Anachroniques

01/03/2026

Vagabondages nocturnes dans l’enfance des rêves

BARBEROUSSE, Odette, Élénor, Monsieur ED, 2025, 64 p. 20€

À travers l’histoire d’Élénor, une petite fille qui ne rêve jamais et pour qui la nuit est source d’insomnie, l’album magnifiquement et généreusement illustré vaut réhabilitation de la rêverie, de l’imaginaire et de la fantaisie comme source de la vie et de l’équilibre heureux de la personne.

Valorisation des rêveries enfantines et donc du merveilleux. Le personnage, Élénor, flotte entre fantasmes, cauchemars et désirs de délices. Le rêve ouvre la porte des chemins rêveurs que tout enfant secrète en lui et qui le relie à l’étrange, à l’inouï. L’enfant, ainsi sans crainte, saisit l’inconnu et ose investir le monde avec ce que les adultes dénonceraient comme relevant de l’impossible. Qu’on en juge, le pronom elle désignant Élénor : « elle vole », « elle s’amuse », « elle rage », « elle se promène », « elle est inquiète », « elle a peur », « elle combat », « elle court », « elle est heureuse », « elle s’envole », « elle rentre chez elle ».

Notre époque quadrille tellement la vie des enfants, leur vie croule tellement sous les organigrammes d’activités, que la part de leur vagabondage mental est piétinée, amoindrie sans cesse et sans cesse. Un tel album vaut pour cet éloge pratique et artistique à la rêverie. Il est dessiné au crayon de couleur avec un texte clair qui s’adresse bien aux enfants petits à qui on lit le livre et qui s’adresse, tout autant, aux jeunes lectrices et lecteurs dès huit ans.

 

MACHIDA, Naoko, La Nuit des chats, traduit du japonais par Alice Hureau, Le Cosmographe, 2026, 32 p. 16€50

Cet album conte un récit animalier qui est aussi un récit fantastique dédié à la lune.

Le propre de la lune, comme le remarquait l’onomatopéiste Louis Ramet, est d’être silencieuse. Or, cette entité cosmique du silence a beaucoup fait parler les humains, a peut-être, selon Naoko Machida, tourmenté et fasciné les animaux, les loups, bien sûr, mais, nous dit Naoko Machida les chats aussi. L’emploi préférentiel du point de vue de la contre-plongée accroît l’idée de fascination que la lune exerce sur le regard des chats.

C’est elle, la lune, en son croissant pareil à une griffe qui attire à elle les chats. Lors de son apparition, ils convergent tous vers un lieu de culte pour lui rendre hommage, chaque félin se dressant vers elle avant de refluer vers ses pénates.

Or, la lune, dans de nombreux mythes associés à la fertilité, prend sous son aile les rencontres aimantes. C’est aussi ce qui se produit dans l’album La Nuit des chats. Pour certains, la rencontre est peut-être une histoire secondaire mais pour d’autres elle est l’histoire première. Si le croissant de lune préside à son avènement c’est parce qu’il symboliserait la renaissance. La lune est aussi, dans d’autres mythologie, l’égyptienne, par exemple, associée au voyage et à l’errance, celle des chats errants à moins que ce ne soit celle qui invite les chats au vagabondage nocturne.

Quoiqu’il en soit, à chaque quartier de lune, la scène prodigieuse imaginée par Naoko Machida, se répèterait. Avec la même ferveur, avec les mêmes regards unissant les créatures terrestres au cosmos. L’album invite au silence, il explore la profondeur apaisante de ce que procure aux chats cette contemplation rituelle. Le jeu des plans évite les heurts pour œuvrer à une liaison harmonieuse des scènes entre elles.

Adroitement, l’autrice illustratrice joue du besoin de connaissance de l’enfant manipulant un symbole de l’inconscient. Là convergent la fonction génératrice de la nature autant que celle de la pensée. Celle-ci couvre l’unité de l’imagination et de la réflexion cognitive. Habilement fantastique par la transformation du croissant de lune en griffe puis de celle-ci en symbole universel de l’espèce mammifère carnivore des chats, l’album La Nuit des chats rejoue pour les petits une panoplie de significations multiséculaires sans jamais quitter le terrain fabulateur propre aux enfants et à leur amour des chats autant qu’à leur curiosité fiévreuse pour l’astre de la nuit et sa claire brillance.

Philippe Geneste

(1) Ramet, Louis Et la Chair s’est faite verbe ou la mort de Saussure, collection Essai, éditions Bénévent, 2009, 675 p. et Ramet, Louis, TIEN MEN (Tête à l’envers) ou l’inventaire du langage, Nîmes, C. Lacour éditeur, 2011, 295 p.