BARBEROUSSE, Odette, Élénor, Monsieur ED, 2025, 64 p. 20€
À
travers l’histoire d’Élénor, une petite fille qui ne rêve jamais et pour qui la
nuit est source d’insomnie, l’album magnifiquement et généreusement illustré
vaut réhabilitation de la rêverie, de l’imaginaire et de la fantaisie comme
source de la vie et de l’équilibre heureux de la personne.
Valorisation
des rêveries enfantines et donc du merveilleux. Le personnage, Élénor, flotte
entre fantasmes, cauchemars et désirs de délices. Le rêve ouvre la porte des
chemins rêveurs que tout enfant secrète en lui et qui le relie à l’étrange, à
l’inouï. L’enfant, ainsi sans crainte, saisit l’inconnu et ose investir le
monde avec ce que les adultes dénonceraient comme relevant de l’impossible.
Qu’on en juge, le pronom elle désignant Élénor : « elle
vole », « elle s’amuse », « elle rage »,
« elle se promène », « elle est inquiète »,
« elle a peur », « elle combat », « elle
court », « elle est heureuse », « elle
s’envole », « elle rentre chez elle ».
Notre
époque quadrille tellement la vie des enfants, leur vie croule tellement sous
les organigrammes d’activités, que la part de leur vagabondage mental est
piétinée, amoindrie sans cesse et sans cesse. Un tel album vaut pour cet éloge
pratique et artistique à la rêverie. Il est dessiné au crayon de couleur avec
un texte clair qui s’adresse bien aux enfants petits à qui on lit le livre et
qui s’adresse, tout autant, aux jeunes lectrices et lecteurs dès huit ans.
MACHIDA,
Naoko, La Nuit des chats, traduit du japonais par Alice Hureau,
Le Cosmographe, 2026, 32 p. 16€50
Cet
album conte un récit animalier qui est aussi un récit fantastique dédié à la
lune.
Le
propre de la lune, comme le remarquait l’onomatopéiste Louis Ramet, est d’être
silencieuse. Or, cette entité cosmique du silence a beaucoup fait parler les
humains, a peut-être, selon Naoko Machida, tourmenté et fasciné les animaux,
les loups, bien sûr, mais, nous dit Naoko Machida les chats aussi. L’emploi
préférentiel du point de vue de la contre-plongée accroît l’idée de fascination
que la lune exerce sur le regard des chats.
C’est
elle, la lune, en son croissant pareil à une griffe qui attire à elle les
chats. Lors de son apparition, ils convergent tous vers un lieu de culte pour
lui rendre hommage, chaque félin se dressant vers elle avant de refluer vers ses
pénates.
Or,
la lune, dans de nombreux mythes associés à la fertilité, prend sous son aile
les rencontres aimantes. C’est aussi ce qui se produit dans l’album La Nuit des chats. Pour certains, la
rencontre est peut-être une histoire secondaire mais pour d’autres elle est
l’histoire première. Si le croissant de lune préside à son avènement c’est
parce qu’il symboliserait la renaissance. La lune est aussi, dans d’autres
mythologie, l’égyptienne, par exemple, associée au voyage et à l’errance, celle
des chats errants à moins que ce ne soit celle qui invite les chats au
vagabondage nocturne.
Quoiqu’il
en soit, à chaque quartier de lune, la scène prodigieuse imaginée par Naoko
Machida, se répèterait. Avec la même ferveur, avec les mêmes regards unissant
les créatures terrestres au cosmos. L’album invite au silence, il explore la
profondeur apaisante de ce que procure aux chats cette contemplation rituelle.
Le jeu des plans évite les heurts pour œuvrer à une liaison harmonieuse des
scènes entre elles.
Adroitement,
l’autrice illustratrice joue du besoin de connaissance de l’enfant manipulant
un symbole de l’inconscient. Là convergent la fonction génératrice de la nature
autant que celle de la pensée. Celle-ci couvre l’unité de l’imagination et de
la réflexion cognitive. Habilement fantastique par la transformation du
croissant de lune en griffe puis de celle-ci en symbole universel de l’espèce
mammifère carnivore des chats, l’album La Nuit des chats rejoue
pour les petits une panoplie de significations multiséculaires sans jamais
quitter le terrain fabulateur propre aux enfants et à leur amour des chats
autant qu’à leur curiosité fiévreuse pour l’astre de la nuit et sa claire
brillance.
Philippe
Geneste
(1) Ramet, Louis Et