Anachroniques

12/08/2018

Pour les petits et tout petits

L’imagier du Père Castor, chinois-français, Père Castor, 2018, 264 p. 12€
L’imagier gagnera à être lu avec l’enfant dès trois ans, ou plus tard selon les situations linguistiques. Il présente des objets du quotidien en caractères chinois avec dessous la transcription (pinyin) phonétique et à côté le mot français correspondant. Les images font ainsi le lien entre l’écriture alphabétique, le caractère et le pinyin. Si l’imagier a une vertu c’est celle de découper le monde en identifiant cette décomposition à un découpage des réalités qui entourent l’enfant.
Cet imagier servira aussi aux 100 000 écoliers, collégiens et lycéens (les deux premiers, surtout, qui apprennent le mandarin (cinquième langue enseignée en France). Il sera apprécié aussi par la communauté chinoise qui comptait en 2015 quelque 700 000 personnes.

SAJNANI Surya, Petite tortue et ses amis, Casterman, 2018, 6 p. 10€90
Livre pour les tout petits d’un an, le livre est un imagier d’animaux marins, sur six pages en noir et blanc. Mais en fait c’est un livre de bain. Quand vous trempez le livre dans l’eau les couleurs apparaissent, fascinant la vue de l’enfant, évidemment, par l’animation colorée ainsi créée. Le graphisme est certes stylisé mais assez foisonnant, contrairement à bien d’autres ouvrages pour cette tranche d’âge. Le titre appartient à une série qui s’ouvre appelée « le premier livre-bain de bébé ». Les tout petits aiment beaucoup.

Desbordes Astrid, Max et lapin. La grosse bêtise, illustrations de Pauline Martin, Nathan, 2018, 24 p. 5€90
Un album éducatif réussi car point trop didactique. C’est une situation facilement généralisable à d’autres du quotidien enfantin qui est traitée. Max se fait punir pour avoir fait une grosse bêtise, mais après, le père vient le réconforter et partager en raison les erreurs de l’enfant.

Vincent Gabrielle, Ernest et Célestine. Vive la musique, Casterman, 2018, 32 p. 6€95, Vincent Gabrielle, Ernest et Célestine. Leçon de bonne manière, Casterman, 2018, 32 p. 6€95
Il s’agit de deux albums qui suivent l’adaptation de l’œuvre en série animée diffusée par France 5. De cette rencontre entre l’album destiné au très jeune public et l’adaptation télévisuelle qui en est faite, on retiendra le passage d’une correspondance page à page entre un texte et une image. On sait combien sont différents les albums, Gabrielle Vincent jouant avec le nombre de cases pour imiter les sentiments de ses personnages, pour rendre compte d’une accélération dans les événements ou bien l’inverse ; certaines pages des albums deviennent même des bandes dessinées.
Pour autant, les enfants, qui suivent la série à la télévision, sont comblés et trouvent dans ces livres de petit format une motivation à l’apprentissage de la lecture. De plus, comme pour l’album, l’animalisation de l’enfant -Célestine est une petite souris petite fille- sert un propos visant à déjouer une trop forte identification du très jeune lectorat. Isabelle Nières-Chervel, à propos de l’œuvre de Béatrix Potter, parle de l’innovation de faire « de l’animal non pas un masque d’humanité, mais d’abord un masque d’enfance. Ce sont des albums qui inventent l’animal comme figure projective de l’enfant » (1).
Philippe Geneste

(1) Nières-Chervel, Isabelle, Introduction à la littérature de jeunesse, Didier jeunesse, collection Passeurs d’histoires, 2009, 239 p. – p.142 ; (2) Ibid.

05/08/2018

La piste des larmes

Wlodarczyk Isabelle, Les Grand départ. Sur la piste des indiens Cherokees, illustrations de Xavière Broncard, oskar éditeur, 2017, 43 p. 9€95
Quel bel ouvrage, quel ouvrage instructif, quel ouvrage intelligent. Un récit illustré raconte l’histoire du peuple Cherokee à travers la vie de deux jumeaux.
Il y eut le temps de la cohabitation avec les colons, puis le temps de l’accaparement des terres par ces derniers, puis le temps des expulsions et des déportations. Les peintures et dessins de Xavière Brincard accompagnent le récit incisif et sensible d’Isabelle Wlodarczyk. Les pages colorées, les personnages pareils à des petites figurines de plomb, attirent l’attention de l’enfant jeune lecteur. Un abondant dossier (13 pages) reprend, du point de vue documentaire, la trame du récit conté.
Ce dernier met en scène deux jumeaux, deux, comme sont deux les positions que le peuple indien devait choisir pour assurer sa survie. Fallait-il combattre les envahisseurs, prôner la guerre pour conserver les terres du peuple, pour perpétuer les traditions et modes de vie ? Fallait-il, à l’inverse, concéder aux colonisateurs des terres, puis tout le territoire ? Le temps a joué en faveur des colons dont le nombre a grossi ; l’économie du pays a jeté aux oubliettes les traités assurant le peuple sur sa terre ; les droits supposés ont été bafoués tant par les colons que par l’état fédéral et le président lui-même. Sans trancher, le livre montre qu’à se démettre sans combattre, les cherokees ont perdu le terrain. Les plus optimistes diront qu’au moins, en évitant de combattre contre un adversaire plus fort, les Cherokees et leurs institutions ont ainsi sauvegardé la mémoire de leur peuple, une mémoire de vaincus, certes, mais une mémoire. Au jeune lecteur, à la jeune lectrice de réfléchir à ce dilemme, aux conséquences des choix faits (l’acceptation de devenir esclavagistes par exemple, pour les propriétaires terriens cherokees). Le récit n’oublie pas les choix individuels que symbolise le garçon Amorok. Dès le début opposé à la stratégie de la conciliation avec les colons, il fuira l’avenir écrit de l’enfermement dans un camp, à la mort de sa sœur survenue sur le chemin de la déportation, la fameuse et de si triste mémoire, « piste des larmes ». Il sait trop bien que la seule promesse que tiennent les blancs colonisateurs, c’est la soumission des indigènes. Alors il retourne vivre en clandestin sur ses terres, comme l‘ont fait bien des cherokees.
Si le livre se suffit à lui-même pour les enfants de 9 à 11 ans, il donne aussi envie d’aller plus loin. Une très belle réussite.

Mouchard Christel, L’Apache aux yeux bleus, Flammarion jeunesse, 2018, 218 p.
Voici au format du livre de poche un récit paru en 2015 qui porte un éclairage sur la condition indienne en Amérique du Nord. On est en 1870, au Texas, chez les Lehman, une famille de fermiers. Le héros, Herman, est un des enfants. Il a onze ans. Il va être enlevé par des apaches qui combattent pour la survie de leur tribu et le maintien de leur espace vital ancestral. Christel Mouchard choisit d’approfondir non l’aspect historique mais la psychologie de l’enfant et donc la question de l’identité. La famille n’est-elle pas un fait social, variant d’une civilisation à l’autre, d’un peuple à l’autre ? Herman, d’abord esclave, va être intégré dans la tribu. Il sera un indien blanc ou un blanc indien.
Mais son origine lui vaudra le ressentiment d’un shaman dont l’attitude le poussera, en 1879, à revenir à la ferme auprès de sa famille d’origine. Mouchard interroge ainsi la notion d’origine, l’ostracisme dont peut être victime une personne. Le roman en montre quelques ressorts. Il met en scène le terrible dilemme qui est posé aux tribus indiennes : soit finir dans des réserves, prisonniers à ciel ouvert en quelque sorte, soit mourir dans des combats inégaux face à des blancs mieux armés et de plus en plus nombreux.
Nous avons écrit que Christel Mouchard a privilégié l’approfondissement historique de son personnage à l’histoire. Cette appréciation doit être précisée. L’autrice rend bien compte de la vie dans la tribu apache, elle est parti de faits réels et s’est largement documentée. L’Apache aux yeux bleus est donc l’adaptation brillante d’une histoire vraie appuyée sur deux sources littéraires : les Mémoires d’Herman (Nine years among the Indians) et le récit de l’enlèvement d’Herman par l’indien qui allait devenir l’ami du jeune homme, Chevato : The story of the Apache Warrior who captured Herman Lehmann. Les lieux, les noms, les circonstances qui suturent l’histoire sont tous réels. Cela donne au roman de Christel Mouchard une authentique valeur instructive sur la fin de la civilisation indienne par le génocide planifié des colons blancs qui ont fondé les Etats-Unis d’Amérique. Aussi, L’Apache aux yeux bleus est un roman historique qui se double d’une réflexion très contemporaine sur la déchirure des êtres partagés entre deux mondes ou plusieurs, parfois, sur ce que cela signifie faire sa vie et donc refaire sa vie avec, en toile de fond cette question y-a-t-il une part perdue de la vie quand on refait sa vie ?

Philippe Geneste