Anachroniques

28/10/2019

Voir "Par Hasard"

Theullière Guillaume (sous la direction artistique de), Par Hasard, éditions Réunion des musée nationaux - Grand palais, 2019, 386 p. 32€
Exposition du18/10/2019 au 23/02/2020, Centre de la Vieille Charité (1 rue de la Charité 13002 Marseille) du mardi au dimanche de 9h30 à 18h (tarif plein 12€, tarif réduit 8€) et Friche de la Belle de Mai (41 rue Jobin 13 003 Marseille) du mercredi au vendredi de14h à 19h et le samedi-dimanche de 13h à 19h. (tarif plein 5€, tarif réduit 3€). Informations réservation www.musees.marseille.fr et www.lafriche.org

Ce catalogue de l’exposition organisée par la ville de Marseille et la Réunion des Musées nationaux Grand palais, au Centre de la Vieille Charité (du 18 octobre 2019 au 23 février 2020), est une mine de connaissances et de découvertes artistiques pour le jeune public. Quelle place le hasard tient-il dans l’art ? Peut-on opposer le hasard comme mode de structuration de certaines œuvres d’art, notamment depuis les créations de Duchamp en 1910, et le hasard comme nom donné à ce qu’on ne sait pas encore expliquer en sciences ? Opposer l’art et son goût du hasard à la science et son geste d’éloignement du hasard, a-t-il une pertinence pour définir le premier ? En art, même une œuvre se revendiquant, dans son processus créatif du hasard n’obère pas que « par le simple fait de percevoir l’image accidentelle comme image, le récepteur postule implicitement un émetteur » (D. Gamboni p.25). Ainsi, sitôt posé comme notion centrale, le hasard se dilue dans l’effort d’interprétation en une composition explicative de l’œuvre. Le hasard serait-il non un contenu mais une méthode susceptible de saisir -selon les mots de Mallarmé adressés par lettre à Odilon Redon le 19/12/1888- l’inattendu, l’imprécis, ce qui fait énigme dans la vie ?
L’art et l’accident
Si l’exposition ne répond pas à toutes ces questions, pour le spectateur, à la fin de sa visite et de la lecture du catalogue qui l’accompagne, la notion de hasard aura pris consistance, ne serait-ce qu’en s’enrichissant de nouvelles interrogations. Le hasard n’est-elle pas une énergétique de la structure des œuvres ? Les trouvailles, les traits involontaires, les coulures, les tremblements fugaces… ont fini par être organisés par des techniques de création. On se dit, alors, que le hasard n’est pas un « processus créatif » (G. Theulière p.18) mais une charge affective s’incrustant dans l’œuvre en cours et venant modifier le processus créatif, le modifier mais non le définir. On se dit aussi que le hasard en art est une caractéristique qui doit advenir, l’œuvre ne devant rien à la contingence. Le hasard deviendrait en art une nécessité liée au mode de création. L’art s’en servirait pour combattre l’ordre causal dont l’esprit humain est essentiellement redevable de sa progression. L’art le combattrait et ainsi donnerait liberté grande à l’humaine condition.
Mais alors, le danger qui guette l’art est de tomber dans le relativisme absolu du « point de vue attributeur de sens » (1). Or, aucun spectateur d’un tableau ne dira « c’est un bel hasard », chassant ainsi l’idée du hasard dont l’artiste a pu se prévaloir lors de sa production. La réception du tableau retissera une détermination causale qui s’instituera en source même du tableau. Si l’artiste a voulu contourner l’intentionnalité pour trouver un lien direct au monde, une spontanéité dans le rapport au monde, le spectateur, lui, va soit s’en émerveiller et y puiser des origines de causalités, soit nier à l’œuvre toute qualité artistique parce que, justement, pour lui, une œuvre doit être le produit d’une intention. Duchamp et les artistes qui, à sa suite, ont revendiqué le hasard, n’ont pas réussi à éradiquer « la projection intentionnalisante » (2) des interprétations de l’œuvre.
Le hasard et la beauté
Ils n’y sont pas arrivés pour une autre raison. Un temps, le hasard a pu mettre en cause la notion du beau comme il pu mettre en cause la transcendance de la beauté. Or, on ne peut que constater l’abondance des manifestations patrimoniales qui perpétuent l’idée d’une essence du beau en art. On constate également que ces manifestations ont pris dans leurs rets les artistes qui disaient, tel Dubuffet, vouloir renoncer à la notion de beau ; ces artistes, d’ailleurs, ont construit leur gloire sur cette équivoque.
Ainsi, par un retour ironique, la vieille conception de l’artiste en tant que figure de génie s’est trouvée réhabilitée dans l’opinion commune, alimentée par les cercles professionnels de l’art et les artistes eux et elles-mêmes. Cette idée passéiste du génie artistique remonte à la surface de la société. Elle emprunte les voies d’un discours conceptuel qui travaille à l’inaccessibilité de l’art, coupant sa sphère de la sphère sociale populaire.
Ainsi, transcendance de l’art, son inaccessibilité pour le commun, l’artiste comme génie, sont autant de motifs d’un retour de l’élitisme qui tente à se voiler derrière un discours moderniste de l’innovation permanente.
L’exposition Par hasard offre un moment et un espace privilégiés pour réfléchir sur le rapport contemporain à l’art. Elle permet d’interroger cette conception de l’art reproduite par les écoles, par nombre de médias spécialisés et par les circuits financiers du marché. Et cette interrogation passe par une confrontation avec l’idée de norme.
Le hasard et la norme
Pourquoi cet échec ? L’exposition nous aide-t-elle à répondre à cette question ?
Les artistes qui font du hasard une clé de l’œuvre, omettent le travail d’interprétation, ou alors, ils le précèdent, identifiant l’art à un outil de la révélation ou de l’apparition : « Inventer pour moi, c’est aller au devant de mes œuvres. Mes œuvres existaient avant moi, mais on ne les voyait pas parce qu’elles crevaient les yeux » (Restany cité p.172).
Or, ces deux types de discours se rejoignent. Ils tombent dans un finalisme du regard ou alors revendiquent un apriorisme du déjà là de l’œuvre, ce qui n’est qu’une version inversée du finalisme. Et nombre de ceux qui évitent cette ornière affirment qu’il n’y a dans le monde que l’ordre que l’on veut y poser, en fonction du désir humain. Dans le premier cas, le hasard se mue en causalité, dans le second, il est l’expression d’une conception individualiste.
Duchamp nous semble osciller entre les deux. Son œuvre a marqué l’évolution de l’art, mais elle n’a pas changé le rapport que la société entretient avec l’art. Pourquoi ? Parce que celui-ci est devenu, toujours davantage, le pré carré de l’argent, de l’évaluation des tableaux, et de ce fait, l’apanage de la classe bourgeoise. Le marché de l’art a intégré le geste de Duchamp dans ses normes, lui enlevant toute sa charge subversive. Le ready made est devenu une norme comme une autre, une valeur bancaire.
Ne peut-on pas affirmer que l’exposition illustre cet échec ? Nous pensons que oui. L’art s’est coupé de plus en plus des raisons qui ont amené des artistes à se réclamer du hasard pour rompre les normes du champ artistique même. Ces raisons, Lautréamont les avaient synthétisées par cette phrase : « la poésie doit être faite par tous, non par un ». Comme l’écrit Guillaume Theulière, « En peinture comme en poésie, le hasard libère les sens, et le sens même de la lecture » (p.16). L’exposition montre, par exemple, comment une certaine abstraction a été une autre manière d’investir le hasard dans l’art, prouvant par là qu’une tension le traverse : l’enfermement dans le désir tourne vite à l’égocentrisme alors que l’art pourrait être une autre manière de connaître le monde et d’aller vers les autres. L’histoire du hasard en art est faite d’une suite ininterrompue d’aller et retour entre ces deux positions, l’une qui est égocentrée, l’autre qui est objectivante.
Les visiteurs parcourant les salles et les lieux de Par hasard auront tout loisir de confronter les conditions ordinaires de leurs vies aux représentations que l’art en donne sous la forme de tensions. Soit l’art cherche à s’approprier ces conditions et le spectateur sent des ruptures à l’œuvre. Ou alors l’art les évite soigneusement pour se confiner dans ce qui de tour d’ivoire est devenu un compte en banque : alors le visiteur est invité à l’écoute religieuse d’idées esthétiques dont les œuvres ne sont qu’un paravent. Par hasard illustre ce passage de l’allégresse d’un art de rupture, qui croise le fer avec les évolutions sociales, à un art coupé du monde commun et cultivant cette séparation dont il fait la fondation de son domaine au sein de l’industrie du luxe. Que ce dernier ait pignon sur rue, qu’il ait la volonté d’écraser le premier est un constat ; mais qu’un certain travail de l’art, souterrainement, cherche une nodosité sociale, l’exposition nous invite à le penser.
Philippe Geneste

(1) Tort, Patrick, Qu’est-ce que le matérialisme. Introduction à l’Analyse des complexes discursifs, Paris Belin, 2016, 988 p. – p.67 _ (2) Ibid. p.71

20/10/2019

Quand la musicalité traverse l’étrangeté des fors intérieurs

Burton Tim, La triste fin du petit enfant huître et autres histoires, 10/18, 122 p. 10,20 euros.

Ce livre, le premier de Tim Burton, est un recueil de 23 poèmes différents dont les personnages principaux sont, à chaque fois, des monstres, souvent des enfants dont le destin est vraiment tragique : le petit enfant huître finit par se faire manger par son père, le bébé ancre est condamné à rester au fond de l'océan, sa maman prisonnière est attachée à lui par un cordon ombilical en forme de chaîne, l'enfant robot est pris pour une poubelle...
L'univers de Tim Burton est spécial, un peu cruel, mais j'ai beaucoup aimé ce livre, qui se lit très vite. Les illustrations, faites par l’auteur, renforcent l’étrangeté du livre et rappellent certains personnages de ses films d’animation (Les Noces funèbres ou L’étrange Noël de monsieur Jack, par exemple). L'édition indiquée est bilingue avec, du côté gauche, le texte en anglais et, du côté droit, celui en français.
Milena Geneste-Mas

Fort Paul, Le Bonheur est dans le pré, mise en volume du livre sous forme de dioramas par Marie-Hélène Taisne, Flammarion jeunesse, 2017, 16 p. 16€50
La mise en volume donne vie à chaque strophe de la ballade sous forme d’un diorama c’est-à-dire d’une page qui s’anime en relief. Ce travail donne toute la teneur à ce poème fort connu de Paul Fort. Il fait partie d’un des volumes de ses ballades, occasion d’une poésie en prose parfaitement assonancée et rythmée, qui recherche l’harmonie dans le jeu verbal. La poésie se fait désengagement des préoccupations quotidiennes du réel : le poème est écrit en 1917, année des massacres de masse et des résistances naissantes à la guerre voulue par les gouvernements et ceux de l’arrière. Fort s’approche d’un lyrisme populaire ; on est très proche, ici, de la chanson. Invitant à la joie de vivre, il vante l’instant Cette poésie fantaisiste révèle un appétit de vivre pour saisir le bonheur dans l’éphémère.

Eluard Paul, Courage et autres poèmes, illustration de Caëtan Dorémus, Gallimard jeunesse, collection enfance en poésie, 2016, 28 p. 5€50
Ce recueil rassemble des poèmes engagés d’Eluard : Courage donc, De Notre temps 2, Et un sourire. Le choix donne à lire une poésie de la vie et de la volonté de vivre. Les illustrations de Dorémus sont fantasques et douces, rieuses bien que sombres parfois.

Verlaine Paul, Chansons d’automne et autres poèmes, illustration de Charlotte de Ligneris, Gallimard jeunesse, collection enfance en poésie, 2016, 28 p. 5€50
Les illustrations sensibles, géométriques et rêveuses tout à la fois, proche d’un effet de crayons de couleur, permettent à l’enfant d’épouser la représentation graphique de l’univers des saisons tel que Verlaine l’approche à travers chanson d’automne, il pleure dans mon cœur, le ciel est par-dessus le toit, impression fausse, la bonne chanson VI, l’heure du berger. C’est l’art de la musicalité du poète qui a retenu le choix de l’éditeur.

Jammes Francis, Prière pour aller au paradis avec les ânes suivi de j’aime l’âne, illustration de Jacqueline Duhême, Gallimard jeunesse, 2016, 26 p. 5€50
Poème céleste comme disait Jacqueline Duhême à qui on venait de proposer d’illustrer le poème, cette prière d’humilité est aussi un geste de respect de la vie des simples que connaissait bien Francis Jammes (1868-1938) pour en être. Le paysage, les animaux, prennent vie spirituelle sous sa plume, dépassant la croyance religieuse, s’élevant jusqu’à une forme de panthéisme du quotidien qui nous entoure. Quand il écrit ces deux poèmes, en 1898, les querelles des écoles poétiques font rage. Francis Jammes n’est d’aucune. On a souvent dit que son écriture était proche de l’enfance et c’est vrai. Nulle emphase chez lui, nulle recherche absconse où se perd le lecteur. Tout est limpide, clair et la littérature tend à saisir la vie au plus près de la sensibilité. C’est pourquoi, on peut ne pas être croyant et pourtant trouver intérêt dans cet univers. Francis Jammes est par ailleurs unique, pour parler de la mort sans complainte, avec la joie de voir l’en allé. C’est que la mort est naturelle, comme tout ce qui est à décrire : nature des choses, nature des êtres.

Philippe Geneste

13/10/2019

« Mes récits sont des images, rien que des images » Franz Kafka

Tan Shaun, Cigale, Gallimard jeunesse, 2019, 32 p. 14€90
L’album explore le sentiment de se sentir étranger au monde. Il en dévoile la souffrance intense qui le caractérise. Gigale est le nom d’un personnage. Bien sûr, dès le titre, l’intertextualité avec La Fontaine, pour nous français, abonde en évocations. Mais elles seront, en partie déçues. Cigale est employé dans une administration. Son travail consiste à saisir des données. Sa vie est calée entre une pile de fiches papiers et la tour d’un ordinateur.
Le plan rapproché de la première double page, nous fait entrer de plain-pied dans un univers où le surnaturel côtoie le réel. Le costume gris, le badge identificatoire de l’employé ne laisse aucun choix au lecteur, surtout que le gris reprend celui de la page de garde. Pour autant on ne se sent pas dans un conte. Cigale est un album qui mêle peinture, photos de figurines en papier mâché, terre glaise séchée, travaillée au ciseau, peinte à l’acrylique ou à l’oxyde métallique, à la cire ou au cirage. Cette méthode artistique pour concevoir l’album crée un effet de réalité qui renforce le parti pris de faire entrer les lecteurs directement dans un univers sans interroger la surréalité qui le caractérise. C’est un monde peuplé d’humains médiocres et cruels, d’humains qui manquent d’honnêteté envers eux-mêmes, ce qui leur permet de se comporter avec vilenie vis-à-vis de Cigale. Ils reproduisent en fait le schème autoritaire de la subordination, laissant à Cigale l’astreinte de finir leurs travaux journaliers pendant qu’ils se sauvent chez eux. C’est que ses collègues suivent leur hiérarchie, figurée, généralement, en contre-plongées ou en plongées. Ils forment avec le DRH et le patron une triade bureaucratique qui réduit Cigale en esclavage. La figuration du bâtiment avec ses bureaux en espace ouvert, la dominante du gris uniformisant, la présence permanente des murs et des portes closes, tout politise l’histoire en une comédie humaine du travail aliéné. L'employé, assujetti à l'ordre qui l'écrase, figure le drame de l'aliénation, dont la page 12 de l'album est l'emblème.
Comment ne pas voir, dans cette situation d’un travail non rémunéré, d’un employé corvéable à merci, une allégorie des contrats de mission ou de professionnalisation ? La réalité s’invite inévitablement dans cet univers où le surréel est une donnée et non un objet d’étonnement ?
Bien sûr, on pense aussi à Gregor Samsa, le personnage de La Métamorphose de Kafka, même si le petit employé est substitué ici au représentant de commerce. On remarque l’usage intensif d’une langue en décomposition (si on considère Cigale comme un rebroussement de l’humain vers l’animal) ou à la construction incertaine (si on considère Cigale comme membre de la communauté d’entreprise). Dans les deux cas, il s’agit de ce que Deleuze et Guattari nomment une « déterritorialisation » de la langue. En effet, Cigale est un insecte autant qu’un employé. Mais surtout, c’est bien Cigale le narrateur qui parle de lui à la troisième personne du singulier, comme le ferait un enfant, comme le ferait aussi, une non personne. Ce choix de la troisième personne participe de la dépersonnalisation propre à l’œuvre administrative d’écrasement des humains et à leur réification, thématique permanente au cours du récit. L’absence de verbes conjugués impose un présent continu ou intemporel, permanent, qui enferme le lecteur dans la situation elle-même. Ceci vient renforcer la domination des représentations spatiales que portent les catégories grammaticales du substantif et celle de l’adjectif. Enfin, la triple interjection onomatopéique répétée (neuf fois) « Tik Tik Tik ! », qui est d’ailleurs la seule trace langagière sur la dernière page, accrédite. Cet enfermement, cette déshumanisation. Ce langage mal articulé imite le devenir animal / insecte de l’employé Cigale. En effet, on peut voir le personnage comme une introduction animalière dans l’humanité. Shaun Tan utilise, ici, les ressorts traditionnels du conte et de la fable : Cigale est à la fois une allégorie de l’employé, du subordonné, et nous serions proches de la fable ; comme devenir insecte de l’homme, Cigale porte la souffrance de la conscience d’un être à la dignité piétinée et où l’humain s’étrécit à un instinct de survie sous commandement.
Mais le comique de situation tourne à la mélancolie, car le point de vue interne imposé au lecteur lui fait éprouver les sentiments de Cigale. Il n’y a pas identification mais participation active à l’évolution de la charge émotionnelle qui envahit le personnage principal. Et cette énergie puisée dans le sentiment refoulé de dignité explique la fin de l’album. Cigale devient le représentant allégorique d’une idéologie dominée. En effet, il s’ouvre –au sens littéral du terme, puisque sa carapace se déploie afin de laisser s’envoler des cigales en essaim dans le ciel, loin de l’immeuble de l’entreprise-prison, loin de l’enfermement que constitue la chaîne hiérarchique. C’est l’œuvre de Cigale à la retraite, terme qui est à comprendre comme une invitation à se retirer de l’univers aliéné pour aller construire une communauté loin de l’espace carcéral et où règnerait la liberté.
Cigale représenterait, alors, le point de vue des réprouvés de la société à l’instar de la fable de La Cigale et la Fourmi. Or, ce point de vue rend saillants les traits de la société hiérarchique inégalitaire. L’état de déréliction du langage de Cigale interdit d’en faire un Sujet. Pour raccrocher le récit à l’humaine condition vécue, le lecteur, fût-il enfant, transcrit par le sens la phraséologie d’une syntaxe écorchée, ânonnante. C’est cette opération lectorale de compréhension, d’interprétation, qui agence une énonciation humaine à la parole de Cigale. Ainsi se crée une communauté de paroles qui pointe du doigt la condition des travailleurs et travailleuses, et explicite la chute de la société dans une forme économique du mal.
Bien sûr, ce serait sortir du récit que d’y voir le triomphe des dominés sur les dominants, même si les mots de la fin peuvent étayer une telle interprétation. La narration de Shaun Tan est plus serrée. Dans Cigale, la métamorphose est réversible puisque, en quittant sa carapace, le singulier devient pluriel. Que penser de ce passage du un au multiple ? N’est-ce pas que pour quitter la cruauté civilisée du contrat de subordination de l’employé au patron et aux hiérarchies intermédiaires, il faut quitter la sphère close de l’individualisme pour s’ouvrir au Nous, seul libérateur ? Quand Cigale se dévêt du costume de sa carapace d’employé, sous les coups de boutoir de sa hiérarchie et des collègues à celle-ci dévoués, il va chercher dans son for intérieur l’énergie pour se libérer des chaînes qui l’opprimaient. L’antonomase Cigale figure par le nom propre l’énergie d’une libération. La métamorphose de l’un en multiple représente le passage du singulier propre au général commun. Le nom propre, ce motif grammatical de l’individuation aboutie, devient un nom de ralliement, le nom d’un Nous. Dans la forêt qu’elles ont rejointe, les cigales devisent sur la condition humaine et projettent sa transformation. Que représente la forêt ? Cette forêt est un contrepoint de la « déterritorialisation » de la langue. Elle figure un extérieur de l’univers capitaliste, un espace où Cigale sera lui-même car parmi d’autres à égale condition.
Cigale excède le réel et le transfigure. Mais il ne l’abolit pas. Au contraire, même, il l’impose en tant que réalité structurante de son histoire. Cette réalité, ce sont les lois humaines de la subordination et de l’exploitation, la bureaucratisation à outrance de la vie. L’ordre du réel ne bascule jamais dans le merveilleux et même la fin de l’album est une interrogation allégorique qui ne quitte pas le sol social de l’humanité en décadence. Cigale est un récit désenchanté de la condition humaine et les couleurs finales sont celles d’insectes libres non d’êtres humains conscients de leur désocialisation, accaparés, enlisés comme ils le sont dans l’individualisme et son corollaire la subordination. L’absence de temps explique que la subjectivité des collègues de Cigale se lise uniquement au ras de leurs comportements réactifs et dominateurs. Dans cet univers humain, Cigale est un exclu. L’animalité, on le sait, symbolise la forme inavouable de l’altérité. Cigale souffre de cette exclusion, ou mieux du désir de l’exclure dont font montre ses collègues. Ici, tout au contraire de chez Kafka, donc, l’abjection n’est pas dans un devenir insecte car c’est le devenir insecte qui est produit par l’attitude morale abjecte du patron et des personnels soumis à la culture hiérarchique. L’autorité est synonyme de bannissement, Cigale est un banni dont on éprouve l’isolement au fil des pages. Et cette sensation d’isolement fait éprouver, aussi, que les humains n’ont plus de souveraineté sur le réel parce qu’ils n’ont pas de considération autre que de domination et d’exploitation concernant les relations sociales.
Alors que dans La Métamorphose de Kafka, la métamorphose aboutit à l’exclusion de Gregor Samsa de l’univers humain, dans Cigale, le récit part de l’exclusion pour remonter par un cheminement intérieur vers une dé-clusion, si on accepte le néologisme, c’est-à-dire vers une libération de Cigale de son être aliéné pour réaliser un être social grâce à une socialisation nouvelle figurée par l’essaim des cigales. Cigale peut démontrer que la servitude n’est pas dans le travail lui-même, mais qu’elle est dans les relations de travail, donc dans l’organisation du travail. C’est pourquoi le devenir humain –ou devenir employé- de Cigale échoue. Quand il dépend de la hiérarchie bureaucratique, le travail est abrutissant et se confine à la grisaille confinée. La dé-clusion est le devenir inverse, un rebroussement de Cigale vers l’animalité.

Shaun Tan rend compte du basculement de la civilisation capitaliste. Son récit montre une communauté en état de désagrégation. L’espace impose un huis clos. L’antépénultième et la pénultième doubles pages symbolisent l’envol vers la libération. L’ultime double page, dénuée d’illustration, explicite une échappée dans la représentation verbale, soit par l’autoréférentialité de l’album qui, ainsi, conserve sa pleine cohérence. Est-il excessif d’y lire un espoir mis dans la littérature, dans la fiction, dans l’art ou plus simplement dans le discours pour concevoir un nouveau monde, un monde sans exploitation ?  

Philippe Geneste

06/10/2019

Les reflets d’une étoile sur la rivière tourmentée

Castillon Claire, River, édition Gallimard Jeunesse, collection Scripto, 2019, 185 p. 10€50
Dans ce roman la voix d’une jeune fille de quinze ans passés raconte les tourments qu’endure sa petite sœur de quelques mois sa cadette, River.
Pourquoi River, dès la sixième, fut-elle rejetée par ses anciennes copines ? Pourquoi devient –elle le souffre-douleur de la cour de récréation dans le jeu cruel et discriminatoire qui porte son nom : « le jeu de River », où au centre d’une ronde elle est humiliée, ridiculisée par les camarades de sa classe ? Pourquoi et comment l’adolescent Alanka soutenu par trois acolytes, surnommés « les trois T. » par River peut- il exercer harcèlement, humiliations, violence et racket sur la jeune fille ? Est-ce parce qu’elle est fantasque et drôle (même mot que le nom de leur rivière : « La Drole » ? Est-ce parce qu’elle rit lorsqu’on la brime, qu’on la tourmente, qu’elle en rit jusqu’ aux larmes, même ? Est-ce parce qu’elle est étrange et étrangère à la méchanceté, rétive aux codes sociaux du collège, qu’il est de bon ton de suivre pour être incluse ? River a sa grande sœur pour confidente, sa grande sœur qui la console, la conseille. River lui a offert la lumière de leur chambre et gardé pour elle le sombre abri de sa solitude. Elle écoute sa grande sœur, son modèle magnifié, son double embelli, le reflet aimé des parents, aimé des amis, populaire, jamais maladroit, toujours impeccable.
Mais le dernier chapitre bouscule la lecture. Révélation d’une histoire, d’une énigme que l’on ne dévoilera pas ici. Juste apprendre le prénom de la grande sœur : Stella. Juste rester avec River jusqu’à la dernière page, assister à son courage et à sa générosité lorsqu’elle sauve de la noyade son ancien tortionnaire (elle le sauve des eaux de la rivière La Drole, justement). Par cet acte River découvre l’estime, la reconnaissance de ses pairs et celles des adultes. Elle fait enfin la fierté de ses parents, elle s’affranchit de la peur des autres… et surtout, à l’aube de ses quinze ans, elle reçoit, pour elle et elle seule, la tendresse inconnue d’une nouvelle amitié, celle de Tristan.
L’école deviendrait-elle l’emblème d’une société de l’exclusion, avide de boucs émissaires et laissés pour compte ? Si tu te sens bancal à ce dogme, si tu te brûles les yeux à chercher plus loin, si tu te sens mal pour avoir blessé un ami, pour l’avoir ignoré, pour l’avoir méprisé et si tu souffres de solitude, si certaines paroles, certains regards te sont des meurtrissures, et même si tu n’es pas bon en maths, ni en sport, et même si tu ne connais pas de Tristan, lis ce beau roman, où River t’attend. Comme Claire Castillo le suggère dans la jolie brochure qui accompagne le roman, tu connaîtras la lecture comme l’empathie suprême : l’art de « l’aimantation ».

Annie Mas

29/09/2019

Potlacht

Staebler Christian, Paolini Sonia, Redbone. L’histoire vraie d’un groupe de rock indien, dessin Thibault Balahy, Steinkis, 2019, 168 p. 20€
Qui se souvient de ce groupe qui émerge en 1970 avec l’album Redbone ? Le groupe eut un succès permanent en Europe jusqu’au milieu des années 1970. Aux USA, après une entrée éclatante, l’indianité revendiquée de ses membres a nui à sa pleine carrière à cause des réticences de l’industrie du disque et du show-business. L’album repose sur des entretiens avec Pat Vasquez (Pat Vegas de son nom de musicien, bassiste et chanteur), fondateur avec son frère guitariste Lolly Vasquez du groupe. Tous deux sont, au début des années 1960, des musiciens professionnels accomplis et demandés. L’idée d’un groupe indien de rock nait un soir de 1966, lors d’une discussion avec Jimmy Hendrix. On suit la genèse du groupe, les inlassables répétitions, la rencontre avec le guitariste Tony Bellamy, d’origine Yakis, qui joue notamment du flamenco, puis celle du batteur Pete de Poe venu directement de la réserve indienne de Makah au nord-ouest de l’état de Washington où il a appris le jeu du tambour et des percussions. Pete de Poe a connu aussi les sinistres écoles d’assimilation, des internats (1) où les enfants indiens étaient dé-culturés, avaient interdiction de parler leur langue, de reproduire leurs coutumes sociales, vestimentaires…
A travers la vie du groupe et celle de Pat Vasquez, on assiste à l’aventure du rock qui, avant la fin des années soixante, s’émancipe du rock’n’roll en liant son irruption dans la société aux soulèvements des jeunesses occidentales contre l’ordre établi. Aux USA, le mouvement de libération des noirs est à son apogée ; en 1969, à Woodstock, Jimmy Hendrix grave à jamais l’antimilitarisme et la contestation contre la guerre du Vietnam ; l’émancipation est au cœur du mouvement psychédélique.
Mais c’est bien sûr la puissance de la contestation des noirs qui influence la minorité indienne qui se regroupe dans l’American indien mouvement (AIM) créé le 28 juillet 1968 à Minneapolis. Redbone est lié à deux de ses fondateurs : Dennis Bank et Clyde Bellecourt. Une partie des recettes du groupe est venue soutenir financièrement l’association. De 1969 à 1971, c’est l’occupation d’Alcatraz (2) évoquée dans le second album du groupe Potlatch sorti en 1970. En 1973, les Lakotas Oglalas, dans le Dakota du sud, au cœur de la réserve indienne de Pine Ridge, une émeute éclate contre les spoliations, les humiliations. Les indiens occupent alors le site de Wounded Knee où la 7ème cavalerie, après que les Lakotas ont déposé les armes, les massacrèrent. Ce crime de masse marqua la fin des guerres indiennes : c’était en 1890. Redbone soutient l’occupation du site et grave, pour les insurgés, une de ses chansons lesplus abouties : « We were all wounded at Wounded Knee ». La maison de disque refusera de publier la chanson sur l’album en préparation ; Les frères Vasquez le produiront puis le diffuseront lors des concerts à l’étranger.
L’album parfaitement composé par Christian Staebler et Sonia Paoloni, écrit avec intelligence, prolonge l’histoire de  Redbone et de ses membres. Ce gros volume se lit aisément et sait accrocher le jeune lectorat (collégien et lycéen) parce qu’il évite tout passéisme pour comprendre les faits politiques et musicaux au cœur de l’actualité. Une belle œuvre dont toute bibliothèque devrait être dotée.
Philippe Geneste

(1) voir le blog lisezjeunessepg des 2/3/2019, 5/8/2018 et 12/11/2017 – (2) voir le blog lisezjeunessepg du 2/3/2019

22/09/2019

Animaux sous le joug du profit

Aubry Florence, Titan noir, Editions du Rouergue, 2018, 12,50 euros.

Résumé :
            Elfie a tout juste 18 ans lorsqu'elle commence un job dans un parc océanographique. D'abord à la caisse, elle doit ensuite s'occuper des manchots puis, alors qu'elle n'a aucune formation, la direction lui propose de devenir la dresseuse de Titan, une orque mâle qui a la caractéristique d'être entièrement noire. Petit à petit, elle se rend compte que l'affection des dresseurs et des soigneurs ne suffit hélas pas à combler la détresse que ces animaux ressentent. Au nom du profit, les manchots sont revendus à d'autres parcs et ceux qui sont handicapés (bec cassé, aveugles...) sont euthanasiés. Le dressage de tous les animaux se fait dans des conditions très difficiles, ils sont mal-nourris. Les orques sont capturés bébé et arrachés à leur famille. Ils doivent cohabiter dans des bassins trop petits pour eux avec leurs congénères qui peuvent devenir agressifs à cause de cette proximité et du fait qu'ils ne sont pas du même clan.
            Alors qu'elle est à la soirée d'un copain, Elfie fait la connaissance d'une ancienne dresseuse d'orques. Cette dernière l'avertit : le passé de Titan est caché de tous... Il s'appelait autrefois Oscuro et a déjà tué deux personnes : sa dresseuse, en plein spectacle, et un jeune homme ivre qui est venu de nuit par effraction dans son bassin. Il n'a pas été euthanasié parce qu'il vaut beaucoup d'argent, en tant que mâle adulte reproducteur, mais il a été revendu à un autre parc et a été rebaptisé Titan. Un homme, Robbie, le suit depuis sa capture. Elfie l'interroge et apprend que Robbie faisait partie de ceux qui ont capturé Oscuro alors qu'il n'était qu'un bébé. Depuis, il se sent responsable d'Oscuro et déménage au gré des parcs qui achètent l'orque. Il reste traumatisé depuis ce jour-là et s'en veut au point d’avoir refusé l'argent de cette mission. Dans le parc où travaille Elfie, il s'occupe du ménage.
            A la fin du livre, une tempête éclate : les orques sont mises dans l'enclos de la digue. C'est un bassin en pleine mer, rarement utilisé. De larges barges flottantes servent de barrière entre le bassin et l'océan. En pleine nuit, alors qu'il n'y a aucun autre employé, Robbie ouvre l'une de ses barges et Titan va pouvoir s'enfuir.
            De son côté, Elfie démissionne du parc pour suivre un bébé orque, Babou, qui a perdu sa maman lors de la tempête et a été racheté par une association. Avec des biologistes, elle va participer à la progressive remise en liberté de Babou dans l'océan.

Mon avis :
            Ce livre est une fiction mais qui s'inspire très fortement de l'histoire vraie de Tilikum surnommée « l'orque tueuse ». Cette orque a vécu 25 ans en captivité avant de mourir en 2017 est impliquée dans la mort de trois personnes : une étudiante en biologie tombée accidentellement dans sa piscine, un jeune homme s'étant introduit par effraction de nuit dans son bassin et l'une de ses dresseuses. Il n'a pas été tué parce qu'il était un mâle reproducteur dans le programme d'insémination artificielle et il coûtait beaucoup d'argent.
            Ce livre sensibilise le lecteur à la détresse vécue par les animaux vivants en captivité dans les parcs océanographiques. L'impuissance des dresseurs et des soigneurs est bien dépeinte aussi : Seul le profit compte et non le bien-être des animaux.

Milena Geneste-Mas

15/09/2019

Esclavage, racisme et mentalité coloniale

Fontenaille Elise, Dorothy Counts. Affronter la haine raciale, oskar, 2019, 51 p. 9€95
Les romans d’Elise Fontenaille se situent dans la lignée du roman objectif. L’autrice part d’un fait divers, d’un fait historique et d’une documentation serrée. Rien qui ne soit évoqué qui ne se soit passé. Elise Fontenaille crée des romans de la condition humaine, ainsi, sans se couper de la réalité. Elle ne vise pas la vérité, mais l’authenticité. Elle se distingue du roman objectif en cela que le récit ne se veut pas plus vrai que la vie. Elle affirme la nécessité de la fiction comme approche sensitive du réel. Et, en littérature de jeunesse, cette position porte le jeune lectorat à une conscience des enjeux de société qui se trament dans le quotidien des faits.
Avec Dorothy Counts, Elise Fontenaille ne propose pas une biographie, mais un récit, celui de la première lycéenne noire des Etats-Unis d’Amérique. Elle nous transporte donc à Charlotte, en Caroline du Nord, en 1957. Dorothy Counts a 15 ans. La conscience noire est en pleine éclosion, le Klux-Klux-Klan reste influent,
« Ils ont tué des gens. Lynché des noirs. Brûlé des maisons. Violé des jeunes filles ».
 La famille de Dorothy est religieuse. La non-violence est son credo pour l’intégration et la lutte contre la ségrégation.
La narratrice écrit à la première personne son histoire. L’identification du lecteur ou de la lectrice au personnage historique est un choix pour rendre plus percutante la brève relation d’un épisode d’une existence. C’est la veille de la rentrée des classes. Tout le monde est nerveux, chaque membre de la famille évite de le montrer. C’est le matin de ce 4 septembre 1957. Dorothy se dirige vers l’école. Les abords du lycée sont bruyants, une foule hostile l’agresse, la police n’intervient pas, les crachats, les jets d’objets, les hurlements de haine. Dorothy, stoïque, entre au lycée. Première heure de cours : elle est transparente. Et puis les autres heures ; Elle est harcelée, injuriée, on lui crache dessus ; le deuxième jour, on crache dans son assiette de purée. Elle est seule. Les amies qui l’accompagnent seront menacées les jours suivant et quitteront le lycée.
Dans la famille Counts, c’est le désarroi :
« Quelque chose en nous était irrémédiablement détruit.
La confiance qu’on fait au monde ?
L’espoir d’un monde meilleur ? Plus juste ? »
Le harcèlement va se poursuivre, de plus en plus vindicatif. Dorothy sera de plus en plus seule, même si un professeur de mathématiques brisera l’attitude des professeurs. Mais c’est trop dur. Les amies qui la soutenaient ne sont plus là. Pour les Counts, l’intégration au lycée ségrégationniste de Charlotte s’avère impossible. Dorothy ira faire ses études dans une autre ville et, une fois son diplôme acquis, elle reviendra à Charlotte afin d’y œuvrer contre la ségrégation. Son exemple va permettre à des acteurs du drame de prendre la parole, d’exposer les mécanismes de la lâcheté ordinaire dont les ressorts sont les mêmes que dans toute situation de harcèlement. James Baldwin écrira une lettre de reconnaissance à Dorothy, qu’Elise Fontenaille propose en annexe du roman.
Incisif, parfaitement documenté, écrit avec objectivité sans jouer sur l’émotion et encore moins avec la compassion, Dorothy Counts. Affronter la haine raciale se fait, sans didactisme aucun, littérature d’intervention.

Simard, Éric, Rosa Parks, contre le racisme, oskar éditeur, 2019, 38 p. 4€95
L’ouvrage s’adresse aux enfants de 8 à 10 ans. En trente huit pages, l’auteur rend compte d’une action qui a entraîné une réaction collective et a fait événement dans l’histoire. Ici, le boycott comme modalité de lutte des opprimés est à l’honneur. Comment en si peu de pages rendre compte de la vie de l’aide soignante, couturière, secrétaire, Rosa Parks, sans tomber dans le récit euphorique ?
Éric Simard y réussit en prenant dans la biographie les éléments qui convergent vers l’acte central d’une vie : le 1er décembre 1955, à Montgomery (Alabama), Rosa Parks refuse de laisser sa place assise du milieu du bus à un blanc qui n’a aucune place assise à l’avant. Elle est arrêtée conformément à la loi ségrégationniste américaine. Par solidarité, le mouvement pour les droits civiques, auquel elle appartient depuis 1943, lance un mouvement de boycott des bus de la ville. La communauté noire, avec notamment l’action non-violente prônée par Martin-Luther King, alors âgé de 26 ans, répond massivement présente. Elle organise des modalités parallèles et autonomes de transports pendant 381 jours. Face à cette auto-organisation des Noirs, la Cour Suprême des Etats-Unis, le 20/12/1956, déclare contraires à la Constitution les lois racistes appliquées dans les transports en commun.
Six chapitres constituent le livre et couvrent la vie de Rosa Parks le 4/2/1913 jusqu’au boycott de 1955. Opportunément, Éric Simard rend compte d’un épisode moins connu, durant les années mille neuf cent quarante : Rosa Parks, prétextant ramasser son sac, s’assoit à l’avant d’un bus pendant quelques secondes.
Est-ce que le livre évite la centration excessive sur une personnalité au détriment du mouvement collectif à l’intérieur duquel son acte prend tout son sens ? Non. C’est un défaut qui tient probablement au fait que l’auteur situe insuffisamment les faits relatés. Les lieux et les dates restent flottants. En revanche, le livre fait entrer le jeune lectorat dans la problématique du racisme et de la ségrégation. Les récits sommaires de la fin, œuvrant à la manière d’une annexe contextualisent le récit biographique qu’ils complètent allant jusqu’à la mort de Rosa Parks, le 24/10/2005.

Justhom, De L’Esclavage et du colonialisme, St-Pierre d’Oléron, Les éditions libertaires, 2019, 253 p. 15€.
Sur la question de l’esclavage et de son instrument le colonialisme, on recommandera ce livre aux jeunes lecteurs. L’ouvrage se propose un panorama situé de l’esclavage de l’Antiquité aux temps modernes, une approche par pays colonisateur du colonialisme. Une multitude de chronologies donnent des repères et de nombreux commentaires factuels et historiques posent les éléments nécessaires à la discussion de tel ou tel aspect des deux thèmes centraux du livre. Ce travail documentaire fourmille d’informations et les met en ordre, fournissant ainsi un livre de synthèse des plus pertinents. Il serait dommage que les collégiens de troisième et les lycéens ne puissent avoir à leur disposition un tel guide pour l’analyse et la réflexion.

BLoch-Henri Anouk, Harriet Tubman, la femme qui libéra 300 esclaves, oskar, 2019, 170 p. 14€95
Enfant, Araminta Ross, qui deviendra plus tard Harriet Tubman, voit trimer ses parents, fouetter les esclaves, parader les propriétaires, défiler les marchandises humaines à vendre lors des marchés aux esclaves. Blessée à la tête par un surveillant lancé à la poursuite d’un esclave, Harriet va garder toute sa vie des séquelles de ce drame qu’on peut qualifier d’initiateur puisque il a protégé la fuite de l’homme. De son premier mariage, elle apprend que le contrat possède des clauses qui font des enfants la propriété des esclavagistes, des « biens mobiliers ». La séparation des parents et des enfants est donc inscrite dans un système de gestion des noirs captifs du droit blanc de la propriété. L’adolescente illettrée comprend la fonction de la terreur dont usent les esclavagistes : « La peur, toujours la peur, on vit avec depuis notre naissance, on l’a bu avec le lait de notre mère » (29). Et c’est cette peur qu’elle va apprendre à dompter et à retourner en vigilance active et subversion du système économique américain de l’époque.
L’ouvrage raconte comment la jeune esclave Harriet Tubman s’évade de la plantation où elle a été vendue encore jeune fille. Chronologiquement, le livre fait le récit des dix-neuf allers-retours entre le Sud et le Nord, Canada compris, pour organiser et sauver trois cents esclaves en fuite. L’ouvrage permet de comprendre le fonctionnement du « Chemin de fer clandestin » mis en place par des anti-esclavagistes blancs et noirs, dont nombre de quakers. Lors du durcissement de la législation contre les esclaves avec le Fugitive Slave Act (loi sur l’esclave en fuite, voté au Congrès en 1850), les Comités de Vigilance se réorganisent pour protéger les noirs menacés. On croise la solidarité internationale, notamment à travers les sociétés anti-esclavagistes qui ont essaimé de par le monde.
Anouk Bloch-Henry place souvent le lecteur dans la peau de l’héroïne. Il est ainsi invité à entrer dans la croyance en la providence qui innerve l’action de la militante. Elle va rencontrer des abolitionnistes blancs, mesurer l’ambigüité de Lincoln (1), se trouver impliquée dans la guerre de Sécession avec les atrocités (six cent cinquante mille morts) qu’elle entraîne, comme toute guerre. Des portraits de personnages historiques sont inclus pour éclairer le déroulement même de l’action dans le livre. C’est le cas de Frederick Douglas, un noir évadé, autodidacte, journaliste, écrivain propagandiste de la cause anti-esclavagiste.
Le récit nous mène à réfléchir sur la désobéissance civile, sur ses limites et sur la nécessité d’outrepasser le droit pour faire advenir la justice. Non machiavélique, l’ouvrage pointe les positions diverses dans le camp abolitionniste. Evoquant la tentative, en 1858, de John Brown et de ses hommes (noirs et blancs) de s’emparer de l’arsenal de Harper’s Ferry en Virginie et leur pendaison par l’alliance nouée entre l’Etat de Virginie et le gouvernement fédéral, le récit pose, de manière ouverte, le débat entre violence (thèse de John Brown pour une libération par les armes des noirs du Sud) et non-violence, comme modalité de résistance et de subversion de l’ordre établi. Harriet Tubman se trouvé impliquée dans le plan de Brown, mais malade ne put participer.
A la sortie de la guerre, la victoire nordiste mena à l’abolition de l’esclavage. Mais le racisme n’était pas éradiqué, et la supériorité affirmée de la race blanche sur les autres races restait le credo des élites et des gouvernements. Mais c’est une suite historique, dont le récit documenté d’Anouk Bloch-Henry n’a point à traiter, son sujet étant la biographie de l’esclave révoltée Harriet Tubman (1825-1913) et notamment de la période de son action 1849 (la fuite)- 1865 (vote du 13ème amendement qui abolit l’esclavage, l’assassinat de Lincoln par des sudistes).
Philippe Geneste

(1) « Je n’ai jamais été pour l’instauration  -sur quelque mode que ce soit-  de l’égalité sociale et politique des races blanche et noire (…) En ce qui me concerne, je suis plutôt, et comme bien d’autres, pour que les Blancs jouissent d’un statut supérieur » discours de 1858 dans le sud de l’Illinois cité par Zinn Howard, « Nous le peuple des Etats-Unis… » Essais sur la liberté d’expression et l’anticommunisme, le gouvernement représentatif et la justice économique, les guerres justes, la violence et la nature humaine, traduit de l’anglais par Frédéric Cotton, Marseille, Agone, 2004, p.343

08/09/2019

Quand la Littérature enfantine raconte l’Art

Le Loarer Bénédicte, Pablo Picasso, illustrations de Clément Devaux, Milan, 2018, 39 p. 8€50 ; Le Loarer Bénédicte, Les Impressionnistes, illustrations de Clément Devaux, Milan, 2018, 39 p. 8€50 ;
Barthère Sarah, L’Art abstrait, illustrations de Pierre van Hove, Milan, 2018, 39 p. 8€50 ;
Les volumes de cette nouvelle collection Mes docs art est destinée aux enfants de 5 à 12 ans. Le papier est glacé, la page de gauche raconte, la page de droite reproduit et commente. Lorsque la collection traite un mouvement artistique, l’impressionnisme ou l’art abstrait, par exemple, le début de l’ouvrage traite des causes de l’avènement du mouvement en question, puis prend des œuvres emblématiques pour présenter des caractéristiques majeures. La deuxième partie de l’ouvrage présente des peintres de la mouvance étudiée. Quand il s’agit d’une monographie, le plan chronologique s’est imposé, permettant un repérage plus aisé au jeune lectorat.
Le parti pris est de ne pas évoquer le contexte historique. Par exemple, pour Guernica, le lecteur saura juste qu’une « guerre ravage son pays natal, l’Espagne ». Ce choix permet aux auteurs et autrices d’éviter d’entrer dans les différentes approches caractéristiques des courants, comme celui de l’art abstrait, par exemple.

Walcker Yann, ABCD’ART, Milan, 2018, 10€90
Un abécédaire purement imaginaire accompagne des reproductions d’œuvres d’art. Celles-ci courent à travers toute l’histoire des arts, sans lien autre que la volonté de l’auteur anthologiste de susciter l’intérêt des enfants : le sphinx de Gizeh, la Vénus de Milo, Lucio Fontana, Philippe de Champaigne, Vincent Van Gogh, Myron, Yayoi Kusama, Sandrio Botticelli, Peter Anton, Takashi Murakami, Keith Haring, Meret Oppenheim, Roy Lichtenstein, Georges Seurat, Pierre Soulages, Zorio Gilberto, J-B Oudry, Giuseppe Arcimboldo, Edgar Degas, Odilon Redon, Erwin Wurm, Auguste Rodin, Alexander Calder, Jan Vermeer, Daniel Buren. Page de gauche, donc, une lettre majuscule et, sous la lettre, un mot. Le mot entretient un rapport avec le tableau présenté sur la page de droite. Chaque tableau est crédité de son auteur, de ses caractéristiques descriptives et du lieu où il est exposé.
L’album se présente ainsi pour une lecture solitaire de l’enfant, dès six ou sept ans. Mais il nous semble qu’il serait mieux utilisé si les parents ou des adultes le lisaient avec l’enfant, l’interrogeant, le sollicitant pour aiguillonner sa curiosité et l’amener à proposer lui-même, verbalement, une histoire, bref, raconter le tableau.

Barthère Sarah, Gustav Klimt, illustrations de Glen Chapron, Milan, 2019, 40 p. 8€50
Après un bref aperçu familial, l’ouvrage entre dans le vif du sujet de la vie de Gustav Klimt (1862-1918) : le travail en décoration murale, la rencontre avec Emilie la sœur de la femme de son frère, qui teint une maison de couture. A la mort de ce dernier et de son père, Gustav Klimt va voler de ses propres ailes vers des horizons nouveaux. Il crée avec d’autres peintres la Sécession viennoise. L’ouvrage détaille certaines techniques du peintre, compréhensibles par le jeune lectorat. Les frises sont présentées. Le rapprochement avec l’impressionnisme avec le symbolisme sont abordés clairement. Le succès de Klimt est mis en rapport avec l’économie de la peinture ce qui est assez rare dans les livres pour enfants qui aiment répandre l’idéologie du génie artistique qui se réalise en dehors de toute préoccupation matérielle. Des tableaux sont habilement commentés. L’art nouveau est ainsi introduit autant que l’art déco. Une belle réussite à hauteur d’enfant mais exigeante réussite.

Barthère Sarah, Léonard de Vinci, illustrations d’Aurélie Grand, Milan, 2019, 40 p. 8€50
Léonard de Vinci (1452-1579) fascine. Avec sa quinzaine de tableaux tous au rang des sommets des arts, ses multiples travaux scientifiques, ses créations de tous ordres, en tant qu’ingénieur, architecte, Léonard de Vinci est une figure emblématique de la Renaissance. Le livre porte principalement sur le peintre, celui qui pensait la peinture comme « une science universelle » car « la science la plus utile est celle dont le résultat est le plus communicable » (1). Le documentaire proposé dans la collection Mes docs Art est illustré par treize tableaux et dessins connus. Le but est d’amener l’enfant à reconnaître un patrimoine culturel. La forme choisie en est le récit qui opère des pauses sur des moments clés de la vie du créateur. Les dessins de Grand illustrent alors ces étapes de la vie de Léonard de Vinci.
Philippe Geneste
(1) Léonard de Vinci, L’éloge de l’œil suivi du peintre et la peinture, traduction et présentation de Sylvain Fort, L’Arche, 2001,59 p. – p.14

01/09/2019

Instruire avec nuances la réalité historique

AGRIMBAU Diego (scénario), IPPOTI Gabriel (dessins), Guarani. Les enfants soldats du Paraguay, Steinkis, 2018, 424 p.

Voilà un bel ouvrage qui, justement parce qu’il est un travail esthétiquement soigné, pose avec acuité le rapport qu’une fiction historique entretient avec la réalité dont elle s’inspire. Une fiction peut-elle s’affranchir de toute vérité de l’histoire ? Ne risque-t-elle pas, alors, de colporter des stéréotypes propagandistes ?
Nous suivons un photographe qui, venu découvrir la civilisation des Guarani, va être entraîné comme reporter dans une guerre d’extermination. Le travail pictural d’Ippoti plonge le lecteur dans une ambiance de chaleur étouffante, de sueur, et de peur. En manque de soldats, les Paraguayens enrôlent des enfants, d’où le titre de la bande dessinée. Les scènes de combat où on les voit se faire massacrer par les troupes de l’Alliance en surnombre rendent compte de cet épisode effroyable.
L’action se passe entre 1868 et 1870. Il s’agit de la guerre qui oppose le Paraguay à l’Alliance qui rassemble l’Uruguay, le Brésil et l’Argentine. L’Alliance se trouve en fait sous influence de l’impérialisme libéral anglais qui au XIXème siècle a fait de Buenos Aires son satellite dans la région. Cette guerre va décimer la population paraguayenne.
Jusqu’auboutiste pour les uns, fierté nationale pour les autres, le maréchal Lopez (Francisco Solano Lopez, fils de Carlos Antonio Lopez), qui mène une politique protectionniste et refuse l’expansionnisme brésilien, ne se rendra pas, refusera la main mise étrangère sur le pays et l’entraînera dans une guerre sans issue avec, pourtant, l’appui inconditionnel du peuple paraguayen. Ce que n’explique pas le livre c’est pourquoi les petits paysans et le gros de la population laborieuse paraguayenne soutenait Lopez. C’est parce que celui-ci menait une politique de reconnaissance des indios comme paraguayens à part entière et une politique de redistribution des terres qui fit du Paraguay, sous le régime de Carlos Antonio Lopez puis de son fils Solano, un pays aux cultures florissantes avec de nombreux élevages et une activité productive fébrile. Solano instaura l’école élémentaire obligatoire, développa un enseignement professionnel des métiers et créa les bases d’une faculté de Droit civil et politique. La monnaie du pays, débarrassée de la corruption qui sévissait partout ailleurs, était stable, affermissant l’indépendance du pays et sa souveraineté. La politique de nationalisation suscita la colère des puissances étrangères (l’Angleterre principalement mais aussi les Etats-Unis) et de leurs alliés locaux et ce fut le fondement de la guerre de la Triple Alliance. Pour la bourgeoisie anglaise, il fallait détruire le Paraguay. Il fallait éliminer la diversité de sa production agricole pour imposer, sur ces terres, la monoculture. Il fallait éliminer le troc, arracher la terre aux paysans bref, aller vers une économie capitaliste au service de son impérialisme. Le traité de la Triple Alliance, signé le 1er mai 1865, dit clairement que le Paraguay sera dépecé par l’Argentine et le Brésil et offrira des subsides à l’Uruguay. Il s’agissait bien d’éliminer de la carte le pays du Paraguay. On estime à 90% la population masculine en âge de procréer qui fut décimée.
Lopez a été trahi, victime d’un complot probablement organisé par le diplomate nord-américain Washburn impliquant les frères de Lopez et sa mère, ses beaux-frères et l’évêque d’Asunción, un ministre et deux généraux de l’état-major. L’histoire étant faite par les vainqueurs, le fait devint la légende d’un maréchal sanguinaire. L’épisode des enfants soldats va dans ce sens. La bande dessinée relate, sans bien l’instruire, la mise sur pied le 26 août 1868 de l’armée de Lopez à Pykysyry. C’est là qu’apparaissent les enfants de 12 à 14 ans. Pour les auteurs il s’agit uniquement d’enfants kidnappés et enrôlés de force. Certes on peut douter que des enfants s’enrôlent dans l’armée et, de plus, quelle drôle d’armée que des enfants et des vieillards ne connaissant rien au maniement des armes ! Mais peut-on seulement en rester à cette interprétation, juste d’un point de vue humanitaire, mais très incertaine d’un point de vue des conditions historiques ? A aucun moment n’apparait le soutien de la population paraguayenne à leur président puis maréchal. A aucun moment la politique indienne de Lopez n’est évoquée. A ne pas instruire, avec nuances, cet épisode d’histoire, la fiction ne risque-t-elle pas de tomber dans la caricature ? Pourquoi, si ce que donne à voir la bande dessinée est seul juste, l’expérience Paraguayenne est-elle encore dans les mémoires des progressistes d’Amérique du Sud ?
La préface de Diego Agrimbau invite à lire avec ce regard critique, mais la fiction elle-même ne portera pas les lecteurs non avertis à interroger les faits. Certes, le comte d’Eu, un français gendre de l’empereur brésilien, est présenté comme aussi peu préoccupé de dignité humaine que ses troupes, qui violent et massacrent alors que les ennemis sont des femmes, des vieux et des enfants… Certes, il y a le personnage d’Esteban, qui rejoindra les troupes de Lopez. Esteban apporte le point de vue du peuple paraguayen. Il est le photographe compagnon de route de Pierre Duprat, le héros de la bande dessinée, venu pour un reportage sur les indiens Guarani. Certes, la guerre terminée, Duprat choisira de rester, et on le sent traversé par des sentiments contradictoires et conquis par la civilisation indienne Guarani. Mais le sentiment peut-il, dans une fiction, soustraire l’histoire et sa réalité sur laquelle elle a choisi de s’appuyer ?
Qu’on nous comprenne bien. Il ne s’agit pas de faire ici l’éloge de Lopez et encore moins l’éloge de la guerre. La guerre est inhumaine quels qu’en soient les protagonistes. En revanche, il n’existe pas d’impartialité lovée dans les bons sentiments, fussent-ils issus des droits de l’homme : il n’y a aucune transhistoricité à la guerre. Or les droits de l’homme se veulent transhistoriques afin de se présenter neutres. Ils ne le sont pas. C’est la faiblesse de ce beau volume, au travail soigné, de ne pas permettre, par le choix réalisé, de se réfugier dans une idéologie toute contemporaine des droits de l’homme, d’éviter d’embrasser l’enjeu réel de la guerre de la Triple Alliance.
Philippe Geneste

NB : A lire, de Carlos Sampayo, et d’Oscar Zarate, respectivement scénariste et illustrateur d’Amérique du Sud, Paraguay : chronique d’une extermination, éditions Quadragono, collection Papermint, 1980, 62 p.

25/08/2019

Propos sur l’écriture

Arrou-Vignod Jean-Philippe, Vous écrivez ? Le roman de l’écriture, Gallimard, 2017, 209 p. 18€
Cet ouvrage, par l’écrivain de littérature jeunesse et de littérature adulte, Jean-Philippe Arrou-Vignod, est une réflexion sur l’écriture. Organisé en huit parties (commencer, personnages, l’intrigue, scènes, dialogues, décrire, comment écrivent les écrivains, le récit de jeunesse), le propos est clair, vivant, mettant à contribution autant l’érudition de l’auteur que son expérience d’écrivain.
Pour J-P. Arrou-Vignod, on n’écrit pas pour la jeunesse, c’est le lectorat qui en décide. Au fond, il y a l’expérience des lectures de l’enfance et les histoires qu’on a entendues, écoutées, dont on s’est délecté. C’est parce que l’écrivain va rejouer dans une œuvre le rapport enfantin au monde, sans le vouloir, par cohérence narrative ou diégétique, que l’œuvre va devenir un livre de la littérature de jeunesse : « certains livres sont habités par un esprit d’enfance qui les rend accessibles aux plus jeunes, mais leur public réel est bien plus large que cette simple tranche d’âge ». Le roman jeunesse, nous dit l’auteur, est « écrit du point de vue des personnages, sans réticences ni précautions éducatives ». L’écrivain ne s’adresse pas aux enfants, il s’adresse « d’abord » à lui-même, à son expérience d’enfant. La littérature, ainsi, apparaît comme un rapport d’expérience. La forme prise pour l’exprimer est celle d’une « narration forte », avec un « héros auquel s’identifier » et, « le plus souvent, un dénouement heureux ». C’est le sujet qui impose cette forme. Le sujet, c’est « la somme des possibles » entrevue durant l’enfance où nulle barrière réaliste ni de convenance se mettent en travers des volontés et des projets. Aux yeux de l’enfant, en effet, « tout … est affaire de vie ou de mort – et pas seulement l’aventure ; l’amitié ou l’amour également ». Les plus jeunes vivent avec une pensée magique où le surnaturel est naturel, où le merveilleux est quotidien, où « l’extraordinaire [est] dans l’ordinaire ». La littérature de jeunesse, que décrit Jean-Philippe Arrou-Vignod, est telle parce qu’elle renoue avec la plasticité du mentalisme enfantin, parce qu’elle réussit à adopter le point de vue enfantin sur le monde, sur un sujet
Cette thèse tend à omettre la réalité du secteur de la littérature de jeunesse où abondent encore des textes didactiques, rédigés pour les enfants, des textes aseptisés avec une volonté d’édification civique (de nos jours, on ne dit plus morale quand on endoctrine les enfants). Mais elle démontre qu’il existe différentes approches du texte que l’édition choisit pour la jeunesse et que toutes ces approches n’ont pas la même valeur littéraire ni humaine.
S’il va intéresser en premier lieu les apprentis écrivains, l’ouvrage intéressera aussi le pédagogue. En effet, le savoir de l’écriture est un savoir spécial, un méta-savoir en quelque sorte puisque l’écriture, comme la parole, englobe tous les sujets, tous les domaines de savoirs. « On ne sait jamais écrire » écrit Jean-Philippe Arrou-Vignod. Une conséquence pédagogique est que l’enseignement de l’écriture ne peut pas se réaliser sans la situation réelle d’une expérience d’écriture. L’élève n’apprend pas l’écriture, il en fait l’expérience et c’est par cette expérience qu’il conquiert peu à peu des savoirs qui sont le propre de l’expression verbale d’une représentation du monde. « Mon dessein n’est donc pas d’établir des normes et des règles. De dire ce qu’il faut faire mais plus humblement, d’expliquer ce que l’on peut faire pour s’approcher de ce qui constitue … les qualités premières d’un bon récit : la cohérence d’un univers, l’efficacité d’une histoire et la justesse d’un style ». Pas un mot de cette citation n’est à retirer par le pédagogue soucieux d’amener l’enfant à construire ses savoirs dans le domaine de l’écriture comme dans tout domaine d’ailleurs.
Alors oui, le livre de Jean-Philippe Arrou-Vignod doit être pris entre toutes les mains, celles des apprentis écrivains, celles des pédagogues, celles des professionnels du livre, des animateurs et animatrices d’ateliers d’écriture. C’est un beau livre à l’écriture claire portant une pensée incisive, stimulante.

Arrou-Vignod Jean-Philippe, Comment Akouba inventa l’écriture, illustrations de Tali Ebrard, Gallimard jeunesse, 2019, 32 p. 13€50
Une couverture cartonnée douce au toucher, aux coins arrondis, des illustrations qui privilégient les plans moyens et généraux, pour un propos qui demande à prendre un peu de distance avec les injonctions de l’urgence de la vie contemporaine des enfants, voilà qui attire. Et les jeunes lecteurs de la commission lisez jeunesse l’ont tous lu. Bien sûr, l’auteur choisit de proposer un abrégé de l’invention de l’écriture en la personnifiant dans la figure inventive d’un petit garçon. Cela peut chagriner mais ce qui plaît, c’est que l’album porte à la connaissance des enfants que la création de l’écriture comme mode de communication entre les humains est née du besoin de mémoire. Il s’est agi, effectivement, d’abord de compter puis de conter. Retenir le nombre puis retenir l’histoire. C’est un besoin social qui, pour être satisfait a procédé par tâtonnements, par erreurs. Et là est une belle leçon de l’humaine condition que propose l’album d’Arrou-Vignod.
Philippe Geneste