Anachroniques

04/10/2026

Us et usage de paroles et d’espace ou la langue théâtrale prise en son espace constructif

Doutey, Nicolas, Ah suivi de Les Pensées et Bouger les lignes, Actes Sud-Papiers, 2026, 137 p. 11€99

« IDA. (…) quelque chose s’active et je pense

j’ai une pensée

c’est une pensée à propos du matin

bref temps

PAUL. tu penses au matin »

(Pensées p.56)

Pensée est la seconde pièce du livre. Elle scrute la manière dont les pensées surgissent en nous, comment elles font leur chemin à notre insu ou par notre volonté. La pièce a pour cadre une rencontre dans la rue entre deux amis, Ida et Paul, qui vont apprendre le passage en ville d’une de leur connaissance commune, devenue célèbre. Ils décident de la revoir.

Voilà l’intrigue, une sorte de En attendant Bill. Et Bill, ici n’a aucune importance car n’a de l’importance que la réflexion suscitée sur les pensées qui traversent notre esprit. Au départ c’est Ida qui en prend conscience, ensuite elle communique à Paul ses interrogations et constations. La durée de la pièce correspond à la durée de la rencontre de Paul et d’Ida. L’action ressort exclusivement de la pensée, la pensée est action, plus même, elle est à l’origine du drame et elle en est le vecteur de représentation.

La pensée séduit parce qu’elle est un espace de liberté grande :

« IDA. c’est une sensation de souplesse

j’ai l’impression de pouvoir percevoir les choses sous l’angle que je veux » (p.61).

« IDA. (..) on peut à tout moment, aller dans n’importe quel sens, construire élaborer ce qu’on veut s’aventurer où ça plaît » (p.78).

Cette liberté de pouvoir « penser ce qu’on veut » fait entrer dans un monde autre, où ce qui se passe ne relève pas de la causalité reliant des événements entre eux. Cette liberté ouvre au songe. La pensée, en effet, n’est pas synonyme du savoir. D’ailleurs pour créer un savoir il faut d’abord penser ; donc on pense sans savoir. Penser est ce qui est exigé pour joindre le savoir. La pensée peut s’y joindre ou pas, c’est selon le moment, selon l’intentionnalité de la personne. Le penseur peut voguer au cœur de l’inconnu alors que le savant s’ancre dans le connu. Le penseur peut jouir de l’inconnu, le savant, lui veut convertir l’inconnu en connu. Le penseur s’ouvre à d’autres mondes, le savant ramène au monde qui est le nôtre.

Le risque de suivre ses pensées, d’aller au bout de ses pensées vagabondes, est de tomber sans fin, come Alice dans le puits de ses propres arcanes. C’est un risque de solitude, peut-être, de désocialisation, sûrement, car comment vivre en société sans pouvoir communiquer avec les autres ?

Bien sûr, si on veut communiquer ses pensées, ce que fait IDA mais aussi PAUL. La pensée s’accommode de l’inconnu, pas le langage en tant qu’instrument privilégié de la communication.

La pièce Pensée est une plongée dans l’infra-monde qui œuvre en chacun de nous : « il se passe continuellement sous notre nez quantité de choses qu’on ne voit pas » dit IDA page 79. Ce peut être l’inconscient affectif mais c’est souvent un inconscient cognitif. On perçoit quantité de choses dont on n’a pas conscience, des choses, par conséquent qu’on ne pense pas. Les personnages s’interrogent donc sur l’impact de ces perceptions mais aussi en arrivent à comprendre qu’« on pense on pense, c’est très bien, mais ce qu’on ne pense pas est très important aussi » (p.81). Peut-on imaginer ce qu’on ne pense pas ? Mais qu’est-ce qu’est cette imagination ? Est-ce une création du silence qui est nécessaire pour maintenir la personne dans le réel, même si la réalisation de cette fonction est inconsciente ? Ne peut-on pas comparer l’importance de ce qu’on ne pense pas avec la cœnesthésie et parler d’un forum de la pensée dans le silence des mots et du corps ? Loin d’être saugrenues, ces interrogations entrent en échos avec la problématique de l’accueil en pensée de l’inconnu et de l’inattendu. Mais la tentation du langage ne viendra-t-elle pas happer les libres pensées du silence pour les partager, pour élargir leur milieu de vie. Prenez une hypothèse ? N’a-t-on pas besoin du langage pour lui donner toute sa consistance, pour en faire une réalité, une pensée réelle ? Mais parfois, la pensée n'en vient-elle pas à déborder le langage ? Prenez la rumeur, c’est quoi ? Du langage, certes, mais surtout une pensée qui se fait collective sans fondement aucun, c’est une pensée qui se construit en représentation au-delà du langage. C’est un bobard, la rumeur. Arrive alors le dernier dialogue :

« IDA. (…) tenter de penser des pensées fantastiques a peut se faire n’importe où on n’a besoin de rien pour penser

PAUL. c’est vraiment pratique »

Loin de faire paraître la vie comme une expérience de somnambulisme, la venue insciente de pensées, généralement assimilées à une perte de contrôle du psychisme par la raison, est éprouvée par PAUL et IDA comme une intensification de leur faculté active de connaître le monde et eux-mêmes.

Pensées est le traité pratique pour penser les pensées tant pensées que non pensées. Humour assuré, élégantes réflexions, stimulations intellectives des plus plaisantes.

 

Doutey, Nicolas, Ah suivi de Les Pensées et Bouger les lignes, Actes Sud-Papiers, 2026, 137 p. 11€99

« On va partout où ? »

(Bouger les lignes p.110)

La troisième pièce « Bouger les lignes » est une allégorie. Se trouver dans l’espace, trouver son espace, savoir où on est pour savoir où on en est. Se sentir vivre et se sentir soi vont de pair mais pas de soi. L’espace est lieu de la vie mais aussi espace de paroles confrontées. C’est dans la proximité de l’ici que se construisent les rapports humains non dans l’éloignement du là-bas.

 

La pièce de Nicolas Doutey repose en partie sur les infimes décalages que recèlent les usages verbaux et notamment les locutions verbales. Celles-ci réintroduisent la société dans la pensée de chacune et chacun et la quête de repérage dans l’espace épouse le désir individuel de se situer dans le groupe. L’enthousiasme pour la cartographie correspond à la découverte de l’espace comme forme. Par exemple, on passe insensiblement de l’espace représenté par la scène à l’espace réel de la scène avec l’avant-scène et la salle où sont les spectateurs qui, alors, deviennent des personnages. Par exemple, le guidage sensori-moteur dans la ville est bien moins efficient que le guidage par une carte. Mais la carte n’est pas que plan de ville elle est aussi carte routière, carte cosmique, carte des vents, carte politique et géopolitique.

Mais la carte est aussi carte satellite, carte sur laquelle il n’y a pas de frontière. Car Bouger les lignes, nous l’avons dit en introduction, rend sensible l’idée que les hommes pourraient ne pas être contraints par l’étrécissement de l’espace par des lignes séparatrices et exclusives qui rendent l’humanité prisonnière d’une obsession de la délimitation. La pièce interpelle les spectatrices, les spectateurs, le lectorat, en suggérant qu’une terre non parcellisée, non étiquetée, fragmentée, découpée, dépecée, rayée, pourrait permettre de comprendre que, comme « on peut voir une même chose de tellement de manière différente » on pourrait vivre l’espace de tellement de manière accueillante. Si les personnages multiplient les évocations de cartes en divers domaines, c’est pour insister sur l’idée que la forme d’une ville, la forme d’un planisphère, la forme d’une carte du ciel, la forme du mouvement des vents, etc., semblent certes des essences de leur objet de mesure, mais que ce qui compte c’est la multiplicité de ces formes. Les cartes se colorent alors en carte psychologique, en carte historique, en carte sociale…

Philippe Geneste