Anachroniques

08/04/2012

En partance d'usine

Levaray Jean-Pierre, C’est quoi ce travail ?, illustrations de David Rebaud, éditions Chant d’orties, collection graines d’orties, 2012, 29 p. 7€
Jean-Pierre Levaray est un écrivain prolétaire qui connaît une certaine reconnaissance depuis la parution de son récit Putain d’usine. A notre connaissance, c’est la première fois qu’il publie un ouvrage en direction de la jeunesse.
Comme presque toujours en littérature prolétarienne, le récit emprunte à l’expérience du travail de l’auteur pour ancrer l’histoire et la fiction qui la porte. Ici, c’est un quartier ouvrier d’une ville, situé à proximité d’une usine que tout désigne comme usine chimique classée Sévéso, comme celle où travaille Levaray.
La petite fille, Annabelle, héroïne de l’histoire, fait vivre cette usine depuis son regard d’enfant : les trois huit du père, la fatigue des parents au retour du travail, des parents qui se croisent souvent à cause de leurs horaires, le silence qui entoure ce travail, les hautes cheminées, les lumières, les fumées, les alertes qui font trembler les murs de la maison, les bâtiments industriels qui se muent en paquebots fantômes, en monstre des nuits du temps, voilà ce qui porte le fil chronologique d’une narration à la première personne.
Le père sera licencié et l’enfant décrira la lutte pour le maintien de l’emploi : « Je ne comprenais pas que lui, qui semblait ne pas aimer son travail, qui semblait même en souffrir certains jours, veuille se battre pour le garder. C’est quoi ce travail ? ». Elle dira, depuis ce qu’elle en comprend, la grève.
Les illustrations en noir et blanc de David Rebaud collent à l’histoire avec intelligence, mariant réalisme, fantastique et trait quasi naïf pour l’ultime image du livre.

Philippe Geneste

01/04/2012

Les éditions Les Carnets du Dessert de Lune

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur vos éditions?
- Les Carnets du Dessert de Lune ont vu le jour en 1995, pour donner une suite aux ouvrages des éditions L'Horizon Vertical qu'animait Antonello Palumbo, un ami décédé inopinément. Au départ, il s'agissait de publier ce qui était en prévu sans projet de continuer. Cela fait 17 ans que ça dure et, de la poésie, aux textes courts, en passant par le roman, les ouvrages illustrés et récemment les livres pour la jeunesse, les éditions continuent leur petit bonhomme de chemin en toute indépendance.

Quelle place y tient la littérature de jeunesse?
- Elle y tient une place modeste. Le projet étant de ne publier qu'un ou deux ouvrages par an.


Vous êtes un éditeur belge. Comment caractériseriez-vous la littérature de Belgique destinée à la jeunesse ?
- Elle a comme la littérature jeunesse d'autres pays, ses maisons d'éditions connues et d'autres plus modestes, ses auteurs et illustrateurs de référence. Je ne la connais pas suffisamment mais, comme dans la littérature adulte ou le cinéma belge, il y a, du point de vue graphiste ou de la façon de raconter une histoire, ce petit quelque chose d'indéfinissable qui rend l'imaginaire différent.

Avec Vole Vole Vole (1) vous publiez un ouvrage de poésie, ce qui reste peu fréquent dans le secteur de la jeunesse. Est-ce un choix éditorial qui s'inscrit dans une perspective spécifique à la jeunesse?
- Oui. L'envie est de trouver un équilibre entre la poésie pour adultes et les comptines pour enfant, sans tomber dans la mièvrerie ou la fausse simplicité comme c'est trop souvent le cas dans ce domaine. L'équilibre n'est pas facile à trouver.

Entretien réalisé en février 2012 par Philippe Geneste


(1) Pour la chronique du livre, voir le blog du 5 février 2012 "Brièvetés".

25/03/2012

La littérature, moment de vie à saisir

Herbauts Anne, Theferless, Casterman, 2012, 40 p. 16€50
Theferless, c’est le nom de l’hirondelle blessée, soignée par la famille de la « maison étroite et carrée », rouge au milieu de la « forêt dense ». Elle est l’événement survenu au milieu de la routine. Dans ce lieu magique d’où les protagonistes ne sortent pas, le ciel bleu sur la tranche du livre et sur l’illustration est la seule pierre d’attente d’une possible échappée pour les habitants : un enfant, sa mère, la très vieille, le père, la mort, le chat et les poissons…

Au début, la mort attend à la fenêtre, nulle échappatoire, donc. La très vieille est à l’agonie, son passé déménage. Les poissons sont morts, dans le ventre de Moby Dick, le chat. L’existence du père est indécise, l’enfant « est pâle », il mélange sa respiration à celle des autres et prend vie dans l’illustration. Le langage est ancré sur un phrasé de brièveté qui ne s’en échappe que par les procédés de la juxtaposition et de l’énumération. Deux champs lexicaux sont convoqués pour élargir l’univers de la maison étroite : celui des oiseaux auxquels le livre est dédié et celui des fleurs qui toutes s’ouvrent dans la bouche de la mère quand elle en prononce les noms. Ces deux procédés marquent l’absence de liens, l’absence de relations, ce qui tend à chosifier les mots eux-mêmes.
Dans ce sanctuaire morne, l’hirondelle va introduire la volonté : « Je dois repartir. Je dois retrouver le bleu. De mes ailes, je tracerai l’espace, les voyages, les saisons, le temps, le lointain, l’ailleurs ». Non pas que la vie soit ailleurs, mais elle est là où les ciels sont reliés entre eux, où les bleus se rejoignent.

Alors que symbolise la maison au fond de la forêt ? Peut-être seulement, le drame de l’enfermement des êtres dans la routine, dans les pensées étroites du lieu qui les enclot. C’est pourquoi les habitants en sont aussi les objets : la chaise vide qui attend et qui, attendant, prend toute la place, la cafetière, trois pommes, une poire et le bruit du carrelage « quand l'un d’entre eux se déplace ». Les couleurs sombres, les crayonnages marron et noir griffonnés marquent cet univers de vie blessée, à l’agonie, suffocant.
Peu à peu, le bleu va prendre le dessus, jusqu’à envahir toute la toute dernière double page. Le blanc fournissant jusque là l’essentiel du fond du texte disparaît, comme l’ennui et le vide de vie dévidé par la famille hors du temps. Avec le bleu, le présent reprend ses droits, le temps s’accomplit, le mouvement à tire d’ailes s’impose, contre le figement, la fixité, la chosification, l’inexistence. L’hirondelle s’en est allée, et « En août dans l’été bien mûr, la Très vieille s’est endormie contre la Mort ». Parce que le temps emporte autant qu’il vient, le monde retrouvera les couleurs de la vie. Le bleu en sera le passeur : « quelque chose se passe » aime dire Anne Herbauts de la relation qu’entretiennent le texte et l’image. Le livre refermé, le bleu de la tranche nous regarde, comme pour rappeler au lecteur que les tranches de vie sont des moments d’existence à saisir. Comme ce livre.

Geneste Philippe

18/03/2012

Littérature méditative

Voici trois oeuvres dont le dénominateur commun est d'inviter à la médiation avec une illustration qui foce au silence. Les trois voies sont divergentes, pourtant. Herbauts souligne les moments où la vie se trouve entre deux choix, entre deux réalités ; Lepan s’appuie sur les objets pour imposer la réflexion sur le silence qui accueille l’autre ; Smiths invite à penser l’imaginaire comme un porteur d’histoires tues qui dessinent le jardin de la mémoire.

Herbauts Anne, L’Heure vide, Casterman, 2000, 25 p. 11€95
Entre chien et loup, à l’heure bleue, entre le jour et la nuit, sur le seuil des tranches du temps, voici que vient l’heure vide, ni jour ni nuit, ni crépuscule ni aube, juste l’instant, l’instant du passage du temps. Car, il faut bien un temps de passage au temps qui passe. Et Anne Herbauts va plus loin, elle pense qu’il y faut un passeur, ce personnage qu’elle imagine longiligne, dormant dans les piliers des réverbères ou les troncs d’arbre creux, sur des échasses, symbole du lien entre le haut et le bas, symbole, donc, de ce qui relie mais ne se voit pas, ne s’entend pas, ne se devine pas. Sauf en art, l’art qui fouille la conscience humaine et qui, à l’instar de l’aube des civilisations s’invente des mythes explicatifs de la vie. L’heure vide est un vaste poème égayé par les couleurs crues du jour et les couleurs sombres de la nuit à laquelle le personnage se rapproche par le bleu de son costume. J’ai un trou, dit-on quand un laps de temps s’intercale sans fonction sur un emploi du temps. Un « trou », un vide, une « heure vide », c’est toujours une heure qui se compte mais sans être comptée. Alors, l’album pourrait se lire comme un hymne au présent, à l’instant, mais aussi comme un appel à l’attention, à faire attention au temps qu’on vit. Belle leçon et haute morale enfantine… Non ! Humaine.

Lepan Carole, Le Sentier aux pas, illustrations de Marcellin, Motus 2012, 26 p.
Voici, encore, chez cet éditeur de poésie graphique autant que textuelle, un chef d’œuvre. Le format à l’italienne (260x140) sied parfaitement à l’histoire de ces piquets de bois servant à baliser un sentier. C’est la vie de ces objets que nous conte avec sensibilité, humour et attention Carole Lepan. Le livre nous raconte leur vie, celle de ces obscurs sans lesquels la vie ne serait pas possible, ces guides des promeneurs qui passent, ces contemplateurs des empreintes des pas des autres. Ils aimeraient être regardés, une fois, juste regardés, c’est-à-dire qu’on leur porte attention, non pas qu’on les voit, ça ils savent qu’on les voit, non, mais regardés pour ce qu’ils sont, des pièces de bois ancrées dans le sol. C’est ce qu’une enfant fera avant de devenir grande et de ne plus venir au sentier de son enfance. La vie c’est cela, un cheminement qui perd sa trace, parfois. Mais le regard de l’enfant aura transformé la vie des piquets qui, ragaillardis, vont sentir la sève à nouveau circuler en eux, au tréfonds de leur être, à moins que ce soit la mémoire de l’arbre dont ils sortent : « Un regard a attendri leur bois. Désormais ils ne se demandaient plus pourquoi on les avait plantés là ». Les illustrations de Marcellin insistent sur l’usure du temps qui se grave sur les objets de l’extérieur, tout en mêlant des luxuriances de couleurs aux saisons de soleil vif ou déclinant.

Smith Lane, L’Histoire en vert de mon grand-père, traduit de l’anglais (USA) par Catherine Gibert, Gallimard jeunesse, 2012, 40 p. 13€50
Voici un album tendre qui scrute le rapport de l’enfant à la vieillesse à travers la relation d’un arrière-grand-père et de son arrière-petit-fils, narrateur de l’histoire. L’arrière-grand-père fut soldat, il se maria, vécut de son travail d’horticulture que les illustrations de Lane mettent en exergue. Ce sont les compositions du jardin, les animations extravagantes de la taille des arbustes et des arbres, qui ouvrent le lecteur à la dimension onirique. Le texte à l’inverse, pose le cadre des souvenirs du narrateur, au plus simple.
Les gestes de l’arrière-grand-père sont porteurs d’histoires muettes qui s’installent dans le silence vert des illustrations d’où s’échappent au crayonné des silhouettes humaines, arrière-petit-fils enfant et arrière-grand-père. Les pages de l’album au format italien se déplient, invitant au silence des mots pour laisser advenir les images des souvenirs, ce qui, pour le lecteur est une invitation à méditer.


Philippe Geneste

10/03/2012

De l’enfance et de la poésie

Xhafolli Gani, Je suis un petit roi / jam mbret i vogël. Poèmes albanais-français, traduction de Frédérique Duversin, L’Harmattan, 2012, 125 p. 12€
Voici une initiative très intéressante de L’Harmattan. jam mbret i vogël a été publié en 2003 au Kosovo où son auteur est très connu. Xhafolli est né à Drenoc, au Kosovo, en 1945. Il a publié pour les enfants des textes sur l’enfance. Son style le rapproche de courants expérimentaux contemporains et son œuvre fait la preuve que s’adresser à des enfants n’est pas tomber dans la niaiserie mais poursuivre la réflexion sur le langage. La guerre, les années de répression courent à travers le recueil, tout comme l’évocation de la crise mais à hauteur d’enfant.
Quand « la lune embellit les jeux », quand « vient le sommeil avec un papillon », quand un rêve « dit une nuit / ta petite main / deviendra une fleur bleue », quand « on dit que les fleurs poussent avec des chansons » ; quand on se demande « les oiseaux rêvent-ils du soleil lorsqu’il fait froid ? » ou lorsque « l’oiseau dessine sa solitude / elle lui offre de l’eau », on en vient à poser poétiquement la relation au monde. Et cette manière de se poser dans le monde, de s’y tenir, c’est une manière de grandir car c’est une incitation à l’interroger, à questionner ce qui nous entoure, le plus banal, le plus curieux aussi.
Le recueil est composé de quatre parties. La première, La lune dessine des fleurs rattache le recueil à la poésie de la nature ; la seconde, Sourires sous les feuilles, est davantage traversée par les problèmes sociaux tout en ancrant l’enfance dans le rapport à la nature. La troisième, Un oiseau est prince, procède par allégories naturelles des attitudes humaines mais avec légèreté et impertinence, souvent. Enfin, la quatrième partie, Couleurs pour sourcils, interroge, à sa manière les relations humaines. Le dessin de couverture du livre, œuvre de Zeni Ballazhi, rend compte du ton humoristique et de la veine sociale qui innervent la poésie de Xhafolli. L’enfance n’y est pas un prétexte, pas plus que dans l’œuvre de Prévert, l’enfance fut instrumentalisée. Non, l’enfance correspond à l’âge de la découverte et de l’émerveillement, mais pas de l’émerveillement benêt et béat. L’entrée en poésie est une entrée dans le monde par des interrogations et non par des certitudes. Là, dans l’indécidable de la vie, se trouve la volonté poétique de vivre.

Les Enfants en poésie, 50 poèmes, Gallimard jeunesse, 2012, 176 p. 13€
Un collectif d’illustrateurs et illustratrices pour des poèmes de dix-huit écrivains. Le thème est celui du printemps des poètes de l’année 2012. Le choix des auteurs montre que la poésie contemporaine dépasse difficilement la fin du vingtième siècle, un seul des auteurs étant encore vivant. On retrouve le principe anthologique de la reconnaissance. Les thèmes dominants sont ceux de l’école, des grands-parents et de la nature. D’une certaine façon, cette anthologie reflète plutôt l’image que se font les adultes de l’enfance en poésie qu’elle n’explore l’évolution contemporaine du thème de l’enfance en poésie. C’est une distorsion qu’exprime très bien Daniel Aranda : « L’auteur adulte injecte des éléments infantiles dans la figure du héros qu’il élabore, produisant ainsi des fantasmes “prêts-à-porter” dont le lecteur enfant va tirer parti » (1). Dans l’anthologie proposée par Gallimard, on s’étonne de la place démesurée prise par Hugo alors que tous els autres poètes sont du vingtième siècle. Une conséquence est une conversation thématique de l’enfance que la littérature destine à la jeunesse. N’est-ce aps une présentation rassurante de la vie, où le jeu qui domine n’ouvre pas sur des contrées angoissantes mais sur le rire et la joie ? Cette harmonie de la présence au monde n’est-elle aps anachronique pour qui voudrait réfléchir sur réel proposé aux enfants aujourd’hui ? A ces réserves, les concepteurs de l’album pourront faire valoir la diversité des thèmes.
(1) Aranda, Daniel (textes réunis par), L’Enfant et le livre, l’enfant dans le livre, Paris, L’Harmattan, 2012, 223 p. 21€50

Fournel Paul (textes réunis par), Le Petit Oulipo, illustrations de Lucile Placin, Rue du Monde, collection Poésie, 2010, 61 p. 16€50
Il s’agit d’une anthologie de textes de l’ouvroir de littérature potentielle relié au Collège de pataphysique créé par Raymond Queneau et François Le Lionnais le 11 mai 1948. Depuis le 24 novembre 1960, des écrivains et des mathématiciens travaillent ensemble pour contribuer à l’œuvre. Il s’agit de trouver de nouvelles formes d créations littéraires. Le groupe va gagner en autonomie à l’intérieur du Collège de pataphysique et l’Oulipo sera créé comme entité propre le 13 janvier 1961. Le résultat, comme d’ailleurs pour les méthodes du surréalisme, valent plus par ce qu’ils invitent chacunE à la création que par l’intérêt propre des œuvres. C’est autant l’accomplissement du précepte des Chants de Maldoror de Lautréamont, « la poésie doit être faite par tous » que celui signifié par Oulipo à savoir une production illimitée de littérature.
Fournel oulipien lui-même, rassemble en quatre sections, des exercices de création portant sur la manipulation des lettres (lipogramme, tautogramme, monovocalisme etc.), sur la manipulation des formes conventionnelle (rondeau, homosyntaxisme, dictée etc.), jeux de mots (S+7, notation, homophonie, surdéfinition etc.), mot-valise. On regrettera cette présentation mal délimitée, se chevauchant souvent ce qui ne correspond pas à la rigueur du travail de l’Oulipo. Ceci mis à part, le volume est passionnant en ce qu’il donne la recette de la création et des exemples. Il est d’autre part une invitation à l’écriture. Les illustrations de Lucile Placin plus surréalistes qu’oulipiennes s’accordent à la recherche de l’insolite et de nouvelles formes littéraires.

Friot Bernard, L’Agenda du (presque) poète, illustrations de Hervé Tullet, De la Martinière jeunesse, 2008, 370 p. 23€
On y lit, des réflexions de poètes, on y lit des poèmes, on y écrit ses propres textes, on y regarde l’œuvre graphique de Tullet sur un format confortable. Le texte est inscrit sur al page aérée, il ne fait pas peur, on passe de page en page sans tourner la page. Il y a des couleurs, des vives et des fades, et chaque jour une citation ou deux, une réflexion ou un écrit enfantin sollicité. C’est un beau livre, très livre, qui s’enrichira de ce que l’enfant y inscrira. On dit l’enfant, mais ce peut être l’adolescent, tout autant et même l’adulte curieux des mots.

Roy Claude, Poèmes, Gallimard, collection Folio junior poésie, 2010, 95 p. cat 2
Il y a des poètes qui se lisent surtout grâce à l’école. Claude Roy en fait partie. Relire ses poèmes, ou les lire, est l’occasion de découvrir d’autres poèmes où le traducteur de poésie chinoise montre l’étendue de sa culture tout en parlant simplement, ce qui explique l’intérêt des enfants pour ses œuvres. Il aimait répondre à la question « Quel est pour vous le comble du malheur ? » (Extraite du questionnaire de Proust) : « Ne plus s’étonner de rien… ». Sa poésie entretient vif le désir d’étonnement et il est bon, pour cela, de la relire. Les poèmes présents dans cette anthologie sont extraits de Enfantasques (1974), Nouvelles Enfantasques (1978), Poésies (1970), Sais-tu si nous sommes encore loin de la mer ? (1979), A la lisière du temps (1984), Les pas du silence (1993).

Rochedi André, Ma Maison c’est la nuit, gouaches de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 2002, 44 p. 12€50
La maison d’édition Cheyne a participé du renouveau de la création poétique en direction de l’enfance avec sa collection Poèmes pour grandir (1). La poésie y vit sa vie, sans infantilisation du verbe. Nous profitons de ce blog pour remettre en avant Ma Maison c’est la nuit , recueil que la commission lisez jeunesse a tenu à mettre en avant lors de sa sortie et qui reste une référence pour nous. Les poèmes, qui peuvent se lire comme une histoire en continuité, forment un creuset des interprétations de la nuit, interprétations enfantines mais aussi mythologiques. L’ambigüité narrative, elle-même, autorise l’identification du lecteur comme il la met à distance. En même temps, le livre est une propédeutique à la poésie : « A ceux qui la font passer pour folle, elle prédit : “Vous ne déchiffrerez jamais le chant du coquillage parce que vous n’avez pas écouté plus loin que la mer et la mort” ».
(1) Voir Régis Lefort, La poésie pour la jeunesse dans Escarpit Denise, La Littérature de jeunesse, itinéraires d’hier à aujourd’hui, Magnard, 2008, pp.363-375, surtout pp.370/371.

En bref
Poèmes de Henri Michaux
choisis et présentés par Camille Weil, Gallimard jeunesse, collection Folio Junior, 2012, 96 p. 5€10
Un recueil introductif accessible aux enfants dès 12 ans, bien structuré par Camille Weil. L’illustrateur Jochen Gerner a choisi une illustration qui relève de l'art incohérent, au sens où elle se trouve en décalage avec le texte de Michaux.
Poèmes d’Arthur Rimbaud choisis et présentés par Camille Weil, Gallimard jeunesse, collection Folio Junior, 2012, 96 p. 5€10
Bien sûr, à traverser l’œuvre de Rimbaud, on ne présente pas une interprétation contemporaine de l’œuvre. Ceci n’est pas un reproche, mais un regret qui vient de ce qu’une collection patrimoniale en poésie n’ose pas faire le pas de la contemporanéité. Ceci n’enlève rien à la bonne introduction à l’œuvre que propose ce volume accessible dès 12 ans. L’illustrateur, Jean-François Martin a choisi des illustrations en noir, nettement définies dans leur contour et présentant un aspect surréaliste


Philippe Geneste

04/03/2012

Vers une Lecture politique de Peter Pan ?

James Matthew Barrie, adapté par J.-P. Kerloc’h, Peter Pan & Wendy, illustrations de Ilya Green, Musique de Charles Mingus, texte lu par Eric Pintus, Didier Jeunesse, 2011, 48 p. + CD de 42’, 23€50
Voici un chef d’œuvre dans la très belle collection de chez Didier. « Tous les enfants grandissent, tous, sauf un » récite Eric Pintus livrant ainsi le thème essentiel de l’œuvre du journaliste, romancier et dramaturge écossais J-M. Barrie (1860-1937). Dans un autre récit, Margaret Ogilvy, Barrie écrit : « Tout de ce qui nous arrive après l’âge de douze ans n’a guère d’importance » (1). Kerloc’h, écrivain pour la jeunesse lui-même, a réalisé une adaptation du roman original. La version sonore s’appuie sur le souffle musical de Mingus, notamment sur le thème « Goodbye pork pie hat ». Pintus dit avec entraînement un texte musiqué par des extraits des albums mingusiens : Pithecantropus Erectus, Blues roots, et Ah Um. Mingus qui se déclarait « sans race, sans pays, sans drapeau ni ami » est le musicien idéal pour soutenir le récit de Barrie. Peter Pan est immature, impertinent, et chantre de l’idéal porté par l’ère victorienne qui magnifiait l’enfance avant l’atteinte de la puberté.
On sait combien Peter Pan a fait l’objet d’adaptations bêtifiantes comme celle de Walt Disney. Ici, rien de tel. Kerloc’h rend toute sa force au dialogue, ce qui est revenir aux sources, puisque Peter Pan est la pièce qui couronna la carrière théâtrale de Barrie en 1904. Le Pays de Nulle Part est le pays imaginaire de l’enfance, un pays à l’abri des normes, des règles et des devoirs. Peter est inconstant, il oublie ses amis, ses proches, d’où sa cruauté développée dans la version romanesque de la pièce Peter and Wendy. Crochet, dont le crocodile fétiche a avalé une pendule, soit le temps de la vieillesse, est l’envers de Peter, son double : Peter veut posséder Wendy pour qu’elle devienne la mère des enfants perdus et non son épouse ; Crochet, lui veut la posséder en tant qu’être féminin. Mais ce que défend l’histoire c’est la supériorité du monde des rêves, des fantaisies, où les contraires s’harmonisent contre l’univers adulte hypocrite et frileux devant l’imaginaire.
L’ouvrage de chez Didier est servi par les illustrations gaies et mutines d’Ilya Green qui maintiennent toutefois une ambigüité appropriée à l’univers des enfants perdus (souterrain dans la pièce) qui demeure sombre dans cette nouvelle version. Ce détail n’est pas anodin au cœur d’une époque, la nôtre, qui voue un culte à la jeunesse. Paraître jeune est un enjeu de réussite sociale, où l’image de soi dé-vieillie, si on ose dire, remplit de bonheur narcissique des êtres qui veulent, au fond, empêcher qu’advienne la mémoire et qui, de ce fait, n’ont pour avenir qu’une chimère atemporelle : jeune et dynamique, seul au Pays de l’égoïsme individualiste. Une interprétation politique d’une lecture contemporaine de Peter & Wendy ne se fait-elle pas jour au Pays des fantasmes de juvénilité éternelle ?
Concluons en soulignant l’intelligence de l’interprétation de Pintus qui, jouant de sa voix et du placement des morceaux musicaux de Mingus, décortique le texte, lui arrache des tonalités grinçantes, ironiques, joyeuses, aussi. Pintus, assure la réussite de cette adaptation sonore d’un grand classique de la littérature de langue anglaise, surréaliste parfois, profondément ancrée dans la contrebasse tellurique de Charles Mingus.


Geneste Philippe



(1) Cité par Alison Lurie, Ne le dites pas aux grands. Essai sur la littérature enfantine, traduit de l’anglais par Monique Chassagnol, Paris, Rivages, 1990, p.141

25/02/2012

D’une enfance géorgienne traversée par les contes


Varsimashvili-RaphaEl Maïa, Le Chat et le tigre. Contes de Géorgie, illustrations de l’auteur, L’Harmattan, collection La Légende des mondes, L’Harmattan, 2011, 65 p. 10€
Voici un très bon ouvrage pour découvrir dès 8/9 ans les contes géorgiens. Trois contes animaliers prouvent à l’enfant que les fables et autres contes qu’il a pu écouter ou travailler à l’école se retrouvent sous d’autres contrées, à travers des dispositifs narratifs différents. Un conte drôle et cruel à la structure linéaire précède un récit plus épais qui préconise la dignité humaine contre la vénalité… un conte sans nul doute d’actualité !
Les textes sont très bien écrits, une brève préface situe les lieux, renseigne sur l’origine des contes transcrits sur papier au dix-neuvième siècle. On sait, aussi, que c’est sur la tradition orale que le sentiment d’identité populaire allait grandir pour s’opposer à tous les envahisseurs qui traversèrent le pays au fil de son histoire. C’est pourquoi les contes ouvrent au monde. Avec le livre de Maïa Varsimashvili-Raphael une fenêtre est toute grande ouverte aux enfants de langue française sur un espace et une histoire qu’ils connaissent peu. G. Ph.



Entretien
avec
Maïa Varsimashvili-Raphael


1. Quel lien vous unit à la culture populaire de Géorgie ?
Comme cela arrive en règle générale, ma première rencontre avec le folklore se situe dans mon enfance. Les contes géorgiens ont pénétré mon univers à travers la voix de ma mère, avant que j’apprenne à lire. Puis ça a été une initiation silencieuse par le biais des livres. Jusqu’à aujourd’hui, je me souviens de ces recueils de contes, sans illustration ou avec quelques dessins en noir et blanc, et de leurs pages jaunâtres d’un parfum délicat – un étrange mélange de sucré et de moisi qui chatouillait le nez… J’ai amené en France un de ces livres de mon enfance. Aujourd’hui, j’entends ma mère le lire à mes filles, fascinées, et sa voix me ramène en arrière. Mais je ne peux plus revivre la même chose que des années auparavant. Ce n’est pas que les contes ont cessé d’exister pour moi, mais ma force d’imagination n’est plus la même…
Le folklore, d’une manière directe ou indirecte, m’a suivie lors de ma lecture de la littérature géorgienne.
Le caractère syncrétique et collectif, le dialogisme, l’anonymat, la transmission par voie orale, la multitude de versions opposent le folklore à la tradition littéraire. Mais tout au long de l’histoire, ils se croisent et agissent mutuellement. D’un côté, nous avons les œuvres littéraires, « noyées » dans la tradition orale, comme Le Chevalier à la peau de tigre de Roustaveli (XIIe siècle) et d’un autre, les œuvres folkloriques qui donnent naissance aux œuvres littéraires. Certains écrivains des XIXe-XXe siècles, comme Vaja Pchavéla, Constantin Gamsakhourdia ou Grigol Robakidzé, trouvent une grande partie de leur inspiration dans la tradition populaire.
Plus tard, lors de mes années d’étudiante, le folklore géorgien a toujours eu sa place. C’était une autre approche – scientifique, analytique, une prise de distance… A l’Université de Tbilissi, où j’étudiais la langue et la littérature géorgiennes, j’ai eu la possibilité de lire beaucoup de bons ouvrages sur le folklore et la chance d’écouter de très bons professeurs, comme par exemple, Zourab Kiknadzé. Mon intérêt pour le folklore national a continué pendant mon travail sur ma thèse de doctorat, que j’ai soutenue en France. Le symbolisme et le folklore, quelque éloignés qu’ils semblent, ont des points communs. Les questions de la création collective, du naïf, de l’âme nationale, ainsi que la versification de la poésie populaire et ses moyens d’expression constituent des axes de réflexion esthétique et de pratique poétique des symbolistes géorgiens.

2. sur quelles sources vous êtes-vous appuyée pour traduire et / ou (?) adapter les six contes du recueil ?
En Géorgie, le recueil des œuvres folkloriques et leur notation commencent au début du XIXe siècle. Le premier exemple de ce genre de recueil est une anthologie (1819-1825) de Grigol Bagrationi qui regroupe des textes de chansons, de comptines et des proverbes. Dimitri Bagrationi, Platon Iosseliani, Theymouraz Batonichvili, David Tchoubinachvili collectent des poésies, des légendes, des proverbes afin de conserver la tradition orale sur un support. Ilia Tchavtchavadzé, Akaki Tsérételi, Iacob Goguébachvili, Vaja Pchavéla, Raphiel Eristavi, Petré Oumikachvili publient des contes, légendes, proverbes, poésies sous forme de recueils et dans les périodiques Sakartvelos moambé, Iveria , Tsiskari. La Société pour l’alphabétisation des Géorgiens, et l’Association historique et ethnographique de Géorgie, favorisent cette activité.
Plus tard, à partir des années 1930, apparaissent des éditions avec des textes scientifiquement établis, annotés et préfacés de M. Tchikovani (1938,1952, 1956), K. Sikharoulidzé (1938), A. Glonti (1948, 1952, 1956), E. Virsaladzé (1949, 1958).
La source de mes traductions est une édition de 1976, sous la direction de David Gogotchouri, édition « Nakadouli », Tbilissi, illustrée par Tenguiz Mirzachvili.
La seule modification que je me suis autorisée à faire a été apportée au conte « Le renard, l’ours et le loup ». J’ai essayé d’atténuer la cruauté du renard qui cuit les oursons dans l’eau bouillante pour se venger de l’ours.
J’avais envie que les jeunes lecteurs français puissent lire ce que les enfants géorgiens aiment et ce que mes filles connaissent…

3. L'Harmattan a publié il y peu des contes ossètes*. Les contes géorgiens entretiennent-ils un lien culturel avec ces contes ?
La littérature ossète est relativement récente. La tradition écrite, née dans la deuxième moitié du XIXe siècle, est liée aux noms de Mamsourov, Khetagourov, Gadiathie, Kotsoïthi, Koubalov entre autres… Quant à la tradition orale, elle est très ancienne. L’épopée Nartes, dont la genèse n’est pas définitivement établie, remonte aux VIIe-IVe siècles av. J. C., à l’époque du matriarcat. Ses mythes et légendes ont été recueillis au XIXe siècle et étudiés au XXe siècle par des scientifiques comme Georges Dumézil, Vassili Abaïev. Dans ce monde épique, les dieux, les hommes et la nature ne font qu’un. Aujourd’hui, dans le Caucase, on rencontre encore des conteurs qui gardent vivantes certaines légendes sur les Nartes…
Les Ossètes et les Géorgiens ont vécu côte à côte durant des siècles. Leurs traditions folkloriques, bien évidemment, traduisent cette cohabitation. Les scientifiques observent chez les deux peuples des sujets relatifs à des divinités protectrices, des motifs de totems, des rites de chasse, agraires… Le folklore ossète porte des traces de christianisme, notamment de l’influence du culte de Saint Georges. Les héros épiques, luttant contre les forces du mal, manifestent eux aussi une certaine ressemblance. Selon les scientifiques (Niko Marr, Mikheil Tchikovani, Vassili Abaïev), le mythe géorgien d’Amirani (que certains rapprochent de Prométhée), s’est répandu dans le Caucase du Nord. De son côté, l’épopée Nartes a trouvé un écho chez des peuples voisins, comme les Svanes et d’autres peuples montagnards.

Entretien réalisé le 23 février 2012


* Contes populaires ossètes (Caucase central), textes traduits et présentés par Lora Arys-Djanaïeva et Iaroslav Lebedynsky, L’Harmattan, 2010, 254 p. 23€50. Voir le blog du 4 septembre 2011

19/02/2012

Le livre et la vie

Jadoul Emile, Mon Imagier à colorier, Casterman, 80 p. 7€95
Cet imagier s’offre comme une rencontre sur l’apprentissage de l’écriture. C’est une nouvelle fois la préoccupation scolaire des parents qui est visée. Les pages prédécoupées, permettent à l’enfant de travailler de façon spécifique telle forme ou telle autre. Le coloriage s’effectue sur des dessins et ce n’est qu’à la fin de l’album que l’enfant colorie directement des lettres. C’est bien uniquement un album de coloriage, un bel album qui enchantera les 5 ou 6/7 ans.

Cannat Guillaume, Le Ciel à l’œil nu en 2012. Mois par mois les plus beaux spectacles, Nathan, 2011, 144 p. 17€10
Livre de vulgarisation scientifique réalisé depuis plusieurs années par le journaliste Guillaume Cannat, propose aux lecteurs de se repérer dans le ciel, de janvier à décembre 2012. Plus de 70 rendez-vous crépusculaires ou nocturnes entre les planètes sont présentés avec un schéma détaillé et des conseils pour les observer. De nombreuses cartes, quelques cent schémas photographiques, des dessins, on ne peut nier l’intérêt d’un tel ouvrage à manier avec les enfants et à mettre dans les mains des adolescents.

Le Pichon Aude, Marnat Annette, Je Cuisine naturellement au fil des saisons, Père Castor, collection Les Activités, 201032 p. 12€
Les illustrations d’Annette Marnat, en clin d’œil aux anciennes illustrations de livres pour enfant, donnent un cachet particulier, vieillot en quelque sorte, à ce livre de cuisine pour les enfants dès 7 ans dit l’éditeur, 9 ans à notre avis. Il s’agit de recettes qui suivent les saisons, cinq à chaque fois.

Mon Premier Atelier couture, Gallimard jeunesse, livre 40 p. + coffret de matériel, 19€95
Voici un livre pratique avec un kit complet pour s’initier à la couture et réaliser soi-même 5 animaux en feutrine. La boîte contient du matériel nécessaire à la fabrication d’un chat en tissu. L’ouvrage d’initiation est très clair, très bien classé, très ordonné et avec beaucoup d’originalité. C’est un excellent coffret qu’il faut recommander. Les techniques de base sont explicitées, (matériel nécessaire, les types de points, les effets –fronce, boutons, boutonnière…–, utilisation du rembourrage…), cinq patrons sont proposés, des explications, des schémas étapes par étapes sont fournis pour réussir le petit chat, enfin un méli-mélo d’idées d’accessoires pour réaliser des bijoux, des habits, des chaussures pour son animal… Le seul bémol revient à la mention au dos du coffret qui invite à l’achat pour des enfants de 7 ans. C’est largement trop jeune. Bien sûr, à partir de 8/10 ans pour s’initier avec ses parents, cela serait juste. Il est vrai que le livre pratique met en avant une réelle interactivité humaine entre les enfants et les adultes et ce livre foisonne en échanges possibles. Il faut attendre 12/13 ans pour que l’enfant l’utilise seul. Mais cette remarque n’est qu’un bémol tant le coffret est intelligent et incitateur. Une vraie réussite.

Annie Mas & Philippe Geneste

12/02/2012

Littérature de jeunesse et idéologie

Blackman Malorie, Boys don’t cry, traduit de l’anglais par Amélie Sarn, Milan, collection Macadam, 2011, 287 p. 10€90
Malorie Blackman a vraiment mis le paquet et probablement que les adolescents se laisseront entraîner dans ce récit. L’excès de pathos, la cascade des bons sentiments ne font pourtant pas du héros de 17 ans un être vraisemblable. Ce garçon se découvre, en quelques jours, une fibre paternelle indéfectible à la mesure des meilleurs « papas poules ». Il abandonne sans défaillir tous ses rêves pour s’occuper de sa fille.
Si le sujet paraissait prometteur, car peu, voire jamais abordé en littérature de jeunesse, force est de constater qu’aucune critique sociale des rapports de domination homme / femme s’immisce dans le récit ! L’exception devient ainsi une sorte de règle abstraite servie par un style brillant et lisse comme la couverture d’un beau magazine. Aucune situation, aucune réflexion du héros ne sont traitées à fond. Un peu d’inconséquence adolescente, un peu d’homosexualité, un peu de veuvage difficile à vivre, une touche de suicide, une bonne bagarre et le tour est joué, le récit ficelé. L’idéologie dominante de la famille aimante et unie y triomphe. Quant à la ficelle « Pleure mon fils, tu seras un homme, là, on craque !

Chantal Rebeyrotte



Grindley Sally, Broken Glass, traduit de l’anglais (GB) par Laurence Kiéfé, Flammarion, collection Tribal, 2001, 236 p. 11€
Voici un roman qui permet aux préadolescents et adolescent de se faire une représentation de l’Inde qui quitte les stéréotypes. On assiste à la dégradation d’une famille, à l’errance des jeunes héros, on apprend la vie des enfants de rue. Découpé en chapitres chronologiques (jours, semaines, voire moments spécifiques dans la suite des événements), le livre est raconté à la première personne par le plus âgé des deux frères héros de l’histoire. Si tout est bien qui finit bien, on pense à Dickens quand on ferme le livre. Un livre dans la riche veine de la littérature anglaise qui évite, comme toute (ou presque toute) cette littérature, l’analyse en classes sociales et prêche la réconciliation sociale : un message politique dit didactique d’autant plus persuasif auprès des jeunes lecteurs et lectrices qu’il s’appuie sur une description détaillée du réel.

Commission Lisez jeunesse



Hinckel Florence, Révoltée, Talents Hauts, collection Ligne 15, 2011, 128 p. 8€90
La collection "Ligne 15" est une série de huit romans, écrits par la même auteure Florence Hinckel. C'est l'histoire de huit adolescents, quatre filles et quatre garçons, qui entrent en 3e et sont très amis. En septembre, ils décident de tenir le journal de leur année : chacun des huit à tour de rôle et à sa façon raconte un mois. Les huit tomes se suivent mais peuvent être lus séparément. Tous abordent en filigrane la question de l'égalité filles-garçons, avec des thématiques liées à l'adolescence : séduction, rapport au corps (anorexie), orientation scolaire, etc. C'est une série très bien écrite et très proche des ados. Enfin, vous jugerez par vous-même.

Ph. G.


Aubry Florence, Biture express, Namur, Mijade, 2010, 191 p., 8€

à partir de 14/15 ans
Le thème est aussi délicat à traiter littérairement en jeunesse qu’important. L’auteure a choisi d’éclairer le phénomène du binge drinking c’est-à-dire de la biture express. D’après les statistiques belges et françaises, 6 à 9% des 15/24 ans boivent au moins six verres d’alcool par soirée chaque semaine. Le livre se concentre sur un groupe d’adolescents dont l’héroïne, Sarah, qui a 15 ans. Selon l’OMS en 2010, 320 000 jeunes âgés de 15 à 29 ans sont morts à cause de l’alcool. Un des copains de Sarah meurt dans un accident de voiture au retour d’une de ces fêtes estivales d’un camping où les jeunes ont l’habitude de boire jusqu’à perdre la maîtrise d’eux-mêmes. La narration alternée de Sarah et de sa sœur plus jeune de deux années et qui assiste impuissante à la dégringolade de sa sœur dans l’alcool assure l’intérêt du récit. Didactique, l’ouvrage ne se veut pas moralisateur. Les scènes sont assez crues, les effets de l’alcool sur le corps sont décrits sans apprêts, les vomissements, les pertes de mémoire… De plus, la romancière noue le récit d’un flirt sans cesse rompu par les scènes de beuveries ce qui lui permet d’introduire la dimension sexuelle dans l’histoire. Que les narratrices soient les deux sœurs, de 13 et 15 ans, permet, aussi, de poser plus directement les dangers de la « biture express ».

Geneste Philippe

05/02/2012

Brièvetés

Fred L., Quand Lulu sera grande, Talents Hauts, collection Livres et égaux, 2009, 25 p ; 11€50
C’est l’album choisi par la commission jeunesse dans l’intéressante collection Livres et égaux des éditions Talents Hauts. Drôle, traitant intelligemment les stéréotypes sexistes et les détournant par la dérision, servi par une illustration qui mêle l’insolite oulipien à une forme de classicisme des anciens albums des années 50/60, l’album s’impose comme une référence.

Chabas Jean-François, Le Coffre enchanté, illustrations de David Sala, Casterman, 2011, 32 p. 14€95
L’histoire de Chabs repose sur la figure rhétorique de la répétition qui mime l’obsession de la possession d’un empereur. L’illustrateur en profite pour établir une galerie de portraits, ceux des protagonistes appelés à la rescousse par un roi désireux de s’accaparer le contenu d’un coffre inviolable. La luxuriance des peintures et la finesse du dessin de Sala, une nouvelle fois, magnifie dans l’imaginaire une histoire des merveilles. A mettre entre les mains des enfants dès cinq ans.

Néjib, L’Abécédaire zoométrique, Gallimard-Giboulées, hors série, 2010, 54 p. 19€90
Voici une belle création celle d’un abécédaire en bestiaire : A comme ara, L comme libellule, I comme ibis, N comme nasique, X comme xylocope… La page de droite présente la lettre en haut à droite et le nom de l’animal en bas à droite, alors que la page de gauche représente la tête de l’animal de manière très géométrique, avec des aplats de couleur. C’est sans aucun doute un très bel abécédaire.

Hense Nathalie, Une Petite Heure perdue, Motus, collection mouchoir de poche, 2011, 28 p. 4€50
Vous êtes là, à attendre, le temps passe, vous rêvez. Voilà le déclencheur de ce petit livre de poche pour les enfants ou les adultes illustré en noir et blanc. C’est autant une invitation à se raconter qu’à lire, marque notoire de cette collection mouchoir de poche.

Besnier Michel, Cœur de lierre, Motus, collection mouchoir de poche, 2011, 30 p. 4€50
L’album de poche est une création à partir du dessin d’une feuille de lierre mise en diverses positions et formant diverses configurations. C’est d’une grande inventivité, le tout en noir et blanc, bien sûr, jusqu’au vertige final : « J’allais ainsi, de ressemblance en ressemblance de métaphore en métaphore, je glissais, je dérivais, m’épuisais dans cette errance, mais enfin. Enfin j’ai trouvé une feuille qui ne ressemble à rien, rien qu’une feuille de lierre et c’était si reposant »

François David , Vole Vole Vole, illustrations de Consuelo de Mont-Marin, éditions Les Carnets du Dessert de Lune, collection Lalunestlà, 2011, 62 p. - p.34 8€
Quel magnifique recueil, simple comme une poésie de Prévert. Les poèmes sont cocasses, rigolos, profonds. François David revient souvent à la forme de l’aphorisme (« on empaille les oiseaux / Un jour on empaillera / le ciel ») et nombre de poèmes courts flirtent avec le haïku (« Les oiseaux de nuit hululent / parce qu’ils hurlent / à la lune »). Les illustrations, des dessins accompagnent le texte avec humour et simplicité. L’ensemble se révèle très directement accessible aux enfants comme aux adolescents et adultes.

Philippe Geneste