Anachroniques

31/08/2013

Le théâtre est ré-création

DUBILLARD Roland, "Le Gobedouille", avec un Petit carnet de mise en scène de Félicia Sécher, Gallimard-jeunesse, collection folio junior théâtre, 2013, 160 p. 6€30

C’est en 1947 que Roland Dubillard (1923-2011) écrit ses premiers sketches qu’il joue lui-même et qui feront partie des Diablogues . Ceux-ci contiennent aussi de petites scènes radiophoniques drolatiques qu’il interpréta avec Philippe de Cherisey sur Paris-inter de 1953 à 1956. On en retrouve plusieurs dans le livre qui vient de paraître sous le titre Le Gobedouille. Pour en rendre compte, nous sommes allés à la rencontre de la troupe Métamorphose qui joue régulièrement des diablogues de Dubillard. La prestation de cette troupe lors d’une rencontre de théâtre scolaire le 18 juin 2113 à Lanton (Gironde), scolaire avait enflammé la salle des collégiens du Teich, d’Andernos et de Lège Cap-Ferret. Le 4 juillet, la troupe récidivait dans le cadre du festival indépendant de spectacle vivant, « Scènefolies », cette fois-ci devant un public majoritairement adulte, avec un égal succès. C’est Daniel Millo, comédien et metteur en scène, qui nous a reçus.

Entretien avec Daniel Millo de la troupe Métamorphose

-Pourquoi avoir choisi de jouer les diablogues devant les collégiens à la rencontre inter-établissements de théâtre scolaire du 18 juin 2013 ?
Daniel Millo : Le choix des diablogues pour la rencontre des collégiens est d'abord imposé par le besoin de moduler le temps de scène en fonction de la manifestation, et c'est un très gros atout des spectacles à sketches. Ensuite il s'avère que c'est notre travail en cours, le nouveau spectacle que nous avons monté cette année et ensuite, cerise sur le gâteau, les diablogues sont, pour moi, l'illustration parfaite que le texte peut induire des situations inattendues comme support aux émotions qui font vibrer le public.

-Au festival Scenefolies que vous avez organisé, vous les avez rejoués, mais cette fois-ci devant un public de tous les âges. Les considérez-vous comme une récréation théâtrale ?
Daniel Millo : Je dois avouer que je considère plutôt le théâtre comme une récréation dans le sens de créatif, création : au théâtre nous re-créons. Les Diablogues sont forcément une récréation puisqu'ils sont devenus partie intégrante du théâtre et de son répertoire.

-Qu’est-ce qui est difficile quand on monte un diablogue ?
Daniel Millo : La difficulté de monter les diablogues reste toujours de pouvoir projeter sur scène ce que nous à donné le texte en tant que tel. C'est de laisser suffisamment place à la liberté du corps et de l'esprit pour s'abandonner à la folie délirante des mots qui fusent.

-Dubillard soignait-il la mise en scène ?
Daniel Millo : Pour ce que j'en sais, Les Diablogues sont une mise en volume de textes écrits au jour le jour par Dubillard pour une émission de radio des années 50 et qui furent adaptés par ses soins pour la scène en 1975...tout ça pour dire qu'au départ il s'agit de texte faits pour être entendus et non pas vus...Pour ma part je trouve qu'il s'en ressent dans la version "théâtrale" et c'est la raison pour laquelle j'ai souhaité un parti pris résolument physique dans l'interprétation, parfois même jusqu'à l'outrance avec une place importante laissée à l'improvisation : Ce sont quand même au départ des écritures quasi instantanées et quotidiennes, ce qui leur donne aussi leur fraîcheur.

Votre prochain spectacle ?
Daniel Millo : Notre prochain spectacle? Hum ? Je dois bien avouer que, si beaucoup de projets sont en lice, je n'ai cependant pas encore de réponse. Mais des surprises sont en cours...
Entretien réalisé par Philippe Geneste et Annie Mas
juillet 2013


Contact : Dan@theatremetamorphose.metamorphose.org _
Site : www.theatremetamorphose.org

25/08/2013

fiction d’histoire et réalité féminine

HASSAN, Yaël, Mon Rêve d’Amérique. Journal de Reïzel 1914-1915, Gallimard jeunesse, collection mon histoire, 2013, 135 p. 9€50
LASA, Catherine de, Anne de Bretagne, duchesse insoumise 1488-1491, Gallimard jeunesse, collection mon histoire, 2011, 158 p. 9€50
KOENIG, Viviane, Au temps du théâtre grec. Journal de Cléo, Athènes, 468 avant J.-C., Gallimard jeunesse, collection mon histoire, 2013, 143 p. 9€50

Toujours agréable à lire, la collection « Mon Histoire », aux éditions Gallimard Jeunesse, s’est enrichie de trois romans de belle texture où, sous la forme malgré tout artificielle du journal intime trois jeunes filles se confient
Mon rêve d’Amérique, journal intime de Reizel, débute le 29 mars 1914, le jour de ses treize ans, dans son petit village en Russie. La narratrice décrit la dure condition de la communauté juive dans son pays, communauté humiliée, étouffée par des préjugés et des lois racistes. Puis Reizel raconte l’histoire de son exil avec sa mère afin de rejoindre son père et ses deux frères en Amérique, la rupture avec sa terre d’origine, avec sa maison, la douleur de quitter ses amis, ses grands parents, tous ses proches, la traversée difficile d’abord en train jusqu’en Pologne puis si longue et éprouvante en bateau, l’excitation du voyage, les nouvelles rencontres. Puis c’est l’arrivée à Ellis Island, les épreuves humiliantes que subissent les immigrants afin de ne pas souiller la terre d’accueil, les longues files d’attente, les inspections médicales poussées : les personnes malades et contaminées étant rejetées.
Ensuite le journal raconte les retrouvailles avec son père et ses frères, leur douce chaleur protectrice, leur misère aussi, dans ce quartier très pauvre de New York où ils vivent.
Reizel devenue Rose veut réussir, elle travaille l’anglais au point de le parler couramment. Elle réussit brillamment à l’école mais s’ouvre aussi aux autres. Son modèle pour elle est une jeune institutrice qui lui a offert le roman de Harriet Beecher-Stowe, La Case de l’Oncle Tom, qui dépeint avec une grande sensibilité la condition des esclaves noirs d’Amérique. Rose décide alors de se consacrer aux plus démunis. Elle veut devenir institutrice elle aussi.

Dans Anne de Bretagne, Duchesse insoumise, la jeune duchesse Anne écrit son journal de 1488 à 1491. Elle vient de perdre son père et, entourée de conseillers fidèles ou plus ou moins retors, doit défendre la Bretagne contre les assauts du roi de France. Toute jeune adolescente elle doit protéger ses sujets et prendre de bonnes décisions. Elle se confronte aussi à la convoitise de seigneurs puissants qui désirent l’épouser et la spolier de ses terres. Après une guerre sanglante et bien des défaites, elle doit se résoudre à épouser le roi de France.

Au temps du théâtre grec est le journal de Cléo, à Athènes en 468 avant Jésus Christ. La jeune Cléo âgée de 11 ans donne la réplique à son père, comédien de talent qui va jouer Antigone de Sophocle, dont c’est la première représentation. Les cheveux coupés très courts, habillée comme un garçon, Cléo devient le jeune Joulios, neveu du grand comédien, pour se rendre aux répétitions. Joulios a un jeu si parfait, si sensible que le tragédien Sophocle le remarque. Mais lors de la représentation de la pièce, Joulios disparait. La jeune Cléo reprend ses vêtures féminines et coiffe ses cheveux d’un voile. Elle confie toute cette expérience, son exaltation et sa déception devant l’injuste condition des femmes à son ami le papyrus offert par son père pour travailler le grec, et qu’elle a nommé Pétrocle comme l’ami du héros Achille .

Riches de sensibilité et d’expériences fortes, ces trois romans proposent dans leurs dernières pages un glossaire et précisent le contexte historique où se situent les intrigues. Ces trois romans témoignent du courage et de la détermination des héroïnes, offrant des pages stimulantes aux jeunes lecteurs, lectrices. Les diaristes offrent une image active de la femme qui prend en main sa vie. Le support de l’écriture lui-même est l’enjeu d’un détournement. En effet, le papyrus devait servir à Cléo pour travailler le grec ; Anne de Bretagne devait copier des prières sur les feuillets manuscrits délivrés dans le cadre de sa fonction ; quand au cahier de belles pages blanches offert pour son anniversaire, c’est Reïzel qui le transforme en journal intime. Les ouvrages ne magnifient pas sous prétexte de fiction la vie des jeunes filles de ces époques : Cléo ne peut pas intégrer une troupe parce qu’elle est une femme, Anne de Bretagne se voit imposer son ennemi comme époux.
Annie Mas

17/08/2013

Le besoin des marges épouse l'imaginaire de nos vies

Langlois Denis, La Maison de Marie Belland, éditions La Différence, 2013, 141 p. 15€

Par ce texte, Denis Langlois s’engage vers une tonalité littéraire qu’on ne lui connaissait pas. Son écriture douce et son style tendre épousent les confins de l’imaginaire en renouant avec une certaine pureté du récit fantastique. Jusqu’à la fin, le lecteur hésite entre réel et irréel, persuadé qu’il demeure d’une résolution rationnelle de l’histoire. Mais celle-ci ne viendra pas. On referme la dernière page du récit avec un sentiment de lourdeur. Durant les cent quarante et une pages, nous nous sommes laissés porter par un récit agréable à lire, parsemé d’humour, un rien nostalgique pour comprendre, en fin, que la trame est celle de la mort, celle de l’inexistence des quêtes impossibles : « Autour d’eux, rien. La forêt et le vent. » Le roman se passe dans l’Allier, dans une région reculée où le temps semble être suspendu. Le lieu central est un café, les personnages principaux, et, d’une certaine façon ils le sont tous, sont des villageois un rien chauvin. L’intrigue tient dans la curiosité prudente des habitués du comptoir pour une maison où vécut une « fille-mère et, de ce fait, rejetée », Marie Belland qui avait perdu son fils « à la guerre, la dernière ». C’est ce lieu à l’écart qui aurait été investi par un couple d’écrivains sculpteurs disait-on. Mais personne ne les voyait, personne ne les côtoyait. Qui étaient-ils ? Nul ne le savait ni n’avait envie de le savoir. La tranquillité du village était à ce prix, celui de la rumeur en lieu et place de la confrontation aux divergences du réel. On comprend alors, peut-être, que le roman de Langlois est le roman de la rumeur. En elle, le monde s’évanouit en volutes insaisissables et qui veut l’étreindre étreint des fantômes et des oripeaux vaporeux du réel. La composition du récit qui repose sur une succession de stases narratives épouse le rythme fluant de la rumeur. Celle-ci a certes besoin de l’expérience pour prendre consistance mais c’est dans la transmission qu’elle s’accomplit. La rumeur c’est le triomphe de la communication contre la substance du réel, contre la vie vraie des humains. Ce que le récit de Langlois explore c’est ce besoin d’imaginaire qui se love chez tout individu.
Philippe Geneste

10/08/2013

Quand la réalité du monde se fait incertaine

Grousset, Alain, Vertical, Flammarion jeunesse, 128 p. 5€10

Lix, le mystérieux jeune homme du Peuple de la Falaise, les Verticaux, fascine tant Thékla, jeune scientifique, ethnologue, qu’elle en oublie presque la mission que lui a donnée l’industrie pharmaceutique : rapporter du lichen, plante aux vertus médicinales, capable de guérir toutes les maladies existantes. Les deux amants en apprennent chaque jour un peu plus l’un sur l’autre. Lix, qui a compris que Thékla a besoin du lichen, lui dévoile la cachette où elle pourra l’étudier et en cueillir. Projetant leur complicité en vœu de rapprochement de leurs peuples qui s’ignorent, ils s’adressent au conseil des sages des Verticaux. Ceux-ci décident que le Peuple de la Falaise échangerait le lichen seulement contre sa tranquillité. Thékla repart alors mais les deux personnages gardent le contact au moyen de la technologie.
Lix va ainsi apprendre que Thékla a découvert les intentions néfastes du patron de l’industrie pharmaceutique pour laquelle elle travaille : tarir le filon de lichen des Verticaux. Et la répression sur elle s’est abattue. Soumise à la torture, la jeune femme a livré le secret du lieu de la grotte. L’affrontement est inévitable .Toutes les tribus de la Falaise se sont réunies et vainquent les pilleurs de leur sol. Un accord entre les deux peuples est conclu et Thékla a un ventre visiblement assez rond …
C’est un bon livre, une belle histoire sur les rencontres, les différences, qui donne aussi un peu à réfléchir sur le monde d’aujourd’hui : l’écologie, la technologie dans son lien avec les modes de vie. A l’heure où les scandales liés à l’industrie pharmaceutique s’accumulent, à l’heure où des multinationales des médicaments veulent priver des pays pauvres de médicaments génériques contre la maladie du Sida par exemple, le livre devient une allégorie de notre actualité. Ecrit avec un style direct, simple et léger, le roman s’adresse aux enfants de 10 à 13 ans.
Aurélie Arnaud

04/08/2013

Critique de la réalité du temps des divertissements

Jérémy Beschon, Baraque de foire, introduction de Alèssi Dell’umbria, Marseille, éditions L’Atinoir, 203, 86 p.
Jérémy Beschon poursuit son œuvre entreprise avec la comédienne Virginie Aimone, d’une transposition théâtrale d’œuvres de sciences humaines. Le livre proposé par L’Atinoir est leur dernier spectacle, écrit par Jérémy Beschon et joué par Virgine Aimone. La pièce comprend douze scènes. Nous passons d’un plateau télévisuel à un bar en Afrique puis dans un bureau de DRH d’entreprise de sécurité, puis on revient sur ces lieux et on y rencontre le metteur en scène et des professionnels de la culture. Il est question de propagande, d’école qui endoctrine, de colonialisme, de démocratie occidentale en lieu et place de la justice sociale. Mais surtout, il est question de langage. Sur le plateau d’une émission, on parle à l’infini parce que les mots n’engagent à rien ; à l’école la leçon a du mal à être retenue parce qu’elle va à l’encontre de ce que vit l’élève interrogé. Le langage est le marqueur du domaine de la culture que cette pièce explore de manière critique. Or, dans nos sociétés, la culture se donne pour porteuse de démocratie, de liberté, mot immédiatement associé et d’égalité de tous les regards, de toutes les oreilles, affaires de goût nous dit-on…. C’est l’heure du grand divertissement et tout spectacle se doit de se positionner face à cette réalité. C’est ce que fait le texte de Jérémy Beschon. Les dialogues sont âpres, mais grotesques aussi parce que la communication décapée laisser percer la fadeur des mots, l’éviscération du sens mis au seul service de l’utilitarisme entrepreneurial. Des extraits d’un dialogue d’entretien d’embauche illustreront ce propos : « –(…) Jusqu’où pouvez-vous vous reconvertir ? (…) –Je suis polyvalente (…) Je suis polyvalente parce que je crois en la revalorisation des tâches (…) Je crois en la revalorisation des tâches parce que je crois en la parole des experts (…) Je crois en la parole des experts parce que j’ai confiance en l’entreprise ». Tout sonne juste dans ces dialogues, par ce que Jérémy Beschon, les reprend du réel, jouant de leur composition mais point sur leur teneur. Il y a de l’authenticité dans les mots et les phrases de Baraque en foire. On pense à Karl Kraus, pour cette inclusion dans l’œuvre de pans langagiers entiers du réel, mais un Kraus qui aurait le souci du spectateur plus auteur de théâtre que littérateur pamphlétaire en quelque sorte. Le théâtre prend dans ses filets les discours contemporains, il les tisse en une trame qui se resserre au fil du temps de la représentation. L’enfant que l’on voit au début, peinant à se mémoriser une leçon de classe réapparaît à al fin : « C’est l’ultime défense du monde : demander à celui qui refuse l’ordre d’en inventer un autre. On le met face à son incapacité d’action tout en l’empêchant d’agir ». Or, ce que la pièce démontre c’est que « pour celui qui refuse l’ordre », il ne s’agit pas d’invention d’un monde nouveau, « mais bien de destruction » du monde actuel pour que se lève le rideau de nouvelles possibilités de création sociale. Par la pertinence de la composition, par l’intelligence des dialogues, par la richesse des sources qui sont livrées, cette pièce de théâtre pourrait être utilement proposée dans les lycées et tous les lieux de culture soucieux de sortir de la stéréotypie culturelle ambiante.
Geneste Philippe

21/07/2013

Le langage à fleur d'humain

Chabas Jean-François, Les Fleurs parlent, illustrations de Joanna Concejo, Casterman, 2013, 64 p. 16€95
Trois couleurs de fleurs, trois espèces différentes, trois histoires qui se conjuguent en un album au format vertical 18x35.
Dans la première, on est au pays Bas. La Mauve est une tulipe perroquet exceptionnelle, création sortie du travail acharné du botaniste Erasmus Van Hum. Seulement, voilà la convoitise des commerçants car la tulipe se monnaye cher. Alors, Van Hum, qui n’est aps attiré par el gain décide de se replier sur ses travaux, dans sa serre, au sein de sa propriété. Un jour, sa serre est vandalisée. La Mauve est intacte. En effet, il la garde au pied de son lit. Et c’est le début de l’errance qui aboutira à la décision de planter la Mauve dans une clairière puis de reprendre sa vie de reclus consacrée aux plantes. 
Dans la seconde, on est chez des indiens d’Amérique. On suit deux enfants dans leur développement : l’un fort et orgueilleux, l’autre chétif et effacé. La vie réserve des épreuves imprévues, ici, celle de l’attaque d’un grizzli. Le malingre sauvera le musculeux et un œillet blanc viendra sceller à tout jamais une amitié ternie jusqu’alors par la vantardise humaine.
La troisième est celle de Selma, si belle jeune fille aux yeux de huski, orgueilleuse de sa beauté, ne croyant que ce que lui renvoie son miroir. C’est l’histoire d’un amour déçu, de l’impossibilité de vivre dans la solitude. La belle chutera dans un champ de pivoines sanglantes où elle s’éteindra.
L’album est remarquablement écrit et s’adresse bien plus aux enfants dès 9/10 ans qu’à des plus jeunes. Dans les trois histoires, la peur rôde. Elle prend trois aspect différents, mais c’est bien ce thème qui est traité avant tout autre. Pivoine fleur de l’orgueil, œillet blanc fleur d’amitié, tulipe beauté muette. Et au creux de chacune, une épreuve de la vie pour un savant en quête d’absolu, pour un enfant en quête de lui-même, pour une jeune fille perdue dans son individualité.
Mais l’album va plus loin encore. Ces récits sont des récits d’enfance et à ce titre des réflexions sur la condition contemporaine de la jeunesse. Il faudrait citer tout le premier paragraphe de la page 45. La littérature tissée de langage impose de rencontrer l’autre, lecteur et les autres tonalités et rythme de langues individuellement réalisés : c’est en cela qu’elle est leçon d’éducation à l’usage de nos contemporains. Un chef d’œuvre magnifié par les illustrations suggestives de Concejo et les planches naturalistes de l’herbier de rêve de cette illustratrice plasticienne hors norme.
Philippe Geneste

14/07/2013

Quand le corps fait signe, la fiction s'enchante

Du 4 au 7 juillet, la compagnie de théâtre Métamorphose (1) organisait un festival indépendant de spectacle vivant, « Scènefolies », au centre d’animation de Lanton (Gironde). Onze troupes s’y sont produites, seize spectacles ont été joués. Parmi eux, plusieurs étaient destinés à la jeunesse. On y remarqua des interprétations par la troupe Métamorphose des Diablogues de Roland Dubillard (2) que les collégiens du Teich, de Lège et d’Andernos avaient ovationnées le 18 juin lors de la rencontre inter-établissements de théâtre scolaire du Bassin d’Arcachon. Plutôt que de passer sommairement en revue tous les spectacles, nous nous arrêterons sur la soirée d’exception du 6 juillet.
Daniel Millo, qui a présenté la compagnie du Théâtre des silences, s’est tu. Les portables émettent leur dernier soupir. La salle se drape dans l’ombre nocturne. Silence. Espace de la durée sans bruits, suspension du temps. Imperceptible, vient la lumière au dilicule qui autorise l’aubade du piano… Projecteur sur une tonne, main d’un tonnaïre, chasseur de gibier d’eau à l’affût. Harmonie naturelle fracassée onomatopées musicales, coups de feu… … Un oiseau vole. … L’oiseau vole… Et toi spectateur, prendras-tu ton envol vers un imaginaire du rêve où l’espace ouvre à ta pleine liberté ?
Mais l’humain doit garder les pieds sur terre. L’humour omniprésent est travaillé par le metteur en scène pour la tragédie qui se noue : on va tuer un oiseau, un humain au crépuscule de sa vie assassinera sa proie ; un autre oiseau naîtra. Un humain qui était né, mourra.
Les enfants dans la salle ne bronchent pas, ils rient, sursautent, comme les autres spectateurs. La pièce s’adresse aux enfants, mais aussi aux adultes, parce qu’elle n’infantilise pas le spectateur, parce qu’elle refuse de le malmener avec l’artillerie lourde des tics émotionnels de la culture dominante. L’Oiseau est une pièce qui fait du spectateur son enjeu majeur. A l’instar du récit graphique des graveurs, le théâtre mimique des acteurs offre au spectateur le loisir d’articuler un sens propre, singulier à ces tableaux qui se succèdent, qui le troublent, l’étonnent, lui en imposent parfois, l’interrogent souvent. Le théâtre mimique est un théâtre de la présentation qui intègre le spectateur pour créer la représentation. Les acteurs jouent, le sens virevolte, tel l’oiseau par la musique fasciné ; et le spectateur s’en saisit et disserte sur le récit.
La mimologie théâtrale, si on veut bien accepter ce néologisme, permet peut-être mieux que toute autre forme –le récit graphique excepté– de « n’être en redondance ni avec la société ni avec les émotions qui la dominent » et, par là, elle permet mieux que toutes de « s’opposer » esthétiquement à la manière dont le capitalisme « nous (dé)considère » (3). L’humaine condition s’enracine biologiquement dans un mouvement d’élévation, celui-là même qui mène à la station debout (4). C’est là que se forge la volonté d’élévation qu’elle soit sociale ou individuelle, collective ou intérieure et dont Baudelaire est le chantre poétique. Ici se marque le passage du conceptuel au sensible. Disons alors que le théâtre mimologique rend sensible la pensée qui l’a fait naître. L’Oiseau prend cette dimension anthropo-logique avec sur la gauche de la scène (pour le spectateur) les lieux d’enfermement et sur la droite, l’espace des réalisations. Bien sûr, la vie brouille les repères, notamment lorsque une marée noire englue, dans le silence de tombe, après une longue agonie, les libertés aériennes. L’océan sans rivage de l’industrie se ponctue au centre –un choix– dans l’aveuglement d’un projecteur blafard. Mais c’est sur l’espace droit (pour le spectateur) que naît l’oiseau, que renaît le sentiment humain de l’empathie, de la sym-pathie mouvement qui porte seul à l’harmonie envisagée des êtres et des espaces, mais aussi, parce que nous sommes au théâtre donc dans le dialogue d’une scène et d’une salle, une harmonie suggérée des êtres humains par une empathie cosmique conquise préalablement. Se joue alors la réalisation de soi par l’accès au champ de l’autre, re-connaissance et inter-locution. Mais sans un mot et sous la menace, désormais aperçu de multiples dé-faillance (5), ce que certains nommeraient une chute.
Philippe Geneste
(1) cietheatremillo@yahoo.fr – www.scenefolies.com (2) C’est en 1947 que Roland Dubillard (1923-2011) écrit ses premiers sketches qu’il joue lui-même et qui feront partie des Diablogues . Ceux-ci contiennent aussi de petites scènes radiophoniques drolatiques qu’il interpréta avec Philippe de Cherisey sur Paris-inter de 1953 à 1956. On en retrouve plusieurs dans un livre qui vient de paraître : Roland Dubillard, Le Gobedouille, avec un Petit carnet de mise en scène de Félicia Sécher, Gallimard-jeunesse, collection folio junior théâtre, 2013, 160 p. 6€30 (3) Olivier Neveu, « Un Théâtre qui émancipe », entretien avec Jean Birnbaum, Le Monde 5/07/2013 p.9 (4) Voir André Jacob, Esquisse d’une anthropo-logique, Paris CNRS éditions, 2011, 239 p. (5) voir la postface d’André Jacob dans Barreau, Hervé, Les Conditions de l’humain : temps, langue, éthique et mal, autour de l’œuvre d’André Jacob, Paris, Armand Colin, 2013, 399 p. –pp.339-397

07/07/2013

Historique... mais tellement contemporain...

Beauvais, Clémentine, La Plume de Marie, illustrations d’Anaïs Barnabé, Talents hauts, collection Livres et égaux, 2011, 118 p. 7€90
Voici l’histoire d’une jeune fille du grand siècle qui rêve d’écrire du théâtre. Les aléas de la vie en ont fait une servante soumise aux volontés de la famille d’un baron. Elle a appris à écrire avec la première fille du baron et va transcrire en théâtre les événements contés par le récit. L’événement majeur est la venue dans la famille du grand dramaturge Corneille et grand idole de Marie. Même si la jeune fille devait être soustraite à la connaissance de l’écrivain durant son séjour, celui-ci découvrira tout de même les écrits de la fillette. Cependant, la pièce n’étant pas signée, Corneille pensera un moment que c’est l’œuvre du fils ainé du baron. Mais il ne sera finalement pas dupe de l’arrogance capricieuse des enfants de la famille et reconnaîtra l’écrivaine en herbe. Marie quittera alors sa condition pour voguer vers le monde des lettres qu’elle aime tant.
Si le discours sur l’égalité entre les sexes est un fil directeur de l’interprétation de l’histoire, on pourra regretter que les conditions réelles d’ascension de la jeune Marie ne fassent pas l’objet d’une critique plus virulente de la société de l’époque. Corneille, non plus, n’était pas un féministe avant l’heure. Cette réserve faite, l’intelligence de l’écriture, la présence d’un glossaire du français classique du XVIIème siècle et la structure même du roman retiennent l’attention.
En effet, Clémentine Beauvais clôt chaque chapitre par un texte théâtral rejouant les pages qui précèdent. Le livre propose, ainsi, une double lecture qui permet de donner une épaisseur supplémentaire aux personnages et d’ajouter de nombreuses de facettes à leur caractère, tout en filant les efforts d’écriture de Marie. De ce point de vue, le roman historique de Clémentine Beauvais, écrit à la première personne, à la manière d’un journal intime, confirme le croisement du genre avec le roman d’apprentissage (1). La Plume de Marie est un roman d’initiation scripturale théâtrale d’une jeune fille au XVIIème siècle. Il faut, toutefois ajouter que l’auteure a très bien su s’inspirer de la société d’aujourd’hui pour recréer celle d’hier. Cela en fait un très bon livre à lire à partir de onze ans mais aussi bien plus. En effet, la manière d'écrire de Clémentine Beauvais donne un côté adulte à la jeune Marie qui n'a pourtant que onze ans.
Aurélie Arnaud
(1) Voir Geneste Philippe, « Le roman pour la jeunesse », dans Escarpit, Denise, La Littérature de jeunesse. Itinéraire d’hier à aujourd’hui, Magnard, 2008, pp.399-433, en particulier les pages pp.416-426

16/06/2013

Le genre du documentaire et l’enjeu de la vulgarisation scientifique

Alors que jusqu’aux années 1960-1970, les documentaires en direction de l’enfance « ne présentaient pas la réalité, mais la racontaient » (1), aujourd’hui, le documentaire traite des choses du monde avec un parti-pris réaliste. S’il reste le parent pauvre du secteur éditorial, le documentaire oscille entre apport informationnel et construction d’une culture. La recherche des créneaux de vente tend à fragmenter les domaines, ce qui est une forme idéologique d’aborder les savoirs. Pour autant, le documentaire est-il le genre de la littérature de jeunesse qui permet le mieux à l’enfant de se saisir de la vraie vie ? Certains le pensent. Pourtant, il peut être aussi le genre du détournement de la conscience des conflits qui structurent le monde et l’ont produit. Surtout, le documentaire échoue à présenter des informations propres à un domaine en lien avec les enjeux sociaux plus globaux. On peut le déplorer mais on peut aussi le mettre en rapport avec une société du fétichisme de la marchandise qui atomise les visions du monde en microscopiques domaines d’intérêt.
A ces questions, il faut ajouter le problème ardu de la vulgarisation scientifique auquel, finalement, le documentaire contemporain peine à apporter des solutions éditoriales.

(1) Escarpit, Denise, La Littérature de jeunesse. Itinéraires d’hier à aujourd’hui, Magnard, 2008, p.332
 *
 Préhistoire
Grinberg Delphine, Les Tyrannosaures, illustrations de Caroline Hüe, Nathan, collection Kididoc, 32 p. 10€
Voici un très riche volume adressé aux enfants dès 4/5 ans mais qui, à l’âge de 7/8 ans serait particulièrement bienvenu dans les mains des enfants. Une foule d’interrogations trouvent réponses, de mini-histoires racontent la vie de nombreux animaux préhistoriques du temps du tyrannosaure qui reste la vedette du livre. Drôle, documenté, instructif, simple d’accès et varié dans la prestation informative, c’est un petit ouvrage réussi.

Histoire
Harris Nicolas, Dennis Peter, L’Histoire continue, tome 2 – La vie de château, Casterman, 20 pages en accordéon, 12€
Le titre désigne la forme en dépliant du livre qui se retourne. On assiste à la vie d’un château fort, et de son village, à sa prise par des ennemis, à sa reconstruction. L’adulte rétablit aisément la chronologie des événements, mais c’est moins sûr que l’enfant de 6/8 ans à qui s’adresse officiellement le livre accordéon puisse s’y retrouver tout pareillement. En revanche, les enfants aimeront suivre les personnages sur l’image en continue, s’inventer leur propre histoire médiévale grâce à cette forme de livre. Les textes légendaires lui serviront, à 8/9 ans, de support dans cette exploration de l’image et de ses détails.

Auger Antoine, Les Romains, illustrations de Clémence Paldacci, Milan, collection Les grands docs, 2013, 48 p. 9€90
Cette collection, qu’on peut caractériser de parascolaire, est destinée aux 8/12 ans. Le documentaire part de la légende fondatrice pour expliquer l’ordre social, la rivalité avec Carthage, s’appesantir sur la famille, la religion, l’armée et les conquêtes. Une seconde partie interactive interroge le lectorat quant aux jeux, à l’urbanisme, à l’ordre politique, à la problématique civilisation ou barbarie, et s’achève sur la décadence romaine. Un index, un lexique, les solutions des jeux, sont donnés à la fin du livre.

Bousquet-Schneeweis Patrick, Lucie et Raymond Aubrac. A la vie à la mort, Oskar éditeur, collection Histoire société, 2013, 72 p. 9€95
Dans cette excellente collection des éditions Oskar, sûrement la meilleure concernant le genre de la biographie en jeunesse, paraît les vies résistantes de Lucie et Raymond Aubrac. Particulièrement bien documenté, renforcé par un dossier très clair, l’ouvrage est plus un documentaire fiction qu’une fiction documentaire en cela que l’écriture est peu travaillée. La composition du récit, qui suit la chronologie, en revanche, est pertinente.

Peinture
Sellier Marie, 10 Tableaux et un ballon rouge, Nathan, 2013, 48 p. 14€90
Ce type d’ouvrage est particulièrement enrichissant. L’enfant découvre au fil des double-pages, des tableaux de grands peintres : Vallotton, Le Douanier Rousseau, Chagall, Matisse, Picasso, Miro, Léger, Malevitch, Kandinsky, Klee. Il les découvre en y recherchant un ballon rouge qui est le motif assurant l’unité du livre. Les textes, légers, simples, typographiés avec dynamisme s’allient d’abord avec des trous dans les pages laissant apercevoir des détails pour ensuite s’amplifier en un commentaire descriptif. Au final, c’est une invitation au discours qui est proposée à l’enfant car le texte n’est pas clos sur lui-même. Il faut louer ce livre et cette réussite éditoriale de belle teneur culturelle.

Philosophie
Brenifier Oscar, Perret Delphine, Le beau selon Ninon, Autrement, collection Les petits albums de philosophie, 64 p. 13€50
Ce fort volume aborde la difficile question du beau, donc de l’esthétique, pour les enfants dès 9 ans mais aussi pour toute personne intéressée par cette réflexion. Les vingt et une histoires fondées sur le dialogue, présentées sous la forme de bandes dessinées reposent sur une intelligence fine et la clarté de l’écriture servie par la simplicité du dessin. Ce dernier facilite l’accès à la réflexion tout en se gardant de capter l’attention de l’enfant. Il reste alors le texte mis en situation. Même si à la fin, se trouver belle ou beau, « apprendre à voir le beau chez les autres, c’est difficile et ça va prendre du temps », l’ouvrage donne envie de saisir ce temps. Sa composition est ouverte à la patience de la lecture : le livre ne se dévore pas, il se goûte tranquillement en s’arrêtant aux questions et aux réponses qui sont suggérées, mais jamais closes.

Geneste Philippe

09/06/2013

Une anthologie de la fantasy

Nicot Stéphanie (présentés par), Incontournables de la fantasy, Père Castor-Flammarion, 2012, 196 p. 5€50
Langages inconnus, êtres étranges, créature magiques, lieux de nulle part, la fantasy à travers sa version l’heroïc fantasy s’est imposée à la fin du vingtième siècle jusqu’à devenir, aujourd’hui, un pan incontournable de la littérature pour la jeunesse et pour jeunes adultes. Le genre, pourtant, reste difficile à cerner, entre la science fiction où il se réfugia longtemps, le merveilleux et le conte dont il s’inspire sans entrave, et le fantastique qu’il côtoie sans s’y assimiler. Le livre présenté par Stéphanie Nicot tire de cet engouement fin de siècle et de début de siècle sa justification pleine et entière. Rédactrice en chef de la revue Galaxie de 1996 à 2007, soit à peu près la décennie nécessaire à la publication des aventures d’Harry Potter, directrice artistique du festival Imaginales d’Epinal, Stéphanie Nicot a réalisé une anthologie érudite et simple. Elle est partie de l’Antiquité avec un extrait de l’épopée de Gilgamesh (- 3000 avant notre ère) contant l’aventure d’une recherche de la vie éternelle : la fantasy, ou la quête de toute jeunesse, la volonté de résister au temps des âges. L’Apprenti sorcier de Lucien de Samosate (an 120 de notre ère) apporte le personnage du sorcier au genre qui naîtra dix-huit siècles plus tard. Voilà pour les sources livrés dans des traductions prises à des éditions destinées à la jeunesse, ce qu’on peut contester car elles sont une édulcoration des textes.
Puis, on entre dans le vif du sujet, avec Bilbo le Hobbit de Tolkien. On est en 1937, le nazisme règne sur l’Allemagne et menace l’Europe. Le hobbit part à la recherche d’un anneau qui n’est autre que lui-même. S’il découvre le monde, il découvre surtout la sagesse d’y vivre. Le récit est optimiste et destiné à la jeunesse : Tolkien est parti d’histoires qu’il racontait à ses enfants (1) à partir d’un substrat légendaire que l’auteur travaillait par ailleurs en tant qu’universitaire, philologue et traducteur. C’est la première apparition de la terre du Milieu comme univers fermé de la fiction.
Vient ensuite Harry Potter de Rowling publié entre 1997 et 2007, son art du rebondissement, sa conception innéiste de l’humain, le rêve porté par la fantasy depuis Tolkien et Lewis d’une échappée possible du réel. Mais aussi une lecture en négatif de notre société : « Un gouvernement qui ment, des ministres en collusion avec les pires des crapules, une journaliste traînant des réputations dans la boue pour le seul chiffre de tirage de son magazine, de bons bourgeois qui martyrisent un enfant au nom d’une certaine bienséance, des citoyens formés et respectés qui portent cagoules pour des cérémonies d’une secte raciste… », ainsi peut être présenté l’ouvrage (2)
Avec Jane Yolen (1932-), c’est une grande signature de la fantasy américaine que les lecteurs découvrent grâce à cette anthologie. La nouvelle Frère cerf souligne que rien de la vie n’est à l’abri des bruits du monde. Et s’il n’existe pas de lieu protégé, c’est à cause de la nature de l’être humain renforcé dans son égoïsme.
Mais Stéphanie Nicot connaît trop bien l’heroïc fantasy pour ne pas présenter des auteurs français contemporains et un écrivain hispanique que l’on n’attendait pas. Au final, c’est une brève anthologie érudite qui met l’eau à la bouche et fait chausser leurs lunettes aux curieux et curieuses lecteurs et lectrices.
Geneste Philippe
(1) Ruaud André-François, (sous la direction de), Panorama illustré de la fantasy et du merveilleux, Lyon, Les moutons électriques, 2004, p.120. (2) ibid. p.387.