Makaremi Chowra
et Parciboula Matthieu, Prisonniers
du passage, dessins Matthieu Parciboula,
Steinkis, 2019, 159 p. 18€
Un journal personnel et un
reportage au cœur d’une zone d’attente pour personne en instance (ZAPI) aux
Aéroports de Paris. La narratrice personnage se nourrit de la connaissance de
l’autrice chargée de recherche au CNRS, pour raconter son expérience auprès de
l’ANAFE (Association Nationale d’Assistance aux Frontières pour les Étrangers).
Cette bande dessinée est à la fois un récit autobiographique et un documentaire
précis sur la réalité des zones internationales des aéroports.
Elle révèle la politique
gouvernementale de l’asile. On comprend mieux, alors, le paradoxe apparent de
l’amélioration des conditions d’accueil en ZAPI et la multiplication des
difficultés administratives qui aboutissent, en hausse vertigineuse, à des taux
d’expulsion et de refus d’asile pour les migrants. La bande dessinée montre, en
effet, que l’État assure la forme démocratique du droit en foulant aux pieds la
substance du respect des droits humains… C’est que plus sont tatillons les
règlementations du contrôle et plus efficaces sont les politiques de contrôle,
de refoulement mais aussi d’arbitraire : « De 1945 jusque dans les années 1980, le contrôle des frontières était
encadré par une ordonnance d’une demi-page ; aujourd’hui, il est réglé par
au moins 18 décrets, 10 circulaires et 36 articles de loi ».
Prisonniers du passage
est aussi une réflexion pointilleuse et souvent poétique sur la notion de
frontière. Le récit montre que pour le migrant, au fil « de son long parcours », « la frontière s’est construite comme lieu
d’enfermement ». La frontière, comprise comme espace fragile d’une
suspension du règne des nationalités, s’abolit sous l’impact des politiques
migratoires, pour devenir ligne de démarcation des nationalités. Mais la
frontière tient aussi à la visée de discours de celui qui la dresse. En effet,
la représentation de la frontière n’est pas la même selon que le politicien
parle de français expatriés au
Canada, en Afrique etc. ou d’afghans, d’Érythréens, de Syriens…
expatriés en France. Dans ce dernier cas, le mot Frontière, évocateur du voyage,
de l’aventure, devient mot d’enfermement dans une identité. Le phénomène de la
migration, constitutif de l’humanité, est récusé, voilé. Un an après le vote de
la loi Asile et Immigration, quelques semaines après la révision des règles de
l’asile, de la naturalisation et de la protection sociale du gouvernement
Philippe en marche sur les terres de l’extrême droite (élections municipales en
vue), Prisonniers du passage se lit comme une enquête de terrain sur
ces zones d’attente où se déroulent la complexité d’une procédure (vingt-six
jours si elle est menée au bout) déterminant l’admission ou non en France du
réfugié politique ou de guerre, de l’enfant, du parent venus d’ailleurs pour
l’ici d’une espérance. Dans la vacuité du temps d’une zone d’attente, dans le
tragique des jours qui passent, dans le drame fomenté par les délais de
réception, la bande dessinée opère une visite au scalpel de ces zones de nulle part
et pourtant délimitatrices d’inégales humanités.
Philippe Geneste
Jean
Didier
et Zad, Paris-Paradis,
quatrième partie, illustrations de Bénédicte Némo, Utopique, 2019, 38 p. 17€
Voici le dernier tome de ce qui
restera un album illustré exemplaire sur l’immigration et la clandestinité
imposée par le dogme des frontières qui sont aussi des frontières entre riches
et pauvres, entre aspiration à la liberté de vivre et réalité des enclos
mentaux où s’étiolent l’humanité. Entre le rêve d’occident comme illusion d’une
vie meilleure et réalité sordide des vies de misère dans des pays surexploités par
les centres impérialistes, y a-t-il une issue pour une espérance ? Les
auteurs évitent de répondre, laissant toute latitude au lectorat de construire
sa réponse.
Moussa, qui a quitté son pays
d’Afrique (tome 1), a vaincu les obstacles de l’émigration (tome 2) pour faire
ses apprentissages à Paris (tome 3), prend conscience de ce qui l’enracine
après le passage dans un centre de rétention administrative, dans le bureau
d’un juge pour mineurs clandestins. Dans ce quatrième tome, Moussa croise aussi
la mémoire d’autres immigrés, le rêve britannique de certains, les expulsés,
les militants et militantes de la solidarité et de leurs associations. La
narration en plans moyens et rapprochés de Bénédicte Némo, de temps à autres
dynamisés par une peinture en gros-plan ou bien par un avant-plan, rapprochent
le lecteur ou la lectrice du personnage et de sa vie.
Les quatre volumes forment un
récit à la documentation rigoureuse sur la condition immigrée dans la France contemporaine. Pour
autant la fiction mène la danse, se subordonnant adroitement (art du scénario)
les faits avec lesquels elle s’est construite. Cette tétralogie devrait s’imposer
dans les médiathèques destinées à la jeunesse, bibliothèques d’écoles et
centres de documentation des collèges.
Philippe Geneste
2019
Kochka, Frères
d’exil, illustrations de Tom Haugomat, Flammarion jeunesse, 2019, 143 p.
5€
Sur fond de réchauffement
climatique, Kochka conte une fable sur l’exil, une réflexion sur l’accueil et
l’hospitalité, un conte d’enfance relié par des lettres aux êtres chers des
générations antérieures laissés sur place. La fin est euphorique, épousant
l’humanisme de l’auteur pour conjurer la haine des migrants qui traverse le
monde contemporain.
Commission lisezjeunesse