Anachroniques

10/01/2016

L’enjeu Darwin

Vézinet Jean-Luc, Charles Darwin. La bataille de l’évolution, oskar, 2015, 105 p. 9€95
Depuis plus de trois décennies, Patrick Tort (1) œuvre à une relecture instruite de l’œuvre de Darwin, dévoilant, au fil des publications critiques d’une part et des œuvres mêmes du naturaliste anglais, les fausses trappes et pièges interprétatifs qui ont fait ombrage à la réception de son travail scientifique durant plus d’un siècle, jusque dans les années 1980.
Aujourd’hui, cette œuvre est précieuse pour contrer les avancées du créationnisme et de son cache- sexe la théorie du dessein intelligent, comme elle est précieuse pour comprendre les errements des interprétations fautives de la théorie de la sélection naturelle appliquée à la société humaine par les tenants des libéralismes philosophique et économique.
C’est dans ce contexte que paraît le livre de Jean-Luc Vézinet, livre qui s’adresse aux préadolescents et adolescents. L’ouvrage s’ouvre sur le débat houleux qui oppose à Oxford, lors de la session annuelle de l’Association Britannique pour l’Avancement des Sciences, le 30 juin 1860, l’évêque d’Oxford Samuel Wilberforce appuyé par Owen au darwinien Thomas-Henri Huxley. La polémique est née de la parution en 1859 de l’ouvrage clé de Darwin, L’Origine des espèces par le moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie. Vézinet pose ainsi l’enjeu essentiel de cette biographie. Ensuite, il revient à une présentation chronologique en s’arrêtant longuement et intelligemment sur le périple de 1741 jours du brick Beagle (27 décembre 1831 – 2 octobre 1836) où Darwin a été engagé comme naturaliste. Quarante pages y sont consacrées, et à juste titre, puisque c’est durant ce voyage avec les données recueillies lors des multiples sorties et observations, que Darwin prend conscience que « les grands bouleversements sont le fruit de l’accumulation d’événements lents mais répétés sur de très longues durées » (p.88), et pose les bases de ce qui va devenir la théorie de l’évolution. Ces quarante pages sont aussi un voyage à travers les océans et les terres lointaines, ce qui ne manque pas de stimuler la lecture du jeune lectorat.
Mais Vézinet ne fait pas l’erreur de passer au second plan l’autre versant de l’œuvre de Darwin, notamment La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, dont une première édition paraît en 1871. C’est l’occasion pour l’auteur s’adressant aux jeunes de mettre en pièce les mauvaises interprétations du mécanisme de la sélection naturelle. Il montre la différence entre Lamarck qui adhère à l’idée de « progrès comme moteur de la transformation des espèces » (p.78), et Darwin qui va jusqu’à préférer parler de « descendance avec modification » que d’évolution. « Le plus apte n’est en rien meilleur ni plus perfectionné, il n’est que mieux adapté à l’environnement » (p.86). Dans une série d’annexes très lisibles, Vézinet situe historiquement le voyage du Beagle à savoir les guerres d’indépendance en Amérique latines et notamment le rêve de Simon Bolivar de créer une confédération latino-américaine, il situe le darwinisme dans l’histoire de la conception du vivant à travers les âges avec notamment l’historique de la classification des espèces ; il s’arrête sur la théorie de l’évolution à l’épreuve de la génétique, soit les preuves de la justesse de la théorie darwinienne par les dernières avancées des sciences ; enfin, il consacre deux pages à la résurgence régulière des thèses créationnistes des fous de Dieu et des promoteurs du dessein intelligent. Une chronologie et une très, trop, brève bibliographie closent l’ouvrage.
Philippe Geneste
(1) Voir pour les adolescents et jeunes adultes son Darwin et la science de l’évolution, Gallimard, collection Découvertes, 2000, 160 p. cat.5 ; Darwin n’est pas celui qu’on croit, éditions le cavalier bleu, 2010 188 p. 18€ ; Darwin et le darwinisme, P.U.F., collection quadrige, 1997, 8€. On consultera, pour les étudiants, le monumental Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution , sous la direction de Patrick Tort aux éditions du P.U.F., 1995, 4862 p.
A voir jusqu’au 31 juillet 2016
A la Cité des sciences et de l’industrie de la Villette, à Paris, l’exposition « Darwin l’original » organisé en collaboration avec le Museum national d’histoire naturelle. Commissaire scientifique Guillaume Lecointre, concepteur de l’exposition Eric Lapie. Ouverture tous les jours (sauf le lundi) de 10h. à 18h.30 et 19h. le dimanche.


03/01/2016

De la poésie

Prévert Jacques, L’Opéra de la lune, illustrations de Jacqueline Duhême, Gallimard, 2015, 36 p. + CD 50 mn, 22€50
En 1947, aide d’atelier chez Matisse, Jacqueline Duhême (1927-) est envoyée par son patron à Saint-Paul de Vence rencontrer la famille Prévert pour demander à Jacques Prévert (1900-1977) de lui dédicacer Paroles (1). Une amitié va se nouer entre eux tous et Jacques Prévert prend au vol le désir exprimé par Jacqueline Duhême d’écrire des livres pour enfants. Ils discutent et se lancent dans une histoire. En fait, le titre est la première pierre : on dit que le soleil se couche, mais jamais que la lune se lève… L’Opéra de la lune est lancé. Pour naître, il va y falloir cinq longues années de collaboration exigeante où le texte suscite des images, où des images suscitent le texte, où Prévert propose des croquis pour guider des illustrations. En 1953, un éditeur La Guilde du livre, de Lausanne, publie l’ouvrage, non sans quelques erreurs d’impressions. En 1974, une seconde édition, entièrement refaite du côté des dessins et peintures (les originaux ayant été perdus) entre dans la collection Rouge et or. C’est une nouvelle édition qui voit le jour avec un nouveau travail graphique et de peinture. Très coloré, plus proche du livre illustré que de l’album, fourmillant de détails et de fantaisie jouant avec le texte et ses dérapages poétiques, Jacqueline Duhême propose une chorégraphie de personnages dans des décors cosmiques de pleine imagination. Elle renforce ainsi la sensibilité tendre de l’œuvre poétique de Prévert, une œuvre critique de la guerre et qui magnifie l’imagination pour déstabiliser l’univers conventionnel des adultes. L’Opéra de la lune est un défi à la raison ratiocinante de l’ordre ; récit, il porte le lecteur et ici l’auditeur dans les pensées de Michel Morin, le petit garçon. Nulle insolence, ici, juste de l’impertinence pour ouvrir l’espace social et l’agrandir aux possibles qu’on ne veut pas voir. N’est-ce pas parce que Michel sait s’émouvoir de détails du quotidien qu’il s’insurge contre les représentations toutes faites de la réalité.
L’ouvrage s’accompagne d’un CD. Jacques Bonnaffé lit le texte, jouant de sa voix pour le scénariser, surtout qu’il s’agit de dialogues. Le comédien n’hésite pas à transformer certains changements d’interlocuteurs pour mieux conserver la puissance poétique de la narration. C’est que L’Opéra de la lune est une confrontation incessante de la voix sociale normative avec la voix enthousiaste de vie du petit garçon, héros de l’histoire, auquel, nous l’avons dit, est invité de s’identifier le lecteur. Il est d’ailleurs intéressant de souligner ici que l’illustratrice, elle, évite l’héroïsation de Michel pour mieux faire vivre le peuple de la lune et l’univers enchanté de ses rêves où le personnage est sans cesse mêlé. La musique de Denis Levaillant est interprétée par l’orchestre philarmonique de Radio France sous la direction de Jakub Hrůša. Cette création donne une épaisseur temporelle à ce qui tendait à configurer un espace infiniment élargi. La musique pour inscrire l’histoire dans la temporalité de la vie des lectrices, auditrices, des lecteurs et auditeurs… Un grand chef d’œuvre à tout point de vue, avec cette poésie incroyablement fraîche de Jacques Prévert.
Philippe Geneste

(1) Jacqueline Duhême rencontre en détail cette visite dans Une Vie en crobards, Gallimard, 2014, 142 p. notamment pp.84/88

*
Naumann-Villemin Christine, Clodomir Mousqueton. La brigade de la poésie, illustré par Devaux Clément, Nathan, 2015, 32 p. 5€70
Comment écrire de la poésie ? Tel est le thème du livre, un roman pour les tout premiers lecteurs. Et c’est cette thématique qui va, ici, uniquement nous retenir. Il faut, nous apprend le récit, laisser venir ses émotions, ensuite, n’écrire que si on en a envie. L’erreur consisterait à inventer à partir de rien alors qu’il est bien plus intéressant, pour soi comme pour les lecteurs et lectrices, de partir de l’expérience vécue pour développer une invention. La poésie est toujours un peu autobiographique, mais elle va au-delà, parlant de l’humain tapi en chacun de nous.

Diérèse, poésie & littérature, automne-hiver 2014/2015, 188 p. 15€ (http://diereseetlesdeuxsiciles.hautefort.com ; Daniel Martinez 8 avenue Hoche, 77 330Ozoir-la-Ferrière)
Cette belle revue reflète un engagement à naviguer entre les genres, voire à en défaire les frontières.. On retrouve dans ce numéro Muriel Carminatti, connue pour ses ouvrages à destination de la jeunesse, et qui livre là des poèmes érudits. Le numéro s’ouvre par le domaine étranger, la danoise Pia Tafdrup traduite par Janine et Karl Poulsen, le poète chinois Li Shangyin (813 ? – 858). Un texte de Pierre Dhainaut qui conclut une suite de poèmes passionnants établit un parallèle entre le poème et l’état d’innocence enfantine. Pierre Dhainaut, on le sait (1) est un des rares poètes à écrire sur ses petits-enfants. Le rapprochement entre poésie et enfance prend un tour moins convenu que ne le laisse lire le titre. C’est l’accueil des signes dont parle Pierre Dhainaut, du pouvoir évocateur des souffles et de la dérive du sens au cours même de la construction du mot, chez l’enfant, du poème chez le poète : « Rebelles, les mots, ils mettent en branle un mouvement qui ne coïncide jamais avec ce que nous avions la prétention de dire, ne le refusons pas, acceptons qu’ils nous étonnent ». Pierre Dhainaut nous ouvre un peu son atelier de « [l’] intarissable écoute ». Il nous dit, poète, enfant, « regarde ailleurs, écoute ailleurs, ne te reproche pas de te distraire ». Comme les enfants, les poèmes « nous enseignent la patience, ils nous rendent heureusement inhabiles ».
Même si elle ne s’adresse pas à la jeunesse, cette revue gagnerait à être présentée aux adolescents, dans tous les centres de documentation des lycées notamment.
Philippe Geneste

(1) Pierre Dhainaut, Paroles dans l’approche, Auch, L’Arrière-Pays, 1997, 46 p.

28/12/2015

De l'art de l'adaptation

Barrie James Matthew, Peter Pan, traduit et adapté par Maxime Rovere, illustré par Alexandra Huard, Milan, 2015, 64 p. 16€90
Les illustrations d’Alexandra Huard, aux couleurs soulignées, au dessin plus enfantin, s’unissent à la poésie de l’écriture adaptative de Maxime Rovere. L’œuvre ainsi créée rend un bel hommage au roman de James Matthew Barrie, Peter Pan.
Peter Pan est un jeune garçon qui vit au Pays du Jamais, « NeverLand ». C’est un pays sans frontière, niché aux creux des rêves d’enfant pour un temps sans contrainte où la fantaisie se joue des heures pesantes, lourdes de passé, de futur tout tracé. C’est un présent de l’imaginaire dans un espace d’émerveillement.
Le jeune héros avait fui la terre du réel après avoir surpris une discussion entre ses parents, entendant comment ils voulaient figer son avenir. Quelque temps plus tard, voulant les visiter, il avait vu sa mère penchée sur un autre enfant, et compris qu’il avait été remplacé.
Dans son monde imaginaire, ce Pays du Jamais, Peter Pan est accompagné d’un être merveilleux, scintillant, tintinnabulant : la fée Clochette, rare figure féminine du roman avec la princesse indienne Lys Tigré, dont le courage la porte à occuper la place la plus dangereuse au plus près des ennemis qui talonnent sans cesse sa tribu. Il y a aussi les sirènes qu’il faut se garder d’approcher. Peter Pan a recueilli les Enfants Perdus, ceux que le  monde cruel des adultes a maltraités. Il les protège des pirates et de leur chef, le capitaine Crochet.et cela avec ruse et intelligence.
Lors d’une de ses escales sur terre, Peter Pan rencontre Wendy qu’il conduit auprès des siens. La petite fille va jouer avec conviction le rôle de maman. Sa place privilégiée dans le cœur du jeune garçon va lui attirer la jalousie de la fée Clochette. Les petits frères de Wendy, qui l’ont accompagnée, apprennent, auprès des Enfants Perdus et du héros, à surmonter l’effroi qu’avaient favorisé une éducation rigide et les terreurs induites par l’autorité des familles.
« Je suis la jeunesse, je suis la joie » dit Peter Pan.
La traduction de Maxime Rovere souligne le pouvoir de la fantaisie sur un monde de contrainte où l’on ne sait pas, comme le chante Jacques Brel, « devenir vieux sans être adulte ». Elle ébauche avec finesse, avec un humour doux, ce qui fait grimacer l’enfant éternel, qui se méfie des belles jeunes femmes, comme Wendy le devient, et ne comprend rien au langage des baisers, mais ceci est une autre histoire.
Annie Mas

Stevenson Robert-Louis, Docteur Jekyll et Mister Hyde, illustré apr Sébastien Mourrain, traduit et adapté par Maxime Rovere, Milan, 2015, 64 p. 16€90
Le travail d’adaptation des classiques sont parfois des prolongements au mythe littéraire qu’une œuvre a engendré. C’est le cas ici. Les illustrations de Mourrain emportent l’enthousiasme, réussissant à traduire autant une époque que l’univers de Stevenson. Privilégiant le fris et noir, rehaussés parfois de couleurs, les dessins donnent une interprétation intelligente du roman de Stevenson. L’adaptation reste une adaptation en valant, au fond que par l’entrée du lecteur dans le domaine littéraire patrimonial occidental.

Hugo Victor (d’après), Les Misérables, adaptation de Luc Lefort, illustrations de Gérard Dubois, Nathan, 2002, 64 p. 15€
Faire entrer les préadolescentEs dans ce roman mythique de la littérature française par une adaptation, c’est vouloir perpétrer une culture patrimoniale, permettre aussi à de jeunes lecteurs de se familiariser avec cosette et jean Valjean. L’adaptation, comme toujours, reste une troncation. Mais le travail d’illustration force l’attention. Les images sont empreintes de gravité, tons gris, bruns, ocre, rouges, composées avec rigueur, optant pour un cadrage en plans moyens, avec des personnages qui interrogent les lecteurs par leurs regards immenses et fixes. L’univers hugolien se fait peu à peu impalpable, plus poétique que réaliste, ce qui, au final, amène Les Misérables du côté du mythe où l’adaptation trouve sa seule raison d’être. Mais c’est une raison sociale.

Cerventes Miguel de (d’après l’œuvre originale de), Don Quichotte, adaptation de Maria Angélidou, traduit du grec par Jean-Louis Boutefeu, illustrations de Vassilev Svetline, Milan, 2006, 64 p. 14€95
Comme dans le cas précédent, mais avec plus de pertinence, l’adaptation, qui, ici, est passé par une traduction grecque avant de parvenir à la traduction française, l’adaptation n’a de sens que dans le legs à la jeunesse d’un personnage mythique, connu de tous et toutes, à l’histoire non moins apprivoisée par nos sociétés par fragments d’enchantements du monde contemporain. Quatre cents ans après, aujourd’hui en 2015 (le livre date de 1605/1615), l’adaptation apporte un visuel flamboyant, une interprétation graphique onirique autant qu’historique de par les couleurs choisies et le trait du dessin. Le grand format du livre (260 x 315 mm) magnifie l’ensemble. A défaut de lire l’intégrale du roman, c’est une manière de donner aux préadolescents une approche de l’œuvre et de l’époque de son auteur.

Philippe Geneste

20/12/2015

Une guirlande de livres

Gervais Bernadette, Alpha Bête, Gallimard jeunesse – Giboulées, 2015, 56 p. 15€
Cet alphabet repose sur la stylisation d’une partie d’un corps d’animal pour mettre en exergue une lettre : V comme la gueule du crocodile, C comme la patte du scarabée, M comme les bosses du chameau, Y comme la rayure centrale du zèbre, B comme la tête de la libellule etc. Ici, seul le graphisme est pris en compte et le livre se fait livre d’art sans lourdeur didactique. Le texte est réduit à l’explication de ce qui fait lettre dans le corps moyennant une stylisation non pas idéographique mais littéralographique. D’un format confortable (240x320), ce hors série Giboulées s’adresse aux enfants dès 6 ans qu’il invite à observer les dessins, voire le monde environnant pour y trouver ce qui s’écrit du langage humain. L’Alpha Bête ouvre une entrée esthétique dans l’écriture.

Bednar Sylvie, Mangard Annick, Ces Animaux qui se ressemblent, Casterman, 2015, 56 p., 13€95
Quelle différence existe-t-il entre l’autruche et l’émeu, le hérisson et le porc-épic, la langouste et le homard, la chouette et le hibou, l’éléphant d’Asie et l’éléphant d’Afrique, le guépard et le léopard, la grenouille et le crapaud, le dromadaire et le chameau, l’iguane et le varan, la mouette et le goéland, le crocodile et l’alligator, le chacal et le coyote, l’abeille et la guêpe, le pingouin et le manchot, le lièvre et le lapin, l’aigle et le vautour, la mygale et la tarentule, la cigale et le grillon, le renne et le cerf, la baleine et le cachalot, l’hirondelle et le martinet, le phoque et l’otarie, le castor et le ragondin, la pieuvre et le calamar, la vipère et la couleuvre ? A raison d’une double page ces couples d’animaux, qui se ressemblent, sont différenciés. C’est une manière de plonger sans effort dans les questions éthologiques, d’anatomie, de meurs, de lieu de vie, de régime alimentaire. Le choix du dessin à la place de la photographie permet à l’enfant de mieux repérer les différences et donne un air naturaliste à l’ouvrage déjà de bon format (215x280 mn). Un livre érudit et utile, agréable et stimulant, un beau livre !

Strack Emma, Chouette ou hibou ? Quelle différence ? illustré par Guillaume Plantevin, Gallimard, collection albums documentaires, 2015, 144 p. 17€90
Le premier chapitre de l’ouvrage complète le précédent, sur une problématique identique. Les autres chapitres portent sur d’autres sujets. Le livre étudie soixante paires que nous avons l’habitude de confondre. Ces paires sont réparties en six chapitres : animaux, alimentation, géographie/paysage, vêtement/mode, santé, quotidien/ville. Le travail graphique et de pixel-art de Plantevin fait tendre ce volume vers le livre d’art. Enrichissant, étonnant, beau à regarder, plaisir intellectuel et plaisir esthétique se joignent. Une belle idée de cadeau.

Gravier-Badreddine Delphine, Les animaux de la savane, collectif d’illustrateurs, Gallimard, collection Mes premières découvertes, 2015, 24 p. + 4 transparents, 9€ ; Mettler René, La fourmi, illustrations de Mettler, Gallimard, collection Mes premières découvertes, 2015, 24 p. + 4 transparents, 9€
Voici deux livres de la série classique de la collection. La Fourmi est un chef d’œuvre. A l’intérêt documentaire se joint l’exemplarité des illustrations de Mettler. Quant au volume Les animaux de la savane où on retrouve Mettler, c’est un régal avec des choix ingénieux de détails retenus pour les différents animaux présentés.

Duhême Jacqueline, L’Oiseau philosophie, texte de Gilles Deleuze choisis par Martine Laffon, Gallimard, 2015, 48 p., 10€
Comment rendre compte d’un texte de philosophie ? Quel lien unit le langage pictural et le langage verbal ? Jacqueline Duhême répond à la manière de ces plasticiens interprétant librement des œuvres poétiques. L’image ne va pas reproduire le texte, elle ne le doit pas. Elle doit en élargir le propos à un imaginaire d’une autre substance. Substituer la cohérence picturale à la cohérence verbale, revient à faire œuvre sur l’œuvre et non à illustrer l’œuvre. Les ingrédients de Jacqueline Duhême sont toujours les mêmes, l’innocence enfantine approchée par la naïveté picturale. Toutefois, effet du texte deleuzien, la graphiste emprunte davantage que de coutume à la géométrie, pour la composition des illustrations sur lesquelles est soit encadré soit surimposé le texte. C’est « qu’il ne faut pas être savant, savoir ou connaître tel domaine, mais apprendre ceci ou cela dans des domaines très différents » : n’est-ce pas l’énoncé du programme de peinture qui accompagne tout texte, notamment philosophique ?
C’est en 1956 que Jacqueline Duhême rencontre Gilles Deleuze, ami de son mari. Mais ce n’est qu’au terme de sa vie que Deleuze acceptait à l’initiative de la philosophe éditrice Martine Laffon de faire paraître un choix de textes à destination des enfants illustrés par Jacqueline Duhême. Quand le livre paraît, en 1997 au Seuil, Deleuze est mort depuis deux ans, mais le livre était achevé ou presque : « J’aime ce petit livre dessiné dans le chagrin » (1).
Philippe Geneste

(1) Jacqueline Duhême rencontre en détail cette visite dans Une Vie en crobards, Gallimard, 2014, 142 p. notamment pp.84/88

12/12/2015

la lecture en cadeaux

Badreddine Delphine, 5 minutes de câlins avant d’aller dormir, illustrations de Mélusine Allirol, Nathan, 2015, sept livres de 10 pages réunis sous couverture-coffret, 14€90
Pour les tout petits, les sept petits livres, avec chacun une figure animalière pour une historiette anthropocentrique, illustrés avec douceur, tendresse et gaieté, qui culmine avec câlin géant chez la famille lapin. Bien sûr, vouloir porter la famille comme source naturelle de l’enfance est une visée idéologique certaine qu’on ne peut que regretter. Mais l’ensemble du livre-coffret avec son grand format est un beau livre cadeau, à coup sûr.

Kamigaki Hiro et IC4Design, Labyrinthe city : serez-vous à la hauteur ? adaptation française Emmanuelle Pingault, Milan, 2015, 36 p. 16€50
L’ouvrage est en fait un livre-jeu. Il repose sur une intrigue policière qui se déploie sur un grand format 260x350 avec des illustrations fourmillant de détails. Le texte oblige le lecteur à aller rechercher dans l’image les indices qui permettront de donner du sens à l’intrigue et d’avancer, ainsi, de double page en double page. Le point de vue étant panoramique et en plongée, c’est un véritable vertige auquel lecteurs et lectrices sont confrontés. Plonger dans l’image prend un sens quasi littéral. L’attention et le travail d’observation et l’exercice de la perception visuelle sont sollicités avec exigence.

cherry Georgi, City Atlas. Faites le tour du monde en 30 plans de villes, illustré par Martin Haake,  Gallimard, 2015, 64 p. 22€90
Lisbonne, Barcelone, Moscou, Londres, Paris, Amsterdam, Rome, Berlin, Helsinki, Oslo, Copenhague, Stockholm, Athènes, Istanbul, Prague, Budapest, Montréal, Toronto, Chicago, New York, Le Cap, Buenos Aires, Rio de Janeiro, Mexico, San Francisco, Hong Kong, Tokyo, Séoul, Mumbai, Sydney sont présentées avec un foisonnement d’illustrations au graphisme plutôt géométrique, réparties sur un plan succinct de la ville traitée. Tout l’ouvrage repose sur la visite patrimoniale, visualisant des monuments, des rues, des mœurs. Un encart situe la ville dans le pays. Le grand format, l’abondance des motifs illustrés, le beau grain de la couverture qui en fait un objet agréable au toucher, sont les caractéristiques de ce livre que l’on offrira en cadeau aux enfants dès 7 ans.

Tavernier Sarah, Verhille alexandre, Monumental. Records et merveilles de l’architecture, Milan, 2015, 56 p. 19€90
Cet ouvrage se présente comme un atlas des monuments d’Europe, d’Afrique et du Proche Orient, d’Asie et d’Océanie, d’Amérique du Nord et d’Amérique du Sud. Ce sont les cinq parties qui composent le livre. Situés dans un premier temps sur une carte du continent ou sous-continent, très claire car sur une double page d’un format 270 x 370, les monuments sont ensuite présentés et commentés sur six doubles pages. Chaque partie compte ainsi 8 pages de très grand format. Des informations géographiques et démographiques accompagnent les présentations toutes très illustrées. L’ouvrage emporte l’intérêt par sa simplicité de lecture, d’une part, son efficience pour situer les monuments et, enfin, par l’apport en information sur les pays du monde et leur situation les uns par rapport aux autres. Un beau cadeau pour les enfants dès 7 ans.

Badreddine Delphine, Explore ! La Terre et le ciel, Gallimard jeunesse, 2015, 18 p. 14€90
Illustré par un collectif d’illustrateurs, ce livre pop-up, livre animé, donc, est un régal. Le petit enfant à partir de 4/5 ans mais tout aussi bien à 6/7 ans, est invité à fouiller les détails inclus dans l’ouvrage Le nombre de page est donc plus important que ce que la pagination indique. Il y a des rabats, des languettes permettant de faire tourner des illustrations, et il faut à l’enfant actionner des languettes, soulever des plastiques. L’enfant qui est dans ses premiers pas en lecture, y trouvera aussi de l’intérêt, surtout si on lui a lu le livre avant. La double page sur les astres explique le nom des constellations par l’illustration masquée dans une fenêtre à soulever. L’enfant est introduit à la connaissance de la représentation des principales planètes. Le grand format (200 mm x 250) permet un grand confort de lecture.

Davey Owen, Singes, Gallimard, 2015, 40 p. 14€90
Cet ouvrage est lié à l’exposition “Sur la piste des grands singes” qui a lieu au Musée d’Histoire Naturelle jusqu’au 21 mars 2016. Il a été relu par la primatologue Shelly Masi. Les illustrations stylisées d’Owen Davey, auteur spécialisé dans l’album documentaire, amène le lecteur à la découverte de la grande famille des singes. Si le clin d’œil au carnet d’un naturaliste est bien présent, Owen Davey tire la couverture du reportage vers l’art du dessin et de la couleur. La diversité des espèces, l’exploration de celles du Nouveau monde et celles de l’ancien monde, l’arrêt sur les plus étonnantes, la précision sur les mœurs, les caractéristiques physiques, font du livre un régal pour l’intelligence autant que pour l’appétit esthétique du lectorat. Des remarques sur l’évolution, les processus adaptatifs, très simplement abordés, certes, mais présents, enrichissent utilement le volume. En fin d’ouvrage, l’auteur interroge les stéréotypes communs sur les singes, il explique les effets de la déforestation. Le livre se clôt sur un index qui permet de lire différemment Singes, et de le relire sans fin…

Jenny Broom, Le Jardin des merveilles. Un bestiaire extraordinaire, traduit par Isabelle Dubois, illustrations de Williams Kristjana S., Milan, 2015, 48 p. 19€90
Si le sous-titre peut induire en erreur, le titre, lui, ouvre la perspective graphique et picturale de l’illustration. Ce documentaire de grand format (280x340) propose avec une illustration luxuriante, la traversée de cinq écosystèmes : la forêt amazonienne, d’abord, la Grande Barrière de corail, le désert de Chihuahua, la Forêt-Noire, les montagnes de l’Himalaya. A chaque fois, l’espace étant présenté dans toute sa diversité y compris climatique, nous partons à la rencontre de quelques espèces animales caractéristiques, sinon uniques. Pourquoi avoir titré « Jardin » ? Parce que la planète est le jardin de l’humanité, répondraient les deux autrices. C’est leur parti pris avec la volonté de faire partager par la présentation l’héritage merveilleux des ressources naturelles de la vie sur terre. Un chef d’œuvre éditorial, dessiné et pictural, un livre cadeau avec lequel l’adulte est sûr de faire plaisir à l’enfant.

Lamoureux Sophie, La Petite Encyclopédie des pourquoi ?, Gallimard, collection premières lectures et découvertes, 2015, 68 p. 11€90
Un sommaire détaille l’ensemble des soixante-dix-huit pourquoi ? traités par l’ouvrage, répartis sur trois parties : les animaux, le corps, la terre et le ciel. Même s’il singe les questions enfantines, le livre ne se fonde pas dessus. Les Pourquoi ? relèvent plutôt de la volonté documentaire chère à cette remarquable collection. Cet épais volume reste rédigé pour des enfants de 5 à 7 ans avec un travail d’illustrations et de légendage très précis. Des pages transparentes enrichissent la lecture de surprises diverses et les planches encyclopédiques regorgent d’informations.

Commission lisez jeunesse, Philippe Geneste

02/12/2015

Pratiques du numérique chez les jeunes

TISSERON, Serge, Guide de survie pour accros aux écrans…ou comment garder ton ordi et tes parents, Paris, Nathan, 2015, 95 p.

Présentation du livre
Ce livre présente 15 situations qui peuvent correspondre à des problèmes ou à des interrogations de la part d’enfants ou d’adolescents concernant leur utilisation du numérique et leur ressenti face aux écrans. Il peut s’agir, par exemple, de leur utilisation de Facebook, d’une certaine addiction aux jeux vidéo, de leur pratique d’Internet …
Organisation du livre
Les 15 situations correspondent chacune à un thème et sont présentées sous la forme d’une question ou d’une affirmation. Ensuite, un quiz intitulé « Et toi ? » propose un questionnaire avec trois questions dont les réponses comportent chacune un symbole. En bas de la page se trouvent les explications correspondant à chaque symbole. En fonction des réponses données, le lecteur peut, en se référant à l’explication du symbole qu’il a le plus entouré, évaluer sa connaissance dans le domaine concerné ou connaître son degré d’addiction.
Après le quiz, une explication développe la situation de départ en en exposant les problèmes éventuels ou en présentant des concepts liés au thème (par exemple, le droit à l’image pour le thème « j’ai publié une photo super drôle d’un copain »).  En outre, un « dico de survie » donne une définition d’une notion spécialisée liée au thème (par exemple, la « e-reputation » pour le thème « je peux dire ce que je veux sur Internet, puisque ensuite j’efface tout »).
Enfin, un plan d’action propose au lecteur des conseils pour maîtriser le thème abordé. Un petit paragraphe « A ne pas louper » complète ces conseils.
Analyse du livre
Ce livre permet de découvrir des notions spécialisées liées à l’addiction aux écrans et à la gestion de l’identité numérique tout en s’amusant. En effet, il est simple à lire et son organisation (avec le quiz…) en fait un ouvrage ludique. Les illustrations de Jacques Azam contribuent beaucoup à ce côté amusant.
 Son auteur, Serge Tisseron, est un psychiatre et un psychologue spécialiste concernant les relations entre les enfants et les écrans. Dans ce livre, il part des pratiques du numérique chez les jeunes pour leur donner des conseils et leur expliquer les enjeux que ces pratiques peuvent avoir, ce dont les jeunes ne se rendent pas forcément compte.
Ce livre, conseillé à la lecture dès l’âge de 9 ans, peut également éclairer des collégiens, des lycéens, ou des parents souhaitant comprendre la pratique du numérique chez leur enfant.

Milena Geneste

22/11/2015

« Ceux qui sont morts ne sont jamais partis » *

Pinguilly Yves, Patrice Lumumba, la parole assassinée, Oskar éditions, collection histoire et société, 2010, 97 p.
Dans cette remarquable biographie du révolutionnaire et homme d’Etat africain, assassiné par les forces coloniales et leurs sbires locaux, Yves Pinguilly retrace d’abord le contexte du dix-neuvième siècle, une Afrique gouvernée à 80% par « ses propres rois, reines, chefs de clan et de lignage », puis sa soumission dans sa quasi-totalité aux puissances coloniales avec la création du Congo belge où naît (1925) le Tetela Elias Okit’Asombo, que l’Histoire retiendra sous le nom de Patrice Emery Lumumba. La biographie nous montre un jeune homme qui quitte le milieu paysan des Tetelas pour la ville, qui fait divers métiers, va se passionner pour des études –suivies en parallèle à son travail– où il puise connaissances nouvelles et meilleure compréhension du monde qui l’entoure et donc, aussi, des inégalités sociales et raciales qui le régissent. On le voit faire ses premiers pas dans le journalisme et une forme de syndicalisme. Dans les années mille neuf cent cinquante, se lèvent les revendications nationalistes et Lumumba rêve « d’un Congo uni, libre et unifié au-delà de la mosaïque des peuples qui le composent ». En 1958 il devient un dirigeant du mouvement national congolais (MNC) qui se distingue de l’Abako, un autre mouvement de libération nationale, en ce qu’il refuse une identité ethnique comme ressort de l’indépendance. Lumumba sera en 1958 invité à intervenir à la tribune de la Conférence panafricaine d’Accra, aux côtés de Mandela, Fanon … Il y dénoncera les facteurs qui entravent l’émancipation des pays d’Afrique : « Parmi ces facteurs, on trouve le colonialisme, l’impérialisme, le tribalisme et le séparatisme religieux qui, tous, constituent une entrave sérieuse à l’éclosion d’une société africaine harmonieuse et fraternelle ».
Le 13 janvier 1959, c’est l’indépendance du Congo. Mais la Belgique, pays colonisateur, intrigue avec des appuis locaux parmi les élites locales et au sein même du parti de Lumumba (il se créera un second MNC-Kalonji en face du MNC-Lumumba). De cette période d’agitation sortira l’indépendance arrêtée le 30 juin 1960. Mais entre les partisans du fédéralisme sur base ethnique appuyés par la métropole coloniale comme par l’église catholique, fédéralisme suscité par l’intérêt belge pour les régions minières au sous-sol riche, et les partisans d’un Congo uni (« je vous demande de tous oublier les querelles tribales qui nous épuisent » dit Lumumba s’adressant aux congolais), le torchon s’embrase. Lumumba, au pouvoir du 30 juin au 5 septembre 1960, échappe à des tentatives d’assassinat commanditées par les USA ou la France qui agit de concert avec la Belgique, avant d’être destitué de son poste de premier Ministre par le vieux compagnon nationaliste Kasa-Vubu, président du Congo, destitution suivie neuf jours plus tard par le premier coup d’Etat d’un certain Mobutu, chef d’état-major de l’Armée nationale congolaise. Lumumba tentera de rejoindre ses partisans mais il sera arrêté, torturé, assassiné, ainsi que ceux qui l’accompagnaient. Ses tortionnaires, sous l’égide d’un représentant de l’impérialisme, vont ensuite découper son cadavre avant de le dissoudre dans de l’acide.
A cette excellente biographie, écrite avec verve et vitalité, Yves Pinguilly ajoute des documents historiques qui viennent étoffer les descriptions des événements. Certains,  disponibles seulement depuis les années 2000,  montrent l’implication directe des puissances impérialistes dans l’élimination physique de Lumumba. Un entretien avec l’auteur hausse encore l’intérêt de la publication en situant les événements de 1960 en regard du devenir de l’Afrique,  rappelant le règne de Mobutu et l’actualité brûlante des guerres où « combattent des enfants soldats » et qui ont fait au bas mot, trois millions de morts.
Patrice Emery Lumumba fait partie de cette longue lignée des assassinés africains partisans de l’indépendance et de la libération émancipatrice de leurs pays des griffes de l’impérialisme : les camerounais Félix Moumié, Ruben Um Nyobé, le marocain Mehdi Ben Barka, le burkinabé Sankara, la représentante de ‘lANC Dulcie September… Comme eux, il a vu se liguer contre lui le gouvernement de la métropole colonisatrice, l’Eglise catholique, les autres pays colonisateurs de l’Afrique et même l’ONU, dont la neutralité s’arrête à l’intérêt bien pensé des pays capitalistes dominants. C’est une histoire à méditer car elle montre comment sont nées des forces hostiles à l’émancipation humaine, financées par ceux-là même qui dénoncent aisément chez les dominés « la nature barbare ».
Philippe Geneste
* extrait du poème "Souffles" de Birago Diop

14/11/2015

L’escabelle des merveilles

Herbauts Anne, sous la montagne, Casterman, collection les albums, 2015, 32 p. 15€90 ;
Le paysage est hostile à l’homme qui a voulu concurrencer le Dieu Vulcain. Le blanc, le bleu, couleurs froides, se mêlent au gris et au marron. On devine l’abandon et le sinistre. Le dehors est donc inadapté à la vie humaine. Il faut, se coupant de cet univers, entrer dans l’intériorité du monde. Là, au cœur des cendres d’un volcan, se trouve une épicerie-quincaillerie colorée de touches chaudes, où se rassemblent les personnages du récit. Elle est l’abri, ici jamais vu de l’extérieur, toujours saisi de l’intérieur. Les désirs humains y sont comblés et le besoin vital de manger, quand justement les temps crient famine, peut s’assouvir. Comment est-ce possible, rien ne se cultive sous terre ?  
Telle est la part magique du récit. Mais le secret sera divulgué, les appétits de richesse et de profit vont fondre sur l’épicerie et engendrer guerres et massacres, avec l’extériorité pour territoire. L’escabelle magique, qui permettait au village de survivre, sera volée, détruite.
Cependant, à partir d’une chaise, motif récurrent dans l’univers d’Anne Herbauts, l’épicier va en bricoler une nouvelle qui, elle aussi, par la seule force de sa réalisation et de l’élévation qu’elle permet, du changement de point de vue qu’elle autorise (monter ou descendre l’escabelle, voir de loin, voir de près) deviendra magique.
Les belles phrases en ritournelles, chantées comme une poésie venue de l’enfance, font écho à des dessins d’artiste confirmée, immergeant la lecture dans un univers onirique. La forte composition de la mise en page, la maîtrise de l’iconographie fabuleuse ouvrent à plusieurs lectures, qui laissent entier le mystère de l’interprétation. Bien qu’un chat de sagesse rythme l’histoire de ses commentaires, le secret restera bien gardé par la fiction autorisant un lectorat de 5 à 105 ans.

Annie Mas & Philippe Geneste

08/11/2015

Le motif et le récit

El Fathi Mickaël, L’Eau de Laya, mØtus, 2015, 44 p. 13€
Allégorie de l’origine, faisant de l’eau la source de la vie par excellence, du personnage des potiers les fabricateurs de l’univers et de la littérature une source matérialiste de l’interprétation des origines.
Rien n’était déjà là, il y faut l’œuvre humaine et pour cette œuvre, la nature épanouie. L’humain et la nature sont ainsi unis à la vie pour pétrir en formes sociales la matière informe Les récits mythologiques, ces « rêveries ancestrales » disait Bachelard, laissent place, ici, à un récit de fiction qui leur emprunte leurs ressorts pour emporter le jeune lectorat dans la rêverie de l’humanité qui se fait naître.
Al Fathi emprunte une voie ancienne, voie inouïe, pour le jeune qui lit, avec des compositions d’images se jouant du proche et du lointain, de l’avant-plan et de l’illimitée d’horizon. Le travail graphique, l’œuvre plastique, à partir de peintures et de tissus appellent à l’interprétation poétique. Dans  Le Peintre de la vie moderne, Charles Baudelaire écrivait : « « L’enfant voit tout en nouveauté ; il est toujours ivre. Rien ne ressemble plus à ce qu’on appelle l’inspiration, que la joie avec laquelle l’enfant absorbe la forme et la couleur ». Les illustrations de L’Eau de Laya invitent l’enfant qui lit à une curiosité profonde pour ce chatoiement du sombre et du lumineux, rythmé par un texte qui, par moment, se fait comptine ou chant. La stupeur des personnages devant leur création c’est celle de l’enfant ébloui devant le travail iconique. Dans l’indécis des formes l’enfant scrute jusqu’au délice de retrouver le motif, la poterie vivante, la main façonneuse. Or, ce motif venu du fond des âges, qui chatoie sur le tissu ou le trame, motif enfoui dans les figures mémorielles collectives d’une civilisation, imprègne de sa densité sociale autant qu’esthétique le récit qui le recouvre. A l’apport pictural de l’illustration destinée à la jeunesse, mélange de naïveté étudiée et de graphisme empathique, les motifs géométriques des tissus offrent des séries de formes simples pour des supports matériels à destination fonctionnelle. N’est-ce pas une manière pour El Fathi de proposer à l’enfant un subconscient artistique, les dessins géométriques, les motifs des tissus, soulevant le voile du temps pour souder en constantes esthétiques et sociales l’œuvre de l’art. L’album ne devient-il pas alors éloge de l’artisanat capable d’unir les humains et de les concilier avec leurs diverses histoires civilisationnelles ?
Le travail du dessin autant que de la peinture sur tissu donne l’effet de mosaïques où le jaune feu et soleil, le bleu aquatique, le marron de terre se mêlent, se superposent, alternent dans ce fourmillement des motifs qui emportent jusqu’au rêve. S’y architecte ainsi un monde d’harmonie, où le ciel et les oiseaux se reflètent dans les eaux souterraines qui irriguent de vie la terre fertile, fertile parce qu’entendue.
Philippe Geneste
Lalande-Desrichard Angèle, Le Gardien des cèdres du Mont-Liban, illustrations de Minoo Stermann, L’Harmattan, collection contes des 4 vents, 2015, 24 p.  9€50
Il s’agit d’un récit des origines. Les cèdres, emblème du Liban, régnaient à Byblos, « une des plus anciennes villes du monde ». L’arbre est mêlé aux mythes de la plus haute antiquité. Le récit nous amène sous terre, à la rencontre de Mechtar, le gardien des cèdres, qui veille sur les vieux arbres comme sur les neuves pousses : « Je suis un des derniers représentants de la forêt mythique du Liban, exploitée depuis les temps les plus anciens » dit-il aux enfants à la recherche d’un agneau perdu. Cet être de légende est aussi un être de paix. Il raconte son histoire, au service de Gilgamesh, des phéniciens et de leurs bateaux, à travers l’antiquité égyptienne, puis son implication dans le temple de Salomon et les constructions d’Héliopolis, de Baalbek. Il raconte son exil en Europe, esclave des croisés, sa participation, au retour sur les terres moyen orientales du palais de Beiddine. L’album s’achève avec les enfants qui reviennent au village accompagnés de l’agneau et qui dansent autour du cèdre planté, pour la fête druze du village. Le cèdre symbolise l’incorruptibilité à travers Mechtar, Remarquablement servi par les peintures de Minoo Stermann, ce volume de la collection contes des 4 vents est un ouvrage à mettre en avant alors que le Moyen Orient est ravagé, encore, par la folie humaine des guerres. Quand on connaît la place du cèdre dans la Bible (le bâton de Moïse est en cèdre, tout comme la croix du Christ), quand on sait que le Temple des hébreux à Jérusalem était construit en cèdre, que la culture égyptienne faisait grand cas de ce bois, on imagine l’arbre rassemblant en sa frondaison les peuples qu’aujourd’hui leurs religions poussent aux guerres et leurs cortèges de massacres.
Philippe Geneste

01/11/2015

Laisser s’accomplir l’enfance

Péju Pierre (textes réunis et présentés par), Le Goût de l’enfance, Paris, Le Mercure de France, 2014, 108 p. 7€
Trente textes d’auteurs très divers, littérateurs et philosophes, composent cette anthologie introduite magistralement par Pierre Péju. La diversité trouve le creuset d’une cohérence du regard porté par Pierre Péju sur l’enfance. Le livre se fait ainsi une recherche de l’enfance, recherche de ce que Pierre Péju aime nommer l’enfantin : « J’appelle “enfantin” ce surgissement toujours inopiné, ce retour, ni prévisible ni décidable, d’impressions originelles, capables de troubler ou d’infléchir notre façon d’être au monde » (p.8). L’enfance c’est la faculté d’étonnement, c’est l’exercice nu de la curiosité, c’est aussi le bloc d’enfance expression reprise à Gilles Deleuze et Félix Guattari.
Une telle anthologie n’est pas celle de souvenirs, mais de « ce que nous avons senti, pensé, voulu depuis notre première enfance » et qui « est là, penché sur le présent qui va s’y joindre » écrivait Bergson dans La Pensée du mouvant. Fragments d’enfantin / Enfant nomades, enfants perdus, enfants sauvages / Puissances de l’enfance composent les trois sections de l’anthologie. La dernière se lit en regard des puissances du langage, comme significations apportées à la condition humaine par « l’enfantin ». Le propre du surgissement de l’enfance passe par les sensations, les odeurs et le goût notamment, les images qui s’imposent, mais aussi sans crier gare, le toucher et l’ouïe, enfin. L’être humain est un être de sensibilité, ce qu’a su voir Jean-Marc Gaspard Itard (1774-1838) dans l’enfant sauvage de l’Aveyron. Mais comment l’enfance se livre-t-elle à chacun et chacune ? Par fragments, ces fameux « blocs ».
C’est qu’on rêve plus l’enfance qu’on ne s’en souvient (Walter Benjamin) : « maintenant je sais marcher, apprendre, je ne le pourrai plus » écrit ce dernier dans Enfance berlinoise. Or, la marque de fabrique de l’enfance, c’est la profusion des apprentissages. Dans l’étendue du non-connu, de l’inconnu, les enfants gourmands se lient à « tout ce qui leur échappe », sont « étoffés par l’encore indéchiffré » (Henri Michaux, Passages). Or, pour qu’il y ait apprentissage, encore faut-il qu’il y ait une interaction sociale, une relation de connaissance qui passe nécessairement par et avec l’autre. Et il y faut une « volonté propre  « de gagner son propre monde » (Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra).

« Pas d’enfances sans expériences de la peur, de la déréliction, de la gêne ou de la honte » (p.41). La cruauté des contes nous le rappelle, la question humaine est traversée par la question du mal (1). Cette problématique est occupée par son inverse, le désir de se rendre invisible, de trouver un lieu de protection, un abri. Comme il le développe dans Pourquoi moi je suis moi ?, Pierre Péju réunit des textes qui montrent l’appel au lien social qui sous-tend l’envie de se cacher, la volonté de disparaître, de s’en aller, de partir : « au début, c’est la cachette qui se déplace, c’est en elle que le gamin s’évade avec ses amis, sans qu’on le voie (…) dans la sécurité qu’offre l’aventure » écrit Ernst Bloch. Il poursuit : « cette association du retranchement et du lointain merveilleux ne disparaîtra pas plus tard ». C’est aussi un lieu clos et d’attente dans lequel s’accomplit l’enfance, à partir de « l’ennui », de la vacuité passagère grâce à laquelle l’enfant laisse libre cours à une « germination des pensées et à l’union ou communion avec le monde » (p.88) comme l’écrit Pierre Péju introduisant Bachelard. Contre la socialité des normes (« On le bourre de socialité. On le prépare à sa vie d’homme dans l’idéal des hommes stabilisés » (Bachelard Poétique de la rêverie) laissons s’épanouir l’enfance, contre la tyrannie des emplois du temps des activités, ouvrons la à la rêverie, cette retraite du monde où, dans la solitude, l’enfant s’unit au monde, au cosmos dirait Bachelard, aux autres donc, aussi. C’est ce qu’évoque Nietsche avec le refus d’entraver « l’innocence au sens d’indifférence pure aux normes et valeurs » (p.95) écrit Péju, reprenant ici une idée qui lui est chère, à savoir que chez l’enfant la soustraction au monde et aux rôles sociaux « n’est pas un refus mais une fuite silencieuse, un retrait invisible, presque sur la pointe des pieds » (p.107).
Philippe Geneste

(1) Voir André Jacob, Penser le mal aujourd’hui. Contribution à une anthropologie du mal, Paris, éditions Penta, 2011, 195 p. ; André Jacob, L’Homme et le mal, Paris, éditions Le Cerf, 1998, 126 p. ; André Jacob, Aliénation et déchéance, post-scriptum à une théorie du mal, Paris, éditions Ellipses, 2000, 128 p.