Anachroniques

15/02/2026

L’éveil de iel en poésie

MEULEMAN, Marie, Camille se réveille, photographies Mathieu LITT, CotCotCot, 2026, 164 p. 19€90

La prose poétique de Marie Meuleman s’attache au moment particulier du réveil, ce moment où le jour estompe la nuit et la veille supplante le sommeil, ce moment, aussi, où le sujet hésite entre jouer les prolongations du repos et se préparer à la confrontation avec les activités. Camille se réveille est donc une longue suite verbale et iconique sur ce moment d’entre-deux, sur ce seuil où semble prévaloir l’hésitation. Le texte l’exprime avec ses annonces qui, au fil des pages, reviennent sous forme de répétitions, mais souvent avec des variations de détail signalant au lectorat des bifurcations possible du sens à donner. La prose trouve un appui précieux sur les photographies. Celles-ci opèrent comme l’oxygène que l’éveillé respire pour entrer dans le monde. La variation des teintes sur du papier calque apporte grand mystère et stimule l’interprétation rendue obligatoire : n’est-ce pas d’ailleurs un trait de la très belle collection « Photolittérature » où paraît le livre ? Le texte et l’image photographique s’allient pour créer un flottement du sens, des hésitations de visions ou d’orientation interprétative. Celles-ci ne suggèrent-elles pas l’équivalent de sensations ? En tout cas, une émotion pénètre le lecteur ou la lectrice qui accompagne Camille en train de reprendre conscience de son environnement et de son corps.

Les photographies de paysage et les tableaux photographiques abstraits introduisent l’atemporalité dans l’histoire, redoublant ainsi le texte et son jeu de variations et répétitions. Dans les images se dessinent et fusionnent le lisse et le transparent, le bleu nuit et le clair diaphane, l’ocre et le rosé. Le blanc se fait blanchâtre, le bleu bleuâtre, l’orange tire au jaune, le jaune s’estompe… Parfois, des bordures de liserés transitoires apparaissent. Le froid, le chaud, le sec, l’humide, le tiède, le glacé se mêlent. Les paysages se défont de leurs formes et la personne lisante cherche à saisir par le sens ces toiles intérieures qui photographient sans doute l’indécidabilité de Camille : « iel » désire dormir et c’est l’heure du réveil. Une même page peu à peu graduée du bas vers le haut, avec la taille modifiée de son liseré rouge signifie, à elle seule, une chronologie qui, bien qu’improbable, sous-tend le temps du réveil de Camille.

La sensation est à l’hypertrophie des affects qui brouillent la cognition. La perception poétisée des paysages, qui vagabonde dans la fluidité des rocs, des monts, des mers et sur des surfaces, rejoint la sensibilité verbale d’un texte qui se livre en recherche afin d’imiter la posture d’éveillant de Camille. L’ambiguïté du réveil-sommeil est répercutée par le choix d’introduire l’orthographe transgenrée du pronom personnel sujet de troisième personne (une seule fois complément), soit le pronom « iel ». Le réveil qu’iel boit, qu’iel avale, qu’iel retarde, qu’iel fait durer, ce réveil possède la richesse d’un imaginaire pré-conscient. Il est une étape dans le procès de sortie de l’inconscient du sommeil et des rêves.

L’effet du pronom crée une abstraction dans l’appareil verbal du livre, une abstraction qui bannit la singularité littéraire pour promouvoir une finalité abstractive : affirmer un pronom non binaire qui respecte les personnes ne se reconnaissant ni dans le genre féminin ni dans le genre masculin ou des personnes au genre non décidé ; et au pluriel, iels, le pronom désigne des groupes où l’appartenance soit au masculin soit au féminin pose problème (1). Certes, Le Petit Robert l’a intégré en 2023 dans son dictionnaire en ligne, et certes iel rend compte de l’ambivalence du prénom Camille, désignant aussi bien un garçon qu’une fille. Certes, aussi, la typisation littéraire, recherchée par Marie Meuleman, s’y accomplit puisque iel signale la mixité (pour reprendre le terme de l’autrice en préambule de l’ouvrage) du prénom Camille. Toutefois, sans être heurtée par ce choix, la lecture semble indiquer que le passage, dans le texte, de Camille à iel équivaut à un passage d’une expérience donnée comme singulière à un énoncé à valeur générale. Dans ce re-tournement de perspective (du singulier au général) accrochée au mot désignant le personnage, la poéticité change aussi de valeur. On passe d’une prose poétique cheminant en domaine poétique à une prose abstractive qui concentre l’attention du lectorat sur le pronom, donc sur sa mixité de genre alors que le texte file le travail patient de tricotage de l’indécidabilité du moment du réveil. Mais, d’autres lectrices et lecteurs diront, a contrario, que le pronom iel renforce cette thématique de l’indécidabilité, et c’est effectivement le cas.

Philippe Geneste

(1) Greco, Luca, « La Création de pronoms non binaires n’est pas une exception française », Le Monde, 16/12/2021, p.33.

 

08/02/2026

Innovation et adaptation au cœur de la littérature destinée à la jeunesse

PICARD Valérie, Tristan ou l’ennui avec les pissenlits, illustrations Audrey MALO, Monsieur Ed, 2025, 52 p. 19€

Rares sont les livres, pour petits, dont le titre permet de comprendre unilatéralement les premières images. C’est le cas ici : Tristan s’ennuie au milieu des pissenlits… Avalé par un serpent, il va vivre une aventure où ventre et univers souterrain se confondent. Il ne cessera, tel Alice, de tomber plus profondément dans un monde foutraque et fantastique, multipliant les expériences et les tentatives de relation, parfois avec succès, souvent échouées.

La drôlerie est le ferment de la lecture d’un tel ouvrage, pour les petits pré-lecteurs ou bien pour les tous jeunes lecteurs et lectrices.

L’histoire repose sur le non-sensisme cher à Lewis Caroll. Dire que la création de Picard et Malo est une exploration des émotions, ce serait relier l’émotion à des situations catastrophiques, dire que le petit volume est comique, ce serait court-circuiter la volonté des autrices de peindre un personnage qui réagit aux situations et change, mûrit. Dire qu’il s’agit d’un album, ce serait prendre l’âge du lectorat visé comme indicateur du genre, alors que tout tend à prouver qu’il s’agit d’une bande dessinée pour enfant… Mais cette bande dessinée a subi l’attractivité de l’album et la régularité des cases manque, la composition des planches s’émancipe du genre initial…. Peut-être est-ce la caractéristique des éditions Monsieur Ed, brouiller les cartes génériques, explorer le non-sens, filer sur les platebandes du surréalisme et rechercher la lecture comme amusement avec tout ce qui la permet.

 

L’HERMENIER Maxe, Tom Sawyer 1 Un parfum d’aventure, d’après Mark Twain, dessin et couleur DJET et Johann GORGIÉ, Jungle, 2025, 48 p. 12€95

La robinsonnade est née au dix-huitième siècle, articulée à la littérature ayant le voyage pour thème. Elle se trouva incluse dans le récit d’aventure. Son nom provient bien sûr du Robinson Crusoé qui paraît en Angleterre en 1719. La même année, une version abrégée est publiée (1). Une multitude de traductions suivirent dans toute l’Europe. Il faut dire que le livre de Defoe entre en connivence avec les menées coloniales de l’Angleterre. Mais le livre suscita aussi une longue descendance connue sous la désignation de robinsonnade, notamment destinée aux enfants.

Quand l’écrivain américain, Mark Twain (1835-1910) publie Huckleberry Finn en 1883, il reprend à la robinsonnade le motif de l’île. C’est sur ce motif que le premier tome mis joyeusement en route par L’Hermenier, Djet et Gorgié, se conclut. À la fin de ce tome, nous sommes donc au seuil des aventures véritables de Tom Sawyer et de son compagnon aguerri en péripéties, Huckleberry Finn. Qui dit l’île dit le fleuve qui a tant fasciné Samuel Langhorne Clemens qu’il en a tiré son nom, lui qui en 1859 dirigeait son premier bateau sur le Mississippi : Mark Twain qui est le cri « par deux brasses de fond ».

La bande dessinée épouse avec gourmandise la filiation d’Huckleberry Finn : le roman picaresque, le roman d’aventure et de voyage, mais aussi celle de la robinsonnade. Huckleberry Finn a été précédé en 1876 par Les Aventures de Tom Sawyer. Tom Sawyer est le personnage qui repose sur un type. C’est une réussite légendaire de l’art littéraire de Samuel Langhorne Clemens qui signe Mark Twain.

Ce premier tome de la bande dessinée trouve la dynamique de l’aventure durant cette nuit mémorable où Tom Sawyer et son ami assistent à un crime dans le cimetière du village. Ils sont aussi les témoins d’une injustice puisque celui qui sera condamné par la justice n’est pas celui qui a tué mais son compagnon faux-jeton. Au motif de l’aventure s’ajoute alors celui de l’injustice et au voyage, l’intrigue criminelle.

Auparavant, le récit dessiné fait partager au jeune lectorat la condition des enfants dans un village reculé du Mississippi. La vivacité du rythme des planches, le dessin un rien inspiré par le genre du manga, tout est fait pour captiver le jeune lectorat et c’est bien ce qui se passe. Twain décrit la vie du peuple et les relations sociales dans une communauté où la religion imprègne les mentalités. Les scènes de village abondent, privilégiant celles où les enfants jouent un rôle. Mark Twain disait des Aventures de Tom Sawyer : « Bien que ce livre ait surtout pour but de divertir jeunes gens et jeunes filles, j’espère qu’il n’en sera pas moins apprécié par les grandes personnes, auxquelles je me suis proposé de remémorer pour leur agrément l’ambiance dans laquelle elles ont vécu » (2).

Si le personnage de Tom Sawyer emporte l’adhésion, c’est parce qu’il concentre en lui les traits du bon gars impertinent, intrépide autant que naïf et roublard sinon menteur… Tom est un garnement mais un garnement sympathique, il est un insolent mais un insolent à profonde humanité, il n’aime pas l’école mais il a une soif de savoirs qu’il étanche par l’aventure et les pérégrinations. 

Philippe Geneste

Notes : (1) Escarpit Denise, La Littérature de jeunesse. Itinéraires d'hier et d'aujourd'hui, Magnard, 2008, p.136. — (2) Cité par Nières-Chevrel, Isabelle, Introduction à la littérature de jeunesse, Paris, Didier jeunesse, 2009, 239 p. – p.15.

01/02/2026

Du viol intrafamilial

MIRAUCOURT, Christophe, Je sais ce qu’il t’a fait, le Muscadier, 2025, 116 p. 13€50

Encore un très bon roman paraissant dans la collection « Rester vivant », dont la caractéristique est de prendre à bras le corps les problématiques adolescentes et jeunes adultes. L’auteur connaît les lieux où se passent l’histoire, à Coulommiers, et il inscrit son roman dans la veine réaliste. Les personnages sont principalement des élèves de lycée, embarqués par leur professeure de français dans l’écriture d’une nouvelle avec un écrivain.

Tout par de là, le dispositif d’écriture choisi (tirage au sort d’un des secrets confiés anonymement au papier par les élèves). Cette mise en place met l’écriture au centre de la composition du livre et c’est bien sur elle qu’il s’achève : on assiste en fait à l’écriture du livre, selon le vieux procédé systématisé par les recherches romanesques des années 1950/1960 (1). La composition se complexifie en intégrant une enquête de l’héroïne, et donc les fausses pistes suivies, et la description de sa vie dans l’intimité de sa famille. Alternent ainsi vie publique, vie privée, paroles et comportements qui donnent le change et paroles et comportements régnant dans la vie privée. C’est l’occasion de greffer entre elles des intrigues qui finissent par converger, mais aussi des thématiques secondaires apportant une respiration et assurant le rythme de la lecture.

Le thème majeur est celui du viol intrafamilial. La mainmise masculine sur le corps et l’intégrité de la fille est peu à peu explicitée : c’est une emprise sur l’intimité, sur les parties du corps et sur la parole. Associé à ce thème est celui de la scarification, qui pose les questions de quel corps survit au viol ? Quel cœur lui survit ? Quelle image de soi s’y forge ? La sidération est particulièrement mise en scène accompagnant l’enfermement de la personne dans un silence qui la coupe du reste du monde. Dans le roman, c’est le danger couru par la petite sœur qui va déclencher chez Sheila (c’est le nom de l’héroïne) l’action libératrice.

La composition complexe s’appuie sur une thématique formant l’arrière-plan du roman, celle de la camaraderie, du groupe d’ami, de la connivence générationnelle ou de l’affinité affective. Le résultat est un roman qui dresse une représentation vraisemblable d’une classe, renforçant ainsi le réalisme.

Côté langage, on sent l’hésitation de l’auteur qui intègre les vocabulaires et expressions (2) du parler des jeunes, mais dans un schème général de français syntaxiquement parfaitement conventionnel. Comme si le choix de la littérature résistait à emprunter un autre choix que celui de la langue normée. Peut-être l’auteur a-t-il préféré s’assurer un lectorat élargi, ce qu’une écriture très proche de la langue parlée ne lui aurait pas permis.

Philippe Geneste

(1) Il semble que la littérature contemporaine renoue avec ce procédé : le roman individualiste de Chiche, Sarah, Aimer, Paris, Julliard, 2025, 379 p. en est un exemple. La coïncidence est d’autant plus troublante que Miraucourt dans le secteur pour la jeunesse et Chiche dans le secteur de la littérature générale pour adulte sont contemporains dans leur écriture et que tous deux jouent sur une fausse allégation autobiographique d’un auteur qui ne serait pas celle ou celui que l’on croit.

(2) j’ai peur qu’il m’affiche, il était en crush sur moi, en mode c’est quoi ce truc chelou, genre, scoop, un truc trop cool, ça se fait trop pas, l’herbe, ses potes, disparu des radars, en flag, les potins du coin, conne, ton coming out, faire du stand up, ça m’a donné la gerbe, filer du fric, boulet, trop con, [il] se la raconte, de ouf, je trace, un type qui traîne, tu voulais pécho ?, old school, no comment, coinços.

Geste : Dessine des guillemets avec ses doigts pour montrer que c’est les mots ou parole d’autrui.