Anachroniques

08/07/2014

car les histoires ne tiennent parfois qu’à un trait…

Ahlberg Allan, Ingman Bruce, Drôle de crayon, Edition Gallimard jeunesse, 2008, 46 pages 5€50
Depuis très longtemps, posé nulle part, un petit crayon inanimé se met à frémir. Sous son trait, tout un monde apparaît : chaque dessin prend vie et fait naître un nouveau dessin.
Le premier trait donne naissance à un garçon qui souhaite avoir un chien qui à son tour désire un chat, puis une maison, une ville, des aliments, un pinceau, des couleurs, une maman, un papa, des grands-parents, des cousins, un oncle, un ballon… avec qui les ennuis commencent. Une vitre est cassée par le ballon, les personnes se plaignent d’avoir un chapeau grotesque, des baskets ridicules, de trop grandes oreilles, de fumer la pipe.
Afin d’effacer ce qui ne convient pas et ainsi contenter tout le monde, le petit crayon dessine une gomme. Mais la gomme s’emballe et efface chaises, tapis, portes, maisons, humains, animaux, ville entière, ciel, tout !
Le petit crayon se retrouve seul avec la gomme qui ne veut pas en rester là.
Pour échapper à l’effacement, le petit crayon se hâte de dessiner un mur, puis une cage, une montagne, une rivière, des bêtes sauvages… mais rien n’arrête la gomme : elle réduit tout à néant !
L’idée lui vient alors de dessiner une autre gomme pour qu’elles s’effacent mutuellement.
Enfin débarrassé des gommes, le petit crayon dessine à nouveau tout ce qui avait été effacé. Tout reprend vie. Au coucher du soleil, il dessine une lune dans le ciel et une boîte dans laquelle il peut enfin se reposer.
Sous nos yeux curieux, une simple ligne donne naissance à tout un monde.
Les traits de crayon, les coups de pinceau et les résidus de gomme sont laissés visibles : ils font partie intégrante de cette « histoire de l’histoire » : sa naissance, ses changements et son aboutissement.

Simard Eric, Le crayon qui voulait voir la mer, illustrations par Africa Fanlo, Oskar éditeur, 2011, 27p.
Dans une atmosphère colorée de tons verts et rouges ainsi que de textures matiéristes, images et mots deviennent complémentaires. En transparence, un élément se superpose à un autre, donnant naissance à une aventure vécue par une petite fille qui découvre le pouvoir imaginaire de l’écriture.
Son père vient de lui offrir un crayon magique qui désire voir la mer. Dans sa chambre, assise à son bureau, elle écrit alors sur son carnet le mot « mer ». Petit à petit, la première lettre du mot se met à se dandiner, gondoler, plusieurs « m » apparaissent et deviennent des vagues. L’écriture prend vie, une mer envahit toute sa chambre ! Elle appelle au secours mais ses parents ne l’entendent pas. Ne maîtrisant plus la situation, elle écrit le mot « île » dont le « î » prend la forme d’un palmier sur lequel elle peut enfin se hisser pour de sortir de l’eau. Mais l’eau monte toujours…

Purificacion Menaya, Monstre, vas-tu me manger ? Illustrations de Petra Steinmeyer, Oskar jeunesse, premières lectures, 45 pages ? 5€90
Dans cette petite histoire illustrée, la figure terrifiante du monstre qui empêche de dormir les enfants est abordée sur le ton humoristique. La ligne noire et ondulée des dessins fait vibrer les formes aux couleurs partagées entre ombres et lumière, au même titre que le petit garçon de l’histoire, tiraillé entre sommeil et angoisses nocturnes.
Habituellement, chaque soir, le garçon s’endort grâce à l’histoire que lui raconte sa maman. Les mots flottent dans sa chambre et l’emportent doucement au pays des rêves.
Mais une nuit, les mots font place au silence. Dans  l’obscurité, les rideaux prennent une allure de fantômes, la lampe semble être une araignée et des grognements viennent de sous son lit. Tremblant de peur, le garçon appelle à deux reprises sa mère qui vient le rassurer en vérifiant qu’il n’y a rien sous le lit et en lui disant que les monstres n’existent pas. Mais dès que sa mère s’en va, le monstre réapparait. Après avoir tenté de le combattre avec son épée de bois, le garçon s’aperçoit que le monstre ne se nourrit pas d’enfants mais de mots. Il a grand appétit pour les histoires de princesses au goût de fraise, celles de dragons au goût de citron et les contes de fées au goût de lait.
Des couleurs vives viennent remplacer les tons sombres de bleus, le monstre devient son ami et le garçon apprend à se délecter des histoires dans un sommeil apaisé.
Les jeunes lecteurs pourront affiner leur curiosité pour les mots découverts dans cette histoire grâce au petit lexique de fin.

Laurence Druméa

29/06/2014

Du loup en littérature de jeunesse

Guillopé Antoine, Loup noir, Casterman, 2014, 32 p. 13€95
Cet album est paru il y a dix ans. Il appartient au rare secteur jeunesse du roman graphique. Ce qui est curieux, est que cet auteur, pas plus que les autres créateurs et créatrices de romans graphiques pour la jeunesse ne se réclame du courant de graveurs – narrateurs expressionnistes de la première moitié du vingtième siècle. Giacomo Patri ou Franz Masereel sont inconnus. Et pourtant, on ne peut pas ne pas penser à cette filiation. Guillopé a travaillé à l’encre de Chine des aplats en noir et blanc et les structures minutieuses pour figurer notamment les branches dénudées des arbres. Le sujet est celui de la peur portée par l’enfant perdu au cœur de la forêt où rôde le loup. Bien évidemment, cette thématique permet à l’enfant lecteur de tout de suite entrer dans l’histoire ou, plutôt, de créer les premiers pas du récit sans parole.
Chaque image, ici, est un tableau narratif. La suite des images construit la narration d’une intrigue. Le dénouement tient dans la transformation du loup noir en un loup blanc, surexposé au cliché de la réconciliation. Mais réconciliation non pas de la bête et de l’animal mais plutôt de l’enfant avec sa peur, l’acceptation de sa peur par l’enfant. La peur est le moteur de l’aventure, parce qu’elle introduit l’étrangeté au cœur de l’existence. Le récit graphique est, par technique, un récit au noir, une entrée dans la peur du noir. L’agression du loup, l’effondrement de l’arbre qui brise ses branches en mille éclats nocturnes sur la neige blanche illuminée par une lune d’autant plus omniprésente qu’elle n’est pas dessinée, évoquent non pas le triomphe de l’instinct, de l’animalité en nous, mais au contraire l’entrée dans l’humaine condition de l’enfant qui va devoir s’accepter, accepter sa peur, c’est-à-dire prendre en compte son émotion comme action qui trace le chemin de sa vie.
Ainsi, à l’opposé extrême de la littérature de peur dont le ressort est l’adhésion sans distance à l’émotion donc la fascination, Loup noir invite l’enfance lectrice à cheminer avec la peur comme sentiment de construction de la personne, à faire réflexion sur la vie à partir d’elle. C’est ce qui fait de cet album un album rare, au niveau même de son contenu. N’est-ce pas la marque des chefs d’œuvre d’art, savoir rendre compte du réel par l’imaginaire. On pense au dessinateur et scénariste de bande dessinée Comes.
Faut-il souligner que l’avantage majeur du récit graphique est de solliciter la relecture ce qui est une manière inépuisable de renouveler son interprétation et donc une offrande de l’album au jeune lectorat pour construire du sens et en valoriser l’opération même. A cet aune, l’acte de lecture grandit aux yeux de l’enfance, en tant qu’il s’arrime au sens.

Conno (Gianni de), Un Froid de loup, illustrations d’Ivan Canu, traduit de l’italien par Faustina Fiore, Casterman, 2014, 32 p. 13€95
Le livre repose sur une illustration sombre, puissante par ses couleurs voilées, suggestive par le flouté qui crée la distance entre l’enfant lecteur et l’histoire. C’est une histoire animalière anthropomorphe.
Tout commence par une thématique de la prédation mise en question : qui veut exploiter ne peut pas demander la solidarité car ce serait solidarité pour l’oppression. Mais peu à peu, au fil de la leçon de morale sociale, le prédateur se trouve vis-à-vis de son propre prédateur, le loup face à l’homme. Alors commence la seconde thématique, celle de la domestication du loup en chien.
Deux thématiques s’opposent donc : la première qui est refus de l’alliance avec les dominants et la seconde qui loue la domestication comme forme de solidarité sociale. On peut, aussi, lire différemment la présence des deux thématiques et prendre la seconde comme illustration de ce que l’acceptation du lien de solidarité avec son oppresseur entraîne inéluctablement. Alors, on reprend le livre au début, dans l’irréel des paysages et des animaux. Si la force de l’album renforcée par le format (24,6x31,8) parle immédiatement à l’enfant, il ne fait pas de doute que la discussion avec celui-ci sur la thématique de l’histoire serait utile et motivante, d’ailleurs pour sa relecture

olive Guillaume, Voilà le loup !, illustrations de He Zhihong, Chan Ok, 2014, 26 p. 13€25
Voici un fabliau moral pour éduquer les enfants. Illustré en suivant les techniques de la peinture traditionnelle chinoise, l'encre de Chine et des pigments de couleurs sur du papier de riz blanc, l’album tourne son regard vers la poésie alors que le texte trame le squelette de l’intrigue : un enfant, berger de son état, s’aperçoit que les villageois accourent lorsqu’il crie « Voilà le loup » du haut de la montagne où il garde ses moutons. Lorsque le loup sera vraiment là, l’enfant criera mais les villageois ne le croiront pas et le troupeau sera décimé.

L’illustratrice procède par un travail préparatoire tenant compte de la mise en page ce qui explique l’extrême fluidité des images et l’intégration harmonieuse des personnages. L’album est une fête pour le regard, une gourmandise pour l’histoire. 
Geneste Philippe

22/06/2014

Des attachements

Davies Benji, L’Enfant et la baleine, traduction de l’anglais par Min, Milan, 2013, 28 p. 11€90
Une histoire tendre entre un père pêcheur et son enfant. Une nuit de tempête, une petite baleine est retrouvée par l’enfant, échouée sur la plage. Il la sauve. Le père lui expliquera qu’il faut la remettre à l’eau. Un jour de printemps, il verra la baleine et sa mère au large, comme un adieu. C’est une histoire où la mer peinte de couleurs sombres de manière dominante laisse planer une menace qui n’est au fond que la tristesse de la perte de sa mère par l’enfant. L’exergue donne la clé de la lecture : « La merveille du monde / Sa beauté et sa force / La forme des choses / Les couleurs, la lumière, les ombres / J’ai vu tout cela / A toi de les regarder maintenant / toi qui es vivant ». Un hymne à la vie, par conséquent.

Heurtier Annelise, Babakunde, illustrations de Mariona Cabassa, Casterman, 2014, 32 p. 13€95
L’Afrique imaginaire est posée dans l’espace de la lecture par les merveilleuses peintures de Mariona Cabassa. Il s’agit d’une Afrique mythique, d’un regard occidental pleinement assumé mais respectueux de l’art africain. Les illustrations narratives rejoignent le récit de Heurtier.
Ce dernier part de la thématique de la mort. L’hommage au mort n’est pas une cérémonie conventionnelle mais un geste de réconfort à l’égard des proches du défunt. Babakunde ne s’est jamais rendu aux funérailles de ses amis, trop pris par ses propres occupations en vue de s’enrichir. Oh, non pas qu’il ne soit pas généreux, il l’est et ne manque pas d’offrir aux proches des défunts de riches cadeaux, mais jamais il n’offre son temps. Lorsque son épouse est emportée à son tour par la mort, Babakunde organise de riches funérailles mais personne en viendra les partager avec lui, il sera seul sous le fardeau de la tristesse. Non pas que les  villageois ne soient pas généreux, ils le sont et lui enverrons l’ensemble des cadeaux qu’il leur avait envoyés pour leurs propres défunts. C’est que la vie humaine qui repose sur l’appât du gain, est une vie aliénée du lien humain. C’est le lien entre les êtres humains qu’il faut cultiver pour espérer faire naître un jour une société nouvelle, loi, très loin, du monde d’aujourd’hui.

Chabas Jean-François, Folles Saisons, illustrations de David Salas, Casterman, 2013, 32 p. 14€95
Voici un chef d’œuvre de grâce et de sensibilité, de pertinence contemporaine et d’onirisme. Il s’agit, en quelque sorte d’illustrer le dérèglement climatique de la planète et le stéréotype langagier qui l’exprime : il n’y a plus de saison. Non pas que celles-ci ont disparu, mais elles se mélangent dans leur folle envie de liberté, dans leur désir fou de ne suivre que leurs envies du moment, les saisons changent de place. C’est l’occasion pour le peintre dessinateur de juxtaposer les couleurs, de confronter les atmosphères usant du pointillisme parfois, de la peinture naïve ou de grands aplats abstraits, voire quelques contorsions picturales expressionnistes, c’est sans ménagement le grand mélange. C’est que l’espèce humaine malmène la nature et sans cesse pousse à sa dégradation, à son humiliation. Folles Saisons pourrait être caractérisé de mythe moderne, et ses auteurs les accompagnateurs inventifs non pas d’une adaptation superbe et généreuse mais d’une pensée mythique contemporaine.

Philippe Geneste

14/06/2014

A la volette des mots et des sons

Bonbon Cécile, A la volette !, Didier Jeunesse, collection Pirouette, 2009, 24 p., 11
Il s’agit de l’interprétation en tissus découpés, cousus, collés de la chansonnette « à la volette ». Petit oiseau deviendra grand et le chant conte son grandissement, ses blessures, ses accidents, les à-coups de la vie. Les mots sont parfois coquins et Cécile Bonbon introduit avec finesse cette dimension, aussi. Un magnifique album avec la partition musicale.

Ménagerimes, de A comme Araignée à Z comme zébu…, Didier jeunesse, 2009, 48 p. + cd 30’27, 23€50
Décliné en mélodies de chanson française, ce bestiaire en forme d’abécédaire fait se correspondre une illustration surréaliste avec des textes plus convenus et bien moins loufoque que ne le laisse présager l’œuvre graphique de Martin Jarrie. Les textes sont de Joël Sadeler, la composition des morceaux de Th. Maillé, le piano de Spucches, et l’interprétation de Haurogné.

Mon Imagier des berceuses, musique de Bernard Davois, illustrations d’Olivier Tallec, Gallimard jeunesse, collection Musique / les imagiers, 2009, 40 p. + cd audio de 40mn, 1450                            tout petits
Il y a un imagier très bien peaufiné pour la teneur des berceuses, mais nous nous arrêterons, ici, à l’aspect audio phonique. C’est un régal. Il y a seize berceuses dont de nombreuses très connues et anciennes, qui relèvent de la comptine, avec des interprétations instrumentales riches qui en renouvellent l’écoute.

Boudet Alain, Poèmes pour sourigoler, illustrations d’Huguette Cordier, éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 2014, 60 p. 10€
L’ouvrage possède une unité, celle de la joie de lire, de rire de la vie, de jouer avec les circonstances par le langage pour les détourner de leur contingence et les ouvrir à ce qu’elles nous cachent peut-être. Les illustrations sombres et embrouillées laissent passer l’humour du trait d’Huguette Cordier. Les objets, les minéraux, prennent vie, l’animisme surgit au détour de tel ou tel vers, le monde de l’enfance est ainsi sollicité mais toujours avec la rigueur qui sait mettre à distance la technique poétique pour rendre compte du sens de l’expérience, dont celle que vit le lecteur ou la lectrice, lire. On ne rigole pas, mais on sourit pendant que les mots s’écoulent au fil des pages.

Roy Claude, Poèmes, Gallimard, collection Folio junior poésie, 2010, 95 p. cat 2
Il y a des poètes qui se lisent surtout grâce à l’école. Claude Roy en fait partie. Relire ses poèmes, ou les lire, est l’occasion de découvrir d’autres poèmes où le traducteur de poésie chinoise montre l’étendue de sa culture tout en parlant simplement, ce qui explique l’intérêt des enfants pour ses œuvres. Il aimait répondre à la question « Quel est pour vous le comble du malheur ? » (Extraite du questionnaire de Proust) : « Ne plus s’étonner de rien… ». Sa poésie entretient vif le désir d’étonnement et il est bon, pour cela, de la relire. Les poèmes présents dans cette anthologie sont extraits de Enfantasques (1974), Nouvelles Enfantasques (1978), Poésies (1970), Sais-tu si nous sommes encore loin de la mer ? (1979), A la lisière du temps (1984), Les pas du silence (1993).

Pef, La ré-si-do-ré du prince de Motordu, musique de Marc-Olivier Dupin, Gallimard  jeunesse, 2012, 40 p. + CD , 22€
L’orchestre national d’Île de France, interprète la composition de Dupin. L’histoire toute en jeux de mots, est racontée à travers les dialogues théâtraux imaginés par Pef. C’est jubilatoire, insensé, nonsensique et en même temps c’est une introduction à l’exécution instrumentale des partitions musicales.

Geneste Philippe

09/06/2014

Illustration et poésie

David François, Le Garçon au cœur plein d’amour, illustrations de Stasys Eidrigevicius, Urville, éditions Motus, 2010, 32 p. 13€
pour tous les âges
Le récit de David est, comme souvent chez cet auteur, assez proche de l’exercice de style savant et sensible à la fois, fait assez rare. Les pérégrinations de Tristan qui devient tout ce qu’il voit et aime. Dès lors s’installe le dialogue avec l’illustrateur lituanien Eidrigevicius  spécialiste des peintures de visages. Le visage renvoie en miroir le monde où vit Tristan, comme il renvoie ses désirs. Ses métamorphoses sont celles qui accompagnent toute quête d’identité qui se perdrait en identification aux icônes du moment. Les portraits racontent moins de choses qu’ils ne posent de questions sur Tristan, donc, par ricochet, sur le lecteur. David utilisant de ci de là des stéréotypes invite ce dernier à s’interroger. Chaque double page est une perspective sur le rapport à soi autant qu’à l’autre : ni narcissisme ni personnalité diaphane poreuse aux autres, ni certitude de ses raisons ni certitude des raisons d’autrui, mais se poser face à face au monde, telle pourrait être une ligne de lecture du livre, comme on parle de lignes de la main. L’ouvrage est un chef d’œuvre et la dextérité graphique ne doit pas faire oublier l’intelligence du texte de cet auteur singulier et pénétrant qu’est François David.

Ainoya Yulki, Sato lapin et la lune, traduit du japonais par Nadia Porcar, Syros, 2012, 62 p. 12€50
L’ouvrage rassemble sept histoires de Sato lapin. Le principe est de partir d’une idée poétique retracée par un texte prosaïque servi par une illustration suggestive, élargissant le propos du texte vers la source poétique de son inspiration. Le lecteur passe de trouvaille en trouvaille, traverse un monde merveilleux, où le surréel est enfoui dans le réel. Le personnage lui-même est un garçonnet déguisé en lapin plus qu’un lapin, ce qui ajoute à l’ambiguïté du texte. Si l’expression d’histoire poétique avait un sens, nous dirions qu’il s’agit d’un texte presque naïf où la subtile mise en image fait advenir la source poétique d’une histoire imaginaire.

Brière-Haquet Alice, Le Bonhomme et l’Oiseau, illustrations de Clotilde Perrin, Père Castor, 2014, 24 p. 10€50
Le texte est mis en page à la manière d’un poème ; Point de rimes régulières, mais un jeu d’assonances qui assure un retour des sons comme une danse joyeuse et libre, réservant par le rythme, celui des syllabes comme celui des pages, des interstices où le regard chemine à l’intérieur des illustrations de Perrin.
La sensibilité de l’écriture de Brière-Haquet se pose sur une base minimaliste : un bonhomme de neige reçoit, un soir d’hiver, un oisillon transi. Improbabilité de la situation, les oiseaux ne naissent pas en hiver ; et donc, déclaration d’un univers merveilleux. L’oisillon va passer le temps de froidure dans le creux de l’écharpe du bonhomme et s’envolera au printemps. Histoire triste ? Point. Le bonhomme fond et « l’ami de neige » part en voyage sous forme de nuage « jusqu’au prochain hiver ».
Poème disions nous, poème de 40 vers dont la plupart sont des hexasyllabes, octosyllabes et tétrasyllabes. L’harmonie domine, même si la poétesse sait user de vers impairs pour ouvrir le champ des mondes possibles :
Un filet de voix,
un presque rien, (avec diérèse)
qui lui racontait tout bas
des souvenirs lointains.
Ici les deux pentasyllabes suivis de l’heptasyllabe miment la déstabilisation morale de « l’ami de neige » qui vit immobile alors que l’hexasyllabe final le montre qui entre avec bonheur dans ce lointain qui est autant temporel qu’annonce d’espaces nouveaux à découvrir.
La mise en page qui régule la mise en strophe et l’organisation du texte en phases strophiques, laisse à l’illustration toute la place de sa rêverie douce. Les tons en dégradés de gris illuminés au fil de l’histoire de guirlandes de couleurs, plutôt douces, voire pâles et mates, se modifient jusqu’à l’ultime page de lumière. L’illustration raconte mais ne répète pas le texte, elle le prolonge en permanence tout en permettant à l’enfant de suivre le récit, voire, à 4/6 ans, reprenant seul le livre, de se raconter l’histoire par la seule force suggestive des images.

Geneste Philippe

01/06/2014

De la vie des Ados à la condition des enfants

Burgess, Melvin, Kill all ennemies, traduit de l’anglais (GB) par Nathalie Peronny, Gallimard, collection scripto, 2012, 365 p. 15€50
Billie, Chris et Rob, trois ados mal dans leur peau. Ils ne se ressemblent en rien mais tout les unit. Chacun connait d'énormes difficultés familiales. Que ce soit Billie, rejetée par sa mère, elle est persuadée que sa famille d'accueil ne l'aime pas, Chris qui déteste l'école et que son père force à travailler ou Rob battu par son beau-père mais qui ne se plaint pas pour ne pas blesser sa mère et son petit frère.
Au fil des ans ils ont acquis une « carapace » mais pour la faire éclater ils ont besoin d’amour, d’amitié, d'affection. Seulement où, en trouver dans un monde qui leur paraît dur et injuste ?
Après un long parcours semé d'embuche, ils réussiront tous à vaincre leurs démons intérieurs, les parents de Chris découvriront qu'il est dyslexique et l'accepteront comme excuse à son dégoût de l'école. Après une fugue, Billie comprendra enfin que sa famille d'accueil l'aime comme elle est. Rob, réussira à rassembler toute la haine et la rage qu'il avait accumulé toutes ces années à la place de son frère et de sa mère pour se révolter contre son beau-père et le chasser de chez sa mère.
On retrouve deux des personnages rassemblés au concert des « Kill All Ennemies » : Rob, le batteur, n'est pas extraordinaire mais on ressent la passion à travers son jeu ; Billie , la chanteuse qui le regarde d'un air tendre. Ils sont heureux.
Melvin Burgess signe-là un remarquable ouvrage débordant de vérité et présentant un nouveau type de roman. Je le qualifierai de réaliste mais un nouveau genre de réalisme, plus dur que le « basique » auquel nous étions habitué jusque là, bouleversant et levant le voile sur un jour de la société peu connu. C’est la marque du naturalisme tempéré initié par Burgess dans le secteur de la littérature jeunesse (1).  Chef-d’œuvre, le livre exhibe au grand jour les problèmes de violences à l'école, d'enfants battus ou délaissés, mais aussi les solutions s'offrant à eux, établissements spécialisés, conseillers, psychologue etc. Fidèle aux règles du genre qu’il étoffe à chacune de ses œuvres, Burgess renoue à la fin du roman avec un didactisme écarté jusqu’alors. Ici, c’est la morale individualiste du chacun, chacune peut s’en sortir s’il le veut, qui s’impose : pour Billie, Chris ou Rob la chance finit par tourner et les plaisirs de la vie s’ouvrir aux blessés du monde moderne.
Aurélie Arnaud
(1) voir Geneste Philippe, “Les Axes de la préoccupation sociale dans le roman pour la jeunesse”, dans Escarpit Denise, La Littérature de jeunesse. Itinéraire d’hier à aujourd’hui, Paris, Magnard, 2008pp.399-433

Mazza Viviana, L’Histoire de Malala, traduit de l’italien par Diane Ménard, illustré par Paolo d’Altan, Gallimard jeunesse, 2014, 208 p. 10€90
Ce roman pour les 11/12 ans de Malala Yousafzai, cette jeune fille qui dès onze ans élève sa voix contre l’opression religieuse et qui, quatre ans plus tard est victime d’une tentative d’assassinat par les talibans. On est au Pakistan, dans la vallée de Swat, une toute jeune fille se dresse contre la dictature idéologique d’une religion et porte la voix du courage en faveur la libération des femmes.
Viviana Mazza, journaliste au Courriere della Sera, mêle dans le genre romanesque les formes de la chronique, de l’écriture documentaire, n’hésitant pas à convoquer le ton poétique.
Nous avons proposé le livre à la commission Lisez jeunesse qui, unanimement l’a apprécié parce qu’il permet de poser les bases d’un vrai débat sur la condition des femmes au Pakistan mais aussi dans le monde opprimé par le retour obscurantiste des pensées religieuses en tout genre. 

Koëgel Tristan, Le Grillon. Récit d’un enfant pirate, Didier jeunesse, 2013, 135 p. 12€00
Voici un très bel ouvrage d’histoire immédiate qui emprunte la voie de la fiction avec rigueur et exigence. Mostéfa dit Le grillon est un enfant pirate de Somalie. Le roman raconte son aventure qui le mène de la mer à un institut de Mogadiscio où l’enfant a du mal à se contraindre aux règles nouvelles, lui qui il y a peu manipulait des fusils mitrailleurs et vivait sur l’eau de l’océan indien, du golfe d’Aden et de la mer Rouge. Le récit est à la première personne et c’est la petite faiblesse de l’ouvrage car on sent un décalage entre l’écriture et la personne de l’enfant sensé écrire ou parler. Mais c’est un roman à proposer dans toutes les bibliothèques et centre de documentation.
Commission lisez jeunesse

25/05/2014

Classiques littéraires et classiques cinématographiques en adaptation

Dans un entretien qu’il nous avait accordé à la fin des années mille neuf cent quatre-vingt-dix, Jean-Pierre Tusseau, traducteur et adaptateur de récits médiévaux pour la jeunesse, soulignait que l’adaptation était liée pour lui à une volonté de partager un texte avec le jeune lectorat. C’est le partage d’un intérêt de l’adaptateur ou de l’adaptatrice, mais c’est aussi une mise en commun dans le but d’ancrer le social dans un culturel partagé.
L’adaptation impose d’élaguer, d’abréger. C’est là, on le sait que bien des adaptations sont coupables de  dénaturation des textes. L’adaptateur ne réécrit pas au sens où il n’ajoute pas. Son travail est long dans la mesure où il impose une recherche sur les textes, ce qui ne va pas dans le domaine du moyen âge sans la nécessité de traduire, puis, ensuite de synthétiser pour réduire sans rogner.
Adapter, c’est aussi permettre à d’autres d’entrer dans un texte qui sinon ne serait réservé qu’à quelques lecteurs ou à une catégorie de lecteurs. C’est ce qui motive bien des adaptations de livres pour adultes versés dans la littérature de jeunesse. C’est aussi rendre accessible le scénario de films, en général de grandes diffusion, dont on tire des images fixes pour illustration. Si, en général, ce travail-ci est plutôt d’intérêt commercial que littéraire, il en existe qui relève l’exigence de l’adaptation telle que définie par Jean-Pierre Tusseau. 

de la littérature …
Cadot-Colin, Anne-Marie, La Chanson de Roland, Hachette, collection “Livre de poche – roman historique”, 2007, 128 p., 490
Après l’excellent Perceval ou le conte du Graal publié, dans la même collection, en 2006, Cadot-Colin récidive avec La Chanson de Roland. Cette spécialiste des romans du Graal offre une œuvre nouvelle qui l’éloigne de son terrain de prédilection. Mais l’intention reste la même et plus qu’un roman historique, c’est à une adaptation nouvelle d’un classique de la littérature de geste que nous avons à faire. L’écriture est claire, la volonté de faire partager le goût de la culture du moyen âge est palpable. Les longueurs du texte sont supprimées, mais avec un respect de l’ambiance générale de l’œuvre. Si nous devions faire un rapprochement avec un auteur ce serait avec Jean-Pierre Tusseau qui, comme Cadot-Colin adapte les classiques du moyen âge avec un respect de médiéviste.

Poe Edgar Allan, Histoires terribles, textes présentés par Danielle Martinigol, Flammarion, 2013, 288 p. 6€10
Le choix du titre dit tout de suite que Martinigol se place dans la même démarche que Baudelaire réunissant des textes qu’il avait traduit de Poe sous un titre personnel Histoires extraordinaires puis Nouvelles Histoires extraordinaires. Baudelaire faisait découvrir aux lecteurs de langue française, un auteur américain. Martinigol réunit un poème, des extraits de nouvelles et d’un roman pour faire découvrir au jeune lectorat francophone ce précurseur de ce qu’il connaît sous le terme d’heroïc fantasy. Six parties structurent l’anthologie de Martinigol.
La première annonce le précurseur du roman fantastique ; la seconde l’annonciateur du roman policier ; la troisième l’écrivain de récits d’aventures ; la quatrième –la plus originale- présente un écrivain qui fleure la science fiction ; une cinquième qui met en avant l’auteur satirique et la sixième, dite conclusion, qui souligne la réflexion littéraire et technique de l’artiste.
Chaque partie fait l’objet d’une introduction intelligente et chaque extrait est situé. Le travail de Danielle Martinigol est de ce point de vue respectueux des lecteurs et lectrices. La variété des extraits choisis à l’intérieur des mêmes parties est due, aussi, aux coupes réalisées et assumées par l’anthologiste et présentatrice.
On regrettera que l’ouvrage ne mentionne que partiellement les traducteurs des textes présentés : Donc tous les textes sont les traductions de Baudelaire, hormis la version du Corbeau par Mallarmé – le référent en poésie pour Poe – suivie de celle de Baudelaire « qu’il me semblait intéressant pédagogiquement de proposer à la lecture immédiate pour comparaison » (entretien par courriel avec l’auteure). Pour finir, sur cette question de la traduction, Le Mille et deuxième conte de Schéhérazade a été traduit par Felix Rabbe – c’est dit dans le chapeau d’introduction. C’est le seul texte qui ne soit pas traduit par Baudelaire.
On regrettera aussi qu’aucun appareil critique même succinct ne permette d’identifier rapidement la date de rédaction ou de publication des textes. Certes, l’éditeur nous répondra qu’il suffit de lire l’avant-propos, qui est excellent et où effectivement Danielle Martinigol présente avec soin son choix. Mais c’est peut-être beaucoup demander aux lecteurs et lectrices de 11 ans.
Ces deux réserves formulées, il faut louer l’excellent travail de Martinigol qui met à la portée du jeune lectorat la palette des styles, genres et tons de Poe. Les introductions aux différents textes sont particulièrement intelligentes, n’hésitant pas de faire des rapprochements avec la biographie de l’auteur, ce qui permet au texte d’aller à la rencontre du lectorat. Le dossier constitué pour la lecture du poème Le corbeau confrontant les traductions de Mallarmé et Baudelaire, mais aussi commentant la première strophe du Tombeau d’Edgar Poe de Mallarmé est un modèle de didactisme érudit. De plus, à l’heure où les adaptations restent une solution massive en matière de classique en littérature de jeunesse, Histoires terribles propose des textes fourmillant des intentions de l’auteur et de ses recherches d’écriture. C’est ainsi que le choix d’une succession d’extraits, savamment orchestrés, inclus dans une composition instruite de l’œuvre complet d’Edgar Allan Poe, relègue les adaptations par troncation, réécriture et recomposition loin derrière lui en matière d’intérêt culturel, littéraire et de plaisir de lecture.
Un petit chef d’œuvre d’un genre, dans lequel Danielle Martinigol impose son nom. La confession de l’auteure explique peut-être la rigueur de son travail : « Ayant été professeur de français 37 ans, je propose à mes collègues des outils pédagogiques qu’il m’aurait plu d’utiliser. Mais la retraite est là, et c’est tant mieux puisqu’elle me permet justement ce genre de travail en parallèle avec mes romans ».


Entretien avec Michel Honaker
Verne, Jules, L’Île mystérieuse, adaptation de Michel Honaker, Flammarion jeunesse, 2014, 288 p. 6€10
Intrigué par la volonté éditoriale d’adapter ce grand roman de Jules Verne, ce roman phare de la collection Hetzel à la fin du XIXème siècle créée explicitement pour les enfants, nous nous sommes entretenus avec Michel Honaker, auteur lui-même de récits de science fiction et de fantastique pour la jeunesse :
-Qu'est-ce qui vous a guidé pour l'adaptation du roman de Jules Vernes ?
Michel Honaker : L'adaptation des deux romans de Jules Verne était un projet que je caressais depuis plus de trente ans car ma vocation d'écrivain leur doit beaucoup. Mon grand-père me les a offerts quand j'étais gamin ce qui pour moi signifie un double hommage.
-Qu'est-ce que vous avez choisi d'enlever et pourquoi ?
Michel Honaker : Quant à ce qu'il convenait d'amender (plutôt que de retirer) avec toute la révérence que je dois à ce grand devancier, découvreur de la SF, c'étaient d'interminables descriptions et ellipses propres à décourager le jeune lecteur du vingt et unième siècle. De plus, la psychologie des personnages est terriblement sommaire, et quelques touches d'humanité, ici ou là, m'ont paru plus que nécessaires pour leur rendre une sorte de modernité. Dans 20.000 lieues sous les mers [roman aussi adapté par Michel Honaker], par exemple, j'ai accentué le duel feutré entre Nemo et Aronnax, le second n'oubliant jamais qu'il est en face d'un geôlier, si fascinant soit-il. Chez Verne, on est à la limite du bavardage mondain... C'est pourquoi j'ai également raccourci et réécrit quantité de dialogues dans le sens d'une plus grande crédibilité.
Entretien réalisé le 12/02/2014

            … au film…
Gudule & Jugla Cécile, Minuscule, la vallée des fourmis perdues, Nathan, 32 p. 2014, 5€95 ; Gudule & Jugla Cécile, Minuscule, la vallée des fourmis perdues, Nathan, 48 p. 2014,13€90 
Les deux albums sont identiques quant au texte mais l’album de 48 pages est plus impressionnant par l’illustration. Il s’agit d’une adaptation du scénario d’Hélène Giraud et Thomas Szabo créatrice de Minuscules, série télévisuelle à succès. Le récit est un récit écologique. La société de consommation y est critiquée à travers les déchets servant de vaisseau aux protagonistes. Dans ce décor décadent l’affrontement entre les méchantes fourmis rouges et les pacifiques fourmis noires est porté par un ton épique. Récit animalier, le film et ses albums content l’amitié inter-spéciste entre une coccinelle et une fourmi à l’intérieur d’une aventure grandiose à dimension microscopique. Les albums donnent envie de voir le film et resteront comme des traces mémorielles pour ceux et celles qui l’auront vu. Les illustrations sont des extraits du film, images synthétiques pour les insectes, prises de vue des décors naturels pour la nature. Si l’espèce humaine est critiquée pour son non respect de la nature, il y est quand même déposé un espoir puisque ce sont les canadairs qui sauvent les fourmis du désastre du feu.
Geneste Philippe


18/05/2014

Prénoêmes

C’est un petit combat de faire comprendre que les créations des élèves, leurs productions en milieu scolaire peuvent participer du complexe de la vie sociale et apporter une pierre à la culture. Seuls quelques praticiens de l’éducation, des cercles restreints de syndicalistes, de militantEs de mouvements pédagogiques, de professionnels de l’enfance ou de la culture promeuvent cette idée qui a toute une histoire. Les actes institutionnels en font partie. L’action de la bibliothèque et de la mairie d’Ares y participent aujourd’hui.
*
« La poésie doit avoir pour but la vérité pratique » écrivait Isidore Ducasse (1846-1870) dans Poésie II (1870). Et la poésie travaille les mots, sous les mots, entre les mots, par les mots, enfin comme vous voulez, mais obligatoirement elle scrute le physisme des mots, c’est-à-dire les lettres et les sons, leurs dessins, la figure du mot sa longueur, sa brévité. La poésie est ainsi, elle scrute.
Et dans cette action de  fouille, elle retrouve parfois le premier principal contact pris par la personne humaine avec le monde, la première sensation de l’exprimer et l’exprimant de s’exprimer, d’imprimer sa trace parmi les autres êtres humains se mouvant au monde.
Dans notre société, l’être humain est assigné à un nom et sitôt à un pré-nom, une avant nomination si on veut. Ce second nom, prénom, il est à charge à l’individu qu’il désigne de lui donner un sens singulier, de le porter et d’y rapporter actes et valeurs. Ce serait la désignation d’une liberté que le prénom, une liberté  qui précède la carte d’identité verbale (appelée le nom de famille). Le prénom, pour la personne ce sera ce qui se nomme avant le nom qui vient.
Dans un proême –c’est la désignation radicale, au sens de racine, que le poète Francis Ponge (1899-1988) donne au poème – donc, dans un proême de 1924, Ponge écrit : « Les pensées, les paroles et les actions ne se commandent ni ne s’obéissent dans l’homme : elles s’y jouent ». C’est pourquoi la pratique poétique peut prétendre à quelques vérités. Et la vérité exige la connaissance ce pourquoi la poésie est une modalité du connaître à côté ou avec les sciences.
Alors, retourner au mot, faire retour au prénom par exemple, c’est faire de soi une présence de langage à condition de laisser libre cours au physisme des lettres, des sons et laisser libre cours  aux phrases qu’ils emportent. Chacun chacune relit ainsi son pré-nom, le re-lie à soi, y fait retour, par une écriture qui est appelée ici par le néologisme prénoême : le poème à la racine du prénom. La classe de cinquième A va vous en présenter ses propres modulations, ses propres variations.
Il y a peut-être sous le secret des anagrammes, métathèses, euphonies, paronymies et autres tropes et figures de rhétorique abondamment travaillés par les élèves scripteurs et scriptrices, comme un souffle des archives de l’origine de chacunE. Peut-être. L’énigme de l’unité du prénom et du vrai du mot qui s’accomplit par la vie, bref, l’unité du physisme c’est-à-dire les sons, les lettres qui forment le prénom et de ce qui s’y love, le sens qu’il recouvre c’est-à-dire une vie en accomplissement, cette unité donc est l’énigme natale de cette exposition ()

Geneste Philippe le 14/05/2014
Inauguration de l’exposition proposée par la classe de cinquième A du collège d’Andernos-les-Bains
Mise en voix et prolongement musical sur une composition de Xénakis par Madame Baudy professeure d’éducation musicale
Interprétations graphiques, plastiques et cryptographiques par Madame N’Guyen professeure d’arts plastiques

11/05/2014

L'enfant et la baleine

En littérature destinée à la jeunesse, la baleine est un animal porteur de valeurs de paix, de silence et d’apaisement. Voici quelques apparitions de l’animal :

Davies Benji, L’Enfant et la baleine, traduction de l’anglais par Min, Milan, 2013, 28 p. 11€90
Une histoire tendre entre un père pêcheur et son enfant. Une nuit de tempête, une petite baleine est retrouvée par l’enfant échouée sur la plage. Il la sauve. Le père lui expliquera qu’il faut la remettre à l’eau. Un jour de printemps, il verra la baleine et sa mère au large, comme un adieu. C’est une histoire où la mer peinte de couleurs sombres de manière dominante laisse planer une menace qui n’est au fond que la tristesse de la perte de sa mère par l’enfant. L’exergue donne la clé de la lecture : « La merveille du monde / Sa beauté et sa force / La forme des choses / Les couleurs, la lumière, les ombres / J’ai vu tout cela / A toi de les regarder maintenant / toi qui es vivant ». Un hymne à la vie, par conséquent.

SUSUMU shingu, Le Requin-baleine, Gallimard, collection Giboulée, 2014, 48 p, 1400      Pour les 3 – 5 ans
Connu pour ses sculptures d’acier et de toile qu’animent le vent ou l’eau, collaborateurs de chorégraphes et d’architectes, Susumu Shingu, né à Osak,a poursuit une œuvre pour la jeunesse qui se situe dans le domaine du documentaire mais qui fait éclater la frontière du genre en y introduisant, par le graphisme et la couleur une poésie de la vie naturelle.
Ici, l’artiste a travaillé sur le bleu de la mer, le bleu des profondeurs, la brillance de la lumière argent sur fond bleu, le bleu noir des ombres, le bleu strié, le bleu tacheté, le pointillé de bleu, le bleu granuleux, le bleuâtre, l’aplat bleu, le bleu pastel…
 L’ouvrage narre graphiquement la vie du requin-baleine en suivant ses pérégrinations incessantes. Le texte est minimaliste, d’une certaine façon purement informatif mais écrit avec une recherche d’analogies et de comparaisons qui flirtent avec la poésie/ Les plans et les points de vue sont orchestrés par la phrase de chaque double page écrite en blanc. Seule l’ultime page du livre est écrite en bleu sur fond blanc, qui vient documenter plus précisément le récit narré par les dessins et la couleur.
On est proche, tout simplement, de l'œuvre d'art car le graphisme porte au silence des profondeurs où retrouver l’animal. L’enfant seul, dès trois ans se régalera des images. L’enfant de 7/8 ans lira un documentaire que la trame graphique transforme en fiction.
NB Toujours disponibles chez Gallimard – Giboulées : L'Araignée, (2006), Les Petits Oiseaux (2006), Le Papillon voyageur (2012)

Greenwood Mary, Minister Peter, Le Livre géant des animaux sauvages, Gallimard jeunesse, 2014, 14 p. 16 €
Le livre d’un confortable format (230 x 255 mm) est augmenté de nombreux rabats à déplier pour découvrir les éléphants d’Afrique, la girafe, le panda géant, l’hippopotame, la baleine bleue, l’ours polaire, le chameau de Bactriane. Milieu de vie, mœurs, spécificités, anatomie, mode de vie, tout y figure sous forme de mini-fiches précises avec un jeu intelligent de comparaisons afin que le lectorat puisse évaluer à sa juste mesure les informations données.

Baleines et dauphins, Gallimard jeunesse, collection Mes grandes découvertes, 2013, 56 p. + 8 pages d’activités et 100 autocollants, 7€90          pour les 7/10 ans
L’ouvrage est excellent, si abondamment illustré qu’il semble que tout le texte n’est qu’une succession de légendes, alors que la composition repose sur des doubles pages savamment orchestrées. On commence d’abord par la classification des mammifères dans els espèces aquatiques, on en détaille un certain nombre, puis on passe à la question de la respiration, de l’anatomie, des migrations, des mœurs, avant d’entrer dans le détail de certaines espèces par doubles pages.

Wainwright Jen, Cache-cache avec les suricates – Vive les vacances !, illustrations de Paul Moran, Père-Castor / Flammarion, 2013, 48 p. 10€
Le livre est à lire par double-page : un texte succinct présente la situation et le lecteur part en quête des dix membres de la famille Suricates dont portraits et biographies figurent au début du livre. L’enfant enquêteur passe ainsi de l’aéroport au hall de réception d’un hôtel, à la plage, dans une course de VTT, à un festival rock, au camping, à la gare, au milieu des baleines et pingouins, aux feux d’artifice, à la patinoire, au musée, dans la ville, au théâtre, à la piscine, au zoo, dans une course de rafting, dans un parc d’attractions. Les six dernières pages livrent la solution à chaque enquête. Saluons le patient travail de Paul Moran et sa dextérité à l’enluminure en personnages de ses illustrations !
Geneste Philippe

04/05/2014

Dans le jardin des genres

De la poésie potagère…

Kaïteris Constantin, Un Jardin sur le bout de la langue, illustrations de Boillat Joanna, éditions mØtus, 2014, 72 p. 10€
On commence avec une exploration des lieux communs, des formes figées, que les vers interrogent, mettent en échos avec des forces d’énergie nouvelle grâce à de subtiles correspondances en abondance. Puis on passe à la description des fruits et légumes, point la description physique, point la description gourmande, même si celles-ci sont convoquées, mais plutôt, la familiarité gestuelle et la ritualité commensale connexes.
De ci de là, le poète en appelle au lecteur : « Regarde autour de toi / sur la table / et à la cuisine / et poursuis / ce glissement sans fin des couleurs ». Mais cet appel vise, nous semble-t-il, à introduire le jeune lectorat dans l’univers poétique, bref, à l’introduire à une poétisation de l’univers.
Les illustrations font fonction de références évidemment, ce qui facilite la lecture, mais elles sont une interprétation du texte et en cela se font elles aussi poèmes graphiques. Crayonnées en noir et blanc, en degrés de gris serait plus juste, elles stylisent le propos, le sur-réalisent, cherchant probablement à rendre l’univers du jardin à la vérité du monde. La poésie serait alors vérité, la poésie illustrée en particulier. La Ballade de la poire et du poireau réalise parfaitement cette symbiose du texte et de l’illustration où c’est l’interprétation graphique qui supplante le texte pour lui redonner une orientation hors référence au monde et pourtant si en prise avec lui… De même, au calligramme Poème en forme de bananes, l’illustration regarde le texte avec ironie, poussant l’enfant à jouer sa lecture.
Tant de plaisir ne doit pas nous faire oublier qu’à chaque étape, le poème réfléchit les mots du titre ou du produit du jardin évoqué (« on savoure d’abord / leurs noms et leurs couleurs »), pour le plus grand bonheur de la langue qui renaît chez le lectorat peu à peu habitué à la vie changeante des expressions. Parce qu’au fond, la phraséologie potagère de Constantin Kaïteris fait de banalité original recueil. Les dictons y perdent leurs saisons mais le vocabulaire des plantes s’enrichit des interrogations tues des enfants que fond advenir le poète et l’illustratrice poétesse. Ainsi, Un Jardin sur le bout de la langue nous invite à mâcher nos mots pour que s’articulent nos sens à la patience tendue dans l’attente du monde à venir. Et ce monde sera ce que nous saurons le configurer avec attention. Le recueil de Kaïteris et Boillat devient alors un petit livre noir et gris de la subversion sociale en une ère des temps pressés.
A la manière d’Hésiode ou de Virgile mettant la science poétique au service des travailleurEs des champs, Kaïteris et Boillat la mettent au service des expérimentateurs de vies renouvelées. Et ainsi, la poésie se fait-elle bien terre à terre, de cette terre d’où sortent et où poussent ces fruits et légumes, ces plantes et ces saisons, que l’émotion humaine par le goût, l’odorat, le toucher et la vue, transforme en saveur tout autant qu’en savoir… Et la poésie pour en savoir plus.
Geneste Philippe

… et autres genres aux fruits et légumes

Guettier, Bénédicte, Pat la Patate, Gallimard, collection Giboulées, 2010, 20 p. 3€50 ; Guettier, Bénédicte, Chou le chou, Gallimard, collection Giboulées, 2010, 20 p. 3€50 ; Guettier, Bénédicte, Champierre le champignon, Gallimard, collection Giboulées, 2010, 20 p. 3€50 ; Guettier, Bénédicte, Popo le potiron, Gallimard, collection Giboulées, 2010, 20 p. 3€50 
Le principe de cette nouvelle collection est de mettre en scène chaque légume du jardin dans des situations où joue le langage de ces végétaux parlants. Une suite moins fouillée des enquêtes connues de l’inspecteur Lapou.
Guettier, Bénédicte, La Ciboulette hachée menu, Gallimard - Giboulées, 2012, 28 p. 7€10 
Justement voici le dernier volume de l’inspecteur Lapou. Un livre qui fait merveille, relativement amoral, Lapou et fripou rimant un peu, ici. L’histoire passe en revue tout le potager et s’achève par la recette de la ciboulette au concombre, un délice, sauf pour l’héroïne de l’histoire…
Brunelet Madeleine, Boucher Michel, Les Fruits, Père Castor, collection Mon imagier de petit, 2011, 16 p. 6€ ;
Une couverture mousse, un petit format tout en carton, une forme de valisette 130x130 mn, avec le principe d’une image par page et trois écritures de l’objet (capitale, minuscule, italique). La nouvelle collection s’inscrit dans une lignée d’imagiers qui ont largement fait leur preuve, avec toujours, à notre avis, cette ambigüité : le nom désigne une image, non le référent de l’image, ce qui est entraîner l’enfant dans un monde virtuel, comme si la représentation linguistique ne parlait pas du monde. 

Geneste Philippe