Anachroniques

29/03/2026

« C’est toi qui as de beaux yeux »

DAD Rana, Le carnet d’Alya, Afghanistan 1994-2050, collection Archipels, édition l’Harmattan, 2025, 130 p., 12€

Rana Dad est âgée de seize ans lorsqu’elle écrit ce roman, tout comme la jeune afghane à qui elle donne vie, Solha, née en 2035. D’une écriture lumineuse et de sa prose poétique, Rana nous offre de belles pages où le récit de Solha raconte celui d’Alya, sa grand-mère, vivant à la fin du XXe siècle. L’Afghanistan de Solhal, en 2050, est un Afghanistan merveilleux, libre. Le récit confronte donc l’Afghanistan meurtri de la jeunesse d’Alya avec cet Afghanistan d’utopie inventé par la jeune autrice.

Le récit présente une série de personnages dont les relations filent la trame de son intrigue. Il s’agit d’Alya, née en 1994, grand-mère de Solha, de Fariha, mère de Solha et fille d’Alya, d’Amine père de Solha, d’Ali, mari d’Alya, de Donya, mère adoptive d’Alya, d’Aaron, mari de Dona, père adoptif d’Alya, d’Ilyas, l’ami d’Alya, enfin d’Hawa, petite sœur d’Ilyas.

 

L’histoire débute en 2050. C’est l’hiver, Alya vient de mourir. Et c’est chez elle, dans sa chambre qui garde encore le parfum tendre de sa présence, que Solha, sa petite fille, découvre les écrits que, sous forme de carnet, elle lui a dédiés.

Alya commence son récit par les évènements très durs qui l’ont rendue orpheline : l’assassinat de son père en1999, alors qu’elle n’a que cinq ans, le suicide de sa mère qu’elle découvrit, huit ans plus tard, pendue dans sa chambre… c’est alors qu’après une fuite éperdue, lourde de chagrin, elle se réfugie dans un jardin, celui d’Aaron et de Donya, qui vont la recueillir chez eux et dont elle va devenir la fille adoptive. Le genre du journal permet à la narratrice du carnet, de rejoindre en partie une chronique des conditions réelles de vie.

À cet intérêt, s’ajoute une composition fondée sur une double narration. En effet, grâce à une différenciation typographique – qui rend aisé le repérage temporel des faits évoqués –, les pages du carnet sont entrecoupées par des interventions de la narratrice racontant l’histoire de Solha, en 2050 donc. Ainsi notre lecture se trouve, pour partie, guidée par la représentation des réactions du personnage de la petite fille lisant l’histoire de sa grand-mère. Il y a là un procédé élégant et sensible qui nous offre une orientation d’interprétation des faits relatés, mais avec légèreté. L’alternance de la voix de l’autrice et de la voix d’Alya, est en fait un emboîtement des voix : celle de Solhal et celle d’Alya toutes deux mêlées et embellies par la poésie de Rana Dad. Elles laissent entendre la voix qu’imagine l’autrice, celle d’une génération de filles libres vivant sans crainte leur jeunesse et recevant le même enseignement que les garçons de leur âge Bien différente fut la vie d’Alya et des femmes Afghanes prisonnières de la violence machiste, étouffées par leur condition même de femmes. N’est-ce pas une manière de signifier la prise en charge de l’histoire d’Alya par sa petite fille ? N’est-ce pas une manière d’assurer, par la littérature, une transmission transgénérationnelle de la dénonciation de la situation opprimante que vivent les Afghanes ?

Rana Dad offre aux jeunes lectrices et lecteurs, elle nous offre, un très beau portrait de femme, un récit de la répression ancrée sur des principes religieux et patriarcaux que subissent les femmes afghanes. Un dossier clôt le livre consacré au poète Ghani Khan, aux biographies de Malalaïà, d’Amanullah Khan, et une carte géographique. Ce dossier n’enlève en rien l’imaginaire et la poésie du roman Il conforte l’aspect de chronique que nous avons relevé au cours de cette brève étude.

« C’est toi qui a de beaux yeux » est une expression afghane, nous apprend Rana Dad, dite pour remercier une personne qui a fait un compliment… Un grand merci à l’autrice pour son écriture, pour le regard qu’elle donne à cette terre très belle, l’Afghanistan de Solhal, prénom qui en cette langue signifie paix

Annie Mas

22/03/2026

Les Enfants Poètes annoncent le printemps

À la médiathèque d’Arès, en Gironde, et jusqu’au 27 mars 2026, se tient une présentation de livrets, brochures, livres, opuscules, coffrets, ouvrages, d’écritures poétiques et prosaïques d’élèves, surtout collégiens, mais aussi écoliers. Il s’agit de fabrications propres aux classes concernées depuis 1999, par des ateliers de création inclus dans le travail pédagogique de l’enseignant Philippe Geneste en complicité avec Dominique Brochet professeur d’Arts Plastiques et d’autres enseignantes d’arts plastiques.

Rémy Fabre, responsable de la médiathèque, et Laure Chabrier, médiathécaire en charge des rayons pour enfants et de l’animation en littérature jeunesse, ont mis à disposition deux tables et quelques espaces supplémentaires pour que puisse opérer la présentation des productions enfantines dont la pochette de haïkus créés lors d’un atelier d’écriture mené sur place en février 2026.

Les livrets et opuscules proposés, dont deux livres (1), portent témoignage d’écritures issues d’expériences diverses, à partir des sensations, de la vision, de la contemplation esthétique, de la réflexion poétique à partir de mots, de textes. Les jeunes poètes y saisissent choses, lieux, pensées, sentiments, soi ou autrui, comme événements à dire. Les formes sont multiples : laisse, sonnet, prose poétique, nouvelle, haïku, vers libres assonancés ou non, etc.

Ces juvénilias explorent le sens de la vie, du quotidien, à hauteur adolescente ou enfantine, cherchant par le tracé d’écriture un contenu qui vibre au cœur de l’expérience. Cette présentation poético-littéraire expose sans fracas une image de la littérature, celle écrite par les jeunes eux-mêmes.

 La littérature par la jeunesse

Comment, en effet, se situent ces écrits dans le champ littéraire contemporain de la littérature, qui est, aussi, un champ social ?

On parle communément de la littérature de jeunesse. Cette dénomination s’est imposée après les débats des années 70 supplantant celle de littérature pour la jeunesse (2). C’est dire combien la jeunesse est reconnue, en matière littéraire, comme réceptrice et non productrice.

Nous pensons, à l’inverse, que la jeunesse est aussi productrice de culture. Dans cette optique, la littérature de jeunesse sera abordée en tant que littérature par la jeunesse que nous définirons ainsi : une littérature dont l’auteur est un enfant, un adolescent. Il ne s’agit pas là d’un jeunisme consistant à magnifier toute production enfantine, mais de l’observation menée maintenant depuis de nombreuses années avec d’autres et après d’autres, je pense, aux courants de l’école Freinet (3) et à d’autres au sein de l’Éducation Nouvelle ou de l’Éducation socialiste ou libertaire. Je me réfère aussi aux Apprentissages créatifs du langage conçus et mis en pratique par Philippe Séro-Guillaume et moi-même (4), conceptions et leurs réalisations pratiques dans le cadre de l’enseignement.

Bien sûr, les lecteurs sont en droit de se demander si le cadre scolaire et le cadre didactique d’atelier ne contraignent pas les productions qui en sont issues d’un trait collectif ? Dit autrement, comment se réalise la notion d’auteur dans les écrits des élèves, des étudiants, des participants à un atelier ? On peut distinguer trois situations.

►La plus évidente car c’est celle qui revient le plus souvent comme objection à parler de littérature par la jeunesse, est concrétisée par les œuvres collectives. On les rencontre dans les ateliers d’écriture indépendants comme à l’école. Là, l’auteur est collectif, les écrits proviennent d’une articulation entre production sans que l’on sache très bien qui a fait quoi. Ce sont des productions d’où s’absente l’auteur, en quelque sorte, ou plutôt où tout est organisé pour qu’il s’absente. On peut à juste titre penser que la dénomination de littérature par la jeunesse, ici, est inadéquate. C’est une expérience d’écriture qui vaut en tant que telle durant son accomplissement mais qui n’a pas l’unicité nécessitée par un texte pour faire œuvre.

►Moins évidente est la production individuelle accompagnée. Dans ce cas, l’auteur est anonymé par le jeu des contraintes jouées au sein d’une situation pédagogique et didactique. Il y a bien production d’auteur mais non œuvre, dans la mesure où l’enseignement de l’écriture prend le pas sur l’appropriation personnelle de cet enseignement. Une matière abondante d’écrits existe mais elle reste hors de portée, car elle n’est pas publique. La part qui est rendue publique est très souvent aliénée par la mainmise des conventions renforcée de plus en plus par la mise en concurrence des textes enfantins aux fins de concours innombrables qui pullulent à l’ère de la compétition et de l’individualisme triomphant. Une partie d’entre elle, d’ailleurs, fait retour à la situation précédente (on absente l’auteur de son texte) sans le bénéfice de l’expérience authentique d’écriture : l’objectif de la victoire au concours autorisant le dévoiement du texte du jeune écrivant.

►Une troisième situation est celle où l’enfant, l’adolescent, l’adolescente, sont écrivains sur la portée entière d’une œuvre, où leur conscience et leur sensibilité trouvent forment dans l’expression verbale. Cette situation exclut « les champions ou les prodiges d’un jour » (4). En effet, ici, la prise de risque de l’écriture est établie par la durée, c’est-à-dire le temps de réalisation qui prend nom de portée de l’œuvre. C’est un individu qui s’exprime, qui outrepasse les règles ce à quoi une situation pédagogique spécifique l’a amené. Il y a bien alors auteur puisqu’il y a rencontre de l’enfant avec une écriture réalisée sienne. La notion d’œuvre qui « concerne un objet social et culturel généralement réservé à désigner la production adulte » (6) vaut ici pour le jeune écrivain. On ne voit pas (7) ce qui pourrait disqualifier l’expérience subjective d’écriture ; on ne voit pas non plus pourquoi écarter la notion d’auteur de ce type d’écrits alors qu’il y a bien approfondissement sémiologique et symbolique d’une expérience. Ce n’est d’ailleurs pas le moindre des paradoxes de notre société, plongée dans le jeunisme par tous les pores de sa propagande et de ses publicités, que de ne tenir aucun compte réel de ce que, dans leurs créations, les enfants et adolescents nous disent d’eux, disent du monde, disent de leur rapport au monde, de leurs relations avec les autres.

Ce que nous disons est si réel que rares sont les éditeurs qui acceptent de telles publications. La présentation des œuvres poétiques d’élèves à la médiathèque d’Arès prend le risque propre à l’acte d’écriture des jeunes créateurs, elle le prend jusqu’à son terme, à savoir la rencontre des textes de collégiens et d’écoliers avec un lectorat de tous les âges. L’écriture s’exerce, ici, au risque de la lecture parce que, tout simplement, l’œuvre existe par les lectures, qui lui donnent vie. Les écrivains endossent alors la fonction d’auteurs et d’autrices. La littérature par la jeunesse vit, grâce à ces pratiques éditoriales institutionnelles ou non, grâce à des relais par telle ou telle bibliothèque, bref par un éventail d’actions sociales, comme s’offre à prétexte le printemps des poètes. Et que vive la littérature par la jeunesse.

Philippe Geneste

Notes

(1) Espaces, St André de Cubzac, éditions Sémentes, collection Jeunes à la page, 2011, 60 p. 6€ — Vides, Pleins & Déliés. Géographie imaginaire des attachements, St André de Cubzac, éditions Sémentes, collection Jeunes à la page, 2013, 80 p. 6€. Les deux livres sont parus dans la collection Jeunes à la page créée par Noëlle Baillon et dirigée par Dominique Paillard. Le premier, Espaces, est illustré par des travaux d’élèves réalisés en cours d’Arts plastiques par Dominique Brochet et par une « exploration photographique » réalisée par les élèves en cours d’Arts Plastiques de N. Dumarchaix et deux photographies de Marcelle Delpastre issues d’une collection privée de Micheline Olive. Le second ouvrage, Vides, Pleins & Déliés, est illustré par les photographies de créations plastiques de Mireille Togni à partir desquels se sont tenus les ateliers d’écriture dont sont issus les textes du livre.

(2) Voir Isabelle Nières-Chevrel, Introduction à la littérature de jeunesse, Didier, collection Passeurs d’histoires, 2009, pp.11/28.

(3) Rappelons la belle aventure de la série BT2 écriture et invitons à consulter la belle revue, Créations, animées entre autres par Simone Cixous et Hervé Nunez.

(4) Séro-Guillaume, Philippe, Geneste, Philippe, À Bas la grammaire. Pour un apprentissage créatif du langage, Forcalquier, éditions Quiero, 2024, 150 p.

(5) Alain Breton « Un Fouillis qui en dit long », Poésie, n°99, mai-juin 1982, pp.11/12 – p.11.

(6) Henri Go, « Un Moment d’apprentissage de la langue dans une classe de CP CE1 », Le Nouvel Educateur, n°178/179, avril/mai 2006 pp.24/27 – p.27.

(7) En cela nous sommes en désaccord avec Henri Go.

15/03/2026

« ils veulent m’orienter »

ARCA Fabien, TKT, rouergue, 2026, 75 p. 11€50

Le motif de départ du roman de Fabien Arca est l’orientation scolaire. Le roman est centré sur un collégien qui n'a pas de bons résultats (il est en troisième) et à qui le conseil de classe insiste pour qu'il parte en professionnel. Son père est furieux, mais lui, ne sait pas du tout quelle voie professionnelle prendre. Il vit l’orientation avec passivité. En cela il est en conformité avec la conception que diffusent les pratiques institutionnelles dans les établissements secondaires. Il suffit d’observer les expressions couramment employées : « mon fils a été orienté » ; « vous devriez songer à une orientation » ; « Tu as réfléchi à ton orientation ? » ; « ils veulent m’orienter, mais moi je n’ai pas d’idée ». L’orientation, que les textes officiels ont institué comme problématique d’enseignement dès la cinquième et que les réformes successives depuis 2005 tendent à instituer dès le primaire… présente ce défaut majeur d’être posée à un âge trop précoce pour la plupart des élèves. Seuls ceux des classes favorisées échappent à cette injonction, ce qui veut dire, hypocrisie du système de la sélection scolaire, qu’ils suivent une orientation en lycée d’enseignement général. Toute cette problématique est au cœur de TKT. L’orientation scolaire redouble l’évaluation scolaire, actualisant le tri social par la sélection scolaire (1).

Le roman montre que si Tristan, le héros du livre, n’arrive pas à se représenter dans un métier au sein de ce monde, c’est tout simplement parce qu’il a besoin d’abord de se construire lui-même et donc de construire des représentations sociales justes du monde qui l’entoure.

À ce premier motif du livre se greffe un second motif : Tristan aime une collégienne, mais, influencé par les stéréotypes sexistes et machistes du milieu collégien, il passe outre sa nature introvertie pour tenter de forcer la fille à avoir sinon un rapport sexuel au moins des prémices. Elle est choquée et, déçue, elle rompt. Tristan, malheureux, s'en veut d'avoir si peu confiance en lui qu'il suit les stéréotypes des relations filles-garçons établis par la conception masculine dominante.

Le livre repose sur un montage alterné qui teint de tragique le moment que vit Tristan. Il tient dans une unité de temps : une heure de cours de français qui est le moment présent du récit narré. Alternent avec ce présent des récits rétrospectifs où on suit la relation de Tristan avec Ava, et plein d'autres choses (réunion avec le prof principal et les parents après le conseil de classe, une fête entre jeunes, l'expérience d'un atelier théâtre).

Grâce à cette composition, le motif de l’orientation (présent du récit) est nourri, nous allons voir pourquoi, par celui de l’amour pour Ava, un personnage central dans la dynamique de l’histoire. Ce second motif intègre au fil des pages la thématique de la confiance en soi avec cette autre, ô combien essentielle, que la sexualité c’est des comportements sociaux et c’est des discours envers un ou une autre personne. Tristan apprend à ses dépens qu’à suivre les stéréotypes de comportements masculins que mettent en exergue les discours de ses camarades, il ne parle plus à Ava mais à une image machiste de la fille. Tristan apprend à ses dépens que sa sexualité n’appartient pas aux autres, qu’elle ne lui appartient pas en propre non plus, il comprend que la sexualité appartient à la relation qu’Ava et lui entretiennent et construisent.

Tenu par une composition serrée, le roman assure le liage des motifs et thématiques par l’usage du langage des jeunes. Il intègre l’usage du langage « snap » et SMS dont le TKT (t’inquiète pas) du titre, et tout un langage « jeune » fait de verlan, de troncation, d’abréviations, et d’inventions avec une forte consonnance anglo-américaine. C'est un langage de différenciation générationnelle mais pourtant uniformisé du point de vue des classes sociales, car puisé dans les réseaux sociaux.

 

En conclusion, TKT raconte une expérience de vie affective et sociale, sur fond d’expérience scolaire détaillée. Ce roman n’est pas qu’un roman sur la première fois, une première fois douloureuse, affectivement échouée. Il dépeint l’évolution de Tristan, adolescent introverti, qui d’abord embrigadé par la camisole de force des jugements masculins dominants et sexistes, chemine vers sa libération personnelle en comprenant la nécessité de la prise en compte de la personne qu’il désire et pour qui il éprouve des sentiments. Ava dit non, elle en a acquis le pouvoir parce qu’elle fait reposer son amour pour Tristan sur la confiance mutuelle. C’est pourquoi elle est blessée quand elle voit Tristan rompre cette réciprocité.

Cette expérience fortement déceptive fait mûrir Tristan, qui entre en connaissance de lui-même. L’expérience sociale de l’orientation s’articule alors avec ce thème du mûrissement affectif. La détermination des vocations, le repérage précoce des aptitudes, tendent à figer l’individu dans un type de travailleur futur. Or Tristan ne peut pas répondre à ce modèle rigide et faux. Quand cette conception triomphe dans un système d’enseignement, alors, c’est que ce système procède par détermination à partir d’un repéré livré comme une donnée de la nature. C’est le propre des conceptions innéistes qui ont, décidément, la vie dure. C’est nier, tout simplement, que « le sujet se transforme en transformant ce qui l’entoure » (2), bref qu’il est un être humain. L’orientation définit ainsi un type de rapport social où l’élève est agi par l’institution qui dit qu’il est son propre acteur. La culture de l’orientation figée comme la culture sexiste des collégiens réifie les rapports sentimentaux. Tristan en fait l’expérience corporelle et mentale. C’est sûrement la raison pour laquelle la fin peut devenir fin ouverte : « Le bruit de mes pas résonne dans le silence du couloir, comme un écho que je suis le seul à entendre. A force, je finirai par trouver le bon chemin ».

Philippe Geneste

(1) Lire Geneste, Philippe, Le Travail de l’école, tome 1, La Bussière, Acratie, 2009, 185 p. ; Geneste Philippe, Le Travail de l’école tome 2. Genèse de l’école hiérarchique, Chambéry, CNFEDS-Université Mont Blanc, 2017, 270 p. ; Geneste Philippe, Le Travail de l’école tome 3. Pour une éducation commune polyvalente et polytechnique, Yainville, le Scorpion brun, 170 p. — (2) Jean-Marie Dolle, La Pédagogie… une science ? Eléments pour une pédagogie scientifique, Paris L’Harmattan, 2008, p.63.

 

08/03/2026

La White Trash ou la cohérence perdue de sa propre Histoire

PELAEZ, Philippe, Au Sud, l’agonie, dessin Hugues LABIANO, couleur Jérôme MAFFRE, Glénat, 2026, 64 p. 16€

Cette bande dessinée se présente comme une enquête policière. Les faits se passent en 1926, en Géorgie, au cœur de la Bible Belt, cette ceinture des Etats du Sud des USA (Alabama, Arkansas, Caroline du Nord, Caroline du Sud, Géorgie, Kentucky, Mississippi, Missouri, Tennessee, Virginie) fervents partisans de l’esclavage et qui ont mal digéré leur défaite face aux Etats du Nord lors de la guerre de sécession. Il est question de ségrégation, de tentative d’organisation communiste rassemblant les exploités qu’ils soient blancs ou noirs ou métis ou indiens. Il est question du Ku Klux Khan. Il est question du rôle de la religion et des corruptions du clergé ; il est question d’un meurtre à élucider par un agent fédéral, Jonathan David, agent du bureau d’investigation, qui, s’il cherche la vérité, n’est pas non plus sans une part sombre. Il est question de l’impossible amour entre une jeune femme, fille d’un riche propriétaire, et un jeune métis épris de justice et de livres, militant pour la cause des noirs. Il est question d’un vieil officier confédéré qui tient un secret interracial. Il est question des intentions économiques moins reluisantes que les justifications anti-esclavagistes des Nordistes durant la guerre de sécession. Il est question d’un bagnard évadé qui revient à Savannah, lieu de toute l’histoire, afin de venger des femmes violées dont sa sœur.

Et surtout, Au Sud, l’agonie met en scène la white trash, la raclure blanche, les briar-hopper, ridgerunner, red-necks, … ces blancs, pauvres, écrasés par les riches et les patrons qui les exploitent et qui, selon une idéologie suprémaciste blanche, rêvent de lynchage de noirs, de viols de femmes noires, liquidant leurs blessures d’être des perdants de la colonisation américaine blanche en suppliciant la population noire. La bande dessinée met en scène la blanchitude (par opposition à la négritude) et son inspiration raciste, hiérarchiste, exploiteuse, pour assujettir la population noire et créer les richesses du pays.

Magnifiquement écrit, le récit de Pelaez allie la précision narrative de l’enquête policière (la mort d’un noir aux motivations troubles) à l’élan poétique d’une narration off, avec ses refrains de touches crépusculaires. Rarement une bande dessinée réussit ainsi la performance stylistique du texte. Et cette qualité est rehaussée par un travail fouillé sur les couleurs par Jérôme Maffre et un dessin réaliste au sein duquel Hugues Labiano cultive une subjectivité discrète mais constante.

Pour parfaitement comprendre la thématique centrale de la white trash, Philippe Pelaez a réuni en fin de volume une série de pages qui en raconte l’histoire, en spécifie l’origine, en situe le développement, le tout avec une écriture littéraire qui magnifie les éléments documentaires. Bien sûr, la puissance de la fiction tient à son interprétation dans le contexte géopolitique contemporain. La white trash, le suprémacisme blanc, trace la filiation du pouvoir autoritaire trumpien, et le mouvement MAGA (Make America Great Again). Au Sud, l’agonie explore le rapport des groupes sociaux à l’histoire. Le récit démontre que « l’histoire est trompeuse quand à force d’être exaltée elle devient excessive et défaillante, outrancière et lacunaire » (p.47). Et c’est ainsi que ce récit policier historique résonne dans l’actualité violente de notre temps. C’est un chef d’œuvre dont l’émotion ressentie persiste bien après avoir tourné la dernière page et donc la coloration s’insinue en nous, en échos en un monde de feu et de sang.

Philippe Geneste

01/03/2026

Vagabondages nocturnes dans l’enfance des rêves

BARBEROUSSE, Odette, Élénor, Monsieur ED, 2025, 64 p. 20€

À travers l’histoire d’Élénor, une petite fille qui ne rêve jamais et pour qui la nuit est source d’insomnie, l’album magnifiquement et généreusement illustré vaut réhabilitation de la rêverie, de l’imaginaire et de la fantaisie comme source de la vie et de l’équilibre heureux de la personne.

Valorisation des rêveries enfantines et donc du merveilleux. Le personnage, Élénor, flotte entre fantasmes, cauchemars et désirs de délices. Le rêve ouvre la porte des chemins rêveurs que tout enfant secrète en lui et qui le relie à l’étrange, à l’inouï. L’enfant, ainsi sans crainte, saisit l’inconnu et ose investir le monde avec ce que les adultes dénonceraient comme relevant de l’impossible. Qu’on en juge, le pronom elle désignant Élénor : « elle vole », « elle s’amuse », « elle rage », « elle se promène », « elle est inquiète », « elle a peur », « elle combat », « elle court », « elle est heureuse », « elle s’envole », « elle rentre chez elle ».

Notre époque quadrille tellement la vie des enfants, leur vie croule tellement sous les organigrammes d’activités, que la part de leur vagabondage mental est piétinée, amoindrie sans cesse et sans cesse. Un tel album vaut pour cet éloge pratique et artistique à la rêverie. Il est dessiné au crayon de couleur avec un texte clair qui s’adresse bien aux enfants petits à qui on lit le livre et qui s’adresse, tout autant, aux jeunes lectrices et lecteurs dès huit ans.

 

MACHIDA, Naoko, La Nuit des chats, traduit du japonais par Alice Hureau, Le Cosmographe, 2026, 32 p. 16€50

Cet album conte un récit animalier qui est aussi un récit fantastique dédié à la lune.

Le propre de la lune, comme le remarquait l’onomatopéiste Louis Ramet, est d’être silencieuse. Or, cette entité cosmique du silence a beaucoup fait parler les humains, a peut-être, selon Naoko Machida, tourmenté et fasciné les animaux, les loups, bien sûr, mais, nous dit Naoko Machida les chats aussi. L’emploi préférentiel du point de vue de la contre-plongée accroît l’idée de fascination que la lune exerce sur le regard des chats.

C’est elle, la lune, en son croissant pareil à une griffe qui attire à elle les chats. Lors de son apparition, ils convergent tous vers un lieu de culte pour lui rendre hommage, chaque félin se dressant vers elle avant de refluer vers ses pénates.

Or, la lune, dans de nombreux mythes associés à la fertilité, prend sous son aile les rencontres aimantes. C’est aussi ce qui se produit dans l’album La Nuit des chats. Pour certains, la rencontre est peut-être une histoire secondaire mais pour d’autres elle est l’histoire première. Si le croissant de lune préside à son avènement c’est parce qu’il symboliserait la renaissance. La lune est aussi, dans d’autres mythologie, l’égyptienne, par exemple, associée au voyage et à l’errance, celle des chats errants à moins que ce ne soit celle qui invite les chats au vagabondage nocturne.

Quoiqu’il en soit, à chaque quartier de lune, la scène prodigieuse imaginée par Naoko Machida, se répèterait. Avec la même ferveur, avec les mêmes regards unissant les créatures terrestres au cosmos. L’album invite au silence, il explore la profondeur apaisante de ce que procure aux chats cette contemplation rituelle. Le jeu des plans évite les heurts pour œuvrer à une liaison harmonieuse des scènes entre elles.

Adroitement, l’autrice illustratrice joue du besoin de connaissance de l’enfant manipulant un symbole de l’inconscient. Là convergent la fonction génératrice de la nature autant que celle de la pensée. Celle-ci couvre l’unité de l’imagination et de la réflexion cognitive. Habilement fantastique par la transformation du croissant de lune en griffe puis de celle-ci en symbole universel de l’espèce mammifère carnivore des chats, l’album La Nuit des chats rejoue pour les petits une panoplie de significations multiséculaires sans jamais quitter le terrain fabulateur propre aux enfants et à leur amour des chats autant qu’à leur curiosité fiévreuse pour l’astre de la nuit et sa claire brillance.

Philippe Geneste

(1) Ramet, Louis Et la Chair s’est faite verbe ou la mort de Saussure, collection Essai, éditions Bénévent, 2009, 675 p. et Ramet, Louis, TIEN MEN (Tête à l’envers) ou l’inventaire du langage, Nîmes, C. Lacour éditeur, 2011, 295 p.