée de Au gui l’an neuf nous dit poulaille), chant d’origine païenne suturant une cérémonie lors du 31 décembre. Dans ce moment de basculement de l’année en une autre, se love un amuïssement des repères temporels et donc, aussi, une éclipse de l’ordre de la raison qui le temps de ce seuil laisse place à l’irrationnel, au vœu de fiction.
Sur ce socle ancestral, Timothée de Fombelle tisse le relief d’un conte contemporain. L’humanité est fragilisée par la fermeture des entreprises, comme celle de fabrication de crèmes glacés om est embauché le vieux livreur Freddy d’Angelo au volant de sa camionnette, que le dessin nous révèle être un fourgon Citroën du milieu du vingtième siècle. Campi. L’humanité est meurtrie par sa déraison guerrière, les massacres issus des impérialismes et des fanatismes. Enfin, cette humanité entraîne la faune par la déréliction du monde qu’elle provoque. Et voici ce qui sous-tend trois destins. Le premier, celui de Freddy d’Angelo qui vit en solitaire le sursis d’une vie qui se sait proche victime d’un licenciement. Le second, celui d’un jeune clandestin fuyant le Congo qui, dans sa jeunesse avait sauvé une hirondelle qu’il avait surnommé Gloria, du nom de la boîte de lait dans laquelle il avait recueilli l’oiseau blessé. Le troisième est celui de Gloria. Seize ans plus tôt, elle avait été sauvée par un enfant noir. Son instinct animal avait fait place à un désir de connaître cette humanité migrante qui remontait vers le nord quand elle et ses congénères migraient vers le sud. Alors, elle migra à contre-courant.
Trois migrants vont, à la fin d’un conte à l’allure d’un road-movie se rencontraient. Les deux humains briseront leur solitude, découvrant le vrai sens de l’humanité par l’entraide, le dialogue et la volonté du chemin buissonnier. L’hirondelle mourra en ayant retrouvé et sauvé sans le savoir celui qui l’avait sauvé, il y a seize années de ce jour.
Cette croisée des vies est contée par le dialogue entre l’écriture empathique sensible de Fombelle et l’œuvre graphique de Campi qui choisit l’hyperréalisme qui porte l’œuvre à la rencontre des problèmes contemporains du drame des migrations. Mais le jeu des couleurs sombres qui privilégient les paysages et atmosphères nocturnes laissent planer une menace, font survenir le thème du drame que conte le texte. Images et écriture dialoguent, se confrontent en complémentarité non en illustrations ni explicitation. Quelqu’un m’attend derrière la neige rejoue donc sur le plan de la création la leçon de ce Noël renouvelé où la mort et la vie s’engendrent, s’échangent au creux d’un seuil de nouvel âge appelé pour l’humanité, à partir de la figure d’une rebelle et de deux exploités…
Philippe Geneste
(1) Voir Poulaille, Henry, La Grande et belle Bible des Noëls anciens XVIIè et XVIIIè siècles, Paris Albin Michel 1950, 628 p.

Beaux livres

Fontanel Béatrice, Toute une histoire dans un tableau, Gallimard-Musée d’Orsay, 2019, 80 p. 18€
Voici un magnifique ouvrage remarquablement composé par l’autrice et au travail éditorial intelligent et augmenté d’un accès à la lecture audio des histoires racontées grâce à un QR Code. Les six histoires sont une traversée narrative de six tableaux : Le Cirque (1891) de Georges Seurat, Le Quai Saint-Michel et Notre-Dame (1901) de Maximilien Luce, Le Dîner, effet de lampe (1899) de Félix Vallotton, Chasse au papillon (1874) de Berthe Morisot, Bal du Moulin de la Galette (1876) d’Auguste Renoir, L’Enfant au chat (1887) d’Auguste Renoir. On le voit, avec les dates, l’impressionnisme et surtout le néo-impressionnisme et le divisionnisme fondent l’unité du recueil.
Á chaque fois, Béatrice Fontanel scrute le tableau pour créer une fiction. Elle s’appuie sur un personnage du tableau pour créer la fiction à la première personne. L’enfant lecteur est ainsi projeté dans le tableau par cet effet d’identification. Les illustrations relèvent de pièces à conviction de l’interprétation puisqu’elles sont composées par des détails du tableau. L’enfant peut, à la fin de chaque récit, retrouver le tableau dans son intégralité, avec une présentation instruite.
Plaisir des yeux, plaisir de la lecture, plaisir de l’écoute. Un cadeau.

Shingu Susumu, Sandalino, Gallimard jeunesse, 2019, 16 p ; 25€
Susumu Shingu est connu dans le monde entier pour ses sculptures d’acier et de toile qu’animent le vent et l’eau. Avec Sandalino, il raconte, en un livre pop-up, l’histoire d’un petit pantin laissé dans un jardin par un éclair d’orage. Un élément qui engendre un objet, un objet qui s’anime tel Pinocchio, nous voici dans un univers de fantaisie et des merveilles. Comme le récit est écrit à la première personne, le jeune enfant à qui on raconte l’histoire s’identifie au narrateur et Sandalino devient son pantin. L’histoire s’anime, de l’intérieur de la maison à l’extérieur auprès des fleurs, des oiseaux, de l’eau. L’album, avec ses aplats pour fond des illustrations et animations, est d’un onirisme contemplatif. La dernière double page invite l’enfant à imaginer un avant de l’histoire parcourue : « D’où viens-tu Sandalino ? Pourquoi tu m’as choisi ? ».
Ce magnifique ouvrage est un objet poétique en harmonie avec la mentalité magique enfantine. La force de l’œuvre est de prendre ancrage dans les quatre éléments : le feu (créateur ici), l’air, l’eau, la terre. Ainsi, l’histoire fait sortir l’enfant de la maison pour le conduire au sein de la nature réalisatrice du bonheur de Sandalino.

Nacho Eterno, Totems et civilisations autour du monde, illustrations Mia Cassany, Nathan, 2019, 40 p. 14€95
Voici un magnifique album documentaire tout autant que suggestif pour le déploiement de l’imaginaire enfantin. Les auteurs –impossible de dissocier la magnificence des images et l’intelligence du texte– mènent le jeune lectorat à la découverte du lien que les civilisations ont, depuis le fond des temps, entretenu avec les animaux. Réels ou mythologiques, ceux-ci ont accompagné la réflexion humaine sur la nature. Dans nombre de civilisations anciennes, chez tous les peuples primitifs, l’être humain ne s’entend et ne se définit qu’en rapport avec la nature et notamment avec les animaux, car ils ont compris le lien de filiation qui les lie à eux. Toute l’évolution des sociétés occidentales, et de l’impérialisme dont elles sont les autrices, a consisté à briser ces liens, à mépriser ces pensées dites magiques ou magico-phénoménistes, oubliant, par là-même, que l’humain ne peut et ne pourra jamais s’abstraire de la nature, de l’animal, dont il est un chaînon de la chaîne évolutive.
S’arrêter sur les totems, c’est prendre appui sur une manifestation tant spirituelle que matérielle, tant sociale qu’artistique, du lien que l’humain entretient avec l’univers. C’est ouvrir les enfants à la problématique du rapport au cosmos qui se trouve à l’origine de croyances, de religions, de rites et de mœurs.
Le livre commence avec la Maoris et le symbole de force de lutte entre le bien et le mal que représentent la tortue, le requin, le lézard, la raie Manta, le chouette et le scorpion. On poursuit avec les animaux vénérés au Japon et en Chine, en faisant bien la distinction avec la Chine car les légendes pour les mêmes animaux diffèrent de beaucoup entre ces deux civilisations. On en vient en Inde où certains animaux (singe, vache, éléphant, oiseaux rapaces) sont mêlés à la vie quotidienne pendant que le cobra, serpent destructeur, est aussi admiré comme animal créateur. La Perse intéressera nombre de jeunes lecteurs car c’est le cheval qui est à l’honneur. Le livre met en exergue la multiplicité des cultures sur une double page splendide. L’Egypte ancienne ne manque pas à l’appel (lion, ibis, chat, crocodile, faucon, serpents, taureau, chacal). Après la Grèce ancienne et l’empire romain, les Vikings font l’objet d’une double page très instructive comme le sont les doubles pages consacrées aux Mayas, Aztèques, Amérindiens et Inuits. Une dernière double page revient sur chacune de ces civilisations pour souligner quelques une de leurs curiosités.
Voyage visuel autant qu’intellectif, écrit sobrement avec une efficience assurée, Totems et civilisations autour du monde peut-être lu à partir de 8 ans jusqu’à 12 ans. Le plaisir du voir et le plaisir du comprendre s’y joignent pour le plus grand bonheur de la lecture.

Carnovsky & Kate Davies, Illuminatlas, Milan, 2018,
L’ouvrage de grand format repose sur la magnificence des illustrations qu’un jeu de trois filtres permet à l’enfant de fouiller pour y trouver ce dont parlent les pages. Les régions du monde sont traversées : chacune avec une carte, une grande image sur laquelle se révèlent par les filtres les éléments culturels typiques (monuments, animaux, objets, plantes) et un guide pratique qi revient sur les détails aperçus. Le filtre rouge révèle les richesses culturelles, le bleu les richesses naturelles, le vert la carte du continent traité. C’est évidemment le travail d’illustrations qui retient ici l’attention et donne sa valeur au livre.

Poissonnier Bertrand, Préhistomania, ingénieur papier Roi Arnaud, illustrations d’Owen Davey, Milan, 2019, 14 p. 24€90
L’ouvrage de grand format (360 x 190 mm) présente cinq tableaux : les australopithèques, l’homo habilis, l’Homo erectus, Néandertal & Cromagnon, Homo sapiens. Le livre décirt le physique de chaque espèce, il s’emploie à dresser l’environnement tout en ayant soin de faire sentir au jeune lectorat la notion d’évolution entre els espèces, ce qu’une frise chronologique permet de fixer. L’auteur est archéologue, membre du CNRS, spécialiste de la préhistoire. L’ingénieur papier est une signature régulière des livres animés de Milan. Il signe ici une conception de haut vol. L’illustrateur publiciste parie sur des couleurs claquantes et un foisonnement graphique. C’est un livre objet, un beau-livre, un cadeau de choix.
  
Carnowsky, Williams Rachel, Humanissime, Milan, 2017, 63 p. 25€
Voici un très beau livre, que rehaussent le grand format et un outil à trois filtres : le filtre rouge pour voir le squelette, le filtre bleu pour voir les organes, le filtre vert pour voir les muscles. Squelette, muscles et organes, voilà ce que les dessins colorés, pleine page, proposent à voir. S’y ajoutent à intervalles réguliers, des planches d’anatomie légendées avec simplicité mais précision. Un livre cadeau par excellence.

Philippe Geneste

15/12/2019

Éloge des savoirs, par l’approche intellective et sensitive

Brière-Haquet Alice, Le Si Petit Roi, illustrations de Julie Guillem, HongFei, 2019, 48 p. 14€90
Au rythme d’un texte organisé en strophes, sans rime mais plein de raison, et souligné par des illustrations où l’orientation des mouvements des personnages ne cesse de varier, une sagesse s’organise. Alice Brière-Haquet choisit le conte pour vecteur : « Il était une fois un grand roi très vieux » à qui succéda un fils « si jeune »… Dans ce conte, la figure royale n’est qu’une figure de l’individu qui cherche à se prendre en main. Comment s’orienter dans le réel ? Comment prendre les justes décisions ? Le conte montre le jeune roi en quête des savoirs universels, brossant ainsi le rêve émancipateur de l’homme intégral. Mais la temporalité humaine permet-elle de décider des voies à suivre en toute connaissance de cause ? N’impose-t-elle pas de partager entre les membres de la société ces décisions puisque la masse des savoirs ne peut être acquise par un seul ? N’est-ce pas la figure même du despote éclairé qui s’en trouve défaite ? Au fur et à mesure que le jeune roi approche de la somme des savoirs, sa chevelure blanchit, son corps vieillit. Vient alors la chute du conte, sous la forme d’une formule de vie : « Vivre l’instant ». Alors « Le roi sourit / Et il mourut tranquille ».
L’album magnifie le besoin de savoirs qui est un besoin de connaître les choses, les êtres et soi. Il faut le besoin de savoir pour que chacun s’élève en humanité. Or ce besoin, pour se réaliser, nécessite de traverser les univers biologiques, physiques, sociaux, économiques, psychologiques, culturels et linguistiques. L’humain doit donc, avec le savoir approché et sans cesse à quérir, s’ancrer dans les interactions quotidiennes. Il n’y a pas de terme à la recherche des savoirs, la vie de l’individu en est une pierre mortelle mais une pierre bâtisseuse. Les savoirs représentent le passé, mais aussi les modalités de l’administration du présent et donc la fabrication du futur. Paraphrasant la formule célèbre des Odes d’Horace (Carpe diem) et l’ultime réflexion du roi, nous pourrions écrire en conclusion de la chronique de ce bel album : cueille l’instant sans te fier seulement au passé, tu n’en saisiras que mieux l’avenir de ta présence au monde.

Giordano Philip, L’étoile de Robin, traduction de l’italien par Elisabeth Sebaoun, Milan, 2019, 48 p. 13€90
Quel bel album que cette œuvre de l’écrivain illustrateur italien Giordano ! Un bouquetin ne se plaît pas dans l’ambiance de la compétition guerrière qui anime sa harde. Pour lui, vivre, c’est toucher le ciel, franchir les plus hauts sommets de la montagne ; il veut découvrir de quoi est fait l’univers. Et ce but, il va tout faire pour l’atteindre, avec la persévérance de sa conviction de bouquetin non violent. La connaissance pourrait servir à sortir des terres déjà connues, elle pourrait servir à mener la harde et chacun des bouquetins qui la composent sur de nouveaux territoires. Elle pourrait permettre, alors, de révolutionner les comportements, de bouleverser les désirs mêmes.
L’expérience de la solitude va être un temps d’initiation durant lequel la personnalité du bouquetin se construit, face au cosmos et aux éléments naturels. Quand elle sera accomplie, alors, le bouquetin sera d’autant plus apte à rejoindre son peuple menacé. L’entraide va sauver les animaux, loin des rites et des parades guerrières.
Un album qui fait l’éloge de la non-violence, qui promeut la personnalisation par la socialisation. Voilà qui est bien trop rare pour passer à côté. Le format vertical (170x333mm) ajoute de la quiétude aux tonalités des couleurs et à l’onirisme fabulateur des peintures du ciel.

Simard Eric, Le Crayon qui voulait devenir un arbre, illustrations Africa Fanlo, Oskar éditeur, 2019, 30 p. 5€
Pour l’enfant les objets ont une vie propre, ils agissent par eux-mêmes, comme les végétaux ou les animaux ont une conscience. C’est la pensée animiste, à laquelle Eric Simard et l’interprétation graphique désopilante mais douce d’Africa Fanlo empruntent pour construire un récit écologique sans didactisme. Lulu flâne et rêve sous les arbres, sous un arbre en particulier. Mais la contemplation bucolique risque de se fracasser sur la réalité de la déforestation campée par la figure d’un ogre bûcheron. Le salut va venir du crayon à papier, qui va donner vie aux mots, et transformer l’univers animiste en un monde de magie. La fin est euphorique comme l’album est généreux dans son texte et ses images.

Perret Delphine, Kaléidoscopage, Rouergue, 2019, 104 p. 15€
La littérature destinée à la jeunesse use des images de manière quasi continue. Les études sur la perception et la psychologie génétique nous ont enseigné que la perception était déjà une construction. En conséquence, lire une image n’a rien d’un accès direct à un sens. L’image est déjà une représentation et lire une image c’est, en quelque sorte, se représenter une représentation. C’est donc un acte de construction d’une signification par le sujet.
Delphine Perret fait de cette réalité psychologique la matière d’un livre destiné aux enfants à partir de 7 ans, mais nous dirions plutôt à partir de 10 ans. Mais peu importe l’âge sinon qu’il ne s’agit pas d’un ouvrage pour les petits. Kaléidoscopage interroge : qu’est-ce que se donner une image de quelque chose ? La réponse est donnée par l’acte même de lecture de l’album : se donner une image de quelque chose, c’est construire un sens, c’est interpréter ce que je vois. Aussi, se donner l’image de quelque chose c’est déjà commencer à maîtriser cette chose. De même que désigner par un mot est un acte d’emprise sur le réel pour se l’approprier en l’intégrant à des schèmes connus, de même se donner une image, c’est cheminer vers l’objet ou la chose ou le dessin ou toute autre représentation sémiotique pour leur entrée dans notre univers, dans notre représentation du monde. Une image mentale « suppose une reproduction active et schématisante » disait Piaget (1).
Le beau livre de Delphine Perret, avec une reliure toilée administre la preuve, par la pratique de lecture que l’image, l’illustration n’est pas que distractive. Elle est aussi un appel à la compréhension du monde, parce qu’elle implique, par sa lecture, la convocation de nos représentations du monde. Le livre amène l’enfant à construire un objet ou un visage ou une scène. Il l’amène à reconstituer une situation. La linéarité de la lecture est utilisée comme une entrée progressive dans l’énigme du sens : le lecteur voit un point, puis un deuxième point, puis un trait et il reconstitue alors un visage. Kaléidoscopage propose donc au lecteur de procéder à une multitude de transformations sur des détails donnés pour constituer, produire ou reconnaître des objets, des situations, des réalités. Ces transformations relèvent du travail de l’intelligence. Delphine Perret joue sur les formes statiques –celles qui sont perçues– et sur leur transformation en signification, en objet etc. c’est-à-dire qu’elle joue sur la transformation des formes perçues. Des pages proposent une activité perceptive quand l’image ultime implique une opération intellectuelle (celle qui donne du sens aux formes perçues en les combinant, par exemple).
Si le livre repose sur ce jeu entre configurations statiques et opération de mise en sens (sensification), il n’en reste pas là. S’échappant de sa structure initiale, l’autrice convoque l’humour puis l’implicite. Toute cette partie de l’ouvrage échappera au petit enfant de 7 ans et requerra le dialogue avec l’adulte pour une lecture bénéfique. En revanche, elle sierra parfaitement à l’enfant de 12 ou 13 ans qui pourra s’aventurer avec plaisir sur les jeux de traits, les confrontations de dessins, les formes imaginaires et parfois, même, les jeux de mots mis en bulles.
Pour toutes ces raisons, Kaléidoscopage est un petit chef d’œuvre qui nécessite une lecture exigeante pour le plus grand bonheur de l’esprit. Certains diront de ce livre qu’il est éducatif ; soit, mais à condition d’ajouter par le seul plaisir débridé de la découverte en soi de la création de significations.
Philippe Geneste
(1) Piaget Jean, Les Mécanismes perceptifs. Modèles probabilistes. Analyse génétique. Relations avec l’intelligence, Paris, PUF, 1975 (1ère édition 1961), 457 p. – p.375


Sur l’aile tranquillement passante d’un oiseau du songe
Narration musicale

Uman, Au Petit Jour du reste de ma vie, photographies de José Cailloux, illustrations Zad, Utopique, 2019, 40 p. + CD de 1h10
Utopique, maison d’édition exploratoire en littérature de jeunesse, propose une narration purement musicale aux enfants. L’album, de beau format, en couleur, est un magnifique cadeau qui accompagne les propositions musicales du groupe Uman, groupe qui rassemble dix musiciens et musiciennes. Du son à l’image, les enfants mais aussi tout auditeur, toute auditrice, sont invités à un voyage poétique, à laisser l’imaginaire étendre les suggestions oniriques des morceaux imprégnés de cosmos et d’éléments de la nature. L’auditeur pérégrine dans ses vues en pensée, tout au long des 14 étapes du CD-livre. La musique y parle en secret la « douce langue natale » de l’enfance. Que recouvrent les modes d’expression dédiées à l’enfance ? Telle pourrait être la question non pas tant posée aux auditeurs-lecteurs que portée à sa curiosité.
Ici, le sens se construit en somnambule, jusqu’à une chevauchée fantastique à travers l’espace. La narration entraîne l’humeur infantile vers des chemins vagabonds où exister c’est trouver place quand l’espace efface le bruit. La contemplation sollicitée est rythmée par la couleur des claviers, du saxophone, des voix, du vibraphone et des guitares sur fond de sampler, de basse et de djembés.
Ce CD-album ose faire le saut d’une histoire sans texte, à part celui des chants, dont un poème de Baudelaire. Ce choix marque la volonté de laisser l’auditeur-liseur construire le récit par de libres correspondances. L’album, appelons-le ainsi grâce à la polysémie du mot, est donc une offrande, une œuvre généreuse et confiante. La transformation en est la clé, car musiques et visuels sont métamorphosés en récits, comme les illustrations de Zad articulent les photographies de José Cailloux et leur traitement pictural numérique. Avec cette œuvre, l’album s’enrichit d’une nouvelle acception : la narration musicale sur laquelle se greffe l’onirisme photo-graphique.
Geneste Philippe