Anachroniques

28/12/2025

La biographie constructive des jeunes années de Vincent Van Gogh

Salma, Sergio, Vincent avant Van Gogh, mise en couleur Amelia NAVARRO, Glénat, 2025, 143 p. 24€

Une erreur sempiternelle des biographies est d’envisager la vie de la personne, dès la plus tendre enfance, comme « un ensemble cohérent et orienté » (1). L’artiste est ainsi possédé par sa création et toute sa vie est « l’expression unitaire d’une intention (…) qui s’annonce dans toutes les expériences » (2) qu’il traverse. Une telle conception de la biographie fait concession à l’idéologie du don, du préformisme et l’hagiographie n’est pas loin de supplanter la biographie. Ce type de biographie présente une logique inébranlable menant les événements, le chronologique n’apparaissant que comme une illustration du propos a-historique.

La bande dessinée de Sergio Salma évite cet écueil en emmenant le lecteur au cœur de la jeunesse (de l’enfance à sa vie de jeune homme) de Vincent van Gogh. Le récit suit les expériences familiales où se noue le goût du dessin, les expériences de l’adolescent indécis sur ses projets professionnels, le jeune homme employé dans les magasins d’art puis en quête d’une vocation de pasteur qui sera un échec. L’ouvrage instruit le lectorat sur les blessures de la vie ressenties par le jeune homme, sur son expérience du milieu de l’art commercial et son goût pour les artistes en marge. Il nous fait entrer dans le besoin de spiritualité sociale qu’éprouve Vincent et ses tentatives romantico-messianiques pour la concrétiser.

Vincent avant Van Gogh, en tant que biographie, vaut en ce qu’elle démontre qu’il n’y a pas de projet originel directement explicatif du devenir peintre de Van Gogh. En revanche, il y a la vie, des faits de vie, et Sergio Salma choisit de les suivre sans les inscrire, a priori, dans une finalité instruite par la gloire posthume du peintre. Le personnage de Van Gogh y apparaît se cherchant, trébuchant, s’enthousiasmant, s’engageant puis échouant, recommençant vers une autre voie. Pas de projet inhérent et atemporel à son itinéraire, juste la vie dans ce qu’elle offre de choix et de ce que le personnage en a saisi pour faire sa vie. Par exemple, si le biographe souligne la précocité de l’attirance pour le dessin, il en souligne, tout autant, la pratique sans visée professionnelle mais à but de plaisir et de transcription de moments contemplatifs ou réflexifs.

La bande dessinée suit la trajectoire sociale du jeune Vincent, décrit le milieu du commerce de l’art où il a été apprenti puis employé, les luttes intestines dans ce champ culturel qu’il a pu observer. L’espace social, celui de la famille nucléaire d’abord, puis celui de la famille élargie (rôle des oncles), poussent l’adolescent et le jeune homme à l’intégration dans le milieu de la bourgeoisie commerçante. L’espace social des marchands d’art lui permet de découvrir des artistes et de structurer ses goûts pour la peinture non commerciale. La traversée de ces espaces s’accomplit avec une sourde inquiétude de Vincent devant les choix de la vie, une inquiétude inséparable de la sincérité érigée en vectrice éthique de sa vie. Le jeu de la mise en couleur d’Amelia Navarro se fait alors splendide par son à-propos.

La bande dessinée montre aussi comment l’appétence de Vincent pour le dessin grandit en même temps que ses préoccupations religieuses et sociales évoluent. Tout son parcours décrit la lente maturation de cette éthique de la sincérité qui lui fait mettre l’art commercial au ban de l’art, et l’amène à ressentir la vie immanente des objets, des personnes, des relations humaines et sociales. C’est alors seulement qu’il décide de vivre de sa peinture. Vincent se construit en tant qu’homme en élaborant cette exigence de l’immanence des êtres et des choses, du dessin et du milieu, de la couleur et de la lumière ambiante.

Loin de « la biographie conçue comme intégration rétrospective de toute l’histoire personnelle du “créateur” dans un projet purement esthétique » (3), Sergio Salma propose là une biographie constructive dont on ne soulignera jamais assez combien il serait important que le jeune lectorat préadolescent et adolescent puisse y avoir accès. En effet, l’ouvrage montre que le « projet personnel », imposé par l’institution scolaire selon un schème figé et innéiste, est, dans la vraie vie, une construction patiente et qui doit se fonder, non sur une conception idéelle purement abstraite, mais sur les expériences, tentatives, erreurs, réussites, joies et déplaisirs ou souffrances de la personne.

La biographie de Sergio Salma déjoue le pôle innéiste des biographies d’artistes, en ne figeant pas Vincent dans la stature dans laquelle la postérité l’a pétrifié. L’auteur raconte une existence non une vocation. Ainsi, à l’intérêt propre à la biographe, en tant que contribution à la connaissance de Vincent Van Gogh, s’ajoute un intérêt pédagogique pour le jeune lectorat à l’âge des identifications et des fascinations pour des icônes.

Philippe Geneste

Notes : (1) Bourdieu, Pierre, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, éditions du seuil, 1992, 486 p. – p.263. – (2) Ibid. – (3) Ibid., p.268.

21/12/2025

En attendant Noël

IWASAKI, Chihiro, Potchi à la mer, traduit du japonais par Alice Hureau, éditions le Cosmographe, 2025, 26 p. 17€

Ce bel album tout en aquarelles décrit avec sensibilité la fragilité des sentiments et des réactions affectives liées à l’attachement. L’intrigue est simple : une petite fille, Chi Chan, partant en vacances au bord de la mer, est séparée de son petit chien avec qui elle a grandi. Elle fait alors l’expérience de la solitude, du manque affectif, de la tristesse. La jeune lectrice ou le jeune lecteur en est à la moitié de l’album. Chi Chan écrit alors au chiot, Potchi. Dans sa lettre, elle se raconte et met en perspective ses vacances à l’intérieur du désir de leurs retrouvailles. La lettre s’achève par une imploration à sa venue. Grâce aux aquarelles de pleine page, l’enfant et le chiot sont vus en parallèle, dans la tristesse qui les enchaîne.

S’ouvre alors la dernière partie. Le père et la mère ont amené Potchi auprès de l’enfant désormais rendu confiant en l’écriture. Alors commencent les vraies vacances.

La force de l’album tient moins à l’histoire simple qu’à la tendresse qu’imprime l’aquarelle. L’album est de bout en bout émotif. Il est une ode à l’exultation de la réunion in praesentia… La vie se réalise pour l’enfant au présent, le présent comme une retrouvaille en fête des êtres qui s’animent l’un l’autre.

 

DUMAS Valérie, Adelphina, une enfant de l’amour, le Cosmographe, 2025, 46 p. 16€

Cheffe d’orchestre de cet album, Valérie Dumas plante une situation sociale : établir la liste des invités à une fête d’anniversaire. Mais c’est un prétexte pour un exercice de style graphique. À la manière des mots-valises, Valérie Dumas évoque des familles d’animaux connus pour créer des individus d’espèces inconnues. Ainsi sont croisés un zèbre et un crocodile, un lapin et un crabe, un lama et un flamand rose, un escargot et un papillon etc.

Valérie Dumas n’est toutefois pas allée au bout de sa démarche de naturalisme fantastique et chaque individu de la nouvelle espèce créée possède un nom propre. Chaque fois, le nom ou prénom est précédé d’un petit texte qui ébauche une historiette de l’animal présenté, annonçant avec quelle autre bête ce dernier sera croisé. Car, ces histoires d’amour sont au fond une histoire de reproduction qui défie la sélection naturelle et l’invalide… deux animaux référents engendrent l’image d’une bête inconnue.

Adelphina, une enfant de l’amour est une histoire de l’amour du dessin, un bestiaire fantastique qui, par l’onomastique sécurise l’enfant devant les étrangetés. L’adulte pourra inciter l’enfant à explorer les figures des créatures inconnues ainsi créées. Ou l’enfant lui-même, pourrait le faire… Quel nom donner à cette bête ? Quelle est la complexion du dit animal ? Pourquoi l’autrice a-t-elle donné tel prénom à l’animal ? Pourrait-on amalgamer les mots comme Valérie Dumas amalgame les animaux ? Mais au fait, l’une des espèces inconnues n’est pas née du croisement de deux espèces d’animaux mais d’un animal et d’un végétal, laquelle ? Pourquoi Adelphina souhaite-t-elle tant des copains et copines par contamination ?

 

HEURTIER Annelise, Ma Poupée, illustrations Maurèen POIGNONEC, Talent Haut, 2024, 18 p.11€90

L’enfant suit des yeux les pérégrinations d’un petit garçon qui durant tout le parcours s’occupe de sa poupée, la coiffe, la nourrit, prévient ses désirs, l’éduque, jusqu’à ce qu’à la fin une grande personne lui dise « Oh, que c’est mignon ! Tu joues à la maman ? ».

L’album veut donc ainsi combattre les stéréotypes de genre, les codes culturels et les modes de vie qui sont construits par la société pour caser les personnes chacune en sa place… 

 

KUDOH Noriko, Des Matous filous dans les airs, traduit du japonais par Alce Hureau, le Cosmographe, 2025, 32 p. 15€

L’ouvrage est le cinquième de la collection des Matous filous. Présenté, en partie sous la forme de l’album et en partie sous celle de la bande dessinée, il s’apparente au genre de l’histoire drôle. Les matous sont autant espiègles qu’imprévoyants, attachants qu’hilarants. Dans ce volume, ils jouent aux Robinson puis aux rescapés, aux voleurs puis aux réparateurs du vol auprès du propriétaire lésé.

 

JUL, Picsou et les bit-coincoins, illustrations KERAMIDAS, Glénat, 2025, 48 p. 17€50

Disney, multinationale du divertissement américain, n’a pas manqué de remettre dans le circuit de l’aliénation culturelle un des héros emblématiques du capitalisme occidental, Oncle Picsou. L’album, né de l’univers de l’animation Disney, en perpétue la gloire et surtout en actualise le propos. Oncle Picsou, le radin mesquin est stupide mais bien sûr amusant. Et autour de lui se retrouvent Géo Trouvetou, les neveux Riri, Fifi et Loulou, les frères Rapetou… De quoi combler les accrocs au monde de Disney et ravir les jeunes lecteurs. Jul, le scénariste a eu la judicieuse idée de mener Picsou sur le terrain à lui inconnu de la monnaie virtuelle, et surtout des bit-coincoins. Dès le titre le jeu de mots s’impose. Il est appuyé par des détournements d’expressions et d’autres jeux de langage que toute la bande dessinée enchaîne avec des gags divers venant créer la surprise. Ainsi Jul et Keramidas impriment-ils force espièglerie dans l’album. 

Philippe Geneste

16/12/2025

Les cadeaux, racines de joies enfantines

FERRER Marianne, Racines, éditions Monsieur ED, 2016, non paginé, 17€

C’est un leporello on dit aussi livre frise, livre accordéon. Le dépliement provoque chez le lecteur ou la lectrice un effet de fortuité des dessins, emmenés par la chronologie de raison d’un texte au lettrage à la main. Le parcours de lecture fondée sur la surprise n’indique-t-il pas que les racines de chacun et chacune sont au fond le résultat (et non l’origine) d’une filiation ? Et si tel est le cas, ne pourrait-on pas dire que chercher ses racines, c’est chercher à inventer son récit de vie ? La filiation serait alors le fruit du hasard (1) : « en racine s’incarne la sérendipité » énonce un post-exergue de la troisième de couverture. De la même façon qu’« il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous » (2), de même, il n’y aurait pas de racines, il n’y aurait que des filiations. Le déterminisme et tout raisonnement fondé sur l’ordre causal seraient exclus de la définition de la personne pour la reconnaître redevable de la cohérence d’un récit. L’utilité des racines seraient alors de permettre le racontage de vies emboîtées les unes dans les autres et dans lesquelles s’emboîte la nôtre avant, elle-même, d’entrer dans l’affiliation toujours plus élargie.

Ce type d’album est profondément philosophique, pourtant sans un mot de philosophie. Il est profondément philosophique parce qu’il oblige à interroger les racines à travers la filiation conçue, et c’est là toute l’originalité de l’œuvre, comme une détermination par le hasard. Alors que tout ce qui touche au hasard est en général recouvert d’une « projection intentionalisante » (3), Racines propose une reconnaissance de la vie comme construction collective, interpersonnelle et profondément humaine. L’interprétation de soi échappe alors aux déterminismes biologiques, sociaux, idéologiques, politiques pour ouvrir un espace de re-connaissance par la réalisation ou re-présentation d’une fable à parcourir. Dès lors, la personne s’ouvre par-delà l’individu corseté par le contexte socio-économique et politique, elle s’ouvre à l’inattendu, elle découvre l’inconnu et se découvre. Contrairement à l’individu endimanché par les idéologies, la personne récuse tout finalisme et c’est pour cela qu’elle entre en échos avec la filiation qui arrache les racines à la notion d’origine. Celle-ci enferme l’individu dans le passé et détermine son avenir.

Marianne Ferrer invite ainsi les plus petits ou les plus grands, à se rendre au rendez-vous du leporello pour réfléchir sur la généalogie de la personne. Cette exploration, elle la mène à la manière d’une autobiographie graphique et scripturale. Racines serait donc l’expression littéraire et artistique d’une histoire personnelle, et notamment du prénom Marianne, ce que la centralité de la figure du grand-père atteste. Pour le lecteur ou la lectrice qui n’aurait pas cette connaissance, et c’est notre cas, l’album prend une dimension qui transcende la personne de l’autrice et nul doute que celle-ci ne s’en offusquera pas. D’ailleurs, son travail au crayon à plomb, à l’encre, à la gouache, mais aussi l’usage de la couleur numérique dans Photoshop, assurent l’onirisme requis pour un récit contemplatif et ouvert aux compréhensions diverses que les enfants se plaisent à investir dans l’histoire sinon comme histoire.

Racines ajoute une preuve supplémentaire à l’extension permanente du genre de l’album, extension qu’il doit au secteur du livre destiné à la jeunesse et qui en élargit le territoire à la littérature. Un chef d’œuvre.

Note : (1) lire le blog « Par hasard » du 27/10/2019. — (2) Paul Eluard — (3) Duchamp

 

MIM, Le Cadeau de l’hiver, illustrations de Nathalie RAGONDET, Milan, 2025, 40 p. 14€90

Voici un album de facture plutôt traditionnelle, avec une couverture aux flocons de neige en relief, avec des peintures à la gouache et à l’aquarelle mais aussi au numérique, peintures toutes en douceurs, délicatesses et parfois même, avec évanouissement des formes. C’est un album humaniste qui valorise l’amitié comme sentiment, l’entraide comme attitude.

Le Cadeau de l’hiver est l’histoire d’un petit chien Sans Domicile Fixe, qui, l’hiver venu, est en quête d’un abri. Si les hommes du village où il batifolait durant l’été et l’arrière-saison le repoussent, comme le chassent les chiens domestiques, le vent, en revanche, va se faire l’adjuvant du petit héros. Comme dans les fables, les animaux parlent. Comme dans de nombreux contes, le parcours du chiot est un parcours initiatique qui le mène à la porte d’une vieille dame, elle aussi solitaire, qui l’accueille.

Derrière la simplicité du conte et l’apparent message convenu, l’autrice et l’illustratrice apportent, sans fracas, une originalité. D’une part, le petit chien accepte de se fier à l’autre, repoussant la défiance et présentant comme inconséquente la haine des villageois et des chiens qui leur sont asservis. D’autre part, l’album nous plonge dans le désordre des sensations qu’éprouve le chiot qui erre du village à la campagne puis à la ville, harcelé par le froid, vagabond décrété indésirable par les normes sociales ; or, ce désordre n’est-il pas rivé à la vie inconsciente soumise à l’agitation des nerfs, à la prière de son ventre trop creux, à la douleur de ses os glacés ? Et cet inconscient ne signale-t-il pas l’ordre social fait d’exclusions et de rejets ? L’album alors serait un hymne à la solidarité pour une vie meilleure.

 

SIRDESHPANDE Rashmi, Asia, traduit de l’anglais par Sylvie Lucas, illustrations de Jason LYON, Milan, 2025, 122 p. 23€

Dans le blog du 28 décembre 2023 était chroniqué Africana une histoire du continent africain. L’ouvrage publié aujourd’hui sous le titre Asia renouvelle le pari éditorial : un très beau livre à la couverture et aux pages de garde magnifiques, un prix modeste, somme toute, au regard des pratiques actuelles car ce grand format comporte 122 pages entièrement consacrées au continent asiatique, « son histoire, sa faune et sa flore, ses peuples, paysages et monuments emblématiques ». Après une présentation synthétique et historique du continent, cinq parties l’explorent : L’Asie de l’est, l’Asie du sud, l’Asie du sud-est, l’Asie de l’Ouest, enfin l’Asie Septentrionale et centrale.

Avec pertinence pour la cohérence de la lecture, l’ouvrage donne de nombreux repères historiques, en approfondit quelques-uns. Une large part de la sélection des informations revient à la culture et à la présentation des peuples et de la richesse humaine des contrées. S’y adjoignent des instantanés qui portent sur la musique, l’artisanat, l’art ou tout autre fait susceptible de reconnaissance par le jeune lectorat.

Par sa simplicité, l’ouvrage atteint son objectif premier, celui de fournir des connaissances de base sur ce continent. Asia fait partie de ces ouvrages qui développent la curiosité des enfants pour le lointain et c’est une qualité à souligner.

À l’heure où la planète s’embrase sous les feux conjugués des impérialismes, où la plus grande confusion règne dans la présentation des enjeux économiques, sociaux et politiques, Asia ouvre le jeune lectorat sur les réalités continentales qui lui sont peu familières, l’oriente dans la situation des pays et de leurs relations. La présence d’un glossaire participe à ces bénéfices et un index permet aux enfants de pouvoir revenir sur un point qui les intéresse ou tout simplement, à explorer de manière fragmentée le livre. Un cadeau de fête à privilégier pour les 9/10-12 ans.

 

MATHIVET Éric, Les Animaux disparus (et retrouvés !), illustrations Capucine Mazille, éditions du ricochet, 2025, 42 p. 17€

En dessinant et en racontant l’histoire de quelques animaux disparus, Éric Mathivet et Capucine Mazille, replacent le jeune lectorat dans la filiation générale du vivant. L’album emprunte alors au carnet du naturaliste autant qu’au livre illustré et au documentaire jeunesse.

L’intérêt est multiple.

Pour l’imagination, l’ouvrage laisse libre cours à l’enfant qui se trouve face à des formes inédites, inouïes, surprenantes. La colorisation donne un aspect vivant à ces animaux d’espèces éteintes. La dessinatrice s’attache à rendre familiers et complices ces animaux au jeune lectorat, ce qui est une manière de l’embarquer dans la remontée du temps.

Pour l’intelligence et la connaissance, l’ouvrage permet de suivre avec aisance la succession des ères préhistoriques du dévonien (420 millions d’années) au permien (270 millions d’année, du trias (240 millions d’années) au jurassique (153 millions d’années), du crétacé (120 millions d’années) à l’éocène (50 millions d’années), de l’oligocène (25 millions d’années) au miocène (10 millions d’années), du pléistocène (il y a 20 000 ans) au paléolithique (il y a 15 000 ans), et aujourd’hui… En les liant à des êtres vivants, l’ouvrage rend sensible au jeune lectorat la marche de l’évolution des espèces.

Philippe Geneste

 

BOTTE Raphaëlle, MARIGNANE Aloïs, Le Grand Livre du cinéma, Dada, 2025, 53 p. 20€

Voici un livre idéal pour les cadeaux de fin d’année. Le grand format, l’abondance des illustrations qui multiplient les pistes de lecture et d’interprétation du texte, la précision de celui-ci et sa clarté, l’exposé des premiers pas du cinéma, l’intérêt porté à la part des enfants dans le cinéma, un dictionnaire partiel des super-héros, la traversée des genres, les nombreuses touches historiques qui mettent en perspective l’art du cinéma, les détails techniques, la fabrique des effets spéciaux et des décors, les répliques célèbres, les métiers concernés, l’art du scénario, le cinéma d’animation et ses exigences, une tonne d’exemples, le mode d’emploi du documentaire et ses variantes, etc.

Une frise historique de synthèse, une filmographie en dix titres closent l’ouvrage. Un atout supplémentaire est que le livre peut se lire dans l’ordre des pages ou selon l’intérêt du moment du lectorat. La commission lisez jeunesse plébiscite Le Grand Livre du cinéma. Vivement Noël.

Commission Lisezjeunesse

 

07/12/2025

À une des sources du martyre actuel du peuple congolais

PITZ Nicolas, La Dent. La décolonisation selon Lumumba, dessin Pierre LECRENIER, Glénat, 2025, 144 p., 23€

Cette bande dessinée se saisit de la vie de Patrice Emery Lumumba (1925-1961), un rare noir à avoir pu faire des études et pour cela catégorisé dans la caste des « évolués » par le colonisateur belge. En grande complicité, le scénariste et le dessinateur s’attachent à rendre palpable l’époque du milieu du vingtième siècle dans les colonies occidentales, ici, celle du Congo Belge. Le dessinateur, notamment par le travail sur les couleurs, rend l’origine paysanne de Lumumba (l’épisode de sa visite de son village). Le récit suit l’évolution de Lumumba à partir d’une aspiration profonde de justice et d’antiracisme.

On le voit faire ses premiers pas dans le journalisme et une forme de syndicalisme. Dans les années mille neuf cent cinquante, se lèvent les revendications nationalistes et Lumumba rêve « d’un Congo uni, libre et unifié au-delà de la mosaïque des peuples qui le composent ». En 1958 il devient un dirigeant du mouvement national congolais (MNC) qui se distingue de l’Abako, un autre mouvement de libération nationale, en ce qu’il refuse une identité ethnique comme ressort de l’indépendance. Lumumba sera en 1958 invité à intervenir à la tribune de la Conférence panafricaine d’Accra, aux côtés de Mandela, Fanon … Il y dénoncera les facteurs qui entravent l’émancipation des pays d’Afrique : « Parmi ces facteurs, on trouve le colonialisme, l’impérialisme, le tribalisme et le séparatisme religieux qui, tous, constituent une entrave sérieuse à l’éclosion d’une société africaine harmonieuse et fraternelle ».

Le 13 janvier 1959, c’est l’indépendance du Congo. Mais la Belgique, pays colonisateur, intrigue avec des appuis locaux parmi les élites locales et au sein même du parti de Lumumba (il se créera un second MNC-Kalonji en face du MNC-Lumumba). De cette période d’agitation sortira l’indépendance arrêtée le 30 juin 1960. Mais entre les partisans du fédéralisme sur base ethnique appuyé par la métropole coloniale comme par l’église catholique, fédéralisme suscité par l’intérêt belge pour les régions minières au sous-sol riche du Katanga, et les partisans d’un Congo uni (« je vous demande de tous oublier les querelles tribales qui nous épuisent » dit Lumumba s’adressant aux congolais), le torchon s’embrase. Lumumba, au pouvoir du 30 juin au 5 septembre 1960, échappe à des tentatives d’assassinat commanditées par les USA, ou par la France qui agit de concert avec la Belgique. Celle-ci complote avec l’Union Minière, société fondée par le roi Léopold II, qui exploite les mines de cuivre du Haut-Katanga, et qui est liée à des intérêts américains et britanniques, pour conserver la mainmise sur les richesses du pays. C’est dans ce contexte, où les impérialismes veulent priver les Congolais de la maîtrise de leur pays, où l’ONU soutient les impérialistes (américains, belges, britanniques, occidentaux en général) qui attisent les menées sécessionnistes des régions du Congo, en manipulant les divisions internes au camp indépendantiste, que Lumumba va être destitué de son poste de premier Ministre par le vieux compagnon nationaliste modéré Kasa-Vubu, président du Congo imposé par le pouvoir belge. Cette destitution sera suivie neuf jours plus tard par le premier coup d’Etat d’un certain Mobutu, chef d’état-major de l’Armée nationale congolaise. Lumumba tentera de rejoindre ses partisans mais il sera arrêté, torturé, assassiné, ainsi que ceux qui l’accompagnaient. Ses tortionnaires, sous l’égide d’un représentant de l’impérialisme, vont ensuite découper son cadavre avant de le dissoudre dans de l’acide.

La bande dessinée commence par le témoignage d’un des bourreaux belges de Lumumba qui avait conservé, comme une relique de « ses exploits », une dent du révolutionnaire africain supplicié. En centrant une partie de la biographie sur des histoires particulières, le scénariste facilite l’entrée du lecteur ou de la lectrice au cœur de la période relatée et rend sensible les obstacles multiples auxquels se trouve confronté Lumumba, pendant sa lutte pour l’indépendance et après. Les auteurs de La dent. La décolonisation selon Lumumba introduisent pour le besoin de leur récit des éléments fictionnels mais en prise avec les mouvements sociaux et idéels de l’époque. Par exemple, le personnage de Pauline, la compagne de Lumumba, introduit une réflexion féministe au cœur de la question antiraciste et anticoloniale.

La bande dessinée est créée par deux auteurs belges, qui ont grandi avec le refoulé du passé colonial. L’assassinat de Patrice Lumumba entretient la mauvaise conscience du pays. Le gouvernement belge l’a commandité au président sécessionniste katangais à sa botte, Moïse Tshombé. Ce sont des soldats katangais qui ont exécuté, sous les yeux de militaires belges et de Tsombé lui-même, Patrice Lumumba. La bande dessinée met aussi en perspective la souffrance du peuple congolais depuis sa conquête par l’impérialisme européen jusqu’à aujourd’hui. Le martyre de Lumumba met en lumière le martyre actuel des Congolais toujours soumis à la prédation des impérialismes. La dent. La décolonisation selon Lumumba actualise l’inébranlable vers du poème « Souffles » de Birago Diop : « Ceux qui sont morts ne sont jamais partis. »

Philippe Geneste

Nota Bene : en complément on peut conseiller aux jeune lectorat l’excellente biographie de Pinguilly, Yves, Patrice Lumumba, la parole assassinée, Oskar éditions, collection histoire et société, 2010, 97 p. (lire le blog https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ du 22 novembre 2015).