Ainoya Yulki, Sato lapin et la lune, traduit du japonais par Nadia Porcar, Syros, 2012, 62 p. 12€50
L’ouvrage rassemble sept histoires de Sato lapin. Le principe est de partir d’une idée poétique retracée par un texte prosaïque, simple servi par une illustration suggestive, élargissant le propos du texte vers la source poétique de son inspiration. Le lecteur passe de trouvaille en trouvaille, traverse un monde merveilleux, où le surréel est enfoui dans le réel. Le personnage lui-même est un garçonnet déguisé en lapin plus qu’un lapin, ce qui ajoute à l’ambiguïté du texte. Si l’expression d’histoire poétique avait un sens, nous dirions qu’il s’agit d’un texte simple servi par une illustration futée qui fait advenir la source poétique d’une histoire imaginaire.
Herbauts, Anne, Je t’aime tellement que, Casterman, coll. « les Albums », 2012, 64 p. 18€50
« Je t’aime » est un performatif qui n’a de valeur que dans la situation de parole. Chacun des termes prend son sens de la personne qui l’énonce, de la personne pour qui il est énoncé, en un moment, en un lieu donné. On peut lire l’album comme une tentative poétique de cerner l’amour par les élans illustratifs, les essais de couleurs, les ébauches de formes. L’amour serait alors un chemin fragile vers l’autre, représenté ici par le lecteur, par la lectrice. L’amour ne serait pas un concept, mais un lien, un lien ténu, qui colorie notre monde, l’embellit, lui donne sens, l’exalte et le déprime, selon les circonstances. L’album convoque des stéréotypes, le cœur d’artichaut, l’amour en chaussettes, tu me rends fou, je suis fou de, mais il emprunte aussi, plus ubuesquement, la voie de l’illustration du naturaliste, de l’explorateur, et manie le collage, le minimalisme. Alors, l’amour serait-il ce qui rassemble, met ensemble, noue, coud sans rapiécer ? L’amour dit quelque chose de la beauté que chacun, chacune porte en lui, en elle, du jugement de beauté que nous portons sur els êtres et les choses. Qu’est-ce-ce, alors, un album d’amour, sinon un livre où courent, dans tous les sens les sentiments, où les nuages du ciel s’assemblent avec le grille-pain du buffet ? C’est que « dehors, des phrases trop longues / et des émois de jeunes filles s’éparpillent », à moins que l’album ne soit qu’un exercice de style « je t’aime tellement que… »
Lefèvre Mathieu, Catalogue de l’espace, illustré par Saarbach Marie et Paurd Clément, Giboulées – Gallimard jeunesse, 2013, 96 p. 20€
Voici un ouvrage quasi inclassable puisque le genre du catalogue est peu présent en littérature de jeunesse. Nous sommes en 30 042 et « le célèbre catalogue de l’espace spécialisé dans les ventes par correspondance fête ses 200 ans d’existence au service des voyageurs intergalactiques ». On y retrouve sa gamme civile, sa gamme militaire et la gamme scientifique, chacune augmentée de nouveautés exceptionnelles. Pour nous, lecteurs et lectrices de l’an 2013, cet album est une invitation à s’imaginer dans le futur car si la poésie l’emporte, l’érudition sous-jacente est solide. La fantaisie plastique, graphique et picturale rencontre la précision du texte descriptif, toujours et souvent explicatif. Enfin il faut louer l’invention des désignations des objets, véritable dictionnaire de néologismes futuristes à mettre entre toutes les mains des petits et petites d’hommes et de femmes. Un chef d’œuvre du futurisme en jeunesse que les adultes vont s’arracher !
Annocque Pierre, Dans mon oreille, illustrations d’Henri Galeron, MØtus, 2013, 72 p. 12€
L’ouvrage est un exercice anagrammatique. Afin de ne pas perdre l’enfant, les lettres en gras dans la première partie du texte explicitent le mot employé en fin de texte. Les illustrations d’Henri Galeron relèvent du registre surréaliste tant au niveau du dessin que de la peinture. Les textes d’Annocque sont simples. Ils se laissent porter par l’imaginaire des sons et des lettres. Surviennent alors des sens inouïs qui imposent une vision étrange des choses et des situations que les illustrations de Galeron viennent renforcer par leur interprétation de grande liberté.
A l’heure où les imaginaires enfantins sont hachés menus par l’impérialisme des images sur écran, à l’heure où les expériences en écriture des enfants montrent un étrécissement de l’exploration imaginaire du monde au profit de représentations autocentrées, ce genre d’ouvrage prend une dimension d’utilité humaine. Sortir de soi implique de s’ouvrir aux autres et s’ouvrir aux autres signifient permettre à son langage d’éclore à l’air libre de l’expérience.
C’est que l’anagramme permet une lecture souterraine du monde, des relations aux êtres et aux choses. Il permet l’accès, comme Henri Galeron le laisse paraître, à l’inconscient.
La règle de construction que s’est imposée Annocque l’amène souvent à proposer des aphorismes loufoques, des maximes décalées, des mots d’esprit incongrus, voire des calembours. Le sourire s’esquisse à cet humour sans emphase. C’est qu’on ne construit pas l’amour de la langue chez l’enfant à partir de règles et de lectures superficielles : il y faut la lenteur d’un moment de langue. Il n’y a point d’instantanéité pour que naisse l’amour des mots, il y faut une pratique, une expérience. Et justement, le livre d’Annocque et Galeron permet de faire cette expérience, en imposant, par le texte, une attention aux lettres qui le composent et en imposant, par l'image à rechercher, la relation que texte et illustration entretiennent.
Nous ne pouvons qu’espérer être entendu : Dans mon oreille est un ouvrage de déstéréotypage, un livre qui donne des ailes pour oser dire après s’être nourri d’un lire qui délivre les mots de leur sens unique. Un sens unique interdit toujours au moins un autre sens… Dans mon oreille est un recueil poétique contre la censure et l’autocensure. C’est un recueil pour l’émancipation des mots et donc de soi.
Geneste Philippe