Xhafolli Gani, Je suis un petit roi / jam mbret i vogël. Poèmes albanais-français, traduction de Frédérique Duversin, L’Harmattan, 2012, 125 p. 12€
Voici une initiative très intéressante de L’Harmattan. jam mbret i vogël a été publié en 2003 au Kosovo où son auteur est très connu. Xhafolli est né à Drenoc, au Kosovo, en 1945. Il a publié pour les enfants des textes sur l’enfance. Son style le rapproche de courants expérimentaux contemporains et son œuvre fait la preuve que s’adresser à des enfants n’est pas tomber dans la niaiserie mais poursuivre la réflexion sur le langage. La guerre, les années de répression courent à travers le recueil, tout comme l’évocation de la crise mais à hauteur d’enfant.
Quand « la lune embellit les jeux », quand « vient le sommeil avec un papillon », quand un rêve « dit une nuit / ta petite main / deviendra une fleur bleue », quand « on dit que les fleurs poussent avec des chansons » ; quand on se demande « les oiseaux rêvent-ils du soleil lorsqu’il fait froid ? » ou lorsque « l’oiseau dessine sa solitude / elle lui offre de l’eau », on en vient à poser poétiquement la relation au monde. Et cette manière de se poser dans le monde, de s’y tenir, c’est une manière de grandir car c’est une incitation à l’interroger, à questionner ce qui nous entoure, le plus banal, le plus curieux aussi.
Le recueil est composé de quatre parties. La première, La lune dessine des fleurs rattache le recueil à la poésie de la nature ; la seconde, Sourires sous les feuilles, est davantage traversée par les problèmes sociaux tout en ancrant l’enfance dans le rapport à la nature. La troisième, Un oiseau est prince, procède par allégories naturelles des attitudes humaines mais avec légèreté et impertinence, souvent. Enfin, la quatrième partie, Couleurs pour sourcils, interroge, à sa manière les relations humaines. Le dessin de couverture du livre, œuvre de Zeni Ballazhi, rend compte du ton humoristique et de la veine sociale qui innervent la poésie de Xhafolli. L’enfance n’y est pas un prétexte, pas plus que dans l’œuvre de Prévert, l’enfance fut instrumentalisée. Non, l’enfance correspond à l’âge de la découverte et de l’émerveillement, mais pas de l’émerveillement benêt et béat. L’entrée en poésie est une entrée dans le monde par des interrogations et non par des certitudes. Là, dans l’indécidable de la vie, se trouve la volonté poétique de vivre.
Les Enfants en poésie, 50 poèmes, Gallimard jeunesse, 2012, 176 p. 13€
Un collectif d’illustrateurs et illustratrices pour des poèmes de dix-huit écrivains. Le thème est celui du printemps des poètes de l’année 2012. Le choix des auteurs montre que la poésie contemporaine dépasse difficilement la fin du vingtième siècle, un seul des auteurs étant encore vivant. On retrouve le principe anthologique de la reconnaissance. Les thèmes dominants sont ceux de l’école, des grands-parents et de la nature. D’une certaine façon, cette anthologie reflète plutôt l’image que se font les adultes de l’enfance en poésie qu’elle n’explore l’évolution contemporaine du thème de l’enfance en poésie. C’est une distorsion qu’exprime très bien Daniel Aranda : « L’auteur adulte injecte des éléments infantiles dans la figure du héros qu’il élabore, produisant ainsi des fantasmes “prêts-à-porter” dont le lecteur enfant va tirer parti » (1). Dans l’anthologie proposée par Gallimard, on s’étonne de la place démesurée prise par Hugo alors que tous els autres poètes sont du vingtième siècle. Une conséquence est une conversation thématique de l’enfance que la littérature destine à la jeunesse. N’est-ce aps une présentation rassurante de la vie, où le jeu qui domine n’ouvre pas sur des contrées angoissantes mais sur le rire et la joie ? Cette harmonie de la présence au monde n’est-elle aps anachronique pour qui voudrait réfléchir sur réel proposé aux enfants aujourd’hui ? A ces réserves, les concepteurs de l’album pourront faire valoir la diversité des thèmes.
(1) Aranda, Daniel (textes réunis par), L’Enfant et le livre, l’enfant dans le livre, Paris, L’Harmattan, 2012, 223 p. 21€50
Fournel Paul (textes réunis par), Le Petit Oulipo, illustrations de Lucile Placin, Rue du Monde, collection Poésie, 2010, 61 p. 16€50
Il s’agit d’une anthologie de textes de l’ouvroir de littérature potentielle relié au Collège de pataphysique créé par Raymond Queneau et François Le Lionnais le 11 mai 1948. Depuis le 24 novembre 1960, des écrivains et des mathématiciens travaillent ensemble pour contribuer à l’œuvre. Il s’agit de trouver de nouvelles formes d créations littéraires. Le groupe va gagner en autonomie à l’intérieur du Collège de pataphysique et l’Oulipo sera créé comme entité propre le 13 janvier 1961. Le résultat, comme d’ailleurs pour les méthodes du surréalisme, valent plus par ce qu’ils invitent chacunE à la création que par l’intérêt propre des œuvres. C’est autant l’accomplissement du précepte des Chants de Maldoror de Lautréamont, « la poésie doit être faite par tous » que celui signifié par Oulipo à savoir une production illimitée de littérature.
Fournel oulipien lui-même, rassemble en quatre sections, des exercices de création portant sur la manipulation des lettres (lipogramme, tautogramme, monovocalisme etc.), sur la manipulation des formes conventionnelle (rondeau, homosyntaxisme, dictée etc.), jeux de mots (S+7, notation, homophonie, surdéfinition etc.), mot-valise. On regrettera cette présentation mal délimitée, se chevauchant souvent ce qui ne correspond pas à la rigueur du travail de l’Oulipo. Ceci mis à part, le volume est passionnant en ce qu’il donne la recette de la création et des exemples. Il est d’autre part une invitation à l’écriture. Les illustrations de Lucile Placin plus surréalistes qu’oulipiennes s’accordent à la recherche de l’insolite et de nouvelles formes littéraires.
Friot Bernard, L’Agenda du (presque) poète, illustrations de Hervé Tullet, De la Martinière jeunesse, 2008, 370 p. 23€
On y lit, des réflexions de poètes, on y lit des poèmes, on y écrit ses propres textes, on y regarde l’œuvre graphique de Tullet sur un format confortable. Le texte est inscrit sur al page aérée, il ne fait pas peur, on passe de page en page sans tourner la page. Il y a des couleurs, des vives et des fades, et chaque jour une citation ou deux, une réflexion ou un écrit enfantin sollicité. C’est un beau livre, très livre, qui s’enrichira de ce que l’enfant y inscrira. On dit l’enfant, mais ce peut être l’adolescent, tout autant et même l’adulte curieux des mots.
Roy Claude, Poèmes, Gallimard, collection Folio junior poésie, 2010, 95 p. cat 2
Il y a des poètes qui se lisent surtout grâce à l’école. Claude Roy en fait partie. Relire ses poèmes, ou les lire, est l’occasion de découvrir d’autres poèmes où le traducteur de poésie chinoise montre l’étendue de sa culture tout en parlant simplement, ce qui explique l’intérêt des enfants pour ses œuvres. Il aimait répondre à la question « Quel est pour vous le comble du malheur ? » (Extraite du questionnaire de Proust) : « Ne plus s’étonner de rien… ». Sa poésie entretient vif le désir d’étonnement et il est bon, pour cela, de la relire. Les poèmes présents dans cette anthologie sont extraits de Enfantasques (1974), Nouvelles Enfantasques (1978), Poésies (1970), Sais-tu si nous sommes encore loin de la mer ? (1979), A la lisière du temps (1984), Les pas du silence (1993).
Rochedi André, Ma Maison c’est la nuit, gouaches de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 2002, 44 p. 12€50
La maison d’édition Cheyne a participé du renouveau de la création poétique en direction de l’enfance avec sa collection Poèmes pour grandir (1). La poésie y vit sa vie, sans infantilisation du verbe. Nous profitons de ce blog pour remettre en avant Ma Maison c’est la nuit , recueil que la commission lisez jeunesse a tenu à mettre en avant lors de sa sortie et qui reste une référence pour nous. Les poèmes, qui peuvent se lire comme une histoire en continuité, forment un creuset des interprétations de la nuit, interprétations enfantines mais aussi mythologiques. L’ambigüité narrative, elle-même, autorise l’identification du lecteur comme il la met à distance. En même temps, le livre est une propédeutique à la poésie : « A ceux qui la font passer pour folle, elle prédit : “Vous ne déchiffrerez jamais le chant du coquillage parce que vous n’avez pas écouté plus loin que la mer et la mort” ».
(1) Voir Régis Lefort, La poésie pour la jeunesse dans Escarpit Denise, La Littérature de jeunesse, itinéraires d’hier à aujourd’hui, Magnard, 2008, pp.363-375, surtout pp.370/371.
En bref
Poèmes de Henri Michaux choisis et présentés par Camille Weil, Gallimard jeunesse, collection Folio Junior, 2012, 96 p. 5€10
Un recueil introductif accessible aux enfants dès 12 ans, bien structuré par Camille Weil. L’illustrateur Jochen Gerner a choisi une illustration qui relève de l'art incohérent, au sens où elle se trouve en décalage avec le texte de Michaux.
Poèmes d’Arthur Rimbaud choisis et présentés par Camille Weil, Gallimard jeunesse, collection Folio Junior, 2012, 96 p. 5€10
Bien sûr, à traverser l’œuvre de Rimbaud, on ne présente pas une interprétation contemporaine de l’œuvre. Ceci n’est pas un reproche, mais un regret qui vient de ce qu’une collection patrimoniale en poésie n’ose pas faire le pas de la contemporanéité. Ceci n’enlève rien à la bonne introduction à l’œuvre que propose ce volume accessible dès 12 ans. L’illustrateur, Jean-François Martin a choisi des illustrations en noir, nettement définies dans leur contour et présentant un aspect surréaliste
Philippe Geneste