Anachroniques

01/12/2019

Éduquer ou soumettre

Delmotte Benjamin, C’est pour ton bien! Éduquer ou soumettre ?, dessins d’Alfred, Gallimard, collection Philophile, 2019, 48 p. 10€
Cette collection s’adresse aux lycéens. Ce volume interroge la notion d’éducation en prenant appui sur l’expression « c’est pour ton bien », que l’adolescent a souvent entendu durant sa jeune expérience. Y a-t-il une légitimité à décider pour autrui ? N’y a-t-il pas un danger à accepter l’idée que d’autres décident de notre vie ? La liberté de l’individu ne s’en trouverait-elle pas grignotée ? Mais d’un autre côté, l’être humain, en tant qu’être social, ne doit-il pas dépasser l’atomisation des individus ? L’humanité s’est constituée grâce à la socialisation seule à même de répondre à l’ensemble des besoins de chacun et chacune. Sans la socialisation, l’autonomie n’est-elle pas un mot creux ? Personne, aucun individu ne peut maîtriser l’ensemble des savoirs ; aussi, n’est-ce pas la coordination des individus, des métiers et des connaissances qui peuvent libérer les humains des contraintes de l’environnement ?
Et puis, c’est quoi notre « bien » ? Serait-ce la somme des marchandises ? La capacité d’acheter des produits enviés ? Le monde des choses, l’univers du marché, ne risquerait-il pas de piloter nos existences ? Pensons à internet, au pouvoir pris sur la vie par les réseaux dits sociaux : s’y mouvoir est-ce se soumettre ou exercer notre liberté ?
Enfin, « c’est pour ton bien », veut-il dire qu’il faut souffrir ou passer par une phase de malheur pour que se réalise le bonheur ? Le présent doit-il être sacrifié au futur ? L’éducation doit-elle viser à développer la capacité à exercer la liberté ou alors à acquérir la capacité de soumission à des préceptes (ceux enseignés dans la famille ou l’école, par exemple) ? A quelles conditions, règles, normes et liberté peuvent-elles entrer en compatibilité ? Le peuvent-elles, d’ailleurs ?
Le livre explore ainsi, avec vivacité, avec clarté, le paradoxe de l’injonction faite aux individus d’être autonomes (se gouverner soi-même) à l’intérieur d’un cadre social hétéronome (l’hétéronomie étant la loi imposée par l’autre). Il démontre aussi comment la personne intériorise des contraintes qu’elle fait siennes jusqu’à prendre la forme d’un « commandement intérieur ». Il montre enfin la nature historique de l’éducation qui la fait échapper à la science : « peut-être faut-il d’autant mieux » le comprendre « que cela nous fera échapper à la bonne conscience de ceux qui sont pleins de certitudes dans ce domaine, et qui pensent pouvoir s’en remettre à des principes “naturels”, que les sciences cognitives auraient pour fonction de mettre à jour » (44). En revanche ce qui est au cœur de l’éducation est la relation humaine dont celle entre un adulte et un ou des enfants. Pour que celle-ci soit épanouissante, il faut que la situation d’apprentissage amène l’enfant à réfléchir sur le bien fondé de ses conduites et, aussi, que l’adulte sache suivre les enfants dans leur développement et pour cela soit à même d’interroger ses certitudes, d’y déceler des préjugés.

Philippe Geneste

24/11/2019

activité lectrice, activité esthétique

Chedru Delphine, Miam ! Nathan, 2019, 20 p, 11€95
Pour les tout petits, un album qui fait la gueule, gueule d’orque, gueule de léopard des mers, gueule de manchot, de mollusque, de poisson, de krill et dans cet ordre d’apparition, du prédateur suprême au minuscule phytoplancton qui ne sera qu’englouti. Le jeu des trous, du plus grand au plus petit est une mise en abyme de la dévoration, angoisse et jouissance, tout à la fois. Mais aussi, de page en page, la chaîne de l’alimentation qui est figurée. Les fonds en aplat de couleur, bleu, bleu marine, bleu nuit, noir, participe de la stylisation d’un univers non réaliste. L’image est sa propre référence, et invite l’enfant à apprendre au cœur de cet autoréférentialité.

Mory Tristan, Devine quoi ! Milan, 2019, 16 p, 13€90
Pour les tout petits, un album de devinettes ayant pour support des animaux. Ceux-ci sont stylisés, l’ensemble de l’ouvrage est en aplat. Un adulte doit être présent pour poser les devinettes : qui se cache derrière une fleur ? Qui a chipé le chapeau au monsieur ? Qui attrape le ballon ? Pour qui est cette fleur de maman grenouille ? etc. C’est un jeu de transformation puisque la même page qui porte un cœur dévoile un éléphant. Ici, aucun réalisme. Tout est à l’aune du dessin et des couleurs des aplats, saugrenu. La visée est de surprendre, d’amuser. L’intérêt d’un tel album sera lié à la richesse de l’accompagnement dont bénéficiera l’enfant.

Andrews Sandrine, Les Couleurs, collection tralal’Art, Nathan, 2019, 10 p. 10€90
tralal’Art est une nouvelle collection de livres d’art animés pour les petits dès deux ans. Pour faire parcourir les couleurs aux yeux de l’enfant, cinq tableaux ont été choisis : Disques de Robert Delaunay, Château et soleil de Paul Klee, Maison rouge de Kasimir Malevitch, Sur la plage de Félix Valloton, Femme se promenant dans une forêt exotique d’Henri Rousseau. Inutile de dire que le livre prend toute sa dimension si l’adulte accompagne sa lecture par l’enfant. D’une part, il y a la recherche des couleurs, liées à la composition du tableau. Cette étape, essentielle, implique des identifications de lieux. Or, les tableaux ne sont pas réalistes, mais évocateurs. On comprend alors l’intérêt du dialogue avec l’enfant. La perception devient de plus en plus aigüe au fur et à mesure que l’interprétation s’impose. Et c’est un jeu à mener avec les enfants, un jeu à haute teneur cognitive, mais dans la simplicité même de l’échange verbal. D’autre part, il y a les languettes qui servent à animer le livre et à rendre l’enfant lecteur actif. Cette seconde étape exerce l’attention du petit. La dernière double page représente les cinq toiles avec le nom de leur auteur, le titre du tableau et la date de sa création. Elle est intitulée « Mon Petit Musée ». On peut jouer avec l’enfant sur le titre, le lui faire chercher en fonction de ce qu’il dit durant l’étape 1. Plus tard, le livre servira de référence à l’enfant qui l’aura gardé dans sa bibliothèque.

Andrews Sandrine, Les Formes, collection tralal’Art, Nathan, 2019, 10 p. 10€90
Dans la nouvelle collection tralal’Art ce volume repose sur la même conception que les précédents. Mais il s’agit ici de travailler sur les formes. Cinq tableaux ont été choisis : Composition C (n°III) avec du rouge, du jaune et du bleu de Pierre Mondrian, Composition XV de Théo van Doesburg, Premier disque de Robert Delaunay Sans titre de Sophie Taeuber, Esquisse pour plusieurs cercles de Wassily Kandinsky. L’enfant va être sollicité pour identifier et pour différencier le rond, les triangles, les carrés. On regrettera, pour une raison d’évidence, l’emploi du mot rond à la place du mot cercle. Le jeu des languettes pourra être mis à contribution pour renforcer les apprentissages des formes. Mais il pourra aussi servir à instruire l’identification des couleurs, leur apparence, l’idée de mobile même. Mais tout cela dans le jeu ou mieux dans l’activité lectrice qui se fait activité esthétique. La dernière double page, selon le choix de la collection, récapitule les tableaux leurs titres, leurs auteurs. Comme le volume précédent, ce volume est un régal d’intelligence.

Philippe Geneste

17/11/2019

La littérature et son double

Smy Pam, Thornhill, traduit de l’anglais par Julia Kerninon, rouergue, 2019, 544 p. 19€50

« Ma conviction la plus profonde, quant à l’invention des histoires, est qu’elles se fabriquent en grande partie d’elles-mêmes. Le boulot de l’écrivain consiste à leur donner un lieu où s’épanouir  (et à les transcrire, bien entendu). Si vous parvenez à voir les choses ainsi (ou si au moins vous essayez), nous allons pouvoir collaborer sans peine. Si, par ailleurs, vous concluez que je suis cinglé, pas de problème, vous en serez pas le premier » (King Stephen, Écriture. mémoires d’un métier, traduit de l’américain  par William Olivier Desmond, Paris, livre de poche, 2003, pp.192-193

Thornhill est un roman graphique composé selon le montage alterné et qui fait se rejoindre deux parcours de vie de deux jeunes filles, à deux époques différentes.
L’une, Mary Baines, est placée à Thornhill, une institution pour orphelines sise dans une petite ville d’Angleterre. Son histoire est racontée par elle-même à travers son journal intime qui débute en février 1982. La jeune adolescente est harcelée par les autres pensionnaires menées par l’une d’entre elles, perverse et comédienne, qui capte l’admiration de ses pairs par son aplomb et confond la vigilance des éducateurs et éducatrices qui se font, sans le savoir, complices de ses forfaits. Avec le journal, le lecteur plonge dans la psyché de Mary et partage son effroi, ses désillusions ; il apprend à comprendre ce mutisme sélectif qui affecte la jeune fille ; il l’accompagne dans ses jeux symboliques de construction de figurines qui finissent par envahir sa chambre, seul lieu protégé, du moins durant de longs mois. Avec Mary, le lecteur vagabonde dans un jardin secret, un parc en friche derrière Thornhill, lieu de fantasme, de peur pour le lecteur, lieu longtemps de refuge pour Mary.
L’autre fille est Ella. Elle vient d’emménager dans sa nouvelle maison en mars 2017, en face de Thornhill. Sa mère est morte, son père absent à cause de son travail. On la suit à travers des planches en noir et blanc qui racontent sa vie solitaire. Un jour, depuis la fenêtre de son appartement en surplomb d’un jardin en friche, elle voit, sortie de Thornhill la silhouette de Mary Baines et va décider de faire sa connaissance. Or, Mary Baines est morte trente cinq ans plus tôt…
Des indications précises permettent au lecteur de ne pas se perdre ni dans le temps, lorsque les deux destins –celui de Mary et celui d’Ella– tendent à se confondre ni dans la dynamique propre à chacun des deux récits. Ceux-ci se rejoignent grâce à un journal lisible déplié dans les planches du récit graphique pour donner une explication rationnelle aux événements alternativement contés. Ils se rejoignent aussi par le journal intime de Mary Baines que lit Ella. De même, dans les planches dessinées, où la végétation luxuriante du parc abandonné, les ruines gothiques de Thornhill, et les jeux d’ombre et de lumière envoûtent le lecteur, les deux histoires se rencontrent, comme se rencontrent les deux destinées solitaires. Et toutes deux s’unissent dans la mort.
Les dernières images nous montrent alors un nouvel enfant, un garçon, aménageant dans l’appartement laissé vacant par le père d’Ella. Il regarde par la fenêtre, comme Ella avant lui au début de l’album graphique, deux jeunes adolescentes se tenant par la main venant de la ruine calcinée de Thornhill et traversant le parc en friche… Les images se font écho, les comportements se font écho. L’histoire macabre peut donc recommencer, la scène est en place...
Thornhill est un thriller. L’issue déceptive du parcours de vie des héroïnes tient à ce que leur quête d’identité est contrariée par la mort et ce double qui leur permettrait de saisir leur personnalité n’existe que dans la mort. Á la fois nous cherchons à connaître comment Mary Baines est morte, mais notre recherche s’effectue au cœur du frisson engendré par les lieux ténébreux et les pensées glauques qui surviennent de-ci de-là. De plus, nous hésitons sans cesse entre une explication vraisemblable des événements et une explication irrationnelle ; cette définition du fantastique colle à l’œuvre de Pam Smy et en constitue l’énergétique. L’autrice matérialise cette hésitation grâce à la composition en montage alterné surtout que parfois, à la fin notamment, les deux récits se superposent l’un à l’autre. Est-ce une histoire de fantôme ? La proximité des conditions de vie établit-elle une filiation entre les destins des personnes ? Mary Baines est-elle le double d’Ella ? Se constitue-t-il à Thornhill une communauté des enfants esseulés, traqués par les modes de vie stéréotypés auxquels ils dérogent, et y dérogeant se trouvent en bute à l’hostilité sociale ? Se réaliser serait donc trouver son semblable, se sentir semblable ? Dans cette nouvelle communauté, doit-on chercher une quête désespérée d’autres modalités de socialisation, respectueuse des sensibilités enfantines ? Ce serait donc cela, Thornhill un refuge des réprouvés (« tout ce que je voulais c’était une amie » déclare la dernière phrase du journal intime de Mary) ? Thornhill, serait-il alors une fiction interrogeant la norme ?
Les figurines et poupées qui permettent à Mary comme à Ella de liquider les conflits qui les assaillent ou de compenser les lourdes blessures affectives qui les affectent, insistent sur la thématique du double et sur la figure de la répétition qui se livrera comme une clé à la fin de l’album. Ce jeu de construction, avec ses règles d’exercice (couture, peinture, ornementation, sculpture) ouvre les adolescentes à une socialisation qui ne dit pas son nom. Il est aussi, pour Mary, personnage mutique, le substitut du langage, un substitut qui désigne les mots communs de la langue comme insuffisant pour dire le réel vécu. Ce thème du double ou mieux du redoublement des conduites traverse toute l’œuvre figurant l’absence des parents, de la mère, et un désir de présence, d’actualisation d’un désir de présence au monde. Et c’est au fond toute l’œuvre qui est ainsi mise en abyme. Le lecteur possède lui-même un double, Ella, qui lit le journal de Mary. La fin du livre n’est pas la fin de la littérature puisqu’un nouveau personnage regarde par la fenêtre et voit les deux silhouettes des adolescentes disparues. La fiction appelle le lecteur

L’édition du livre est un bijou. La couverture cartonnée, par exemple, recouverte d’un papier noir teinté dans la masse, sur lequel a été réalisée une impression sérigraphiée. Un embossage et un marquage à chaud créent un relief et la tranche bénéficie d’un jaspage noir. Les tranches et la tranchefile sont noires ajoutant un effet coffret au volume. Les planches, soit sur pleine page soit sur double page, épousent les effets de l’art gothique du romantisme noir anglais de la fin du dix huitième siècle. Le dessin des ombres, le jeu des noirs et des gris, le fil graphique réaliste plongé dans la peinture des motifs irrationnels, les arrières plans inquiétants, les jeux de lumière déréalisant dans la tradition de la xylographie, imposent le doute au lecteur qui hésite sur l’interprétation à donner à l’image, qui s’enfonce avec délectation dans le jardin secret. Et cela, d’autant plus que Mary lit un livre nommée Jardin secret dont elle crée en figurines les personnages qu’elle dispose ensuite autour de sa chambre. Et ces silhouettes d’enfants, à la frontière de la propriété de Thornhill et de la maison louée, pourquoi ne serait-elle pas images d’une réalité ? Dans Thornhill le lecteur ne pas attester l’existence des silhouettes d’adolescentes dans le « jardin secret » de Mary, ce parc en friche vu depuis la fenêtre de son appartement par Ella puis par le nouvel occupant à la fin du livre. Nouvel effet de double, de mise en abyme, ce thème est celui qui structure Secret Window, secret garden (Vue imprenable sur jardin secret) de Stephen King,
La confrontation du verbe et de l’image, la mise en abyme des personnages, le jeu symbolique des poupées cousues muettes, le redoublement des histoires individuelles solitaires à des époques différentes, la hantise vécue (Mary) ressentie (Ella et les lecteurs) de la venue de la fille harceleuse, la pulsion vers autrui toujours suivie d’un châtiment en humiliation, la communication refusée par Mary au profit du dialogue intérieur, l’introversion provoquée par l’environnement social, la peur de la dépersonnalisation ne sont-ce pas des thèmes qui caractérisent le monde d’aujourd’hui, comme l’avaient analysé Deleuze et Guattari ? L’effacement des frontières entre l’imaginaire et le réel, dont sont victimes les adolescentes et dont va être victime le garçon, ne symbolise-t-il pas la perte de cohérence des sujets au sein d’un univers individualiste ? Les images des deux éducateurs qui refusent de s’engager dans leur métier, qui se replient dans leur plaisir égoïste et passent ainsi à côté de la détresse de la jeune pensionnaire, qui se réfugient dans le discours des règlements institutionnels tatillons qui fragmentent les individus sont peut-être, en négatif, les vrais héros de ce chef d’œuvre tant ils nous tendent le miroir de notre contemporanéité.

Philippe Geneste

10/11/2019

La littérature de jeunesse face au militarisme

Tilman Roxanne, Mon Monde et moi, illustrations de Somotho, Chant d’orties, 2019, 32 p. 16€
Assez rare en littérature destinée à la jeunesse, voici un album qui investit la thématique antimilitariste et ne s’arrête pas seulement à la réprobation humanitaire et à la compassion lisse laissant l’enfant hors du jugement critique de la raison guerrière. Pour autant, le texte de Roxane Tilman na rien de didactique.
Une enfant vit sous les bombes, la menace des soldatesques, réalité quotidienne de millions d’enfants de par le monde. « Dans mon pays tout est gris » dit l’enfant et on la suit dans cet univers de peur et de chaos grâce l’imagerie foisonnante de Somotho où se heurtent les motifs grisés et les détails de vives couleurs. Avec les gris nuancés se creuse un espace où l’enfant perd ses repères ; avec les couleurs, l’enfant reprend possession de l’espace. Or l’humain ne peut vivre que par son insertion dans l’espace construit, dans un espace communautaire, commun, social.
L’album frappe d’autant plus les jeunes lecteurs que les pages semblent réalisées au crayon à papier et aux crayons de couleur, ce que les membres de la commission lisezjeunesse ont tous relevés. Le crayon ou l’effet de coloration au crayon suggère une matière profonde et âpre, rugueuse presque, à l’instar de la vie de la petite héroïne de l’album. De plus, c’est un effet connu par les jeunes lecteurs qui pratiquent le dessin par le crayon et les crayons de couleur. Sans s’identifier à l’héroïne, ils s’identifient à la matière de l’illustration même.
Enfin, ils ont bien compris qu’entre le gris et les couleurs, c’était deux conceptions de l’humanité qui s’affrontaient : celle de l’appropriation par la guerre, la domination et la violence d’un côté, celle de la solidarité, du partage et du dialogue de l’autre.
Pour échapper à l’angoisse, pour maintenir la vie de l’espérance, l’enfant dessine, crée en son for intérieur un univers de couleurs inaccessible à l’armée d’occupation, invisible à l’extérieur. Mais cette création n’est pas égoïste, elle ne vaut que parce que l’enfant porte en elle l’idée que, sur une autre rive du monde, d’autres enfants fomentent aussi, en eux-mêmes, une révolution des couleurs. Cette création symbolise donc l’exercice enfantin de la liberté par le dessin, par le coloriage. Et, à la toute dernière page, n’est-ce pas cette liberté qui fait s’exprimer les voix d’une volonté collective de paix : « Alors, attends-moi. J’arrive… Bientôt, je serai là. Sur l’autre rive » ?

Philippe Geneste

03/11/2019

Prendre langue et y saisir aux mots l’espérance

Pernaudet Christophe, Et pluie voilà…, illustrations de Quentric Lauranne, Rouergue, 2019, 40 p. 16€
Voici un bel album pour éprouver la saveur des langues et les jeux de langage. Le titre paronymique donne le la : l’ouvrage sera un album d’humour à partir d’inventions linguistiques. Ces dernières sont prises à une liste de clichés nationaux équivalent au dicton météorologique il pleut, il mouille, c’est la fête à la grenouille ou lorsque les grenouilles chantent, elles appellent la pluie ou il tombe des grenouilles expression déclencheuse de l’album. L’enfant pérégrine ainsi de France en Angleterre,  au pays de Galles, à Amsterdam ou New York, en Norvège, en Allemagne, à Prague, en Belgique, au Canada, à Hong Kong, en Italie, en passant par le Sahara ou l’Islande. Ainsi, dans l’album, pleuvent à seaux des expressions travaillées par la traduction. Car là est une astuce du livre : les dictons et clichés nationaux ne sont pas donnés dans leur langue originelle mais transposés en français. L’enfant est ainsi confronté à l’imaginaire linguistique plus qu’à la langue même et le bonheur des mots devient un exhausteur du plaisir des expressions. L’album se clôt sur un récapitulatif qui permet bien au jeune lectorat de prendre la mesure de cette foisonnante plasticité humaine d’exprimer différemment une même réalité.
Les images à la trame d’aquarelles, regorgent de clins d’œil de silhouettes et de mouvements. Elles accompagnent la visée humoristique affichée dès le titre. Elles illustrent effectivement les expressions, à la lettre, si on ose dire, tout en ayant un aspect abstrait et au fond, surréaliste. Le jeu des transparences imite le procédé même d’écriture de l’album, puisque les langues se superposent les unes aux autres dans la traduction française qu’en donne l’auteur.
L’enfant tient dans ses mains le petit manuel d’un dicton météorologique conçu selon la méthode de la linguistique contrastive. Il est invité à l’approfondissement d’une histoire naturelle à la Jules Renard, décrivant les mouvements d’une bête en lien avec les caprices du ciel. A travers ce panorama, le jeune lecteur va aborder le caractère de peuples différents, et même si le résultat visé n’est point l’affirmation d’une vérité sur les peuples, il impose à l’enfant une nécessaire décentration. Celle-ci s’opère vis-à-vis de sa langue, ce qui le mène à s’identifier à celle-ci, à en faire en tout cas le repère même de sa lecture. Il nous semble qu’ici est le grand apport de cet album à la simplicité tissée de richesses.
Les auteurs invitent ainsi, non à tester la fiabilité du dicton et de ses déclinaisons linguistiques, mais à goûter un fragment de discours institué, c’est-à-dire un dicton. L’enfant qui lit prononce chaque dicton, non dans l’impersonnalisation qui définit ce genre discursif, mais dans la singularité d’une traduction qui le projette, l’image aidant, dans la compréhension d’autrui, un autrui des ailleurs. Entraîné par ce mouvement, l’enfant en vient à interroger ce que signifie, au fond, le dicton si souvent entendu si rarement analysé par lui. Il s’interrogera même, peut-être, sur pourquoi il existe.
En effet, l’ouvrage ne choisit pas de creuser les savoirs enfouis au cœur des sentences populaires mais il est de savourer les imaginaires d’une géographie humaine. Le choix de procéder par la traduction est une manière d’ouvrir à l’entendement enfantin un monde sans frontière ; de lui faire goûter à la paix par les mots unis en une confédération sentencielle des peuples.
Philippe Geneste

Quatromme France, L’Orchestre de la favela, illustrations de Boscus Sébastien, Chant d’orties, 2018, 32 p. 16€
La commission lisezjeunesse a plébiscité cet album des éditions Chant d’orties. D’abord, c’est l’éclat des peintures de Sébastien Boscus qui reviennent dans les jugements enfantins. Les couleurs vibrent, rendant par leur matière la densité de la population dans la favela de Rio, mais aussi l’entrecroisement des matériaux, des objets, des déchets mêmes où le grand père de l’héroïne fouille pour ramasser les ingrédients qu’il assemble ensuite en d’improbables réalités. Le regard des lecteurs vagabonde ainsi de rue en rue, de maison en maison, en suivant les personnages dans leurs activités et leurs émotions. Une volonté figurative reste présente, mise à l’arrière-plan, pour structurer la lecture des images. Ainsi, l’art de l’illustration magnifie les lieux sans en trahir l’âpreté des vies qui’ s’y déroulent.
La narration menée par France Quatromme est simple, précise et cadencée par des mots justes. L’histoire raconte d’abord la déception d’une enfant à ne pas pouvoir s’exercer à la musique, une activité réservée aux gens pouvant payer les cours du soir. Puis elle s’attache au personnage d’un grand-père, récupérateur de matériaux en tout genre et fabricateur hors pair d’objets à rêver. Le chineur de déchets est un artiste brut. Il va fabriquer à sa petite fille un violon sans pareil. Et autour de l’enfant prodige se rallieront d’autres enfants de la favela pour transfigurer le quotidien de misère en un îlot de joie et d’espérance.
Cette fin euphorique se double d’un message d’espoir du peuple par l’éducation. Un très bel album.

Philippe Geneste et la commission Lisez jeunesse

28/10/2019

Voir "Par Hasard"

Theullière Guillaume (sous la direction artistique de), Par Hasard, éditions Réunion des musée nationaux - Grand palais, 2019, 386 p. 32€
Exposition du18/10/2019 au 23/02/2020, Centre de la Vieille Charité (1 rue de la Charité 13002 Marseille) du mardi au dimanche de 9h30 à 18h (tarif plein 12€, tarif réduit 8€) et Friche de la Belle de Mai (41 rue Jobin 13 003 Marseille) du mercredi au vendredi de14h à 19h et le samedi-dimanche de 13h à 19h. (tarif plein 5€, tarif réduit 3€). Informations réservation www.musees.marseille.fr et www.lafriche.org

Ce catalogue de l’exposition organisée par la ville de Marseille et la Réunion des Musées nationaux Grand palais, au Centre de la Vieille Charité (du 18 octobre 2019 au 23 février 2020), est une mine de connaissances et de découvertes artistiques pour le jeune public. Quelle place le hasard tient-il dans l’art ? Peut-on opposer le hasard comme mode de structuration de certaines œuvres d’art, notamment depuis les créations de Duchamp en 1910, et le hasard comme nom donné à ce qu’on ne sait pas encore expliquer en sciences ? Opposer l’art et son goût du hasard à la science et son geste d’éloignement du hasard, a-t-il une pertinence pour définir le premier ? En art, même une œuvre se revendiquant, dans son processus créatif du hasard n’obère pas que « par le simple fait de percevoir l’image accidentelle comme image, le récepteur postule implicitement un émetteur » (D. Gamboni p.25). Ainsi, sitôt posé comme notion centrale, le hasard se dilue dans l’effort d’interprétation en une composition explicative de l’œuvre. Le hasard serait-il non un contenu mais une méthode susceptible de saisir -selon les mots de Mallarmé adressés par lettre à Odilon Redon le 19/12/1888- l’inattendu, l’imprécis, ce qui fait énigme dans la vie ?
L’art et l’accident
Si l’exposition ne répond pas à toutes ces questions, pour le spectateur, à la fin de sa visite et de la lecture du catalogue qui l’accompagne, la notion de hasard aura pris consistance, ne serait-ce qu’en s’enrichissant de nouvelles interrogations. Le hasard n’est-elle pas une énergétique de la structure des œuvres ? Les trouvailles, les traits involontaires, les coulures, les tremblements fugaces… ont fini par être organisés par des techniques de création. On se dit, alors, que le hasard n’est pas un « processus créatif » (G. Theulière p.18) mais une charge affective s’incrustant dans l’œuvre en cours et venant modifier le processus créatif, le modifier mais non le définir. On se dit aussi que le hasard en art est une caractéristique qui doit advenir, l’œuvre ne devant rien à la contingence. Le hasard deviendrait en art une nécessité liée au mode de création. L’art s’en servirait pour combattre l’ordre causal dont l’esprit humain est essentiellement redevable de sa progression. L’art le combattrait et ainsi donnerait liberté grande à l’humaine condition.
Mais alors, le danger qui guette l’art est de tomber dans le relativisme absolu du « point de vue attributeur de sens » (1). Or, aucun spectateur d’un tableau ne dira « c’est un bel hasard », chassant ainsi l’idée du hasard dont l’artiste a pu se prévaloir lors de sa production. La réception du tableau retissera une détermination causale qui s’instituera en source même du tableau. Si l’artiste a voulu contourner l’intentionnalité pour trouver un lien direct au monde, une spontanéité dans le rapport au monde, le spectateur, lui, va soit s’en émerveiller et y puiser des origines de causalités, soit nier à l’œuvre toute qualité artistique parce que, justement, pour lui, une œuvre doit être le produit d’une intention. Duchamp et les artistes qui, à sa suite, ont revendiqué le hasard, n’ont pas réussi à éradiquer « la projection intentionnalisante » (2) des interprétations de l’œuvre.
Le hasard et la beauté
Ils n’y sont pas arrivés pour une autre raison. Un temps, le hasard a pu mettre en cause la notion du beau comme il pu mettre en cause la transcendance de la beauté. Or, on ne peut que constater l’abondance des manifestations patrimoniales qui perpétuent l’idée d’une essence du beau en art. On constate également que ces manifestations ont pris dans leurs rets les artistes qui disaient, tel Dubuffet, vouloir renoncer à la notion de beau ; ces artistes, d’ailleurs, ont construit leur gloire sur cette équivoque.
Ainsi, par un retour ironique, la vieille conception de l’artiste en tant que figure de génie s’est trouvée réhabilitée dans l’opinion commune, alimentée par les cercles professionnels de l’art et les artistes eux et elles-mêmes. Cette idée passéiste du génie artistique remonte à la surface de la société. Elle emprunte les voies d’un discours conceptuel qui travaille à l’inaccessibilité de l’art, coupant sa sphère de la sphère sociale populaire.
Ainsi, transcendance de l’art, son inaccessibilité pour le commun, l’artiste comme génie, sont autant de motifs d’un retour de l’élitisme qui tente à se voiler derrière un discours moderniste de l’innovation permanente.
L’exposition Par hasard offre un moment et un espace privilégiés pour réfléchir sur le rapport contemporain à l’art. Elle permet d’interroger cette conception de l’art reproduite par les écoles, par nombre de médias spécialisés et par les circuits financiers du marché. Et cette interrogation passe par une confrontation avec l’idée de norme.
Le hasard et la norme
Pourquoi cet échec ? L’exposition nous aide-t-elle à répondre à cette question ?
Les artistes qui font du hasard une clé de l’œuvre, omettent le travail d’interprétation, ou alors, ils le précèdent, identifiant l’art à un outil de la révélation ou de l’apparition : « Inventer pour moi, c’est aller au devant de mes œuvres. Mes œuvres existaient avant moi, mais on ne les voyait pas parce qu’elles crevaient les yeux » (Restany cité p.172).
Or, ces deux types de discours se rejoignent. Ils tombent dans un finalisme du regard ou alors revendiquent un apriorisme du déjà là de l’œuvre, ce qui n’est qu’une version inversée du finalisme. Et nombre de ceux qui évitent cette ornière affirment qu’il n’y a dans le monde que l’ordre que l’on veut y poser, en fonction du désir humain. Dans le premier cas, le hasard se mue en causalité, dans le second, il est l’expression d’une conception individualiste.
Duchamp nous semble osciller entre les deux. Son œuvre a marqué l’évolution de l’art, mais elle n’a pas changé le rapport que la société entretient avec l’art. Pourquoi ? Parce que celui-ci est devenu, toujours davantage, le pré carré de l’argent, de l’évaluation des tableaux, et de ce fait, l’apanage de la classe bourgeoise. Le marché de l’art a intégré le geste de Duchamp dans ses normes, lui enlevant toute sa charge subversive. Le ready made est devenu une norme comme une autre, une valeur bancaire.
Ne peut-on pas affirmer que l’exposition illustre cet échec ? Nous pensons que oui. L’art s’est coupé de plus en plus des raisons qui ont amené des artistes à se réclamer du hasard pour rompre les normes du champ artistique même. Ces raisons, Lautréamont les avaient synthétisées par cette phrase : « la poésie doit être faite par tous, non par un ». Comme l’écrit Guillaume Theulière, « En peinture comme en poésie, le hasard libère les sens, et le sens même de la lecture » (p.16). L’exposition montre, par exemple, comment une certaine abstraction a été une autre manière d’investir le hasard dans l’art, prouvant par là qu’une tension le traverse : l’enfermement dans le désir tourne vite à l’égocentrisme alors que l’art pourrait être une autre manière de connaître le monde et d’aller vers les autres. L’histoire du hasard en art est faite d’une suite ininterrompue d’aller et retour entre ces deux positions, l’une qui est égocentrée, l’autre qui est objectivante.
Les visiteurs parcourant les salles et les lieux de Par hasard auront tout loisir de confronter les conditions ordinaires de leurs vies aux représentations que l’art en donne sous la forme de tensions. Soit l’art cherche à s’approprier ces conditions et le spectateur sent des ruptures à l’œuvre. Ou alors l’art les évite soigneusement pour se confiner dans ce qui de tour d’ivoire est devenu un compte en banque : alors le visiteur est invité à l’écoute religieuse d’idées esthétiques dont les œuvres ne sont qu’un paravent. Par hasard illustre ce passage de l’allégresse d’un art de rupture, qui croise le fer avec les évolutions sociales, à un art coupé du monde commun et cultivant cette séparation dont il fait la fondation de son domaine au sein de l’industrie du luxe. Que ce dernier ait pignon sur rue, qu’il ait la volonté d’écraser le premier est un constat ; mais qu’un certain travail de l’art, souterrainement, cherche une nodosité sociale, l’exposition nous invite à le penser.
Philippe Geneste

(1) Tort, Patrick, Qu’est-ce que le matérialisme. Introduction à l’Analyse des complexes discursifs, Paris Belin, 2016, 988 p. – p.67 _ (2) Ibid. p.71

20/10/2019

Quand la musicalité traverse l’étrangeté des fors intérieurs

Burton Tim, La triste fin du petit enfant huître et autres histoires, 10/18, 122 p. 10,20 euros.

Ce livre, le premier de Tim Burton, est un recueil de 23 poèmes différents dont les personnages principaux sont, à chaque fois, des monstres, souvent des enfants dont le destin est vraiment tragique : le petit enfant huître finit par se faire manger par son père, le bébé ancre est condamné à rester au fond de l'océan, sa maman prisonnière est attachée à lui par un cordon ombilical en forme de chaîne, l'enfant robot est pris pour une poubelle...
L'univers de Tim Burton est spécial, un peu cruel, mais j'ai beaucoup aimé ce livre, qui se lit très vite. Les illustrations, faites par l’auteur, renforcent l’étrangeté du livre et rappellent certains personnages de ses films d’animation (Les Noces funèbres ou L’étrange Noël de monsieur Jack, par exemple). L'édition indiquée est bilingue avec, du côté gauche, le texte en anglais et, du côté droit, celui en français.
Milena Geneste-Mas

Fort Paul, Le Bonheur est dans le pré, mise en volume du livre sous forme de dioramas par Marie-Hélène Taisne, Flammarion jeunesse, 2017, 16 p. 16€50
La mise en volume donne vie à chaque strophe de la ballade sous forme d’un diorama c’est-à-dire d’une page qui s’anime en relief. Ce travail donne toute la teneur à ce poème fort connu de Paul Fort. Il fait partie d’un des volumes de ses ballades, occasion d’une poésie en prose parfaitement assonancée et rythmée, qui recherche l’harmonie dans le jeu verbal. La poésie se fait désengagement des préoccupations quotidiennes du réel : le poème est écrit en 1917, année des massacres de masse et des résistances naissantes à la guerre voulue par les gouvernements et ceux de l’arrière. Fort s’approche d’un lyrisme populaire ; on est très proche, ici, de la chanson. Invitant à la joie de vivre, il vante l’instant Cette poésie fantaisiste révèle un appétit de vivre pour saisir le bonheur dans l’éphémère.

Eluard Paul, Courage et autres poèmes, illustration de Caëtan Dorémus, Gallimard jeunesse, collection enfance en poésie, 2016, 28 p. 5€50
Ce recueil rassemble des poèmes engagés d’Eluard : Courage donc, De Notre temps 2, Et un sourire. Le choix donne à lire une poésie de la vie et de la volonté de vivre. Les illustrations de Dorémus sont fantasques et douces, rieuses bien que sombres parfois.

Verlaine Paul, Chansons d’automne et autres poèmes, illustration de Charlotte de Ligneris, Gallimard jeunesse, collection enfance en poésie, 2016, 28 p. 5€50
Les illustrations sensibles, géométriques et rêveuses tout à la fois, proche d’un effet de crayons de couleur, permettent à l’enfant d’épouser la représentation graphique de l’univers des saisons tel que Verlaine l’approche à travers chanson d’automne, il pleure dans mon cœur, le ciel est par-dessus le toit, impression fausse, la bonne chanson VI, l’heure du berger. C’est l’art de la musicalité du poète qui a retenu le choix de l’éditeur.

Jammes Francis, Prière pour aller au paradis avec les ânes suivi de j’aime l’âne, illustration de Jacqueline Duhême, Gallimard jeunesse, 2016, 26 p. 5€50
Poème céleste comme disait Jacqueline Duhême à qui on venait de proposer d’illustrer le poème, cette prière d’humilité est aussi un geste de respect de la vie des simples que connaissait bien Francis Jammes (1868-1938) pour en être. Le paysage, les animaux, prennent vie spirituelle sous sa plume, dépassant la croyance religieuse, s’élevant jusqu’à une forme de panthéisme du quotidien qui nous entoure. Quand il écrit ces deux poèmes, en 1898, les querelles des écoles poétiques font rage. Francis Jammes n’est d’aucune. On a souvent dit que son écriture était proche de l’enfance et c’est vrai. Nulle emphase chez lui, nulle recherche absconse où se perd le lecteur. Tout est limpide, clair et la littérature tend à saisir la vie au plus près de la sensibilité. C’est pourquoi, on peut ne pas être croyant et pourtant trouver intérêt dans cet univers. Francis Jammes est par ailleurs unique, pour parler de la mort sans complainte, avec la joie de voir l’en allé. C’est que la mort est naturelle, comme tout ce qui est à décrire : nature des choses, nature des êtres.

Philippe Geneste

13/10/2019

« Mes récits sont des images, rien que des images » Franz Kafka

Tan Shaun, Cigale, Gallimard jeunesse, 2019, 32 p. 14€90
L’album explore le sentiment de se sentir étranger au monde. Il en dévoile la souffrance intense qui le caractérise. Gigale est le nom d’un personnage. Bien sûr, dès le titre, l’intertextualité avec La Fontaine, pour nous français, abonde en évocations. Mais elles seront, en partie déçues. Cigale est employé dans une administration. Son travail consiste à saisir des données. Sa vie est calée entre une pile de fiches papiers et la tour d’un ordinateur.
Le plan rapproché de la première double page, nous fait entrer de plain-pied dans un univers où le surnaturel côtoie le réel. Le costume gris, le badge identificatoire de l’employé ne laisse aucun choix au lecteur, surtout que le gris reprend celui de la page de garde. Pour autant on ne se sent pas dans un conte. Cigale est un album qui mêle peinture, photos de figurines en papier mâché, terre glaise séchée, travaillée au ciseau, peinte à l’acrylique ou à l’oxyde métallique, à la cire ou au cirage. Cette méthode artistique pour concevoir l’album crée un effet de réalité qui renforce le parti pris de faire entrer les lecteurs directement dans un univers sans interroger la surréalité qui le caractérise. C’est un monde peuplé d’humains médiocres et cruels, d’humains qui manquent d’honnêteté envers eux-mêmes, ce qui leur permet de se comporter avec vilenie vis-à-vis de Cigale. Ils reproduisent en fait le schème autoritaire de la subordination, laissant à Cigale l’astreinte de finir leurs travaux journaliers pendant qu’ils se sauvent chez eux. C’est que ses collègues suivent leur hiérarchie, figurée, généralement, en contre-plongées ou en plongées. Ils forment avec le DRH et le patron une triade bureaucratique qui réduit Cigale en esclavage. La figuration du bâtiment avec ses bureaux en espace ouvert, la dominante du gris uniformisant, la présence permanente des murs et des portes closes, tout politise l’histoire en une comédie humaine du travail aliéné.
Comment ne pas voir, dans cette situation d’un travail non rémunéré, d’un employé corvéable à merci, une allégorie des contrats de mission ou de professionnalisation ? La réalité s’invite inévitablement dans cet univers où le surréel est une donnée et non un objet d’étonnement ?
Bien sûr, on pense aussi à Gregor Samsa, le personnage de La Métamorphose de Kafka, même si le petit employé est substitué ici au représentant de commerce. On remarque l’usage intensif d’une langue en décomposition (si on considère Cigale comme un rebroussement de l’humain vers l’animal) ou à la construction incertaine (si on considère Cigale comme membre de la communauté d’entreprise). Dans les deux cas, il s’agit de ce que Deleuze et Guattari nomment une « déterritorialisation » de la langue. En effet, Cigale est un insecte autant qu’un employé. Mais surtout, c’est bien Cigale le narrateur qui parle de lui à la troisième personne du singulier, comme le ferait un enfant, comme le ferait aussi, une non personne. Ce choix de la troisième personne participe de la dépersonnalisation propre à l’œuvre administrative d’écrasement des humains et à leur réification, thématique permanente au cours du récit. L’absence de verbes conjugués impose un présent continu ou intemporel, permanent, qui enferme le lecteur dans la situation elle-même. Ceci vient renforcer la domination des représentations spatiales que portent les catégories grammaticales du substantif et celle de l’adjectif. Enfin, la triple interjection onomatopéique répétée (neuf fois) « Tik Tik Tik ! », qui est d’ailleurs la seule trace langagière sur la dernière page, accrédite. Cet enfermement, cette déshumanisation. Ce langage mal articulé imite le devenir animal / insecte de l’employé Cigale. En effet, on peut voir le personnage comme une introduction animalière dans l’humanité. Shaun Tan utilise, ici, les ressorts traditionnels du conte et de la fable : Cigale est à la fois une allégorie de l’employé, du subordonné, et nous serions proches de la fable ; comme devenir insecte de l’homme, Cigale porte la souffrance de la conscience d’un être à la dignité piétinée et où l’humain s’étrécit à un instinct de survie sous commandement.
Mais le comique de situation tourne à la mélancolie, car le point de vue interne imposé au lecteur lui fait éprouver les sentiments de Cigale. Il n’y a pas identification mais participation active à l’évolution de la charge émotionnelle qui envahit le personnage principal. Et cette énergie puisée dans le sentiment refoulé de dignité explique la fin de l’album. Cigale devient le représentant allégorique d’une idéologie dominée. En effet, il s’ouvre –au sens littéral du terme, puisque sa carapace se déploie afin de laisser s’envoler des cigales en essaim dans le ciel, loin de l’immeuble de l’entreprise-prison, loin de l’enfermement que constitue la chaîne hiérarchique. C’est l’œuvre de Cigale à la retraite, terme qui est à comprendre comme une invitation à se retirer de l’univers aliéné pour aller construire une communauté loin de l’espace carcéral et où règnerait la liberté.
Cigale représenterait, alors, le point de vue des réprouvés de la société à l’instar de la fable de La Cigale et la Fourmi. Or, ce point de vue rend saillants les traits de la société hiérarchique inégalitaire. L’état de déréliction du langage de Cigale interdit d’en faire un Sujet. Pour raccrocher le récit à l’humaine condition vécue, le lecteur, fût-il enfant, transcrit par le sens la phraséologie d’une syntaxe écorchée, ânonnante. C’est cette opération lectorale de compréhension, d’interprétation, qui agence une énonciation humaine à la parole de Cigale. Ainsi se crée une communauté de paroles qui pointe du doigt la condition des travailleurs et travailleuses, et explicite la chute de la société dans une forme économique du mal.
Bien sûr, ce serait sortir du récit que d’y voir le triomphe des dominés sur les dominants, même si les mots de la fin peuvent étayer une telle interprétation. La narration de Shaun Tan est plus serrée. Dans Cigale, la métamorphose est réversible puisque, en quittant sa carapace, le singulier devient pluriel. Que penser de ce passage du un au multiple ? N’est-ce pas que pour quitter la cruauté civilisée du contrat de subordination de l’employé au patron et aux hiérarchies intermédiaires, il faut quitter la sphère close de l’individualisme pour s’ouvrir au Nous, seul libérateur ? Quand Cigale se dévêt du costume de sa carapace d’employé, sous les coups de boutoir de sa hiérarchie et des collègues à celle-ci dévoués, il va chercher dans son for intérieur l’énergie pour se libérer des chaînes qui l’opprimaient. L’antonomase Cigale figure par le nom propre l’énergie d’une libération. La métamorphose de l’un en multiple représente le passage du singulier propre au général commun. Le nom propre, ce motif grammatical de l’individuation aboutie, devient un nom de ralliement, le nom d’un Nous. Dans la forêt qu’elles ont rejointe, les cigales devisent sur la condition humaine et projettent sa transformation. Que représente la forêt ? Cette forêt est un contrepoint de la « déterritorialisation » de la langue. Elle figure un extérieur de l’univers capitaliste, un espace où Cigale sera lui-même car parmi d’autres à égale condition. Le drame de l’aliénation de l’employé assujetti à l’ordre qui l’écrase, et que figure la page 12 de l’album.
Cigale excède le réel et le transfigure. Mais il ne l’abolit pas. Au contraire, même, il l’impose en tant que réalité structurante de son histoire. Cette réalité, ce sont les lois humaines de la subordination et de l’exploitation, la bureaucratisation à outrance de la vie. L’ordre du réel ne bascule jamais dans le merveilleux et même la fin de l’album est une interrogation allégorique qui ne quitte pas le sol social de l’humanité en décadence. Cigale est un récit désenchanté de la condition humaine et les couleurs finales sont celles d’insectes libres non d’êtres humains conscients de leur désocialisation, accaparés, enlisés comme ils le sont dans l’individualisme et son corollaire la subordination. L’absence de temps explique que la subjectivité des collègues de Cigale se lise uniquement au ras de leurs comportements réactifs et dominateurs. Dans cet univers humain, Cigale est un exclu. L’animalité, on le sait, symbolise la forme inavouable de l’altérité. Cigale souffre de cette exclusion, ou mieux du désir de l’exclure dont font montre ses collègues. Ici, tout au contraire de chez Kafka, donc, l’abjection n’est pas dans un devenir insecte car c’est le devenir insecte qui est produit par l’attitude morale abjecte du patron et des personnels soumis à la culture hiérarchique. L’autorité est synonyme de bannissement, Cigale est un banni dont on éprouve l’isolement au fil des pages. Et cette sensation d’isolement fait éprouver, aussi, que les humains n’ont plus de souveraineté sur le réel parce qu’ils n’ont pas de considération autre que de domination et d’exploitation concernant les relations sociales.
Alors que dans La Métamorphose de Kafka, la métamorphose aboutit à l’exclusion de Gregor Samsa de l’univers humain, dans Cigale, le récit part de l’exclusion pour remonter par un cheminement intérieur vers une dé-clusion, si on accepte le néologisme, c’est-à-dire vers une libération de Cigale de son être aliéné pour réaliser un être social grâce à une socialisation nouvelle figurée par l’essaim des cigales. Cigale peut démontrer que la servitude n’est pas dans le travail lui-même, mais qu’elle est dans les relations de travail, donc dans l’organisation du travail. C’est pourquoi le devenir humain –ou devenir employé- de Cigale échoue. Quand il dépend de la hiérarchie bureaucratique, le travail est abrutissant et se confine à la grisaille confinée. La dé-clusion est le devenir inverse, un rebroussement de Cigale vers l’animalité.

Shaun Tan rend compte du basculement de la civilisation capitaliste. Son récit montre une communauté en état de désagrégation. L’espace impose un huis clos. L’antépénultième et la pénultième doubles pages symbolisent l’envol vers la libération. L’ultime double page, dénuée d’illustration, explicite une échappée dans la représentation verbale, soit par l’autoréférentialité de l’album qui, ainsi, conserve sa pleine cohérence. Est-il excessif d’y lire un espoir mis dans la littérature, dans la fiction, dans l’art ou plus simplement dans le discours pour concevoir un nouveau monde, un monde sans exploitation ?  

Philippe Geneste

06/10/2019

Les reflets d’une étoile sur la rivière tourmentée

Castillon Claire, River, édition Gallimard Jeunesse, collection Scripto, 2019, 185 p. 10€50
Dans ce roman la voix d’une jeune fille de quinze ans passés raconte les tourments qu’endure sa petite sœur de quelques mois sa cadette, River.
Pourquoi River, dès la sixième, fut-elle rejetée par ses anciennes copines ? Pourquoi devient –elle le souffre-douleur de la cour de récréation dans le jeu cruel et discriminatoire qui porte son nom : « le jeu de River », où au centre d’une ronde elle est humiliée, ridiculisée par les camarades de sa classe ? Pourquoi et comment l’adolescent Alanka soutenu par trois acolytes, surnommés « les trois T. » par River peut- il exercer harcèlement, humiliations, violence et racket sur la jeune fille ? Est-ce parce qu’elle est fantasque et drôle (même mot que le nom de leur rivière : « La Drole » ? Est-ce parce qu’elle rit lorsqu’on la brime, qu’on la tourmente, qu’elle en rit jusqu’ aux larmes, même ? Est-ce parce qu’elle est étrange et étrangère à la méchanceté, rétive aux codes sociaux du collège, qu’il est de bon ton de suivre pour être incluse ? River a sa grande sœur pour confidente, sa grande sœur qui la console, la conseille. River lui a offert la lumière de leur chambre et gardé pour elle le sombre abri de sa solitude. Elle écoute sa grande sœur, son modèle magnifié, son double embelli, le reflet aimé des parents, aimé des amis, populaire, jamais maladroit, toujours impeccable.
Mais le dernier chapitre bouscule la lecture. Révélation d’une histoire, d’une énigme que l’on ne dévoilera pas ici. Juste apprendre le prénom de la grande sœur : Stella. Juste rester avec River jusqu’à la dernière page, assister à son courage et à sa générosité lorsqu’elle sauve de la noyade son ancien tortionnaire (elle le sauve des eaux de la rivière La Drole, justement). Par cet acte River découvre l’estime, la reconnaissance de ses pairs et celles des adultes. Elle fait enfin la fierté de ses parents, elle s’affranchit de la peur des autres… et surtout, à l’aube de ses quinze ans, elle reçoit, pour elle et elle seule, la tendresse inconnue d’une nouvelle amitié, celle de Tristan.
L’école deviendrait-elle l’emblème d’une société de l’exclusion, avide de boucs émissaires et laissés pour compte ? Si tu te sens bancal à ce dogme, si tu te brûles les yeux à chercher plus loin, si tu te sens mal pour avoir blessé un ami, pour l’avoir ignoré, pour l’avoir méprisé et si tu souffres de solitude, si certaines paroles, certains regards te sont des meurtrissures, et même si tu n’es pas bon en maths, ni en sport, et même si tu ne connais pas de Tristan, lis ce beau roman, où River t’attend. Comme Claire Castillo le suggère dans la jolie brochure qui accompagne le roman, tu connaîtras la lecture comme l’empathie suprême : l’art de « l’aimantation ».

Annie Mas

29/09/2019

Potlacht

Staebler Christian, Paolini Sonia, Redbone. L’histoire vraie d’un groupe de rock indien, dessin Thibault Balahy, Steinkis, 2019, 168 p. 20€
Qui se souvient de ce groupe qui émerge en 1970 avec l’album Redbone ? Le groupe eut un succès permanent en Europe jusqu’au milieu des années 1970. Aux USA, après une entrée éclatante, l’indianité revendiquée de ses membres a nui à sa pleine carrière à cause des réticences de l’industrie du disque et du show-business. L’album repose sur des entretiens avec Pat Vasquez (Pat Vegas de son nom de musicien, bassiste et chanteur), fondateur avec son frère guitariste Lolly Vasquez du groupe. Tous deux sont, au début des années 1960, des musiciens professionnels accomplis et demandés. L’idée d’un groupe indien de rock nait un soir de 1966, lors d’une discussion avec Jimmy Hendrix. On suit la genèse du groupe, les inlassables répétitions, la rencontre avec le guitariste Tony Bellamy, d’origine Yakis, qui joue notamment du flamenco, puis celle du batteur Pete de Poe venu directement de la réserve indienne de Makah au nord-ouest de l’état de Washington où il a appris le jeu du tambour et des percussions. Pete de Poe a connu aussi les sinistres écoles d’assimilation, des internats (1) où les enfants indiens étaient dé-culturés, avaient interdiction de parler leur langue, de reproduire leurs coutumes sociales, vestimentaires…
A travers la vie du groupe et celle de Pat Vasquez, on assiste à l’aventure du rock qui, avant la fin des années soixante, s’émancipe du rock’n’roll en liant son irruption dans la société aux soulèvements des jeunesses occidentales contre l’ordre établi. Aux USA, le mouvement de libération des noirs est à son apogée ; en 1969, à Woodstock, Jimmy Hendrix grave à jamais l’antimilitarisme et la contestation contre la guerre du Vietnam ; l’émancipation est au cœur du mouvement psychédélique.
Mais c’est bien sûr la puissance de la contestation des noirs qui influence la minorité indienne qui se regroupe dans l’American indien mouvement (AIM) créé le 28 juillet 1968 à Minneapolis. Redbone est lié à deux de ses fondateurs : Dennis Bank et Clyde Bellecourt. Une partie des recettes du groupe est venue soutenir financièrement l’association. De 1969 à 1971, c’est l’occupation d’Alcatraz (2) évoquée dans le second album du groupe Potlatch sorti en 1970. En 1973, les Lakotas Oglalas, dans le Dakota du sud, au cœur de la réserve indienne de Pine Ridge, une émeute éclate contre les spoliations, les humiliations. Les indiens occupent alors le site de Wounded Knee où la 7ème cavalerie, après que les Lakotas ont déposé les armes, les massacrèrent. Ce crime de masse marqua la fin des guerres indiennes : c’était en 1890. Redbone soutient l’occupation du site et grave, pour les insurgés, une de ses chansons lesplus abouties : « We were all wounded at Wounded Knee ». La maison de disque refusera de publier la chanson sur l’album en préparation ; Les frères Vasquez le produiront puis le diffuseront lors des concerts à l’étranger.
L’album parfaitement composé par Christian Staebler et Sonia Paoloni, écrit avec intelligence, prolonge l’histoire de  Redbone et de ses membres. Ce gros volume se lit aisément et sait accrocher le jeune lectorat (collégien et lycéen) parce qu’il évite tout passéisme pour comprendre les faits politiques et musicaux au cœur de l’actualité. Une belle œuvre dont toute bibliothèque devrait être dotée.
Philippe Geneste

(1) voir le blog lisezjeunessepg des 2/3/2019, 5/8/2018 et 12/11/2017 – (2) voir le blog lisezjeunessepg du 2/3/2019