MEULEMAN, Marie, Camille se réveille, photographies Mathieu LITT, CotCotCot, 2026, 164 p. 19€90
La prose poétique de Marie Meuleman s’attache au
moment particulier du réveil, ce moment où le jour estompe la nuit et la veille
supplante le sommeil, ce moment, aussi, où le sujet hésite entre jouer les
prolongations du repos et se préparer à la confrontation avec les activités. Camille se réveille est donc une longue suite verbale et iconique sur ce moment
d’entre-deux, sur ce seuil où semble prévaloir l’hésitation. Le texte l’exprime
avec ses annonces qui, au fil des pages, reviennent sous forme de répétitions,
mais souvent avec des variations de détail signalant au lectorat des
bifurcations possible du sens à donner. La prose trouve un appui précieux sur
les photographies. Celles-ci opèrent comme l’oxygène que l’éveillé respire pour
entrer dans le monde. La variation des teintes sur du papier calque apporte
grand mystère et stimule l’interprétation rendue obligatoire : n’est-ce
pas d’ailleurs un trait de la très belle collection « Photolittérature »
où paraît le livre ? Le texte et l’image photographique s’allient pour
créer un flottement du sens, des hésitations de visions ou d’orientation
interprétative. Celles-ci ne suggèrent-elles pas l’équivalent de
sensations ? En tout cas, une émotion pénètre le lecteur ou la lectrice
qui accompagne Camille en train de reprendre conscience de son environnement et
de son corps.
Les photographies de paysage et les tableaux
photographiques abstraits introduisent l’atemporalité dans l’histoire,
redoublant ainsi le texte et son jeu de variations et répétitions. Dans les
images se dessinent et fusionnent le lisse et le transparent, le bleu nuit et
le clair diaphane, l’ocre et le rosé. Le blanc se fait blanchâtre, le bleu
bleuâtre, l’orange tire au jaune, le jaune s’estompe… Parfois, des bordures de
liserés transitoires apparaissent. Le froid, le chaud, le sec, l’humide, le
tiède, le glacé se mêlent. Les paysages se défont de leurs formes et la
personne lisante cherche à saisir par le sens ces toiles intérieures qui
photographient sans doute l’indécidabilité de Camille : « iel »
désire dormir et c’est l’heure du réveil. Une même page peu à peu graduée du
bas vers le haut, avec la taille modifiée de son liseré rouge signifie, à elle
seule, une chronologie qui, bien qu’improbable, sous-tend le temps du réveil de
Camille.
La sensation est à l’hypertrophie des affects qui
brouillent la cognition. La perception poétisée des paysages, qui vagabonde
dans la fluidité des rocs, des monts, des mers et sur des surfaces, rejoint la
sensibilité verbale d’un texte qui se livre en recherche afin d’imiter la
posture d’éveillant de Camille. L’ambiguïté du réveil-sommeil est répercutée
par le choix d’introduire l’orthographe transgenrée du pronom personnel sujet
de troisième personne (une seule fois complément), soit le pronom « iel ».
Le réveil qu’iel boit, qu’iel avale, qu’iel retarde, qu’iel fait durer, ce
réveil possède la richesse d’un imaginaire pré-conscient. Il est une étape dans
le procès de sortie de l’inconscient du sommeil et des rêves.
L’effet du pronom crée une abstraction dans
l’appareil verbal du livre, une abstraction qui bannit la singularité
littéraire pour promouvoir une finalité abstractive : affirmer un pronom
non binaire qui respecte les personnes ne se reconnaissant ni dans le genre
féminin ni dans le genre masculin ou des personnes au genre non décidé ;
et au pluriel, iels, le pronom désigne des groupes où l’appartenance
soit au masculin soit au féminin pose problème (1). Certes, Le Petit Robert l’a intégré en 2023 dans son dictionnaire en ligne, et certes iel
rend compte de l’ambivalence du prénom Camille, désignant aussi bien un garçon
qu’une fille. Certes, aussi, la typisation littéraire, recherchée par Marie
Meuleman, s’y accomplit puisque iel signale la mixité (pour reprendre le
terme de l’autrice en préambule de l’ouvrage) du prénom Camille. Toutefois,
sans être heurtée par ce choix, la lecture semble indiquer que le passage, dans
le texte, de Camille à iel équivaut à un passage d’une expérience donnée
comme singulière à un énoncé à valeur générale. Dans ce re-tournement de
perspective (du singulier au général) accrochée au mot désignant le personnage,
la poéticité change aussi de valeur. On passe d’une prose poétique cheminant en
domaine poétique à une prose abstractive qui concentre l’attention du lectorat
sur le pronom, donc sur sa mixité de genre alors que le texte file le travail
patient de tricotage de l’indécidabilité du moment du réveil. Mais, d’autres
lectrices et lecteurs diront, a contrario, que le pronom iel renforce
cette thématique de l’indécidabilité, et c’est effectivement le cas.
Philippe Geneste
(1) Greco, Luca, « La Création de pronoms
non binaires n’est pas une exception française », Le Monde, 16/12/2021, p.33.