Anachroniques

11/09/2022

Dans les rues de l'enfance

COMTOIS Céline, La Ruelle, illustrations de Geneviève DESPRÉS, éditions d2eux, 2022, 44 p. 15€

« Cric crac » et le conte commence, c’est-à-dire l’histoire que fait de sa vie la petite enfant, narratrice de cet album aux dessins colorés, parfois aquarellés ou aux effets aquarellés.

La seconde héroïne de l’album est la ruelle qu’imite le format italien. Les peintures figurent un décor où s’aventure Élodie qui, comme le jeune lectorat tournant la page, découvre une scène. L’album repose sur un dédoublement narratif : d’une part, suivant la narration à la première personne, le lecteur ou la lectrice épouse le point de vue d’Élodie, d’autre part, suivant les illustrations qui mettent en scène l’enfant, ils se retrouvent avec l’illustratrice omnisciente équivalente diégétique d’une narration à la troisième personne. Cette dualité crée une étrangeté dans la manière dont est menée l’histoire. Domine toujours, toutefois, le point de vue de l’enfant : le monde autour d’elle est animé, les cailloux habitent la ruelle, les fourmis vivent, le chien sait ce qu’il fait.

La troisième héroïne est Aimée, une petite voisine ayant nouvellement aménagé dans la ruelle. L’imitation des cris des animaux, l’imitation des uns et des autres, préludent à leur contrat d’amitié, sous le signe du fantasque et de la tendre impudence.

Élodie a les poches pleines de ses trouvailles, mais en plus, aujourd’hui, elle a trouvé l’amitié.

C’est un très bel album, très vif, plein d’humour, servi par des portraits d’enfants aux yeux scrutateurs, des portraits installant la présence des personnages, à travers qui l’éloge est fait de l’observation et de la curiosité. Et puis, afin de faciliter par le jeune lectorat l’appropriation de cette histoire, Élodie est laissée seule, le temps justement d’explorer la ruelle. Les parents c’est bien pour lire l’histoire, mais s’amuser seule et découvrir seule le monde, quel plaisir. « Cric crac »…

 

POIRIER Nadine, La Case 144, Geneviève DESPRES, éditions d2eux, 2022, 32 p. 16€

« Pourquoi le ciel est-il si haut ?

Pour que les oiseaux ne se cognent pas la tête ».

Crayons de bois, pastel, acrylique, gouache, Geneviève Desprès installe un univers de transparence brumeuse, de superposition épousant le dédoublement des personnes, avec un jeu de papier calque, de traits précis sur du fond vague. Dans cette atmosphère s’installe La Case 144. Le fil conducteur est l’idée géographique d’une enfant, Lia, qui veut explorer la ville et ses parcs. Pour ne pas se perdre, là où le Petit Poucet égrenait les cailloux, Lia trace des cases d’un jeu de marelle. Le jeune lectorat parcourt ainsi la ville avec elle.

Là où elle doit tracer la case n°144, un homme est assis sur un carton. Un sans domicile fixe que l’enfant prend pour un génie des Mille et une nuits. D’ailleurs, c’est par la lecture par l’enfant d’un conte drolatique que commence leur relation, en plein milieu du trottoir. Pour l’enfant, c’est l’espoir que cet homme de rue en bon génie d’Orient fasse apparaître une boîte de craies pour qu’elle puisse continuer le tour de la ville ; pour l’homme assis, c’est l’écoute d’une vie à travers des mots poétiquement à rire. Chaque jour l’enfant et le vieil homme se retrouvent. Avec le froid disparaissent les illusions enfantines d’avoir affaire à un génie et le souffle de vie gelé par le temps. L’enfant alors trace, sur ce qui devait être la case 144, une maison qui entoure l’homme, au « 144 rue de la Marelle ».

Ce bel album tout en sobriété, des dessins comme du texte, propose une réflexion tant poétique que philosophique sur la rue, sur le trottoir, sur la misère, sur les personnes sans abri, sur la propriété aussi et sur l’art. Au gré des pages, ces thèmes s’entrecroisent, ouvrant larges les horizons de compréhension du monde aux enfants lecteurs. Qu’on lise l’album à l’enfant petit ou bien que les 7/9 ans lisent seuls l’album, la pérégrination de Lia se fait cheminement intérieur du sentiment de solidarité et d’humanité. Les mots y sont à leur place, fabricateurs de poésie et s’ils sont adressés avec compréhension à l’autre, accomplisseurs du présent de la vie.

Philippe Geneste

04/09/2022

Quand la plus faible intention devient impraticable…

AUBRY Florence, Salle de classe, Namur, 2021, 184 p. 7€

Cet excellent roman pour collégiens de la sixième à la troisième sera aussi lu avec intérêt par les lycéens, notamment en seconde, et au-delà. Si le sujet en est le harcèlement, l’intrigue présente cette particularité de se centrer sur une jeune professeure enthousiaste prenant son premier poste après des années à cravacher pour obtenir le concours du CAPES. Il ne fait pas de doute que l’autrice, professeure documentaliste, possède une solide connaissance du système éducatif et a su travailler avec excellence des témoignages et relations d’expérience. Le professeur chahuté (1) est, en effet, un sujet tabou dans l’éducation. L’intéressé lui-même évite de partager son expérience, car il sait que son administration ne le soutiendra pas ou que, si celle-ci se montre compréhensive, les échelons hiérarchiques supérieurs ne tolèreront pas qu’il ne « tienne pas sa classe ». Et c’est bien ce qui se passe pour l’héroïne du roman, Stella Godin, jeune professeure d’histoire-géographie.

Par cette situation, la fiction propose, d’une part, une vue panoramique de la représentation conventionnelle que se fait l’enseignant de sa fonction à partir de l’endoctrinement dans les Instituts Supérieurs du Professorat et de l’Éducation, et scrute, d’autre part, la représentation que se font les élèves de l’ordre scolaire et de ses fissures. Fort intelligemment, Florence Aubry a composé son récit chronologiquement, suivant une année scolaire, à partir d’une narration alternée : le narrateur omniscient conte à la troisième personne l’histoire de la jeune professeure qui officie devant la troisième A ; le personnage Manou, élève de cette classe, raconte à la première personne l’évolution de sa vie sentimentale, ses interrogations, ses révoltes, ses doutes. Ce dispositif permet bien sûr l’identification des jeunes lectrices ou jeunes lecteurs à Manou, suivant en cela un poncif de la littérature destinée aux adolescents et adolescentes. En revanche, la narration à la troisième personne pour les passages concernant l’enseignante Stella, imite la distance générationnelle et institutionnelle entre élève et professeur. Le croisement des deux modalités narratives produit un effet réaliste qui renforce le pouvoir de la fiction. Florence Aubry évite ainsi le didactisme et, telle une autrice naturaliste, elle met en place des personnages, dont le personnage collectif de la classe troisième A, et laisse jouer la logique du récit jusqu’au bout. Les lectrices, les lecteurs observent ce qui se passe et sont plongés dans la mécanique inexorable du chahut caractérisé (2) qui va broyer l’enseignante.

Par ailleurs, l’alternance de la narration permet de casser la tentation d’entrer dans le parti d’un personnage, Stella ou Manou, afin de maintenir le récit à distance critique. Ce dispositif permet à la fois d’éviter toute artificialité des identifications, si courante en littérature de jeunesse, et à la fois de laisser libre le lectorat de forger sa compréhension des mécanismes de harcèlement appliqués par une classe à un enseignant ou à une enseignante.

Enfin, en suivant les événements racontés par les deux narrations alternées, le jeune lectorat voit la tragédie prendre forme et il en saisit chaque étape de son accomplissement jusqu’au dénouement. La dynamique de la lecture se concentre davantage dans cette caractéristique que dans la fonction d’identification au personnage.

 

La grande réussite de Salle de classe est la présence centrale du personnage collectif de la troisième A. C’est une classe difficile, c’est-à-dire une classe où la négociation entre l’enseignante et les élèves, voire entre les élèves, se renégocie au jour le jour, d’heure en heure même, et parfois de manière explicite. Le chahut étant par définition une manifestation collective, chercher un ou une coupable est peine perdue. Or, pétrie d’individualisme et refoulant la réalité de groupe que sont les regroupements d’élèves par classes, l’institution scolaire est incapable de reconnaître cette nature collective. Salle de classe en apporte une illustration. Il est intéressant de remarquer que toutes les techniques de groupe élaborées en pédagogie Freinet mais aussi en pédagogie institutionnelle sont méconnues et combattues par l’ordre scolaire dominant. Or, cette dimension est essentielle pour comprendre la dynamique positive ou négative d’une classe, essentielle pour savoir que la résolution du chahut n’est pas de l’ordre de l’enseignement, ce que l’histoire de Stella démontre parfaitement.

Au cœur du chahut est le déni : déni de la violence institutionnelle par l’institution, déni des enseignants eux-mêmes (l’épisode du conseil de classe, relaté dans le livre, est plein de vérité), déni de l’hétérogénéité de la composition de la classe vite homogénéisée par les jugements des uns et des autres -rôle central dans le livre du personnage de Roderick-. C’est encore au crédit de ce roman de pousser le jeune lectorat à interroger l’attitude des élèves de la classe en termes de responsabilité individuelle et d’identité collective.

À la place du questionnement de ces dénis, l’institution, qui les entretient, fait peser, sur l’enseignante chahutée, un sentiment de culpabilité qui la fragilise d’autant plus qu’elle a pris comme argent comptant l’idéologie individualiste scolaire, qui isole chaque enseignant pour mieux masquer la dimension institutionnelle de l’éducation. Un exemple suffit ici : le respect est assimilé institutionnellement à être respecté, se faire respecter or ces deux expressions sont une mauvaise entrée dans le problème du chahut, parce qu’elles assimilent le respect à la discipline ! Stella Godin, fragilisée, va se marginaliser puis perdre pied dans une solitude mortifère. Elle sombrera mais le secret sera bien gardé, aucune vague ne secouera l’institution…

Philippe Geneste

(1) Pour une étude et une synthèse des études sur le chahut, nous renvoyons le lecteur et la lectrice au dictionnaire du chahut établi dans Geneste, Philippe, Le travail de l’école : contribution à une critique prolétarienne de l’éducation. Genèse de l’éducation hiérarchique, Chambéry, CNFEDS-Université Savoie Mont Blanc, 2017, 270 p. pp.186 à 195. – (2) ibid. pp.158/159.

 

28/08/2022

Pour une fin d’été gorgée d’images et de vertiges

DURLEY Natasha, Dans les airs, éditions amaterra, 2022, 32 p. 13€90

Tout ce qui est dans les airs, animaux, phénomènes naturels, créatures mythologiques ou de légendes, objets de la technologie humaine, fantôme et super-héroïne, astres et insectes, mais aussi ce qui est en contiguïté avec l’air (chapeau) ou bien qui appelle l’élément aérien par sa place sur le corps (le chapeau). Les seize feuilles cartonnées qui se présentent sous la forme d’un dépliant augure du jeu et de bien des manipulations par l’enfant. Sur chaque page un dessin peint plutôt stylisé est un bon support pour interroger l’enfant sur ce qu’il voit, ce que c’est comment ça s’appelle s’il en a déjà vu… Et l’expérimentation auprès de la commission lisez jeunesse a montré que le livre dépliant avait du succès avec les petits.

Avec son rabat aimanté, la couverture du livre se ferme comme un petit coffre à merveilles que l’on peut poser sur un rayon de livre ou bien transporter sans peur de l’abîmer car il est solide. L’air de rien, c’est un bon petit livre pour offrir grande joie aux petits et petites d’humains.

 

CAHEN Laurie, Toni DEMURO, L’Oiseau qui avait avalé une étoile, éditions Cipango, 2022, 40 p. 17€

La situation initiale, toute entière contenue dans le titre, qualifie le surréalisme de l’univers fictionnel dans lequel va pénétrer le jeune lectorat. Le dessin géométrisé de illustrations, le choix de couleurs mates disposées selon des contrastes adoucis, la physionomie des personnages (animaux et un humain) suggérant plus qu’elle ne la dessine la tristesse, l’utilisation de fonds tramés de couleurs -aplats noirs, pour des raisons évidentes, exclus-, introduisent l’enfant à une réflexion sur l’accueil et le rejet, sur l’altruisme et l’égoïsme, sur la nécessité de la relation à l’autre pour connaître le bonheur.

L’autrice use de la poésie comme d’un instrument philosophique. On pourrait compter dix-huit strophes, bien que, si les onze premières sont avérées, les sept dernières sont davantage des transpositions en vers d’une prose non versifiée. Or, cette césure entre vers et prose transposée en poésie correspond au passage de la genèse du malheur à la genèse du bonheur. La onzième strophe évoque la détresse de l’oiseau qui pleure « quelques / larmes scintillantes », la douzième sanctionne toute cette moitié du récit en préparant une solution à l’histoire et les six dernières proses mise en strophe déroulent la rencontre de l’autre jusqu’au dénouement.

Selon une trame de conte, l’éblouissement, qui accompagne l’avalement de l’étoile par l’oiseau, est suivi par sa transformation physique avant que le sentiment du malheur fasse son œuvre. Par l’intervention magique d’une larme et de la fleur qu’elle engendre, le récit prend un tour nouveau, inverse à la dramatisation de la première moitié. C’est grâce à l’union de la solitude de l’homme et de la solitude de l’oiseau que se réalise le voyage au bonheur. La persistance d’une tonalité mélancolique, et d’une tendre joie pour la dernière image qui est aussi celle de la couverture ne signifierait-elle pas, allégoriquement, que les êtres humains loin de s’approcher du bonheur parce que se rapprochant des autres œuvrent sans cesse à leur malheur en cultivant rejets, xénophobie et haine du pas pareil ?

 

HERRMANN Ève, Mémo des oiseaux, illustrations Roberta ROCCHI, Nathan, 2022, 60 cartes à jouer + un livret des règles du jeu et supplément documentaire16 p. 12€90

Pour toucher tous les âges, trois niveaux de jeu sont proposés. Le premier niveau consiste à apparier des cartes « oiseau » identiques. Le second niveau consiste à apparier une carte « oiseau » avec une carte « plume » correspondante. Le troisième niveau consiste à jouer avec les soixante cartes et à faire correspondre à la carte « plume » les deux cartes « oiseaux » identiques. Les cartes sont petites, manipulables par de petites mains. Les illustrations sont en couleur et de style naturaliste. Très vite, les enfants d’âges différents peuvent jouer entre eux, les petits sous la direction des plus grands. Le jeu entraîne à l’observation et, en même temps, fait découvrir vingt espèces d’oiseaux. Si l’enfant habite en campagne, il pourra aussi faire le rapprochement avec certains oiseaux du jardin. Une heureuse publication présentée sous la forme d’un coffret comme un jeu de société.

 

FAROTTO Andrea, La Vérité est comme un oiseau !, illustrations PIROLLI Anna, amaterra, 2022, 26 p., 14€90

Il s’agit d’une fable structurée par le trope de la comparaison. Le sujet en est le rapport entre la vérité et le mensonge. Le grand format met en valeur les images colorées et finement conçues pour créer des ambiances en lien direct avec la phrase du légendage qui court en bas de la double page. La comparaison rencontre ainsi une première étape de sensification (construction du sens) puisque l’image la concrétise visuellement.

Il faut attendre la fin de l’album pour comprendre qu’en fait, il s’agit d’un dialogue entre un père et son fils, le père cherchant à savoir qui a fait une bêtise… Si les vingt-et-deux premières pages semblent une leçon classique de morale portant à la dénonciation du mensonge et à l’approbation de la vérité, les quatre dernières sont un pied de nez à la fable. L’enfant accusera le chien, tournant la fable en contre-fable, en quelque sorte. Cette fin autorise une relecture plus libre de l’album et on ne manquera pas de solliciter l’enfant à pratiquer cette relecture. Par exemple, avec un petit non-lecteur, on lui demandera ce que l’image dit, donc ce qu’il voit sur l’image, l’amenant ensuite à comparer l’image avec le texte lui donnant légende. Cet aller-retour entre la comparaison de l’image avec le texte (lecture spontanée, conventionnelle) et la comparaison du texte avec l’image (lecture plus appropriée à l’enfant, permettant en tout cas de faire participer plus pleinement l’imaginaire enfantin à la construction du sens de chaque double page,) s’avère un excellent exercice de pensée. Nul doute, bien sûr, qu’il faille lire l’album avec l’enfant pour que toute sa richesse de lecture s’accomplisse.  

 

LOZANO Luciano, Tancho, traduit de l’espagnol par Sébastien Cordin, éditions des Éléphants, 2022, 48 p. 15€

« Le ciel nous parle de passages et de retours.

Nos migrateurs sont revenus.

(…)

Leurs ailes fragiles

Leurs chants et leurs secrets.

Maigres,

survivants,

affamés.

Gorgés d’images et de vertiges. »

Chantal Dupuy-Dunier, Mille grues de papier,

Paris, Flammarion, 2013, poème 403

 

Inspiré d’un séjour à Tokyo où l’auteur dit avoir « été étonné par le sens esthétique des Japonais », voici un album aux images épurées, qui se passe sur l’île d’Hokhaïdo. Le petit héros observe les grues, symboles de l’île, source d’inspiration pour le jeune Yoshitaka Ito. Sa passion est si forte, que les habitants l’appellent Tancho du surnom donné aux grues en japonais.

L’enfant observe et c’est l’occasion pour les enfants qui lisent l’album de suivre la danse des grues, d’observer à leur tour leurs mouvements, mais aussi les paysages tracés avec précision parsemé de taches floconneuses, puis se perdant au lointain embrumé.

Fait notoire, l’album présente l’enfant qui grandit, devient jeune homme, introduisant par là une dimension temporelle dont l’effet est d’ouvrir l’album à des lecteurs et lectrices plus âgés, jusqu’à la pré-adolescence ; Cette dimension temporelle est essentielle à l’histoire car les illustrations rendent compte de la diminution du nombre de grues.

Tancho va en nourrir deux, durant l’hiver et une relation s’installe offrande réciproque de la nature et de l’humanité. Dans les paysages gris aux arbrisseaux squelettiques tracés avec précision contrastant avec le lointain perdu sous un ciel opaque, les grues, l’hiver d’après, reviennent avec un oisillon. Tancho travaille la terre. Les grues profitent du grain conservé des récoltes.

Tancho vieillit. Il a une fille, Sadako, qui le remplacera auprès des grues. Sadako, du nom de cette enfant, Sadako Sasaki, irradiée lors du largage de la bombe américaine sur Hiroshima, qui confectionnait des grues, s’étant donné le but de mille grues en origami, pour ne pas mourir… Les grues rappellent donc aussi la barbarie de la guerre, car toute guerre est crime.

L’album de Luciano Lozano prend ainsi plusieurs dimensions : une belle histoire animalière, un hymne à la fidélité des sentiments, un chant pour la paix, pour la conciliation entre nature et humanité, un rappel de faits historiques Yoshitaka Ito a réellement vécu, tout comme Sadako Sasaki) où le symbolique a réussi à triompher malgré le fanatisme des militaires nucléocrates. Par la soule articulation de ces diverses dimensions, Luciano Lozano prose une fiction qui pourrait être dite documentaire, il lance les lecteurs au cœur d’une histoire où le désir de vie affronte la puissance de mort, où le réalisme illustratif trouve son accomplissement dans la suggestion poétique des paysages des marais de l’île d’Hokhaïdo.

Philippe Geneste

 

21/08/2022

D’âge en âge, filatures poétiques

Davin, Sandrine, Sur un fil…, Paris, EdiLivre, 2011, 44 p. 10€

Ce premier recueil se compose de vingt-cinq poèmes en vers libres, évoquant principalement des moments de fragilité, d’interrogations déstabilisantes, de mal être. Il n’est donc pas surprenant que les vers impairs dominent. Les poèmes se structurent autour d’un équilibre sur le fil, entre l’harmonie d’une conciliation avec les événements des vers pairs et les chutes ou soubresauts apportés par les vers impairs.

Le sentiment du vide, la perte d’énergie face à une épreuve de la vie côtoient le sentiment de la mort éprouvée par un jeune soldat ou celui d’un condamné, preuve que l’altérité est présente dans Sur le fil… La tristesse et la difficulté de la consolation imprègnent le recueil. L’habitude, la routine, « le temps varié mais relâché » (1) du divertissement, sont désignées comme ce qui empêche de nouer pleinement des relations interpersonnelles et avec cet empêchement celui de la réalisation de soi. En conséquence, le « temps détendu de la rêverie » (2) s’absente.

Il reste à la poésie à s’appuyer sur les gestes, les situations du quotidien pour permettre une appropriation de soi. La poésie se fait ainsi, volontiers, primesautière ; elle accueille l’humour comme, dans le premier poème, ce dialogue de la poétesse avec une migraine qui monte. Cet humour se teinte de noirceur comme dans « Promesse » :

« La vérité est dans les livres

Je n’ai pas dû lire ce qu’il fallait »

La chanson souvent n’est pas loin (« Ainsi va la vie », « J’ai longtemps marché », « overdose »). Les appréciations corporelles des pressions et aléas de l’environnement organisent le temps psychologique, que ce soit dans l’exhaussement moral, le signe d’un bonheur (« Aura »), ou l’affouillement mental. Au niveau du contenu, la détresse n’est jamais très loin, si bien qu’on pourrait parler d’un humour déceptif qui sombre y compris dans la tentative d’évocation du bonheur différé. Là encore, il n’y a pas d’enfermement sur soi, la tristesse se trouvant traversée, de-ci de-là, par un malaise social diffus.

Le recueil montre une poétesse en butte aux formules toutes faites (« Lettre d’un soldat » est justement composée à partir du stéréotype « mais je vais bien, ne t’en fais pas »). Contre les clichés, elle en appelle à l’écriture poétique pour que les mots s’en détournent et empruntent un sentier autre que celui recouvert par le drap épais des convenances y compris langagières qui relient les humains. Ainsi, creusée dans ses composantes, l’anaphorique « je ne sais pas… », du poème « Va donc savoir », perd peu à peu son figement phatique pour entrer en déhiscence et accueillir l’inconnu. Car tout l’enjeu des lieux communs est de cadenasser, de poser des verrous sur les espaces laissés vierges de présence par la personne. Les clichés empêchent les humains de se trouver eux-mêmes. C’est aussi, avec simplicité, de cela dont nous entretient Sur le fil… Une exploration des vies des « presque rien », menées entre idéal recherché et réel à assurer, enjambe le miroir, dévoile un au-delà des apparences, y enrichit d’éléments inouïs les vies dites ordinaires.

Par ailleurs, l’ensemble du recueil installe une thématique du temps. Sur le cours fuyant du temps, la poétesse saisit la fragilité des résolutions de ce qui télescope la vie, à notre insu même. Dans ce drame temporel se construit la ligne de conduite de la vie. La mémoire advient par les souvenirs, comme saisie de vicissitudes de l’expérience. Les poèmes « Où est passé le temps » et « Trois fois rien » qui évoquent la figure du grand-père, illustrent ce propos et anticipent sur les recueils de tankas des années suivantes qui feront de cette figure le pivot poétique de l’œuvre. Les tankas, justement, approfondiront cette thématique du temps et la déplaceront de la trace à l’exercice présent de mémoire, autant qu’ils exploreront la réalisation des correspondances entre lesquelles se construit la personne. Le poème « Buée » contient, à cet égard, le développement futur de cette seconde caractéristique de la poétique de Sandrine Davin.

Philippe Geneste

Notes

(1) Jacob, André, L’Homme entre temps et éthique. En quête d’une philosophie pratique, volume 1, Paris, Penta – L’Harmattan, 2006, 266 p. – p.60

(2) Jacob, André, L’Homme entre temps et éthique. En quête d’une philosophie pratique, volume 1, Paris, Penta – L’Harmattan, 2006, 266 p. – p.60

 

 

CLOU, Voyage au cœur de mon adolescence. Doux mots dits, Rageot, 2022, 223 p. 14€90

Clou est le nom de chanteuse d’Annie-Claire Ducoudray, autrice des poèmes et des dessins de ce recueil sans sommaire ni table des matières. Primée aux Victoires de la musique dans la catégorie Révélation féminine, Clou propose ici une sorte de poésie intimiste et sans fard de sa période adolescente. Très enlevés, écrits en vers courts, pour la plupart, les poèmes forment un recueil déclaratif, comme un état des lieux de l’adolescence féminine contemporaine et cela aussi grâce à la profusion des sujets abordés : l’intrusion des parents dans la chambre, le retour du lycée, le rapport à la mère, à la sœur, les expressions toutes faites, la préoccupation pour le climat, première chanson, l’orage, la conjugaison, l’expérience de Baby-Sitter, les amies, le petit ami, le voyage en voiture, l’envie de solitude, le dégoût du monde, l’atmosphère intimiste avec les bougies, le repas en famille, le bus, la musique, les attentions pour le décor, la cigarette, les collants, le professeur, les élèves, les moments de rébellion… jusqu’aux amours contrariés :

« Peut-être est-ce mieux d’être sans amoureux

De regarder le ciel avec une seule paire d’yeux » (210)

Commission lisezjeunesse, A.M.&Ph.G.

 


14/08/2022

Buzz littéraire en jeunesse

COUSSEAU Alex, La Brigade du buzz, illustrations de Charles DUTERTRE, éditions rouergue, 2021, 48 p. 16€

Faire le buzz mais en silence, voilà le défi lancé à Sergent Pok, Lizzie, Maman Bou, Papa Tom et oncle Joes, les héros de la brigade du silence. Autre contrainte, pour faire le buzz, il faut surprendre, donc ne pas répéter les mêmes trouvailles… Voilà lancé l’ouvrage qui s’adresse aux petits et aux jeunes lecteurs de 7/9 ans. Les images sont fouillées, colorées, jouent sur le bizarre, chevauchent l’humour foisonnant du texte. Nous nous trouvons à la croisée de l’art naïf et de la virtuosité du dessin pendant que le texte énonce l’histoire et ses rebondissements dans un art accompli de la surprise.

La brigade poursuit donc sa mission, une mission éreintante et joyeuse, risquée et périlleuse, une mission inventive et hors du réel. Peut-être même, surréaliste. La commission lisezjeunesse a lu avec gourmandise et plaisir ce volume qu’elle recommande aux lecteurs et lectrices du blog.

 

PERRIER Pascale, Pièges sur la neige. Les conquérants du mont Blanc, oskar éditeur, 2021, 126 p. 12€95

On est en 1786, Jacques Balmat, 24 ans, un cristallier pauvre qui est aussi guide de montagne, et le docteur Michel-Gabriel Paccard se lancent à la conquête du mot Blanc, le plus haut sommet d’Europe. Comment en sont-ils arrivés là ? Quelle est leur parcours intellectuel, affectif et professionnel ? Qu’est-ce qui les motive ? L’histoire populaire est friande de ces aventures biographiques qui scellent des avancées nouvelles de groupes sociaux, de sociétés, de territoires entiers. Pascale Perrier met sa plume alerte mais aussi limpide, à contribution pour amener le jeune lectorat vers cette histoire, par bien des côtés, étrange. Le récit est instructif, flirtant avec la biographie, celle des deux hommes, et le récit d’aventure à valeur sociale. Il introduit l’idée que la science -ici l’homme de science Horace-Bénédict de Saussure qui depuis vingt-cinq ans rêvait de pouvoir faire des observations au plus haut sommet- la vie sociale avec ses préoccupations propres, et la vie affective des individus, ne font qu’un tout. Par ce biais le jeune lectorat peut comprendre que l’harmonie sociale pourrait exister si, contrairement à ce qui a cours dans nos sociétés, la compétition et l’individualisme cessaient d’en être les valeurs.

 

DAUGEY Fleur, L’Incroyable destin d’Anita Conti pionnière de l’océanographie, illustrations de Laura PEREZ, Bayard, 2021, 48 p. 6€50

Cette biographie emprunte la voie du roman. On la suit de son enfance et de sa passion pour la science à l’âge de jeune adulte où elle devient photographe. C’est en tant que telle qu’elle est embauchée pour des travaux scientifique et photographique. Démineuse en Afrique durant la seconde guerre mondiale, elle montera des pêcheries après la guerre, le long des côtes africaines. À la fin de sa vie elle se spécialisera dans les reportages sur la pêche à la morue avec une sensibilité à l’excès de la pêche industrielle. Les pages documentaires qui accompagnent le récit abordent l’histoire de l’océanographie, la condition des femmes en 1930, la photographie de reportage, la surpêche et les requins.

 

MARTIN Raphaël, L’Incroyable destin d’Albert Einstein qui perça le mystère de l’espace-temps, illustrations de Claire PERRET, Bayard, 2021, 47 p. 6€50

Cette biographie écrite sous la forme d’un récit chronologique rend compte de l’enfance d’Einstein, de sa scolarité, de son travail en Suisse dans un bureau des brevets (1900-1905) où il poursuit en parallèle ses recherches en physique, de la célébrité (1907-1919), la réception du prix Nobel en 1921, puis de son exil devant le régime nazi et sa vie aux Etats-Unis. Les chapitres sont entrecoupés par des pages documentaires liées aux découvertes de l’homme de science et de leurs effets aujourd’hui. Biographie non hagiographique -l’auteur rappelle qu’Einstein a laissé ses trois enfants en Europe à la charge de son ex-épouse. L’ouvrage montre aussi comment Einstein, après Hiroshima et Nagasaki, a milité pour la paix et contre l’usage des armes nucléaires. Aussi, L’Incroyable destin d’Albert Einstein est un bon roman documentaire qui emprunte à la biographie sa composition.

 

BARTHERE Sarah, Antoni Gaudi , illustrations de Claire DE GASTOLD, Milan, 2021, 40 p. 8€50

Tout commence le 25 juin 1852, jour où naquit Antoni Gaudi… Il se destinera plus tard à l’architecture dont il sera diplômé en 1878. On le suit ainsi au fil des années depuis la maison Vicens bâtie en 1883/1888 à la construction du Capricho, de la conception d’un domaine équestre à celle du palais d’Eusebi sis à Barcelone, du palais épiscopal d’Astorga à la Torre Bellesguard, du parc Güellà la Casa BatillÓ, de la maison Milà à la Sagrada Familia et sans oublier les travaux d’art décoratif, d’art du meuble et de la céramique. L’ouvrage est clair, abondamment illustré, didactique mais vivant. L’enfant en sort plus instruit mais il ne connaîtra pas les convictions idéologiques très conservatrices de l’artiste, pourtant essentielles pour saisir sa primauté sur l’enracinement catalan de son art.

commission lisezjeunesse

 

DUFRESNE Rhéa, La Mort, ça effraie un peu, beaucoup, énormément…, illustrations Sébastien CHEBRET, éditions du ricochet, 2021, 32 p. 12€50

C’est avec une grande intelligence que l’album s’adresse aux enfants de huit à dix ans. En effet, l’autrice est partie des sentiments causés par la mort et les met à distance, aidée en cela par le travail attentif de l’illustrateur, en organisant des aller retours entre l’ensemble du règne du vivant et le règne humain. Les mots sont choisis de manière à ne pas heurter mais toutefois de manière suffisamment précise pour que l’album ne se perde pas dans un propos métaphorique aseptisant et faux. De plus, la notion de tristesse fait l’objet de développements particulièrement nuancés qui, au fil du documentaire, permettent au jeune lectorat d’entrer toujours plus avant dans la compréhension, l’appréhension des émotions endeuillées. Voici un album à posséder dans les bibliothèques des écoles primaires et sur tous les rayons de littérature enfantine des médiathèques.

Philippe Geneste

07/08/2022

poésie et profondeur romantique

FORNERET Xavier, Le Diamant de l’herbe, présentation de André Breton, gravures sur bois de Simon Ortner, Forcalquier, Quiero, 2022, 56 p. 25€

Ce livre est un travail typographique, imprimé sur une presse à main à partir d’une composition au plomb de Samuel Autexier en caractères Vendôme 16 & 24. Le tirage est fait en bleu, noir et rouge. Les gravures sur bois de Simon Ortner, ouvrier agricole, graveur et peintre, soulignent l’énigme du texte, avec des formes géométriques.

Ce travail de création, tant éditorial qu’illustratif, est mis au service d’un des plus beaux textes, sinon le plus beau, d’un romantique tombé dans l’oubli, Xavier Forneret (1809-1984). En son temps, Breton l’avait inscrit dans son Anthologie de l’humour noir[1] dont un extrait sert, ici de présentation.

Le ver luisant, personnage principal du récit et, par métaphore, titre du récit, « se meut sous l’influence de ce qui doit advenir ». Le texte relève d’un récit d’entomologiste autant que d’un poète, au bord du fantastique. L’événement a lieu loin de la ville, en un espace de solitude, en un pavillon abandonné sous les larmes blanches de la lune. Par mise en abyme, nous rencontrerons, dans le pavillon, des objets, un fauteuil, une araignée qui file « un bonheur de soie doux ». Ensuite, une femme, dame blanche « aux larmes de pierre », y entrera. Serait-elle la messagère de l’amour « pourvu que j’aie encore un souffle à donner à son baiser, un sourire à sa bouche, un regard à ses yeux, une larme à son âme » ?

La prose poétique de Forneret suscite le questionnement, interroge. Le Diamant de l’herbe serait-il l’histoire d’un rendez-vous placé sous le signe d’une kyrielle de rencontres étranges ? Peut-être, mais le rendez-vous n’aura pas lieu, la femme anticipant elle-même son inexistence à venir.

Le ver jaunira.

La femme tombera.

L’homme aura été assassiné.

… L’être romantique fuit la pression sociale, l’oppression. Il se bat contre les forces de l’anéantissement. L’univers s’irréalise au fur et à mesure que le lecteur tourne les pages d’une histoire qui se cherche dans l’ombre du soir, qui sombre dans la pénombre d’une pièce. Chaque évocation devient équivoque, le réel semble s’abolir à travers la subjectivité exacerbée d’un narrateur voyant. Le naturel et le fabriqué se mêlent ; on suit la pérégrination narrative de l’herbe jusqu’au pavillon avant d’y entrer.

Rien n’est limpide dans les épisodes qui sont contés, mais un souffle les enchaîne les uns aux autres. Ce qui est représenté, le sens, est à construire. C’est au hasard des apparitions de motifs que semble tenir la structure du récit. Mais là aussi, peu à peu, l’évanescence vient saturer les scènes dans le souffle rythmique d’une écriture descriptive que Breton qualifiait justement de « coulée verbale »[2]. Cet effet provient du choix romantique d’atténuer la logique de la phrase, créant un renforcement des mots et des associations de sens, par-delà les règles syntaxiques. Le travail typographique et de mise en page, la respiration qu’offrent au texte les gravures sur bois, orchestrent des pauses dans la matérialité même du texte y ouvrant à larges battants des espaces poétiques. Ainsi, la femme fantomatique se laisse-t-elle capter par le drame, transportée par la charge émotionnelle des mots en effervescence, des mots qui s’appellent par un jeu d’affinités libre.

Le texte se clôturant sur lui-même, le possible s’ouvre hardiment. Le présage du ver luisant, au début de récit, trouve alors son obsédant accomplissement. Nous ne sommes pas dans le merveilleux pour autant, car le langage s’y tient enserré dans la narration réalisatrice. Demeure un texte mystérieux[3], c’est-à-dire l’apparition sensible d’un univers mental subjectif qui s’en remet sans faille à l’expérience du langage pour exister.

 

 

Langlois Denis, Le Voyage de Nerval, Rives en Seine, SCUP, 2021, 214, p. 18€

Prendre pour personnage central l’écrivain français Gérard de Nerval (1808-1855), jugé mineur aux yeux de ses contemporains et devenu majeur depuis le vingtième siècle, voilà qui attire la curiosité. Le titre Le Voyage de Nerval appelle à l’esprit le Voyage en Orient de l’auteur romantique (1851 pour l’édition définitive). Mais le voyage est aussi une pérégrination dans la psyché tourmentée de l’homme troublé, dans son cheminement professionnel d’écrivain, dans sa vie et ses échecs amoureux répétés. Cet hommage à Nerval reprend le dispositif narratif du Voyage en Orient : le narrateur s’adresse au lecteur, sauf qu’ici, il s’agit d’un dialogue avec l’écrivain disparu. Dit de manière plus exacte, Le Voyage de Nerval est un dialogue fictif. N’est-ce pas aussi une manière de rappeler que l’on écrit toujours en regard des autres, nourri par eux mais au-delà de leurs écrits ?

 

S’appuyant sur les exégètes, muni d’une connaissance précise de l’œuvre nervalienne, Denis Langlois introduit à la connaissance de Nerval, avec verve et humour, érudition et plaisir manifeste. Les deux écrivains partagent une terre de prédilection commune : le Liban. C’est là, en effet, que Denis Langlois avait situé l’intrigue du roman Le Déplacé, paru en 2012 chez l’Aube. Ce n’est donc pas un hasard si, après un an vécu dans le pays, ayant achevé ce dernier récit (en 1999), Langlois, quelque peu désœuvré, confie : « Alors, mon vieux Nerval, j’ai pensé à toi ». Et nul doute que son attention ait été ramenée au Voyage en Orient, effectué en 1843 par le voyageur poète, journaliste, prosateur, au sortir d’une première crise de dépression aiguë en 1841.

Le narrateur du Voyage de Nerval s’emploie à rétablir les faits rapportés par Nerval. Fort de sa connaissance des lieux orientaux, il souligne les affabulations, les impossibilités de ce que raconte l’écrivain romantique. Bref, il souligne que le voyage ne serait pour Nerval qu’une occasion de rappeler la primauté de l’imagination sur le réel. Les mises au point biographiques, historiques, littéraires même, donnent corps au travail d’écriture. Notifiant, après plusieurs commentateurs, les emprunts de Nerval à ses sources d’informations, Le Voyage de Nerval démontre que, par ce jeu de miroirs, la relation d’un voyage comme les souvenirs sont des reconstructions, des mises en actualités, des avancées vers une vérité de soi. Et Denis Langlois en profite pour souligner l’importance de la prise de distance, de l’approfondissement des connaissances pour comprendre des peuples lointains ou non, pour entrer dans des civilisations différentes de la nôtre. Par le dialogue fictif, Langlois éclaire cette question. Par exemple, il approfondit la condition de la population druze qui est si présente dans Le Déplacé.

Mais ce travail, qui traque le véridique, laisse place à l’observation des modalités de la création littéraire. Nerval, devient alors un guide. Il a rassemblé plusieurs voyages dans la composition de son œuvre présentée comme un voyage unique en Orient. Il a inclus des contes dans chacune des grandes sections de son Voyage en Orient. Il s’échine à plagier les spécialistes des religions, les historiens, pour approcher son sujet. Écrire, c’est reconstruire et chez Nerval reconstruire, c’est métamorphoser. C’est pourquoi, par Le Voyage de Nerval, Denis Langlois travaille à scruter les métamorphoses pour saisir les processus de la reconstruction littéraire du réel. Chez Nerval, les connaissances livresques viennent donner crédit aux choses vues, et à une certaine déception devant la réalité. Comme pour ses contemporains, l’Orient est pour lui, plus une terre de rêve qu’une terre connue ; et quand il y pose les pieds, il est déstabilisé par le choc du réel. Alors il brode, il fantasmagorise : « il vaut mieux croire à une folie que ne rien croire du tout » dit-il. Ce à quoi correspond chez Denis Langlois, cette adjonction : « j’ai couru comme toi après des utopies, moi c’était des illusions politiques toujours insaisissables, mais ce qui compte, ce qui fait battre le cœur plus vite, c’est bien sûr la course ». Mais Langlois refuse à Nerval de préférer les illusions au savoir ; il refuse de le conforter dans ses tentations d’échappée. Et il ramène Gérard de Nerval, son interlocuteur, à sa quête profonde.

La fin du livre interroge pleinement cette interrogation. N’est-ce pas alors qu’il connaissait l’internement, alors qu’il se trouvait délié de tout engagement social d’écriture (vivre de sa plume c’est répondre à des commandes), que Gérard de Nerval a réalisé la part la plus créative de ses œuvres ? Pas nécessairement sous la forme définitive que nous leur connaissons, mais sous la forme du matériau ayant servi à leur ultime rédaction ? Le Voyage de Nerval vient ainsi questionner l’influence des conditions de la création et des motivations de l’écrivain sur l’écriture même. S’impose alors que l’œuvre écrite, pour être « un miroir d’encre » de la sincérité d’une existence, a bien des obstacles à franchir : ceux que l’écrivain porte en lui-même et qui se lovent au cœur de sa psychologie, ceux que la société surimpose sous le voilement de la liberté d’expression et qui sont l’accès à l’édition, les contraintes de la diffusion, la disponibilité à l’écriture, les nécessités contingentes qui y président. S’esquisse aussi l’idée que l’enjeu du miroir d’encre de la sincérité d’une existence est l’atteinte à l’unicité de l’artiste et de l’homme d’action. N’est-ce pas une question esthétique par-delà le seul champ de la littérature engagée à laquelle, certes, nous pourrions rattacher Denis Langlois, mais point Nerval ?

 

On est tenté de dire que Le Voyage de Nerval pourrait porter en sous-titre Complément au Voyage en Orient de Gérard de Nerval. Mais serait-ce rationnel ? Oui, si on prenait soin de souligner qu’une œuvre trouve son accomplissement dans la lecture que l’on en fait, et s’y épanouit. Oui, si on prenait soin de souligner que la littérature sous le signe du dialogue (ici de Langlois avec Nerval) est une métaphore de la nécessité, pour tout un chacun, d’être acteur et observateur, mais bien les deux, non l’un seulement des deux car, alors l’individu jouerait des postures.

Lire aujourd’hui le Voyage en Orient de Nerval revient à l’aborder avec des questionnements propres à la singularité du lecteur. Pour Denis Langlois le processus de la création y trouve lumière. Œuvre littéraire, Le Voyage de Nerval n’est pas un roman, mais un récit qui alterne, mêle, étude historique et introspection, note de lecteur et souci d’écrivain, justesse biographique et irruption de l’actualité du vingt-et-unième siècle. Le Voyage de Nerval est une composition rassemblant ces différentes étoffes en une tapisserie fine, délicate et lettrée.

Philippe Geneste

 



[1] Breton, André, Anthologie de l’humour noir, Paris, Livre de poche, 1973, 446 p. – pp.123-132 (1ère édition 1939)

[2] Breton, André, La Clé des champs, Paris, 10/18, 1973, 440 p. – p.11 (1ère édition 1953)

[3] Pour Breton, Forneret fait « une loi de l’abandon pur et simple du merveilleux ». Breton, André, La Clé des champs, Paris, 10/18, 1973, 440 p. – p.15 (1ère édition 1953)

31/07/2022

Boire du petit lait dans le sable, en déguster les saveurs, les savoirs

TAPIERO Galia, Un Tout Petit Grain de sable, illustrations de Marion Brand, éditions Kilowatt, 2022, 40 p. 11€

Cet album au beau papier et à la couverture cartonnée, album de petit format (14x18cm), est une perle, un grain de beauté éditoriale. L’autrice, Galia Tapiero, applique ici ce qu’Elisée Reclus a pu appliquer au ruisseau ou à la montagne, à savoir un récit géographique qui prend une dimension poétique sinon morale en ces temps de crise écologique majeure. Le récit documentaire est exact dans sa visée objective et sensible dans sa visée littéraire. Le personnage central est non pas le grain de sable mais la métamorphose de la montagne en sable. Nous pourrions dire qu’Un Tout Petit Grain de sable est un album de formation

Or, cette métamorphose est plus objectivement une genèse. Le sable est ainsi un héros que l’enfant lecteur va rencontrer en fin de parcours de l’album. Il se trouve ainsi confronté à l’idée du devenir concrétisée dans le grain de sable.

Les vingt doubles pages sont autant d’étapes que l’enfant est convié à scruter dans le détail des illustrations. En effet, l’album est minimaliste du point de vue du texte, et il faut observer, repérer, imaginer pour que l’histoire se fasse. Or, l’enfant spontanément établit un récit de ce qui le touche, de ce à quoi il est confronté. Il va donc s’appuyer sur les illustrations de Marion Brand réalisées par tablette graphique. Celles-ci épousent le minimalisme du texte, créant un univers de suggestions à partir de la stylisation qui émane des aplats et du jeu des tons bleu, orangé et violet. Les motifs figuratifs sont eux-mêmes exécutés avec un dessin simple. Le minimalisme a pour vertu d’initier l’enfant à l’observation des pages comme une propédeutique à la contemplation de la nature.

Le petit enfant, dès trois ans, à qui on lira le livre au début et qui, de par la sobriété textuelle pourra assez vite le lire par lui-même, seul, partira ainsi en voyage avec la roche pour reconnaître le grain de sable. Il s’agit donc d’un voyage analytique, mais peut-être les autrices lui offriront-elles plus tard un prochain voyage synthétique, qui le mènerait alors à la dune… Qui sait…

 

SEYDOU Véronique, Le Jour où Vicky Dillon Billon n’a pas bu son bol de lait, illustrations GEORGES Hélène, rouergue, 2022, 48 p., 16€80

Grâce à la littérature à destination de la jeunesse, le genre de l’album ne cesse de se diversifier, sortant largement du domaine de l’enfance tout en s’y rattachant obstinément. Ce genre est semble-t-il un domaine de liberté grande pour les créateurs et créatrices. Le Jour où Vicky Dillon Billon n’a pas bu son bol de lait ne viendra pas contredire cette remarque qui traite à la façon d’un western le sujet de la colère. Les deux créatrices ont choisi d’élaborer par le récit et la fiction imagée les traits propres à cette émotion : frustration, violence, ressentiment, vengeance, égoïsme, souffrance, impertinence… L’enfant est projeté dans un univers parallèle où son activité sensificatrice -son besoin de donner du sens- trouve libre cours à se rassasier, dans l’inouï de situations cocasses, drôles et tendres. Ici, nulle possibilité de défaire le dessin et le texte. Une poésie riante sourd de leur tissage indétricotable.

 

JUGLA Cécile et GUICHARD Jack, Le Lait, illustrations de Laurent SIMON, Nathan, 2022, 32 p. 7€95 ; JUGLA Cécile et GUICHARD Jack, Le Sable, illustrations de Laurent SIMON, Nathan, 2022, 32 p. 7€95.

Par une double page l’enfant se familiarise avec l’objet du livre (ici soit le lait soit le sable). Ensuite, dix expériences qui sont parfois des observations, sont proposées, lui permettant d’apprendre les caractéristiques de l’objet de l’analyse. Si on accompagne l’enfant, le livre peut être proposé à un lectorat assez jeune ; si l’enfant est seul, il en profitera vraiment à partir de 9 ans. C’est donc une collection qui couvre un large éventail du lectorat jeune. Il faut louer ce type d’ouvrages qui implique un apprentissage de la patience et qui fait l’éloge de la lenteur, deux qualités importantes de la démarche scientifique et deux garde-fous contre le dogme de l’utilitarisme et de la vitesse.

Philippe Geneste

24/07/2022

Dans la délicatesse de la trace

MELNIKOVA Dina, Soirée d’été, CotCotCot éditions, 2022, 32 p. 19€90

Le texte de Dina Melnikova prend vêture de prose poétique afin de mieux saisir les nappes mentales des pensées alanguies qui figurent une soirée d’été de la narratrice chez sa grand-mère. Ici, tout n’est que calme, douceur, rêverie désirée, énigme sollicitée, mystère entretenu. Mais c’est aussi, la description toute subjective d’un moment, un de ces moments de vie qui laisse trace en mémoire au vif du corps et de ses perceptions.

Le jeu du noir sur le blanc et ses quelques variantes de gris quasi crayonnées, ce jeu entraîne le jeune lectorat, mais en fait tout lecteur ou toute lectrice, dans le partage d’un état de bonheur. Il en fait sentir l’éphémérité et pourtant, tout autant, la robustesse mémorielle. Le travail éditorial, une nouvelle fois, par l’éditeur CotCotCot, exemplaire tant il est soigné, tant il épouse la poésie de l’œuvre, endosse la transmission de la délicatesse comme les premiers mots, « Les voilages au motif démodé », qui invitent au voyage intérieur.

Pointillés, traits, touches, l’œuvre dessinée se rapproche de la gravure, apportant au texte l’idée d’un creusement de traces dans le corps de la matière. Or, garder trace est au cœur de ce récit de l’éphémère temporalité d’un moment. Grâce aux dessins à l’encre de chine à la plume et au pinceau, la narratrice rend présente les sensations de la nature qui l’entoure. Ici, le travail plastique n’illustre pas, il se fond dans la voix narrative. Ainsi, la double page muette, 7 et 8, obtenue selon le procédé du monotype, correspond-elle à une modalisation verbale : le jeune lectorat partage l’état d’attention intriguée de la narratrice et, comme elle, devine plutôt qu’il ne discerne la source d’un bruissement dans les branches. Les deux pages qui suivent sont réalisées au fusain : le transfert du point de vue de la narratrice à celui du lecteur ou de la lectrice explique que ces derniers éprouvent un sentiment de curiosité, une sensation d’inquiétude ; l’impression vacillante pareille aux bords des traits réalisés au fusain, engage lectrice et lecteur dans l’envoûtement moelleux de l’univers tracé. Du point de vue de la créatrice, elle nous confiait : « J’ai voulu varier les techniques pour parler des différentes textures de la nature et nos perceptions d’elles ».

Les illustrations narrent un texte par ailleurs incitateur des illustrations. Mais au fil des pages la narration se mue en commentaire de l’illustration qui, dès lors, pilote la lecture. Par ce jeu subtil entre image et texte, l’expérience de l’interprétation s’offre au lectorat. Son expérience sensificatrice (de mise en signification) s’appuie alternativement sur la trace verbale et sur la trace figurée. La magie de l’album –c’est-à-dire sa rigoureuse composition– opère alors, entraînant vers les confins d’un imaginaire qui se déclare caractéristique de l’humain.

La thématique naturaliste sert le même propos. Dessin d’herbier, gravure de paysage, figurations sur-réalistes car si réalistes, imprègnent l’album d’où s’échappe, évanescente, une harmonie douce des êtres et de leur environnement. Au cours de ce moment conté, la narratrice réalise comme une conciliation tendre avec elle-même. Le site en est, par le truchement de l’espace des pages, son for intérieur, qui semble construit par ce que de la vie a su être retenu.

Dans les marges de l’interprétation, Soirée d’été se fait éloge de la lenteur en magnifiant l’attitude du faire attention. Soirée d’été c’est la patience créatrice d’un espace où souvenir et scène imaginée d’instant en instant se mêlent, hors du temps et pourtant au cœur du temps. Sommes-nous dans les coulisses d’une mémoire ou dans celles des rêves ? L’album nous introduit-il dans le moment d’une rêverie nourrie de mémoire ?

Philippe Geneste

17/07/2022

Avertissement d’incendie dans les consciences

FICHOU Bertrand, L’Épopée de la forêt en cent épisodes, illustré par NIKOL, Bayard jeunesse, 2022, 304 p. 19€90

Le livre est de beau format, propose des récits courts prenant pour personnages centraux, des animaux, des plantes, bref, tous les acteurs de la forêt. Il souligne, au fil des histoires naturelles, l’interdépendance de la faune, de la flore ; il met en avant l’équilibre incessamment renouvelé que réalise le temps évolutif qui échappe à nos consciences d’humains. Il s’appuie sur les connaissances scientifiques pour raconter l’œuvre coopérative des végétaux entre eux, « la fabuleuse intelligence du mycélium » notamment. Les insectes prolifèrent dans l’ouvrage.

Pour son écriture, Bertrand Fichu a choisi soit la forme documentaire soit la forme d’une fiction. Ainsi, le vingt-troisième épisode s’intitule « Dans La Forêt naissent les contes » et le vingt-deuxième « Au Commencement était l’arbre-monde ».

Les chapitres (cent) sont courts, aisément accessibles aux enfants bons lecteurs à partir de 9 ans et parfaitement adapté aux élèves de sixième et cinquième. L’unité du livre tient à ce que l’enchaînement des chapitres est étudié, même s’ils peuvent être lus, nous l’avons dit, isolément. Le livre peut être présenté aux enfants plus jeunes, mais il y faut la médiation de la lecture à voix haute par l’adulte. La lecture des cent épisodes assurera à l’enfant une connaissance approfondie de la vie cachée de la forêt.

Le travail illustratif est fouillé, très coloré, numérique et réaliste pour les figures représentées : « L’Épopée de la forêt en cent épisodes a été pour moi un grand laboratoire d’expérimentations » déclare Nikol dans le prière d’insérer de l’éditeur. Le cadrage cherche à capturer l’intérêt de l’enfant, l’image restant toujours en lien, en complément du texte. Mais elle fait aussi rêver l’enfant qui entre alors dans ces images reconstruites du monde. Les cartes illustrées du kit d’activité qui accompagne le livre (vingt fiches pour reconnaître les espèces, mais aussi pour réaliser un jeu d’observation, un herbier…) sont un complément vivant qui tient dans la poche lorsqu’on fait une balade en forêt. Un beau livre dans la tradition des livres documentaires et instructifs bénéficiant d’une rigoureuse rédaction.

 

ZURCHER Muriel, La Vie des arbres, illustrations de Laurent AUDOIN, Nathan, 2022, 32 p. 12€95

Ce volume de la collection KIDIDOC est une grande réussite. Les nombreuses animations (caches, languettes accordéons qui se déplient, déroulement de frises, fenêtres qui changent selon qu’actionne une page ronde insérée dans une autre page) ravissent le jeune lectorat. Il va parcourir sept chapitres : l’arbre est vivant ; le voyage des graines ; les vies cachées dans les arbres, autour, dessus et dessous ; la communication entre les arbres ou de la solidarité végétale ; la répartition géographique des arbres ; les dangers naturels ou non qui guettent les arbres ; la déforestation et les enjeux de la protection des forêts. Afin de créer une respiration entre la somme d’informations contenues, des pages montrent des activités humaines du monde entier en lien avec les arbres, l’utilisation sociale du bois.

 

GUILLET Martine, L’Ogre de barbarie, illustrations de Sophie LEBOT, Cipango, 2022, 32 p. 18€

L’album annonce dès le jeu de mot du titre la centralité que va tenir le langage dans l’histoire. Celle-ci est racontée à la manière d’un conte classique : un univers du merveilleux, la présence de personnages imaginaires et d’un roi, d’une reine et de leur fils le prince Igor. La narration est à la troisième personne. Mais quelques éléments structuraux du conte sont modifiés : le présent s’impose au début et surtout à la fin du livre, l’histoire intègre nombre de personnages issus d’autres contes, faisant de l’intertextualité un pilier du sens de l’histoire. De plus, l’autrice-ce-narratrice intervient plusieurs fois, par des modalisations soulignant que cette histoire est racontée aujourd’hui, loin des temps immémoriaux de l’âge des contes.

Comment le jeune prince, lecteur passionné, va-t-il convaincre l’ogre insatiable défricheur de forêt pour combler son appétit à respecter l’environnement végétal et comment, ainsi, l’équilibre idyllique de la situation initiale va-t-il être rétabli, ouvrant à une ère nouvelle… mais toujours gouvernée par un roi et une reine… Igor, lui, deviendra écrivain le soir, jardinier le jour. Prendre le temps de lire en suivant les illustrations fouillées et aquarellées de Sophie Lebot, oniriques autant qu’en parfaite symbiose avec le texte ouvrant au respect de la nature de Martine Guillet.

Philippe Geneste


10/07/2022

Un été à la page

Bayar Michèle, Finies les chatouilles, oskar, 2020, 88 p.

Dans une famille bourgeoise, père comédien, mère sans profession précisée, les vacances chez ses grands-parents maternels sont une institution.

L’héroïne, Maelys, et son frère Max, bouclent leurs bagages. Maelys se réjouit du stage de voiles où elle va retrouver Erwan, pour lequel elle éprouve des sentiments amoureux. Mais Maelys est inquiète ; elle appréhende ce séjour, car le grand-père est porté à la chatouiller et ça la dérange, mais n’ose trop rien dire

« j’ai trop honte, je voudrais que ça s’arrête » (p.10).

Et cela depuis l’âge de cinq ans, au moins. Son amie Jade, la pousse à refuser. Mais les parents, la grand-mère n’y voient que du feu. Quant au grand-père il abuse l’enfant depuis sa position d’adulte :

« ce sera notre petit secret » (p.12) lui dit-il

L’ouvrage scrute avec didactisme la situation intra-familiale. Il montre comment Maelys retrouve la confiance en elle grâce à l’aveu qu’elle fait à son amie proche, à son frère puis à ses parents, de la honte ressentie. L’ouvrage décrit et en même temps instruit. C’est le propre des ouvrages de fiction didactique qui réussissent à traiter des problèmes de société.

 

BONO Elsa de, Eli et le secret des dunes, éditions Ex Aequo, 2020, 122 p. 12€

Voici un premier roman, qui s’adresse aux enfants de 9 à 12 ans. Le ton fantastique verse dans l’heroïc fantasy, tout en s’apparentant à un conte d’initiation.

La thématique est d’actualité : l’humanité fait face à un désastre écologique, une croûte survenue du fond de l’océan, inconnue des scientifiques, menace de tuer toute vie marine et de s’étendre à la terre entière pour y détruire toute vie. C’est là qu’intervient le merveilleux, par le biais d’un enfant en proie aux angoisses écologiques et secrètement ami intime de l’océan. Des fées lui soufflent la mission à accomplir. Il s’y risquera, le récit prend alors la tonalité de l’heroïc fantasy. Les péripéties et épreuves se multiplient en des chapitres courts (cinq pages en moyenne).

Le dénouement arrive, heureux : l’imaginaire donne pouvoir de survie à la terre et porte à l’espérance une humanité rendue consciente des dangers écologiques qui la menacent.

 

Meysenbug Malwida von, Mémoires d’une idéaliste, édition présentée par Sandrine Fillipetti, Mercure de France, 2019, 700 p. 15,20€

Ces mémoires sont parues entre 1869 et 1876 et en 1900 en France. Une amitié liait Malwida Meysenbug à Nietzsche ; admiratrice de Wagner, elle côtoya Louis Blanc et Alexandre Herzen. Les Mémoires permettent de suivre l’itinéraire de cette féministe (1806-1903). Elle rompt avec son milieu aristocratique d’une province allemande, se rapproche du courant libéral de la première moitié du dix-neuvième siècle, mêlant à une sensibilité socialiste naissante un idéalisme dont elle ne se départ pas. En 1852, elle émigre à Londres et croise nombre d’exilés politiques du continent. Mémoires d’une idéaliste est ainsi un document historique où les réflexions pour l’émancipation féminine abondent. Écrites avec clarté, dans un style précis, la lecture en est facile.

 

HIRSCHING Nicolas de, JOLY Fanny, Qui a piqué les contrôles de français ? Casterman, 2017, 92 p. 12€

Vingt-trois élèves imaginaires ont écrit une rédaction dont le sujet était : « Vous passez un après-midi avec votre grand-mère. Racontez ». Le livre donne à lire ces rédactions, petit panorama sociologique et document scolaire, certes, fictif mais ô combien bien senti… On lit des tranches de vie et les corrections et annotations de l’enseignante. Les deux croisés, le sourire advient souvent et le rire éclate à plusieurs reprises. L’ouvrage est ainsi à la fois un exercice de style en terrain connu pour les collégiens, un recueil de nouvelles sur un même thème qui puisent dans leur vie ordinaire et un clin d’œil au genre du commentaire qui assure la ligne continue d’un humour taquin et parfois pinçant. Une grande réussite éditoriale.

 

Roy Didier & Oudeyer Pierre-Yves, Les Robots et l’intelligence artificielle, illustrations par Roland BAZART, Nathan, collection Questions ? réponses ! 2020, 32 p. 7€40

En trente-deux questions et bien plus de réponses, voici plein d’informations sur les robots et l’intelligence artificielle, sujet d’actualité s’il en est. Qu’en est-il du langage du robot ? Un robot comprend-il le langage humain ? La mémoire robotique menace-t-elle à terme la mémoire humaine bien moins efficace ? Un drone est-il un robot ? Où en sont les recherches sur l’intelligence artificielle ? L’ouvrage commence par décrire ce qu’est un robot et ce qu’est l’intelligence artificielle ; ses pages ont la préoccupation de permettre à l’enfant d’appréhender les explications à partir de son univers (le smartphone).

Les deux auteurs des textes sont chercheurs à l’Institut National de Recherche dédié aux sciences du Numérique. Aussi, leur livre passionne car il nous plonge dans une réalité que l’enfant croit connaitre mais qui en fait le dépasse largement. Tous les membres de la commission lisezjeunesse y ont trouvé un grand intérêt et le livre n’a cessé de circuler de main en main avec de nombreux échanges entre ses membres. Ajoutez à cela une iconographie précise, une mise en page très aérée, et vous avez une idée de cadeau assurée pour les enfants dès 9 ans, plus jeunes si on les accompagne dans la lecture.

 

HAREL Karine, D’où vient l’eau que je bois ? illustrations de Didier BALICEVIC, Tourbillon 2020, 32 p. 12€

L’éditeur conseille l’ouvrage dès quatre ans, cela nous semble un peu jeune. Six ans, nous semble un âge plus juste et avec un accompagnement d’un adulte. Mais le livre peut aussi bénéficier aux 8/12 ans tant les informations sont précises, les explications nombreuses et claires, avec une texture d’illustrations où alternent photographies et dessins. On y suit le parcours de l’eau, du pompage au robinet. C’est l’occasion pour l’enfant de découvrir le rapport que son corps entretient avec l’eau. Le livre décrit ensuite le travail des égoutiers, le fonctionnement d’une station d’épuration. La pollution de l’eau fait alors l’objet d’une double page explicative. Armé de ces connaissances, l’enfant retourne à la vie de l’eau, son cycle et ce pourquoi elle est si précieuse. Nuage, brouillard, nappe d’eau, neige, arc-en-ciel, rosée, grêle, sont alors étudiés. L’avant-dernière double page est consacrée à l’usage ordinaire de l’eau par l’enfant et la dernière propose une expérience du filtrage de l’eau.

Ce livre paru dans la collection mon premier exploradoc fait de la part de l’éditeur l’objet d’une nouvelle présentation, plus aérée que la mise en page de la première édition. L’enfant s’appuie sur des petits personnages dessinés pour interroger les images, aide précieuse pour l’adulte lisant le livre à l’enfant, aide indispensable pour les 8/11 ans lisant seuls le livre. Une excellente idée de cadeau.

Philippe Geneste

 

Fontenoy Maud, Les Océans un trésor à protéger, Flammarion, 2015, 32 p. 13€50

Cet ouvrage au format confortable (240x300 mm) traite du rôle de la mer dans le cycle de la vie, souligne les intérêts de l’eau pour les humains, rappelle la biodiversité des océans, de la mer et l’enjeu de sa préservation. Il décrit les récifs coralliens, les régions polaires, le littoral. L’ouvrage promeut enfin la fondation Maud Fontenoy… Adressé aux enfants de fin d’école élémentaire et pré-adolescents, le livre est clair. On regrettera le peu d’engagement social et politique qui aurait quand même pu venir expliciter les sources du danger que font courir les hommes aux milieux marins.

Commission Lisez jeunesse

 

BAUSSIER Sylvie, La Course au pôle Sud. Amundsen et Scott, oskar, 2020, 99p.

L’anglais, Robert Falcon Scott, en 1902, tente la conquête de l’Antarctique. Mais il va manquer de vivres et fera demi-tour à 800 kilomètres du pôle. En novembre 1911, Robert Scott lance une nouvelle expédition pour atteindre le pôle Sud. Le 18 janvier 1912, il découvre le drapeau norvégien planté sur le pôle. Scott et les quatre membres de son expédition qui l’accompagnaient (les six autres étaient restés en arrière) repartirent. Mais de faim et de froid, ils moururent tous les cinq.

C’est l’expédition de Roald Amundsen qui a précédé celle de Scott. Admundsen avait été devancé, pour la découverte du pôle Nord, par Peary. Il décida alors de se lancer dans la conquête du pôle Sud. La première fois, après son départ le 8 septembre 1911, il rebroussa chemin. Puis il repartit le 19 octobre et son expédition atteignit le pôle Sud le 14 décembre 1911.

Le livre de Baussier narre les deux expéditions. Le récit de quatre-vingt-quatre pages est alerte et très documenté, comme cette autrice nous y a habitué. Il est suivi d’un dossier informatif de dix pages consacrées à la découverte des deux pôles, en quatre parties : le mystère des pôles, la conquête du pôle Nord, la conquête du pôle Sud, les pôles aujourd’hui et demain. Une carte et des documents explicatifs sont inclus dans l’ouvrage, qu’on ne peut que recommander.

Commission Lisez jeunesse et Ph. G.