Anachroniques

27/03/2022

La fiction pour voir, pour découvrir, pour dire

À quoi sert la fiction ? Voici trois ouvrages, l’un destiné aux jeunes de 6 à 10 ans, les deux autres proposés aux préadolescents et adolescents, qui offrent chacun une réponse à cette question. Le premier roman chroniqué met en avant la fonction de la littérature pour la connaissance de soi et pour l’appréhension du réel ; le second est un roman historique sur un sujet peu traité de la Commune de Paris de 1871 : la cause animale -sujet qui peu à peu s’imposant dans les débats contemporains, offre à ce roman historique une dimension d’actualité ; le troisième, enfin, témoigne que l’album destiné au plus jeune lectorat peut permettre une connaissance de l’Histoire.

 

FAVARO, Patrice, Sombre, Calicot, 2022, 61 p. 9€

Sombre signe le retour à la littérature de fiction destinée à la jeunesse de Patrice Favaro. Ce bref roman intéressera à coup sûr bibliothèques et centres de documentation et d’information. En effet, l’intrigue est constituée sur le croisement de thématiques en vogue : le harcèlement, l’homophobie, l’affirmation de soi, le sentiment amoureux.

Ecrit à la première personne, il présente un écrivain revenant sur les lieux de son enfance, se remémorant un épisode douloureux puis formulant une fin d’espoir :

« Les souvenirs affluent puis s’évanouissent comme un mirage » (p.58)

« Le passé est passé et c’est beaucoup mieux comme ça » (p.58)

Les deux premiers chapitres font entrer le jeune lecteur ou la jeune lectrice dans un univers mental bouillonnant. Brisant la linéarité de la mise en page, un rythme dense est donné au récit. On regrettera que l’auteur ait préféré se conformer à l’introduction de thèmes qui font, certes, échos à l’actualité, que de poursuivre sur la lancée des deux premiers chapitres à proposer un roman tendu depuis une conscience tourmentée. Est-ce la volonté de s’inscrire pleinement dans la littérature jeunesse et donc d’en suivre les codes prescriptifs ? Est-ce essoufflement de l’intrigue ? Nous penchons pour la première préoccupation.

 

MORISSE Fred, Sauvons les animaux du zoo !, éditions chant d’orties - éditions Le bas du pavé, 2020, 159 p. 16€

La littérature est ce champ de culture où les faits anecdotiques pour l’Histoire officielle retrouve leur place parmi l’histoire réelle des peuples. Sauvons les animaux du zoo ! en est une illustration.

Durant le siège de Paris par les prussiens, en cet hiver 1870/1871, les riches mangent à leur faim, se nourrissant en viande au Jardin des Plantes où logent les animaux exotiques du zoo. Une bande de préadolescents d’un quartier populaire de la ville va visiter le zoo grâce au grand-père de l’une d’entre eux, ancien guide en ce lieu. Les pauvres crèvent la faim, les riches s’empiffrent, les animaux encagés, aussi, sont exploités par les riches. Alors sauvons les animaux, se disent-ils : voici la lutte des classes transposée sur le front animalier. Voilà l’histoire improbable que raconte ce livre en suivant une bande de copains dans Paris bombardé. Le 28 septembre 1871, l’armistice franco-prussienne est signé, Napoléon III vaincu cède la place à la République bourgeoise et c’est le début d’une autre histoire et d’une autre trahison du peuple.

Commission lisezjeunesse

 

VANDER ZEE Ruth, L’Histoire d’Erika, traduction de Christiane Duchesne, illustrations INNOCENTI Roberto, éditions d2eux éditions, 2021, 24 p. 15€

Il s’agit de la réédition d’un album paru en 2003, chez Milan, sous le titre L’Étoile d’Erika. L’album est fondé sur une histoire vraie : une jeune maman juive déportée lance son bébé, depuis le wagon qui l’amène au camp de Dachau et à la mort. Le bébé sera recueilli par un couple. L’autrice rencontrera, bien des années plus tard, la survivante qui lui raconte son histoire. L’album est donc écrit sous la forme d’une confidence irriguée des questions sans réponse eu égard aux parents, à la tempête des sentiments qui devait se bousculer dans leur tête en comprenant qu’ils allaient à la mort, aux derniers gestes envers leur fille qu’ils allaient tenter de sauver en la projetant hors du wagon lors d’un arrêt inopiné.

Ce texte touchant est magnifié par les illustrations hors normes de Roberto Innocenti. Comment rendre compte graphiquement du génocide et de la guerre ? Innocenti répond par l’épure. D’abord, dans les rares scènes où sont figurés les déportés et des soldats du régime nazi, l’illustrateur s’interdit de dessiner et peindre des visages (un seul est vu de profil et de loin, celui du futur père adoptif) et il privilégie le contexte : la voie ferrée, le berceau sur le quai de la gare après le départ du train de la mort, le quai, les rails, les traverses, les fils de fer barbelé, des clôtures, des wagons : « j’ai confié le caractère dramatique de cette histoire aux objets » dira-t-il à Rossana Dedola (1).

Toute l’histoire du voyage est de couleur sombre, entre gris et vert ni blanc ni noir mais aucune couleur autre, à l’exception de ce petit paquet rose lancé à la vie depuis le wagon funèbre. Les deux seules images en couleur sont, d’une part, la première image illustrative d’un texte qui redouble la description de l’endroit où Ruth Vander Zee a rencontré Erika, et d’autre part, celle de la double page où l’enfant grandie regarde passer un train alors que sa mère adoptive étend le linge ; aux abords d’un village habité par des gens du peuple.

L’album, L’Histoire d’Erika, est devenu un chef d’œuvre grâce à la précision des dessins, à la rigueur réfléchie des peintures, au choix des motifs de l’illustration. Ces choix renforcent le parti pris du genre de la confidence dont Ruth Vander Zee a fait le vecteur de cette histoire vraie, réussissant à la transgresser en un récit au message universel contre la barbarie nazie.

Philippe Geneste

(1) Dedola, Rossana, Le conte de ma vie. Entretiens avec Roberto Innocenti, Gallimard, 2015, 128 p. – p.102

 

 

20/03/2022

La bande dessinée dans quelques-uns de ses états

HUA Lin Xie, Sous les déchets… la musique, Steinkis, 2021, 133 p. 19€ ; Quatromme France, L’Orchestre de la favela, illustrations de Boscus Sébastien, Chant d’orties, 2018, 32 p. 16€

On se rappelle qu’en 2018, la commission lisezjeunesse (voir le blog du 3 novembre 2019) avait plébiscité l’album des éditions Chant d’orties, L’Orchestre de la favela : créé par France Quatromme et Sébastien Boscus. La Bande dessinée de chez Steinkis reprend la même histoire, une histoire vraie, qui a fait le tour du monde : dans un quartier pauvre -transformé ici en village- d’Asunción, la capitale du Paraguay, un musicien et un ami menuisier de génie, bricoleur créateur, initient des enfants pauvres à la musique. Sans argent, ils partent de la récupération de déchets divers dans la décharge toute proche pour fabriquer les instruments de musique. C’est ainsi que naît l’orchestre de la Favela. Vont s’y greffer tous les enfants promis autrement à la délinquance. Quand Quadromme et Boscus faisaient le pari de l’éclat des peintures, Hua Lin Xie choisit la sobriété sombre du marron et de ses nuances, imposant un univers triste, enfermant, quasi carcéral. C’est l’univers de la favela. Les dessins suivent les personnages en gros plans, plans rapprochés, plans moyens. Les vues panoramiques, vues générales ou très générales imposent le décor voire nous font sortir du village. Dans ce roman graphique, il n’y a pas de vagabondage du regard. Celui-ci reste au plus près des enfants et des instruments créés par Nicolás, le menuisier. La fin, conforme à l’histoire véridique, est euphorique puisque l’orchestre des enfants des favelas aux instruments inouïs va parcourir le Paraguay. Les enfants vont sortir du village et de la déchetterie pour découvrir le monde. La musique comme ouverture au monde et remède aux maux sociaux. Sous les déchets… la musique propose donc un roman graphique généreux qui se veut porteur d’un message universel.


 HEITZ Léo, Satchmo, jungle, collection « Ramdam », 2021, 184 p. 19€95

C’est le titre qui lance la nouvelle de chez Jungle. Satchmo, c’est le surnom de Louis Armstrong (1901-1971). La bande dessinée choisit de raconter la jeunesse du musicien, élevé par sa mère, que la misère a poussée à la prostitution ; il traîne dans les rues sombres de la Nouvelle-Orléans avec ses potes tout aussi désargentés. Le choix dominant du marron et de ses variantes, choix qui s’appuie sur l’usage du noir, installe le lectorat dans cet univers américain de la ségrégation. Ensemble, ils jouent dans les rues. Mais Satchmo aime aller écouter le King Joe jazz band qui se produit dans les clubs… en resquillant, évidemment, car l’enfant noir y est interdit d’entrée. En 1912, pour avoir tiré un coup de révolver en l’air lors d’une liesse populaire, il est arrêté et envoyé au Waif’sHome, un foyer d’enfants abandonnés. Il s’en évadera, mais sera repris. Incarcéré de nouveau, il subit un régime disciplinaire mais entre dans l’orchestre de la maison dirigé par Peter Davis. Quatre ans plus tard, il en sort, et protégé, conseillé par King Joe -nom romanesque de Joe Oliver, son jeu va s’aguerrir et King Joe va l’intégrer dans son groupe. La bande dessinée décrit comment le racisme écarte les noirs de l’enregistrement et de la diffusion de leur musique, comment les blancs les plagient et s’enrichissent sur ce forfait. La violence sociale, avant d’être physique, se lit, d’abord, dans le regard de l’autre, surtout si cet autre est dominant -cas des propriétaires des maisons de disques ou de cabarets. Satchmo en prend conscience et se radicalise, jusqu’à quitter l’orchestre de son mentor. Il signe alors avec un label détenu par la mafia italienne. Sa gloire est faite.

Léo Heitz cherche à scruter, par la fiction, le rapport que Satchmo entretient avec sa mère, alcoolique et sous la coupe d’un maquereau violent. Parce que l’enfance n’est pas obscurcie par l’aliénation oppressive et les stéréotypes idéologiques, parce qu’elle peut encore porter un regard naïf ou parce que ce regard sait s’imposer à elle, l’enfant est capable d’étonnement, d’enthousiasme et de scandale, d’effroi et de passion, toutes choses qui construisent l’humain et qui se nomme engagement devant la vie pour la construire. Le récit montre, en effet, la montée du sentiment de révolte chez l’enfant. Mais il dépeint, aussi, comment l’enfant grandissant, perd sa spontanéité initiale, pour prendre sur lui un rôle de protection vis-à-vis de la mère. Rôle qu’en aucun cas il ne peut tenir. Allant au bout de l’hypothèse de travail à la base de son œuvre, Léo Heitz rend compte de l’évolution de cette attitude : Satchmo en vient, une fois sa fortune en cours, à séquestrer la mère pour qu’elle ne retourne pas sur le trottoir, reproduisant inconsciemment, une situation maintes fois vécue. Mais la mère refuse l’aide du fils. Que doit faire ce dernier ? Sa place est-elle auprès d’elle ou bien doit-il vivre sa vie sans se soucier de ce que l’obstination maternelle provoque de déchéance pour elle-même ? Les enfants sont-ils les mieux placés pour s’occuper des parents devenus dépendants ? Ce qui se joue dans cette relation n’est-elle pas source de perversion risquant d’atteindre la situation du parent mais aussi l’état affectif de l’enfant ? Dans le récit, le suicide de la mère marque la rupture du drame et ouvre un dénouement où la musique devient la messagère de toutes ces interrogations.

Bien sûr, Léo Heitz s’est à tel point affranchi de la réalité biographique qu’il ne faut pas aller chercher dans le livre les détails de la vie de Louis Armstrong. En revanche, les personnages dessinés en souris et rats permettent une mise à distance de la réalité. Cette distance ouvre un espace réflexif dans lequel le lecteur, la lectrice vont pouvoir projeter leurs propres interrogations. Usant, par ailleurs, de l’imagerie du jazz, au courant de son histoire, Léo Heitz développe en fiction des scènes qu’il a pu lire dans l’autobiographie de Louis Armstrong. D’autre part, le mouvement, l’alternance des contre-plongées (privilégiées) et des plongées, l’emploi du champ / contre-champ, intègrent la thématique de la violence dans le récit, une violence qui, justement, comme toute violence raciste, commence dans le regard des autres. C’est pourquoi Satchmo est un magnifique récit sur le regard.

Philippe Geneste


Les Grandes Vacances. Des temps difficiles, Bd kids (Bayard), 2021, 53 p. 9€95

Un album historique qui raconte la vie sous l’occupation, sous un point de vue héroïsant d’une part et réaliste d’autre part. Huit pages documentaires permettent au jeune lectorat de mieux situer le contexte et d’entrer dans certains sujets tous présents dans le récit : l’école, les SS, le marché noir, notamment. La commission lisezjeunesse aime bien cette série qui fait toujours l’objet de nombreuses lectures.

Commission lisez jeunesse

 

DUCRET J.P., La liberté ou la mort. La Révolution russe en Ukraine. L’histoire de Makhno, éditions libertaires 2021, 205 p. 25€

Cet album magnifique de grand format raconte la résistance du peuple paysan ukrainien entre 1918 et 1924, contre les armées blanches de Denikine (et aussi Koltchak, Miller, Wrangel…) soutenues par les États impérialistes européens, contre les Allemands qui occupent l’Ukraine en 1918 et installent le pouvoir de leur fantoche Skoropadsky, contre les forces nationalistes d’extrême-droite dirigées par Petlouria, avec le soutien ambigu du pouvoir bolchevik et enfin, contre ce même pouvoir. Cette résistance est menée en grande partie par la Makhnovchtchina, avec à sa tête Makhno.

L’album est fondé sur un croisement de textes extraits des mémoires notamment de Emma Goldman, Alexandre Berkman, Nestor Makhno, Archinof, Mauricius, Marcel Body, tous témoins et, ou, acteurs des événements. La bande dessinée en noir et blanc privilégie les portraits, mêle les scènes, donne à lire des documents insérés dans la composition du volume, varie les cadres, cherchant toujours la distance de l’humour propre au genre du fanzine mais sans rien lâcher du sérieux de la transposition historique.

Nul doute que cet album a sa place dans les bibliothèques et centres de documentation et d’information destinés à la jeunesse préadolescente, adolescente et jeunes adultes.

Commission lisez jeunesse

13/03/2022

Enfance et Politique : pour comprendre d’autres possibles

Langlois Denis, La Politique expliquée aux enfants, éditions la déviation, 2022, 56 p. 15€

Denis Langlois avait publié aux éditions ouvrières L’Injustice racontée aux enfants, avec des illustrations de Françoise Boudignon, lorsque, en 1983, les éditions Les Lettres Libres publient La Politique expliquée aux enfants. L’auteur est un pionnier de ces livres qui notifient, dans leur titre argumentaire, le lectorat de l’enfance. Le travail de Denis Langlois relève de la filiation de la Bibliothèque du Travail (connue sous le nom de BT), initiée par Célestin Freinet, en 1932 ; elle s’adressait aux élèves et certains numéros étaient réalisés par des classes. La différence est que Denis Langlois empruntait le vecteur du secteur de la littérature jeunesse pour expliquer les déviations, les chausse-trapes de la question politique dans la société, et pour que s’engage une nouvelle démarche politique dans un avenir espéré. Denis Langlois explique : « Un jour en 1978, je me suis dit : les grandes personnes commencent par être des enfants. Pourquoi ne pas essayer de gagner du temps en parlant dès maintenant aux enfants de politique ? » Le livre eut un grand succès et les éditions étrangères se multiplièrent : Espagnole, Basque, Turque, Afghane, Coréenne, Italienne,

Le livre est la réédition commentée de la première parution aux éditions Les lettres Libres tenues à l’époque par le tout aussi libre Serge Livrozet. On y retrouve le texte, donc, mais aussi les dessins de Plantu et la même table des matières. Mais pour chaque chapitre, une introduction offre un pré-commentaire du dessin ou de la situation de l’époque, très simplement, très clairement. Puis, le texte reproduit, l’auteur intervient pour une actualisation sous la forme intelligente d’un dialogue avec le jeune lecteur, dialogue sur l’écrit comme sur le dessin de Plantu. Le livre s’interroge alors sur ce qui a changé en 40 ans, et ajoute une citation extraite du texte de 1983 pouvant servir de résumé au chapitre lu. Denis Langlois s’appuie, alors, sur les débats qu’il a pu avoir avec des classes, lors de rencontres en bibliothèque avec de jeunes lecteurs et lectrices. Cette intervention porte à la fois sur le texte initial de 1983 et sur les ajouts de l’édition 2017(SCUP en lien avec le site la-politique-expliquée-aux-enfants.fr) qui sont, à leur tour, reproduits comme des extraits de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (signée à New York le 20/11/1989). Le jeune lectorat ne s’y perd pas grâce à une mise en page distinctive des différentes natures des textes.

En cette période électorale où l’atmosphère médiatique pousse la population à l’identification à une personne, le livre tombe à pic qui souligne, sans prêchi-prêcha, avec modestie mais vigueur, que la liberté de penser c’est confronter des opinions, et que toute personnalisation du pouvoir est au fond une propédeutique à un pouvoir coercitif. Victor Hugo n’allait-il dans ce sens lorsqu’il écrivait dans Les Travailleurs de la mer : « Chacun est son souverain, non de par la loi, mais de par les mœurs » ? L’interprétation, en tout cas, est permise.

La prose de Denis Langlois invite les êtres humains à une désintoxication au commandement afin de faire obstacle aux volontés de pouvoir, d’emprise sociale et de l’industrie de l’armement. Toute guerre a pour racine la volonté de la domination, de l’accaparement de territoires ou de richesses, bref, toute guerre est intimement liée au désir de possession donc, aussi, à la propriété : « on se bat encore pour l’honneur, pour la gloire, pour le drapeau, pour la patrie, pour la religion. Parce qu’on se croit supérieur aux autres, parce qu’on ne supporte pas qu’ils soient différents de nous, parce qu’on souhaite les dominer », écrit Denis Langlois. La hiérarchisation des êtres se lit dans la hiérarchisation des fonctions sociales, des métiers, des salaires, des langages. La hiérarchisation c’est le révélateur légitimant de l’injustice. Elle fonde la compétition dont l’économie et le sport sont les deux propagandistes les plus acharnés. Contre la tyrannie de l’opinion dominante érigée en vérité, le principe à appliquer c’est de faire ce que l’on dit et de dire ce que l’on fait, le principe n’étant réel que si les deux orientations, celle du dire au faire et celle du faire au dire, sont effectivement présentes dans nos actions.

Le livre est porté par l’espoir que change « la manière dont les hommes vivent sur la Terre ». La vie en proximité est évoquée en ce qu’elle pourrait permettre à chacun et chacune de coopérer, hors toute hiérarchie des tâches, à la vie sociale et au combat contre les inégalités et les aspirants et aspirantes hiérarques. Pour autant, cet espoir ne peut trouver ancrage que s’il englobe la dimension internationale, car, comme l’exprime l’auteur, « aussi longtemps que ceux qui ont eu la chance de naître dans les pays riches se considéreront comme supérieurs, aucun progrès ne sera possible ». Mais là encore, pas de prêchi-prêcha. Le livre propose une pratique qui rejoint ce que Jean Piaget a maintes fois démontré à propos du jugement moral et du sentiment de justice chez l’enfant. Réfléchir est une activité rationnelle ; or celle-ci exige une décentration de l’enfant lui permettant de se mettre en position de se confronter à divers points de vue, à se décentrer de ses croyances sur le monde physique ou intellectif ou moral : « Le devoir d’un enfant suisse, ce n’est pas de se faire une mentalité planétaire ou mondiale qu’il plaquera tant bien que mal sur la sienne, c’est de situer son point de vue parmi les autres possibles et de comprendre le petit Allemand, le petit Français, etc., aussi bien que lui-même » (1). La prise en compte des points de vue différents, des centrations diverses, c’est ce que l’on nomme la coopération, et l’on voit ainsi que réfléchir sur la politique d’un point de vue pratique mène non pas à jongler avec des valeurs abstraites, mais à se décider pour entrer en action. Est-il besoin d’ajouter que ce point de vue est en accord avec la pensée enfantine. L’observation du jugement moral, celle de la notion de justice ou d’égalité, chez les enfants, nous montrent que chez eux, « le respect pour l’homme » -pour l’être humain dirait Denis Langlois-, se nourrissant dans la relation inter-personnelle, précède « le respect de la règle » (2).

Si, en matière de documentaire, un chef d’œuvre est un livre qui ne confond pas vulgarisation scientifique (ici sciences sociales, juridiques et politiques, sciences humaines) et simplification réductrice, clarté et platitude, esprit critique et passivité citoyenne ; si un chef d’œuvre se révèle par l’élégance d’une écriture fluide, au style apaisé et à la teneur explicite de la parole tenue ; si un chef d’œuvre est un livre capable de faire advenir à la conscience du jeune lectorat des problématiques qui interrogent les certitudes stéréotypées, si un chef d’œuvre place l’éthique au-dessus de la morale normative ; si un chef d’œuvre est capable de faire de la lutte contre l’injustice non pas un objet de consommation (3) mais un sujet de réflexion et d’action ; alors La Politique expliquée aux enfants est un chef d’œuvre. Il parle vraiment aux enfants, il dialogue avec eux, il leur est accessible et ne verse jamais dans la mièvrerie. Il n’invite pas les enfants de 9 à16 ans) à regarder la politique comme un objet de divertissement spéculatif, un plaisir de lecture documentaire parmi d’autres, il ne fait pas du documentaire pour enfants un objet de consommation, non, Denis Langlois redonne au documentaire une teneur socialement dynamique, celle de comprendre la politique comme une obligation de se décider. Enfin, le livre de Denis Langlois met en pratique une définition magnifique de la lecture : « En fait, ce ne sont pas les livres qui sont importants. Mais ce qu’on pense, ce qu’on rêve, ce qu’on fait après les avoir lus ».

Philippe Geneste

(1) Piaget, Jean, L’Education morale à l’école. De l’éducation du citoyen à l’éducation internationale. Choix de textes, notes, préface et postface, Constantin Xypas, Paris, Anthropos, 1997, 186 p. – p.67

(2) Piaget, Jean, Le Jugement moral chez l’enfant, Paris P.U.F., 1969, 330 p. (1ère édition, Alcan, 1932) – p.303.

(3) Selon une pensée aiguisée de Benjamin Walter, Essais sur Bertolt Brecht, traduit de l’allemand par Paul Laveau, Paris, Maspéro, 1969, 155 p. – p.121


06/03/2022

Ces mots qui disent…

CASTILLON Claire, Les Longueurs, Gallimard SCRIPTO, 2022, 183 p., 10€50

Voici un nouvel ouvrage pour la jeunesse de l’écrivaine Claire Castillon, autrice du chef d’œuvre qu’est le si émouvant et poétique River et du non moins sensible L’âge du fond des verres. Le titre du roman, Les Longueurs, paraît bien étrange ; l’image de la première page de couverture -une main adulte qui soulève la robe d’une petite fille, tandis qu’un personnage s’apprête à faire de l’escalade sur l’enfant devenue montagne, provoque pour le moins un profond malaise, malaise bien plus lourd encore quand se dessine, sur la quatrième page de couverture, le visage d’une enfant qui semble envoûtée, la tête penchée, les yeux fermés, comme pour se dissocier du réel, de cette main qui l’oblige.

Cette image d’enfant-marionnette, d’enfant manipulée, serait-elle celle d’Alice, lorsqu’elle était petite fille, déjà sous l’emprise d’un prédateur, surnommé Mondjo ? Alice est la narratrice, maintenant âgée de quinze ans. Son enfance brisée, ses rêves de petite fille souillés, son envoûtement, ses douleurs, sa détresse, sa solitude, ses heures tourmentées, l’emprise, l’enfermement, ces mots qu’elle n’ose dire à sa mère, elle nous les confie.

Alice avait sept ans lorsque son père les quitta, elle et sa mère, pour vivre en Amérique un nouvel amour, construire une autre famille. La petite fille ressentit cette rupture comme une déchirure, un abandon. L’enfant et sa mère tissèrent alors des liens encore plus sensibles, quasi fusionnels ; leur tendresse l’une pour l’autre bravant le chagrin, le code intime de leurs échanges -comme des pressions de mains- se passaient parfois de mots.

C’est lors de cette rupture qu’un vieil ami de sa mère, Mondjo, profitant tel un coucou de l’absence du père, s’installa petit à petit dans le cercle de leur nid. Mondjo seul moniteur, entraîneur et président d’un club d’escalade, initia la petite fille à ce sport, où elle excella. On comprend mieux maintenant le titre du roman, les longueurs - celles qui rythment le temps de l’escalade ; celles aussi qui symbolisent, sous nos yeux effarés, la séduction, puis l’emprise, la domination psychique et sexuelle du pédophile sur la petite fille, puis sur l’adolescente -, chaque « longueur » scandant, pour chaque âge, une nouvelle profanation. Les menstrues d’Alice, arrivant tardivement, à l’âge de quinze ans, provoquent la violence accrue de Mondjo qui l’humilie en tant que jeune fille en devenir. Alice n’est plus la poupée de ses fantasmes, nommée Anna dans ses délires, ni la petite princesse souillée à loisir, mais un être immonde à piétiner, un être avec ses parfums, ses sueurs, ses passions qui lui échappent… une femme.

Bientôt la forteresse qu’avait construite Mondjo autour du corps et de l’esprit d’Alice va se fissurer… et une amitié confidente faire exploser les murs du silence savamment bâtis. Alice, née de l’écriture brillante de Claire Castillon, laissera s’envoler Anna, mais avant, tout avant, comment les dira-t-elle, et les dira-t-elle pour être vraiment libre, les mots si brûlants de sa souffrance, de sa « désescalade » à celle qui lui est si proche et pourtant n’a rien su voir, sa mère…

Les longueurs, quel que soit l’âge de nos yeux, de notre cœur, de notre lecture, bouleverse notre empathie. Pour les enfants, adolescents, parents et tous ceux que la jeunesse interpelle, il est à présenter, à offrir, à faire lire.

Annie Mas

 

VERLAQUET Catherine, Le Processus, rouergue DOADO, 2021, 60 p., 9€

Le 23 février 2022, l’Assemblée Nationale a voté l’allongement du délai légal de l’IVG, intervention volontaire de grossesse, de douze à quatorze semaines (en Angleterre, ce délai est de vingt-quatre semaines). Cette loi permet aussi aux sage-femmes de pratiquer des interruptions volontaires de grossesse instrumentales et non plus seulement médicamenteuses. Cela mettra-t-il fin à l’obligation, pour de nombreuses femmes (entre trois mille et cinq mille par année), de partir se faire avorter à l’étranger ? Sachant que la « clause de conscience » concernant les médecins est maintenue ; sachant que depuis une dizaine d’années, cent trente centres de régulations de naissance ont fermé, que dans certaines régions de France les délais d’attente pour obtenir une consultation peuvent aller jusqu’à cinq semaines -empêchant de fait la pratique de l’IVG.

Le 17 janvier 1975, grâce à la mobilisation de nombreuses femmes, de féministes : celles qui, en 1971, ont signé le « Manifeste des 343 » où elles déclarèrent s’être faites avorter, l’avortement étant alors lourdement puni par la loi, celles aussi qui ont soutenu l’avocate Gisèle Halimi lors du procès de Bobigny, en 1972, où elle a défendu courageusement une jeune fille de seize ans, Marie Claire, sa mère et trois femmes qui l’aidèrent à avorter, la loi permettant la pratique de l’IVG fut votée (voir le blog du 17/10/2021). Si cette loi fut une victoire pour la cause des femmes, on savait que vivre une grossesse non désirée marquerait toujours une expérience difficile, tourmentée, et qu’aucun avortement ne peut être, comme le disent les anti-IVG, considéré « de confort ».

Claire, la jeune narratrice du roman de Catherine Verlaquet, Le Processus, est âgée de quinze ans. Il y a deux semaines de cela, elle a fait l’amour pour la première fois, et elle l’a fait avec Fabien, un adolescent de sa classe. Bien avant de s’aimer, ils se sont « aimantés », comme attirés l’un et l’autre tant par les harmonies jumelles qui font vibrer leur corps, que par leur même désir de connaissances et d’idéaux.

Mais Claire connaît bien ses rythmes, et s’inquiète dès le premier jour du retard de ses règles.

Le désarroi de la jeune fille - oui, l’on peut « tomber » enceinte dès la première fois -, sa solitude, son angoisse s’immiscent en nous, tandis que le souffle de sa voix, très proche, suscite de page en page, notre écoute sensible, notre empathie.

Ainsi, nous sommes avec elle dans une pharmacie qu’elle a choisie loin de chez elle, lorsqu’elle vient, honteuse, acheter un test de grossesse et que la vendeuse néglige toute discrétion, parlant haut, mettant Claire dans une grande confusion. Nous la sentons trembler, décachetant le test, et attendant, fébrile, le résultat.

Nous sommes tout près d’elle lorsque l’infirmière du lycée prend les rendez-vous nécessaires, lorsqu’elle lui procure un arrêt maladie de trois jours, lorsqu’elle l’informe des démarches à suivre, lorsqu’elle l’invite à se reposer tout un après midi sur le lit de l’infirmerie.

Nous avons mal pour elle devant les réactions négatives de Fabien quand elle lui annonce sa grossesse ; nous ressentons sa colère, sa déception, sa solitude face à l’égocentrisme et le manque de maturité de l’adolescent.

Nous voudrions la défendre par des mots bien sentis lorsqu’elle essuie la sécheresse de certains propos distillés comme des leçons de morale, inutiles et incongrues ; nous voudrions consoler sa peine devant les paroles dures de sa mère et son manque de compréhension ; nous voudrions soulager sa colère lors de la proposition indécente des parents de Fabien de garder l’enfant avec eux. Et surtout, nous ressentons tellement son angoisse dans la salle d’attente de la gynécologue et ce qui s’ensuit…

Tout au long de la lecture, nous partageons ses doutes, son chagrin et nous savons bien que la décision n’appartient qu’à elle. Mais au fur et à mesure que les pages sensibles du roman s’effeuillent, l’idée contenue au milieu du terme « Intervention Volontaire de Grossesse », cette idée d’où émane le mot « volonté », s’ébauche, s’élabore. Cette volonté, cette détermination, cette affirmation de son être, Claire, dans cette cruelle expérience, l’a fait grandir, épanouir en elle.

Ce roman magnifique est à lire à partir de treize ans.

Annie Mas

 

 

27/02/2022

Désir, heur et malheur de la rencontre

CAIRONI, Sophie, Petite Femme, CotCotCot éditions, 2022, 52 p. 13€90

Un chef d’œuvre que l’on hésite à classer dans les albums, préférant le ranger parmi les livres d’art. Un travail d’artiste exigeant simule un personnage, silhouette des réalités fantomatiques, glisse vers la poésie, se joue du dessin, nous plonge soudain dans la luxuriance de douces couleurs sur une forêt dense de motifs arboricoles ou sur des dessins voguant et volant, disséminés sur une page blanche. Dans cet univers imaginaire, irréel, les couleurs se miroitent en discrétion de tons. La suite des illustrations et le texte content une histoire onirique à la fois récit d’apprentissage et récit d’aventures intérieures. Couleurs, motifs, dessins radicalisent ce que dit le texte, requérant l’attention du jeune lectorat.

Le titre indique déjà la teneur du récit : de l’enfant (petite) à l’adulte (femme) soit un cheminement, un récit du devenir. L’article zéro du groupe nominal (« Petite femme ») rend concrète la présence du personnage, facilitant une relation d’identification de l’enfant lectrice. Les couleurs invitent à la contemplation, comme ce vert céladon apaisant, présent de page en page. Les tons vibrent. Par chuchotement d’évocations, les motifs se répondent. Souvent, le blanc visibilise le vide, rendant irréel le paysage qui s’anéantit en tant que thème d’ancrage de la représentation. C’est peu de dire que l’interprétation est à construire par le jeune lectorat, surtout que l’abstraction chromatique s’invite dans ces pages aériennes. Aussi, Petite femme devient-elle insaisissable.

Mais quel bonheur de lecture… Tout commence par une perte, un rêve perdu et le désir, pour le retrouver, de la quête d’un « ailleurs ». Ce lieu situé aux confins de l’imagination va devenir, au fil des pages, un « ici » où cosmos et humain se fondent en une complicité harmonieuse. Les couleurs douces, l’écriture sobre mais tendre nous font entrer dans un univers pastel aux effets aquarellés, un univers infini où voguent, voire s’entremêlent, terres et montagnes, vents et humains, fleurs et bois. Tout un univers organique s’offre, substituant aux correspondances verbales des articulations iconiques à valeurs suggestives. Le lecteur en vient à plonger sans plus de résistance dans ces diversions de sens qui mènent Petite femme au bonheur.

En effet, le voyage s’accomplit ; et le rêve se manifeste en la personne d’un animal. L’animal, c’est une image de l’Autre qui sort de l’ombre projetée de Petite femme. Cette ombre, elle-même, a pour substance la pérégrination suivie de Petite femme : sur le chemin, dans la forêt, avec la mer, auprès des plantes. L’inquiétude, l’insatisfaction d’une perte, se muent alors en bonheur. Le devenir de Petite femme s’accomplit. L’intégrité de sa personne se manifeste. Pourquoi ? Parce qu’une rencontre a eu lieu.

 

LEJONC Régis, Les Deux géants, illustrations de Martin JARRIE, HongFei, 2021, 44 p. 18€90

Régis Lejonc s’appuie sur le magico-phénoménisme de la pensée enfantine pour construire une histoire que certains diraient surréaliste, que d’autres qualifieraient de fable, mais que la forme versifiée rapproche aussi de la ritournelle. En effet, le retour régulier d’un même motif textuel, un quasi refrain, donne du rythme à une histoire centrée sur la marche de deux géants dont les pas expliqueraient que la terre tourne sur elle-même.

Les géants seraient donc comme des dieux immanents à l’ordre physique qui nous entoure. Leur position opposée sur l’extérieur du globe les empêche de se rencontrer puisque leurs pas s’effectuent à la même vitesse, en une synchronique féerie du mouvement. Martin Jarrie, qui illustre le texte de Régis Lejonc (1), a choisi des couleurs mates, un dessin stylisé, avec moult détails géométriques et une profusion de motifs. La luxuriance apparente se trouve maîtrisée par une invitation d’exploration des planches faite au jeune lectorat.

Le texte, qui occupe presqu’exclusivement la page en vis-à-vis de l’illustration, n’excède jamais sept vers. Il est formé à partir d’un vocabulaire précis, riche, mais accessible. Le rythme s’appuie sur des vers à la liberté relative, où les hexasyllabes dominent, à la fois pointant l’harmonie d’un monde et sa fragilité… Et pour cause, les cinq derniers poèmes racontent comment la marche du monde s’est enrayée le jour où les géants ont cessé de tourner dans le même sens pour que tout tourne rond.

La note positive de cet album est la proposition faite aux terriens de rester dans une même cosmologie. Jarrie représente les deux géants en un homme et en une femme soit une continuation de l’humanité. Pour autant, leur rencontre à la fin provoque le chaos et la panique. C’est une fin ouverte qui pose un enjeu tout contemporain pour les habitants de la planète.

On voit ainsi comment, la fantaisie nonsensique peut générer, par l’allégorie, une exploration poétique de l’enjeu majeur de notre temps, problématique de la planète terre sous la coupe des humains. La ritournelle, on le sait, renvoie au folklore enfantin. Et dans ce folklore, il est prêté un grand pouvoir aux mots que les enfants pensent transmissible à chaque personne… Puissent-ils être entendus en notre époque dévoreuse.

Philippe Geneste

(1) Lejonc avait publié ce même texte avec ses propres illustrations en 2001 aux éditions rouergue.

 

 

20/02/2022

Des récits généreux au cœur plein de rêves

GALING Ed., Henry, traduction Christiane Duchesne, illustrations d’Erin E STEAD, éditions d2eux, 2021, 32 p. 14€

Cet album est un récit autobiographique de la rencontre de l’auteur enfant avec le cheval du laitier. Les interprétations enfantines des réactions de l’animal projettent sur ce dernier des sentiments qui prennent forme de personnalité. En cela, l’album est particulièrement adapté pour les enfants de 3 à 5 ans, même s’il peut être lu à des plus jeunes. Le travail au crayonné et aux effets de pastel engagent l’imagination vers un univers onirique alors même que le dessin est réaliste et que les scènes rapportées le sont aussi. Les couleurs sobres estompent les traits du dessin jusqu’à créer un univers de douceur exquise non dépourvu d’un brin de nostalgie. Un album tout en tendresse est signé ici par Ed Garing (1917-2013) et l’illustratrice Erin E Stead.

 

MARICOURT, Thierry, L’Enfant, le libraire et le roi, illustrations de François PLACE, Rue du monde, 2021, 23 p. 4€50

Ce petit livre pourra être lu de 9 ans à 12 ans avec plaisir et intérêt. La composition en mise en abyme alterne l’histoire d’un petit garçon peu riche qui voudrait acheter des livres sans avoir tout l’argent nécessaire et l’histoire d’un roi, personnage de ces livres, qui se morfond dans la solitude. Une tierce personne va, dans un premier temps, retarder la rencontre de l’enfant et du roi puis la faciliter, c’est un libraire. Thierry Maricourt, qui tint la librairie Les Yeux ouverts à Amiens, au temps d’un autre siècle, fait de l’homme de métier un passeur de la littérature.

Ce petit livre, aux pages si douces qu’on les effleure à peine, aux images tendres d’un gris bleuté, qui font rêver, ce petit livre pour mains de petits, tient dans la poche, tout près du cœur. En première page, l’enfant semble si fragile sous le regard menaçant de l’homme qui le scrute et le soupçonne de vol. L’enfant a l’âge des jeunes lecteurs du roman, et c’est vrai qu’il ne possède pas l’argent nécessaire pour acheter les quatre tomes d’une histoire très troublante ; l’homme est gardien et possesseur des romans convoités, c’est le libraire, imposant et grave comme un adulte.

L’histoire qui attire tant est celle d’un roi, « le Roi du Lac gelé ». C’est en effet un vrai roi dessiné par François Place, avec une couronne et un grand manteau, qui tourne et tourne dans ses tourments tout autour d’un lac gelé, si seul, sans personne à qui confier toutes les histoires qui le portent, qui l’emportent dans ces paysages déserts. C’est un être sans cruauté, sans désir de blesser -pas comme la créature du docteur Frankenstein, née de la plume de Marie Shelley, misérable créature faite de pourriture humaine, et qui, délaissée par le docteur, méprisée, méprisable vint se venger de lui dans les plus septentrionales, les plus venteuses, les plus gelées régions du monde. Bien au contraire, le personnage du roman « Le Roi du Lac gelé », sous son apparence bonhomme, lui qui cherche sans cesse une âme amie pour l’écouter, pour lui parler, ne désire qu’un monde fait d’harmonie et légèreté. Mais bientôt, bientôt, une multitude de voix se mêlant au vent, lui font écho.

Dans la librairie, les deux personnages, le petit et le grand, ont fait connaissance, et finissent par se comprendre : l’adulte, qui n’est pas si méchant, offre à l’enfant les quatre tomes composant « Le Roi du Lac gelé ». Ces deux personnages, amoureux de lecture, se sont posés bien des questions. Comment adoucir ce pincement troublant, cette solitude qui revient, comme un sentiment de deuil, à la fin d’un roman ? Comment ne pas quitter des êtres si proches, de vrais amis, qu’un écrivain nous a donnés ? Et, comme pour l'enfant, si le dernier tome nous manque, imaginer la suite et tenter de l’écrire ?

Alors vite que l’enfant lecteur reprenne son histoire, un homme généreux, au cœur plein de rêves, et vêtu d’un grand manteau et d’une couronne d’or, écoute déjà sa voix, et l’attend.

Bien vite afin que les mots ne se troublent, que les crayons ne se cassent et que la glace ne fonde.

Annie Mas & Philippe Geneste

 

VERRIER France Les Gens de Hölmölä et la lumière / Hölmöläiset Ja Valo, bilingue français-Finnois, traduction de Lea Lagerblom, illustrations de Solène LAFERRIERE, L’Harmattan, 2021, 24 p. 10€

Ce conte est la réécriture d’un conte traditionnel de Finlande. Il concerne l’habitation. Des villageois vivant sous des tentes en peau ont l’idée de bâtir des maisons de bois. Mais ils oublient les ouvertures. Le conte explique comment ils recueillent la lumière et la pénombre pour tenter de rendre leurs cabanes lumineuses, mais en vain. Un jeune homme malin, d’un autre village, leur suggère de créer des ouvertures. Ce qui fut fait, non sans difficulté. Le conte instruit donc la problématique de l’ombre et de la lumière, du vivant et du lumineux et décrit une recherche d’équilibre entre les deux.

Commission jeune de lisezjeunesse

13/02/2022

De la compréhension du vivant

PINAUD, Florence, PIARROUX Renaud, Pourquoi les pandémies ?, illustrations d’Elodie PERROTIN, éditions du ricochet, 2022, 128 p. 13€

Ce documentaire s’adresse aux préadolescents et adolescent, mais peut être lu par des plus âgés. Il part de la situation actuelle de manière très concrète. Après une explication de la formation du mot que conforte en fin de volume un lexique très utile, le livre explique le passage de l’épidémie à la pandémie, analyse ce qu’est une maladie infectieuse, et donne de multiples exemples relativement proches afin que les lecteurs et lectrices puissent s’appuyer sur des choses connues. La notion de contamination est alors explicitée, abordant la question des origines. Là encore, l’exemple contemporain est contextualisé, facilitant la réflexion. Les moyens médicaux de réagir sont alors détaillés. Les lecteurs et lectrices se trouvent en terrain connu, mais le livre les ouvre à d’autres pandémies (Sida, Ébola). La présentation de ce qu’est un vaccin retiendra l’attention, évidemment. Le livre consacre un chapitre à l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) créée en 1948.

Ce livre, qui procède par courts chapitres, qui multiplie les questionnements en y apportant des réponses claires et nuancées, peut être lu en continu ou bien de manière fragmentaire. On voit tout l’intérêt de la présence d’un tel ouvrage dans les bibliothèques pour enfants et les centres d’information et de documentation des établissements scolaires. Il est une source précieuse d’informations mais aussi une invitation à la réflexion.

Philippe Geneste

 

BROSNAN Katie, Le Jardin du microbiote. Explore le monde étonnant des bactéries, illustrations de Kate Brosnan, Milan, 2021, 48 p 12€90

Le livre au format d’un album répond à ces questions : « Que sont les microbes ? Où sont-ils ? Sont-ils nuisibles ? Pourquoi est-ce si important de se brosser les dents ? Comment fonctionnent les antibiotiques ? En quoi les prébiotiques et les probiotiques peuvent-ils être utiles ? » Entre les microbes aux fonctions vitales et les microbes aux qualités pathogènes, le livre mène les lecteurs et lectrices (9 à 12 ans) à comprendre leur présence dans l’organisme, à partir d’exemples qui s’appuient l’expérience commune de tout un chacun. Les intestins, la bouche, la gorge, l’estomac, le système immunitaire, sont explorés avec simplicité et de manière explicative. Le choix des dessins et couleurs avec l’insertion, parfois, d’une bande dessinée, facilite l’entrée dans les informations. C’est un livre qu’on a aimé se passer les uns les autres.

 

DUSSAUSSOIS Sophie, C’est quoi la santé ?, illustrateur Jacques AZAM, Milan, 2021, 128 p. 8€90

On apprend beaucoup de choses avec ce livre en bandes dessinées. Il y a quatre chapitres : les maladies, le handicap, les soins et la prévention, les actions collectives. La quatrième partie, par exemple, ce n’est que des questions pratiques et on les connaît un peu par l’école. Là, les dessins et les textes permettent de nous remettre les idées en bon ordre. C’est pareil pour la partie sur les soins et la prévention. Moi, j’ai 10 ans et je comprends bien, parce que les textes sont simples. L’avantage, aussi, c’est qu’on peut lire dans l’ordre qu’on veut, un petit peu, de temps en temps, juste sur un sujet, et un sujet, ça fait trois pages, alors trois pages, tout le monde peut les lire. Il y a aussi des informations sur l’histoire et la santé dans l’histoire. C’est plus difficile mais ça m’a intéressé aussi.

Paul & Paulette de la commission Lisezjeunesse

 

 

LECOEUVRE Claire, COLOMBIER Chloé, Les P’tites chauves-souris, éditions du ricochet, 2021, 26 p. 9€50

Cet album, de format moyen et carré, possède une couverture aux coins arrondis afin que l’enfant le manipule au mieux. Le papier est glacé, les dessins réalistes bien que stylisés, les couleurs vives. L’ouvrage s’adresse aux petits avant l’apprentissage de la lecture comme après, disons de 5 à 8 ans. La précision des informations est assurée et l’on suit les chauves-souris depuis l’arrivée de la nuit jusqu’au lever du soleil puis du printemps à l’hiver. L’enfant va comprendre comment elles se nourrissent, comment elles s’orientent dans la nuit, pourquoi elles on les trouve dans les greniers et les grottes, où elles se cachent durant la journée, comment elles résistent au froid et à l’absence de nutrition durant leur hibernation.

A ces qualités documentaires, auxquelles les éditions du ricochet nous ont habituées, s’ajoute un intérêt vif et contemporain. La période de pandémie que nous vivons a mis les chauves-souris sous les feux de l’actualité. L’album permet de restreindre la part fantasmatique associée à ces animaux et de les replacer dans la réalité qui est la leur. Ainsi, un documentaire prend-il valeur aussi d’argument de raison au cœur des débats sociétaux. Et c’est un atout supplémentaire de ce beau livre.

Ph. G.

06/02/2022

Poésie d’aujourd’hui et d’hier

Le blog lisezjeunessepg cet an nouveau 2022, sous le signe de la poésie d’une poétesse contemporaine dont l’œuvre en cours rencontrera les préoccupations des jeunes adultes et adolescents autant que des adultes. La poésie, bien souvent, traverse les âges et les générations. Annie Mas & Philippe Geneste

Davin Sandrine, Égratignure, TheBookEdition.com, 2018, 45 p. 9€

Ce recueil de tankas poursuit la démarche entamée avec Dans La Nuit sourde (voir blog du 2 janvier 2022), et comme lui publié en 2018. A l’unité de genre s’ajoute l’unité d’un minimalisme thématique quasi identique : silence, ombre, pierre et caillou, arbre-racine-herbe. Un univers s’affirme, à chaque touche de mot, pareil au paysage reconstitué qu’offrent certaines peintures. Les correspondances de la Terre et du ciel, du cosmos et du souterrain, de l’air et de l’eau, englobent peu à peu la lecture, incluent peu à peu le lecteur dans l’espace ainsi créé.

Dès le premier poème, la mémoire est convoquée, mais éclatée en autant de mémoires que de sens. Ne s’agit-il pas de construire entre les limites du recueil une continuité qui s’affranchirait du temps linéaire, c’est-à-dire du temps subjectif ? Nous le pensons et c’est ce qui expliquerait l’absence de souvenirs. En dehors du motif de la « grange » et des « godasses » présentes aussi au cœur de Dans La Nuit sourde, la discontinuité des souvenirs est tenue en dehors des évocations. La « grange » et les « godasses » sont des métonymies de la présence du grand-père. Ces deux mots forment le fil ténu mais résistant qui retient l’imaginaire à une expérience intérieure renouvelée dans le présent de l’écriture.

Ce privilège accordé au continuum mémoriel ouvre le présent à une forme d’intemporalité. Le présent se manifeste en tant qu’expérience poétique. La poétesse plonge dans des paysages reconstruits, reconstitués, pour figurer la permanence de sa relation au grand-père au-delà de « la poussière du souvenir » p.5 (1). Toutefois, et c’est une différence notable avec Dans La Nuit sourde, l’univers qui se construit est fragile, menacé de déréliction. Le choix des adjectifs et participes passés est révélateur. Quarante-et-un relèvent de la détérioration : piétinées, décrochées, rongé, écorchée, friable, dispersés, rouillées, mauvais, trouée, abandonnée, courbaturé, gercés, mutilée, délavés, transpercée, alvéolée, décortiquées, rouillés, tombés, meurtrie, froissée, froncées, délabrée, perdues, gribouillées, décousues, grignotées etc. Trente-et-un verbes conjugués, soit la majorité, apportent des actions menaçantes : gronde, s’effacent, s’écrasent, froissent, égratignent, entaille, hurlent etc. Égratignure est plus sombre que Dans La Nuit sourde et plus sombre, aussi, que Rouillure qui paraîtra deux ans plus tard.

La relation menacée avec le grand-père, le continuum mémoriel en délicatesse d’atteinte, figurent un exil, une solitude, une séparation. Sans souvenir, hors du souvenir, la poétesse éprouve les impressions déposées par un voir tout autant intérieur que réel. Se dessine ainsi un espace d’ardente attente, où la convocation de l’immensité cosmique vient signifier l’intensité de l’instant poétique. Faire image quand ce qui est cherché ne peut advenir, ne relève pas d’un dessein esthétique mais d’une nécessité ressentie pour que vive la relation affective. La poétesse est à l’affût de ce qui viendrait rompre le silence, thématique récurrente de l’œuvre en cours, de ce qui peut inverser le processus de déréliction, de déliquescence du monde que les images apposent sur les pages. Quand la parole est à terre, quand la représentation se cherche une expression, il reste l’écriture, mode silencieux pour empêcher d’être emporté par le devenir fantôme de la mémoire jusque-là vectrice.

La poétesse ne sera jamais autant au bord du précipice de la mémoire que dans Égratignure. La relation cherchée trouve dans la géologie un allié inattendu mais qui signe, peut-être, au-delà du cas singulier d’une vie, une déshérence qui menace l’humanité :

« Et les pierres se racontent

L’histoire de l’humanité ».

Ainsi s’achève le recueil, glaçant dans son minimalisme lexical au service d’une permanence thématique : le vent érode les pierres, le silence se pluralise, les végétaux perdent racines, l’ombre se fait ombres projection hors avenir.

Philippe Geneste

(1) Pour faciliter la lecture du lecteur qui voudrait se référer au recueil, nous avons rétabli une pagination correspondant à l’ordre des poèmes. Ce choix est critiquable puisque le recueil est, conformément à la volonté minimaliste de la poétesse, non paginé, sans l’ordination qu’induit une pagination.


Biographie

PINGUILLY Yves, Aimé Césaire, le nègre indélébile, Oskar, 2013, 71 p. 5€99

Cette biographie pour les enfants d’âge de fin primaire et de collège, servira tout aussi bien aux lycéens. En sept chapitres (Le monde est jeune – Paris - 1931- « Les bruits se donnent la main et s’embrassent » - Politique et poétique - Le style poétique et politique- « Le papotage hors-monde des fougères arborescentes » - Victor Hugo, Paul Valéry, Colette, Aimé Césaire - auxquels s’ajoute un dossier documentaire succinct mais éclairant), Yves Pingilly rend compte du parcours exceptionnel de cet enfant de petit fonctionnaire de Martinique, né en 1913, qui embarque pour Paris en 1931 afin d’intégrer hypokhâgne. Il y rencontre un autre étudiant noir, de milieu aristocratique, Léopold Sédar Senghor. C’est l’époque d’une intense domination coloniale de l’Afrique. L’Antillais et le Sénégalais ressentent pareillement la nécessité de l’homme noir d’affirmer sa présence, son histoire, sa filiation. Un jeune étudiant Guyanais, Léon Gontran Damas, se joint à eux : « il faut que le nègre soit lui-même et s’impose face à tous ces colonisateurs ». Le mot de ralliement, il le trouve durant leurs discussions : « négritude ». Aimé Césaire qui écrit des vers fait la connaissance d’André Breton et du surréalisme. Gaulliste durant la période Vichyste, il s’engage en politique au sortir de la guerre avec les communistes. Il sera élu maire de Fort-de-France puis député, en 1945. Dès lors, l’homme politique et l’écrivain évoluent ensemble.

En 1946 il crée la revue Présence africaine avec Alioune Diop et il publie Les armes miraculeuses. Ce recueil est un soulèvement d’images, où les genres s’entrechoquent, où, à l’image de Rimbaud, règne la parataxe et les présentatifs, où le poète recherche les carrefours et rejettent les frontières sans se dérober à la violence des temps. La poésie semble avoir pour fonction de bousculer les représentations, les idées qui menacent de s’ankyloser dans l’ordinaire de l’in-signifiance. Politiquement, il crée avec son ami de toujours, Pierre Aliker, le Parti Communiste Martiniquais. Á l’époque des luttes anti-coloniales qui secouent le Tiers-Monde, il noue une grande admiration pour Patrice Lumumba (1925-1961) acteur de l’indépendance du Congo, assassiné par le colonisateur belge (1).

Yves Pinguilly retrace chronologiquement cet entrecroisement entre l’action politique et l’action poétique. Chose rare, il permet au jeune lectorat de prendre pied dans l’écriture d’Aimé Césaire. Le travail de style du biographe est d’une exigence non pas imitative mais suggestive, qui s’articule avec bonheur avec de nombreux extraits de l’œuvre.

Philippe Geneste

(1) Voir Pinguilly, Yves, Patrice Lumumba, la parole assassinée, oskar, 2010, 97 p. et le blog lisezjeunessepg du 22/11/2015

30/01/2022

De l’expérience au langage, la pratique des petits

DENEUX Xavier, Mes Histoires à lacer, Milan, 2021, 8 p. + boîte de jeux, 14€90

La boîte de jeux s’adresse aux enfants dès 3 ans. Elle contient deux séries de 6 cartes en carton, 6 lacets et une frise modèle pour aider l’enfant. Chaque carte présente une scène. Le trait est stylisé, les figures explicites, les couleurs en aplat, plutôt vives, bref, des caractéristiques qui rencontrent l’intérêt des petits enfants. Avec les lacets, l’enfant est invité à compléter les cartes dont des parties sont incomplètes. Il s’agit donc d’un jeu, et en même temps d’une exploration du sens de figures avec un apprentissage du vocabulaire à la façon d’un imagier. Bien sûr, cette boîte de jeux prend toute son efficace si l’adulte accompagne l’enfant dans le maniement des cartes et des lacets. D’abord, chaque carte présente un court texte qui reproduit verbalement la situation représentée graphiquement. Il est donc nécessaire de lire. Ensuite, l’adulte pourra conseiller l’enfant dans le maniement des lacets et donc approfondir la motricité fine qui est requise, notamment en confortant la perspicacité de l’enfant. Enfin, les lacets qui passent dans des trous effectués sur les cartes, peuvent être mis en dehors de toute correspondance avec la représentation attendue et que la frise modèle permet de suivre. Là, le dialogue avec l’enfant est essentiel pour forger sa vue observatrice et l’éduquer à l’attention.

 

DESBORDES Astrid, Le Livre des problèmes, illustrations de Pauline MARTIN, Nathan, 2021, 36 p. 12€90

Le titre pourrait induire en erreur car, rien d’abstrait dans ces trente-six pages. Bien au contraire, le duo met en scène des situations quotidiennes. Le traitement graphique (simplicité, images dépouillées, nombreux aplats, couleurs gaies et mates) assure la dimension humoristique du livre. Non pas parce que l’image serait drôle sur un texte présentatif de la situation, mais parce que le texte et l’image se combinent avec intelligence. De plus, la composition du texte et celle de l’image se confortent. En effet, le texte pose une situation problématique en page de gauche et apporte une solution sur la page de droite. De même l’image illustre le problème en page de gauche et, en page de droite, donne la conséquence de la résolution du problème. Mine de rien, c’est un petit raisonnement qui est offert à l’enfant qui, le regardant pendant que les parents le lui lisent, pourra se familiariser avec chaque situation. Alors viendra le temps où, même s’il ne lit pas encore, s’habituant au livre, il tournera les pages tout seul, et reproduira les situations et leur solution, s. C’est un bon livre, éducatif sans avoir besoin de l’annoncer. C’est un livre que l’enfant a plaisir à prendre quand il est familiarisé aux diverses situations problèmes qui composent l’ouvrage.

 

LABRECQUE Anne-Marie, Le Monde des lettres, illustrateur Mathieu Dionne St-Arneault, graphisme Wedge, éditions Bayard, 2021, 60 p. 11€90

Tout commence par une présentation de l’alphabet puis par la présentation du livre qui propose une lecture interactive. Bien sûr, la présence de l’adulte comme accompagnant s’impose. Pour chaque lettre, un court texte jouant de l’assonance et/ou de l’allitération est inscrit sur la page : l’enfant doit y trouver la lettre concernée. En face, se trouve une image (par exemple pour la lettre G on trouve l’image d’une girafe et d’un gorille) qui, lorsque l’enfant l’identifie, révèle les variations de prononciation de la lettre ou alors seulement donne une illustration à la manière d’un imagier.

L’ouvrage est d’un bon format confortable, avec des coins arrondis Chaque page est épaisse et solide, permettant sans crainte moult manipulations. Le papier est brillant, ce qui met en valeur les aplats de couleur. Tout reste toutefois sobre, car le but est bien de se familiariser avec l’alphabet. L’enfant doit observer, il est invité à parler et à écouter. Le dialogue avec l’adulte est essentiel, bien sûr : par exemple, l’album comporte un index avec synthèse pour chaque lettre, que l’adulte pourra utiliser pour revenir sur ce qui aura été lu. Cet ouvrage est un bel ouvrage, simple et pertinent.

Philippe Geneste

23/01/2022

Les civilisations au défi du capitalisme

LESCROAT Marie & CORDASCO Catherine, L’Amazone Fleuve de la biodiversité, éditions du ricochet, 2021, 77 p., 17€

Cet ouvrage relié avec signet et de magnifiques pages de garde, cet ouvrage augmenté d’un lexique explicatif, permet aux jeunes lectrices, aux jeunes lecteurs, de s’ouvrir à une autre lecture sur la notion de civilisation que celle quadrillée par les conceptions occidentales de progrès, d’industrialisation, d’emprise sur les autres, de pouvoir sur les peuples, de hiérarchisation des cultures.

L’Amazonie est le symbole du désastre engendré par le capitalisme qui épuise les terres, dévaste les forêts, souille les cours d’eau, les fleuves, élimine des formes sociales ancestrales.

Le lectorat découvrira une terre immense où les peuples autochtones, dont quelques-uns seulement sont encore présents, vivaient en harmonie avec les animaux, les végétaux, l’inanimé terrestre, peuples que les explorateurs occidentaux, devenus conquérants, ont décimés à 90% par leurs virus importés, et plus encore par leurs tueries, leurs massacres, afin d’assouvir leur soif d’asservir, de posséder et les êtres et les terres vierges de ces mondes inconnus.

Les jeunes lectrices, lecteurs, découvriront aussi que cette terre vierge ne l’était pas, qu’elle était occupée par des hommes, il y a 13 000 ans, qu’elle porte la trace de part en part de faits culturels, urbanistiques, agricoles qui s’épanouirent à partir d’environ 1000 jusqu’à 1400 après J.C. Ils prendront connaissance de quelques faits prouvant la richesse des sociétés qui ont su maintenir en cohésion culturelle, spirituelle les humains natifs de ces contrées avec les éléments. Ils comprendront enfin combien les eaux chaque jour davantage empoisonnées, les sites sacrés violés, les végétaux et les terres saccagés, la forêt en recul permanent (en un siècle 20% de sa couverture a disparu), révèle les menaces sur la disparition définitive des pans ancestraux du patrimoine de l’humanité. L’homme du capitalisme est un loup pour l’homme ; sans autre conscience que celle du profit immédiat il œuvre avec assurance à l’anéantissement de sa propre espèce.

Riche d’illustrations magnifiques, d’une écriture claire et intelligente, les autrices Marie Lescroat et Catherine Cordasco nous offrent une connaissance très complète tant de l’histoire, que de la nature, la faune, la flore, que de la richesse de la culture amérindienne. Elles détaillent les menaces qui pèsent sur la vie tant humaine que végétale, animale de l’Amazonie. Le livre présente le fleuve, la forêt, leur interaction, les territoires immenses traversés et leur géographie, nombre d’éléments des cultures amérindiennes présentes, des contes et légendes, la richesse de la biodiversité menacée, des épisodes historiques, les méfaits de la colonisation, de l’exploitation des terres et des êtres humains. L’importance d’un tel ouvrage saute aux yeux quand on sait qu’« aucun monument précolombien d’Amazonie n’est encore protégé officiellement. Un seul a été récemment inscrit en 2018 par l’UNESCO, dans le centre de la Colombie. C’est le parc de Chiribiquete » (1). Le livre se referme sur une très belle illustration où se mêle l’écriture d’un conte amérindien… Ainsi naquit l’Amazone.

Annie Mas & Philippe Geneste

(1) L’archéologue Stéphen Rostain dans un entretien avec Nicolas Bourcier, « Amazonie, le mythe de la forêt vierge », Le Monde science et médecine, 15 décembre 2021.

 

BEHRAE Olivier, Jungle beef. Quand les narcos attaquent la forêt vierge, scénario et dessins de Cyrille MEYER, éditions Steinkis, 2021, 143 p., 20€

Passionné d’ethnobotanique, documentariste, Olivier Behra voue son œuvre à dresser « l’inventaire du patrimoine naturel, culturel et humain de la Terre ». Engagé pour le tournage d’un film sur une « mystérieuse cité Blanche » au cœur de la jungle du Honduras, il est pressenti pour réaliser le repérage des lieux afin de permettre à l’équipe du film d’installer son campement et sa base. Pour ce faire, il va descendre le fleuve Rio Plátano. Il voyage d’abord seul avec un guide local spécialiste des plantes et des civilisations amérindiennes du Honduras. Ils seront rejoints ensuite par deux guides indiens Pech.

La bande dessinée alterne des peintures des lieux, plongeant les lecteurs dans la luxuriance d’une nature époustouflante, au milieu d’une biodiversité sans pareille… ou presque. Ces planches, directement en rapport avec le récit chronologique du voyage, alternent avec des bandes dessinées documentaires qui explicitent l’histoire du Honduras, l’extermination des populations autochtones, leur asservissement par le colonialisme et leur rencontre avec l’esclavage de la traite des noirs par les pays d’Europe. Ces pages nous content la culture des Pech, Mosquitos et Garifunas. Elles démontrent comment les mafias des narcotrafiquants, s’accaparent les terres de ces peuples, y implantant des fermes avec un élevage intensif de bœufs et y développant une industrie du bois avec une déforestation massive. La collusion entre le capitalisme et le banditisme est une réalité tragique. Les terres sont polluées, sous le coup de la destruction de la forêt les sols perdent leur fertilité que des millénaires de cultures respectueuses de la terre par les amérindiens avaient rendues riches. Le mode de vie occidental pénètre des populations appauvries, transformant des territoires entiers en zones de non droit où se développe la misère. En quinze ans, 37% de la zone forestière du Honduras a disparu.

La bande dessinée se fait alors pédagogique, expliquant avec clarté les transformations écologiques, le lien entre la déforestation et le changement climatique des territoires touchés. Le récit, lui, développe l’impact humain du capitalisme instauré par les mafias pour blanchir leur argent. Il fait toucher du doigt combien l’enjeu vaut une perte incommensurable pour l’humanité : extinction en cours de savoirs ancestraux sur les plantes et les animaux, de formes d’agriculture respectueuse de la terre, de contes et légendes qui diversifient l’approche du rapport de l’homme au monde, de l’homme à l’univers. L’ouvrage souligne enfin combien le capitalisme piétine une riche histoire, celle des civilisations amérindiennes qui érigèrent des cités dès le IIème siècle de notre ère, prouvant la maîtrise de connaissances scientifiques et astronomiques.

Le livre est d’autant plus important que la cause indienne des Amériques reste encore un point noir des grandes déclarations des droits de l’homme et du respect des peuples et de leur dignité. Mais s’il est important, le livre est aussi un joyau pictural qui se lit d’une traite comme un thriller écologique au dénouement qui laisse peu de place à l’espérance, tant le capitalisme planétaire semble incapable de tirer les leçons de ce qui pourtant l’asservit à sa destruction.

Philippe Geneste