Anachroniques

20/05/2018

Dans la peau d’une adolescente aveugle

LINDSTROM, Eric, Dis-moi si tu souris, Nathan, 2016, 392 p., 16,95 euros

Le résumé :

Parker Grant est une adolescente de 15 ans qui, lorsqu'elle était âgée de sept ans, a eu un accident de la route avec sa maman. Cette dernière est décédée et Parker a perdu la vue. L'année précédente, c'est son papa qui est mort à cause d'un mauvais dosage de médicaments. Parker ayant tous ses repères dans la maison et le quartier où elle a grandi, c'est la famille de sa tante Celia qui a déménagé pour vivre auprès d'elle. Si la cohabitation se passe bien avec son oncle et le jeune Petey, son cousin d'environ 8 ans, sa tante se montre trop protectrice envers elle, ne sachant pas forcément comment s'y prendre avec sa cécité. Mais c'est surtout sa cousine Sheila, qui a pourtant le même âge qu’elle, qui se montre très distante.
Au lycée (pour des élèves voyants), les habitudes de Parker ne changent pas. Elle est entourée par sa meilleure amie Sarah et son amie d'enfance Faith. Une nouvelle élève, Molly, se propose d'être son binôme c'est-à-dire de l'aider dans certaines tâches scolaires comme, par exemple, se retrouver à la fin de la journée pour réviser à la bibliothèque. Dans la cour du lycée, Sarah et elle tiennent une sorte de cabinet des cœurs brisés où elles sont à l'écoute des filles qui souhaitent venir demander des conseils en matière d’histoires d’amour. Une autre des habitudes de Parker est de se lever très tôt chaque matin pour aller courir au stade à côté de chez elle. Malgré sa cécité, sa passion est la course à pied. Elle doit faire attention à ne pas rencontrer d'obstacles sur sa route pour ne pas tomber.
Mais l'univers de Parker bascule lorsqu'elle apprend que Scott est revenu au lycée, son lycée à lui ayant fermé. Scott était son meilleur ami lorsqu'elle avait treize ans avant d’être son premier amour. Mais un jour, tandis qu'ils s'embrassaient dans une salle du collège, des copains de Scott les ont surpris et se sont moqués de Parker. Celle-ci a cru que Scott avait prévenu les autres garçons pour lui tendre un piège. Mais il s'agissait en fait d'un malentendu. Refusant ses excuses, ils ne se sont plus parlé depuis le collège. Pour compliquer le tout, Scott fait du footing aussi et devient ami avec Jason, le récent petit copain de Parker.
Mais un autre événement la bouleverse : sa meilleure amie, Sarah, rompt brutalement avec son petit copain. Parker ignorait qu'elle se posait des questions sur son couple et se rend compte que sa meilleure amie n'ose pas se confier à elle, ce qui lui fait de la peine. En fait, Sarah n'ose pas parler de ses propres problèmes qui lui semblent insignifiants à côté des malheurs de Parker qui est orpheline et aveugle. Les deux amies finissent par s'expliquer dans une scène très émouvante et Parker explique à Sarah qu'elle ne doit surtout pas se mettre en retrait face à elle. Un jour, alors qu'elles sont toutes les deux au lycée en train de conseiller une fille amoureuse d'un garçon qui ne l'aime pas, Parker craque et se met à pleurer à chaudes larmes. Ses amies Sarah, Faith et Molly la raccompagnent chez elle et elles discutent toutes les quatre. Parker s’empêchait de pleurer depuis des mois, elle tenait une carte des étoiles où chaque jour qu'elle passait sans pleurer, elle se rajoutait une étoile, telle une récompense. Mais Sarah lui dit qu'enfouir ses émotions ne sert à rien. Ses amies lui expliquent que Sheila s'inquiétait beaucoup également. Plus tard, Parker a une discussion avec sa cousine qui se radoucit un peu et lui explique qu'elle a mal vécu le déménagement.
Parallèlement, l'enseignant de sport de Parker lui explique qu'il existe des compétitions de course pour les personnes aveugles. Le sportif aveugle doit courir en tandem avec une personne voyante qui sert de guide. Il a vu courir Parker au stade le matin et la persuade de participer à l'une de ses compétitions. Manque de chance, la personne volontaire, courant aussi vite que Parker, est une jeune fille nommée Trish, très amie avec Scott (peut-être même un peu amoureuse de lui), qui se méfie de Parker. En effet, celle-ci, qui a rompu entre temps avec Jason, s'est rendu compte que Scott n'a jamais voulu la piéger au collège. Tous les deux se sont présentés des excuses mutuellement et se rapprochent petit à petit. Mais, selon Trish, Parker a fait trop de mal à Scott et l'a jugé trop sévèrement. Du coup, c'est au début assez compliqué pour les deux filles de courir ensemble au stade du lycée mais elles finissent par s'accorder. Un jour où Trish est absente, Parker force un peu Molly à la guider (via des écouteurs reliés à son téléphone portable) et se met à courir. Elle va trop vite et manque de se cogner contre les gradins… Mais, heureusement, Scott la stoppe en la prenant dans ses bras (et en tombant au passage). C'était en fait lui qui ne cessait de la protéger depuis son retour, d'arranger le terrain de sport devant chez elle pour ne pas qu'elle rencontre d'obstacles… Plus tard, Parker demande à Scott pourquoi il fait tout ça. Ses sentiments à elle sont revenus et il lui est compliqué d'accepter l'aide du garçon qu'elle aime sans qu'il ne veuille aller plus loin avec elle. Mais les sentiments de Scott sont sans doute plus complexes qu'il n'y paraît… A la fin du livre, la relation entre les deux jeunes gens n'est toujours pas éclaircie mais la dernière scène, où Parker entend de la musique au stade, laisse supposer qu'ils vont, enfin, re-sortir ensemble.

Mon avis :
Ce livre raconte l'histoire émouvante d'une jeune fille aveugle, ce qui est un sujet assez rare en littérature de jeunesse. Le lecteur a vraiment le point de vue de Parker (le livre est écrit à la première personne), qui décrit ce qui l'entoure par ce qu'elle entend, ce qu'elle sent… Elle met en avant les repères qu'elle a (le nombre de pas à faire pour aller au stade, au centre commercial…). Je pense que l'auteur a voulu montrer qu'outre sa cécité, Parker est une adolescente comme une autre qui va au lycée, vit sa passion (la course), va même faire du shopping entourée de ses amies et tombe amoureuse. Son père lui manque énormément et elle lui parle lorsqu'elle est seule, ses monologues sont écrits en italiques comme des lettres. Ces passages sont très émouvants.
Au début de ma lecture, je me suis dit qu'il n'était peut-être pas nécessaire que Parker soit orpheline. En effet, cela fait beaucoup de drames autour du personnage principal entre sa cécité, la mort de ses parents, sa rupture avec Scott puis avec Jason, son amitié compliquée avec Sheila et Scott… Mais, finalement, l'humour présent dans l’écriture allège un peu les drames qui l’entoure. Le rôle des amies de Parker est aussi très important pour montrer qu’elle est entourée et soutenue. Le lecteur s'attache facilement à l'héroïne qui n'hésite pas à se mettre souvent en question, surtout lorsqu'elle comprend que sa plus proche amie n'a pas osé se confier à elle. Au début du livre, Parker a établi douze règles pour les personnes qui ne savent pas comment réagir face à une aveugle (par exemple, ne pas la toucher sans lui demander avant, ne pas bouger ses affaires…), mais certaines de ses règles s'assouplissent au fur et à mesure du livre : elle supprime notamment celle où elle dit ne pas donner de seconde chance et finit par pardonner à Scott.

Milena Geneste-Mas

13/05/2018

Ici comme ailleurs, les droits de l’enfant

Godel Roland, Je ne suis pas ton esclave, oskar, 2018, 81 p. 7€95
Lisezjeunessepg : Pour vous, y a-t-il actualité à porter le sujet de l’esclavage des mineurs et celui du respect de la convention internationale des droits de l’enfant sur la scène publique ?
Roland Godel : Bien sûr. La question des droits des enfants est prioritaire dans notre monde globalisé souvent chaotique et brutal, au sein duquel les inégalités sociales et économiques se creusent entre les régions et au cœur même des sociétés. Des romans touchants, réalistes, percutants et accessibles comme celui-ci sont très bien accueillis dans les écoles. Ils permettent une vraie sensibilisation des enfants, j’en ai fait de nombreuses fois l’expérience. Pour la petite histoire, il y a deux ans, j’ai publié chez Oskar un roman intitulé J’ai osé dire non !, qui traitait du harcèlement à l’école. Ce livre a été récompensé par le Prix Unicef de littérature jeunesse, une belle reconnaissance. Il est à l’origine du concept de cette nouvelle collection d’Oskar qui décline les différents aspects des droits de l’enfant. J’ai osé dire non ! sera réédité dans cette collection et je publierai bientôt un nouveau titre, C’est moi qui décide !, qui aborde la liberté de croyance, de conscience et d’opinion des enfants, dans le cadre des conceptions religieuses fondamentalistes. Ce sera, j’espère, une bonne base pour réfléchir de manière nuancée à ces thèmes très sensibles de notre temps !

Lisezjeunessepg :Le 2 juillet 1990, le parlement votait une loi autorisant la ratification par la France de la convention adoptée le 20 novembre 1989 par L’ONU. Pourtant, le droit d’expression ou le droit d’association n’est pas reconnu aux enfants dans les écoles ni dans les collèges : il y faut toujours un tuteur adulte qui soumet l’expression à des directives adulto-centrées. Comment expliquez-vous cela ?
Roland Godel : En tant qu’écrivain suisse, je connais insuffisamment le système pédagogique français pour me permettre de commenter ce point spécifique. La question de la forme du droit d’association des élèves ne me semble toutefois pas être un point clé de la thématique du droit des enfants. Lors de mes nombreuses visites dans des classes françaises, j’ai en tout cas constaté que les élèves n’hésitent absolument pas à s’exprimer librement et que des sujets tels que ceux qui touchent aux droits des enfants donnent lieu à des débats très ouverts et parfois à des témoignages personnels très émouvants qui encouragent la prise de conscience et favorisent la tolérance, l’empathie et le vivre ensemble.

Lisezjeunessepg : Votre livre est une fiction documentaire très incisive. Vous y pointez le travail des enfants en France. Quelle réalité cela représente-t-il dans ce pays ?
Roland Godel : Quand on parle du travail des enfants, on pense d’abord aux quelque 150 millions de gosses qui doivent effectuer des tâches dures et souvent dangereuses en Asie, en Afrique ou en Amérique latine, comme le travail aux champs, dans des ateliers manufacturiers ou dans des mines. Ces enfants sont la plupart du temps déscolarisés. Ils sont issus de milieux si indigents que leur maigre revenu est souvent indispensable à la survie de la famille. Le problème est donc complexe, car il tient davantage de la pauvreté que de la maltraitance et si l’on veut éradiquer le travail des enfants, il faut d’abord agir sur la pauvreté. Cependant, je n’ai pas voulu appuyer mon livre sur ce type de cas qui sont souvent décrits dans les médias. J’ai choisi volontairement de montrer que le problème existe aussi dans nos pays prétendument développés et riches, d’une manière plus sournoise et plus dissimulée. Il n’existe pas de statistique quant au travail des enfants dans les pays européens, parce que les situations comme celle que je décris dans mon roman restent souvent cachées. Mais on sait qu’il existe beaucoup d’enfants qui doivent aider leur famille dans le cadre de petites entreprises familiales ou de travaux agricoles, par exemple, au détriment de la qualité de leur scolarité et de leur droit au loisir. Dans nos sociétés aisées, il n’y aucune excuse à ce que ce genre de situations existe, si ce n’est que la redistribution des richesses fonctionne mal. Les abus sont en général repérés par les professionnels du milieu scolaire ou par les services sociaux, mais il faut savoir identifier les symptômes et les signaux d’alarme.

Lisezjeunessepg : Quels pays n’ont toujours pas signé la convention internationale des droits de l’enfant ?
Roland Godel : Sur les 197 Etats qui ont signé la Convention, 196 l’ont ensuite ratifiée, c’est-à-dire qu’ils ont confirmé la mise en œuvre concrète de leur engagement. Les Etats-Unis sont le seul pays à ne pas avoir encore ratifié cette Convention pourtant signée à New York. Le blocage provient notamment du fait que certains Etats des USA tiennent à un système judiciaire qui permet d’emprisonner des mineurs dans les mêmes conditions que des prisonniers adultes. 

Entretien réalisé en mai 2018

06/05/2018

Aux prises avec la littérature de jeunesse

Arrou-Vignod Jean-Philippe, Vous écrivez ? Le roman de l’écriture, Gallimard, 2017, 209 p. 18€
Cet ouvrage par l’écrivain de littérature jeunesse et de littérature adulte, Jean-Philippe Arrou-Vignod, est une réflexion sur l’écriture. Organisé en huit parties (commencer, personnages, l’intrigue, scènes, dialogues, décrire, comment écrivent les écrivains, le récit de jeunesse), le propos est clair, vivant, mettant à contribution autant l’érudition de l’auteur que son expérience d’écrivain.
Pour J-P. Arrou-Vignod, on n’écrit pas pour la jeunesse, c’est le lectorat qui en décide. Au fond, il y a l’expérience des lectures de l’enfance et les histoires qu’on a entendues, écoutées, dont on s’est délecté. C’est parce que l’écrivain va rejouer dans une œuvre le rapport enfantin au monde, sans le vouloir, par cohérence narrative ou diégétique, que l’œuvre va devenir un livre de la littérature de jeunesse : « certains livres sont habités par un esprit d’enfance qui les rend accessibles aux plus jeunes, mais leur public réel est bien plus large que cette simple tranche d’âge ». Le roman-jeunesse, nous dit l’auteur est « écrit du point de vue des personnages, sans réticences ni précautions éducatives ». L’écrivain ne s’adresse pas aux enfants, il s’adresse « d’abord » à lui-même, à son expérience d’enfant. La littérature, ainsi, apparaît comme un rapport d’expérience. La forme prise pour l’exprimer est celle d’une « narration forte », avec un « héros auquel s’identifier » et, « le plus souvent, un dénouement heureux ». C’est le sujet qui impose cette forme. Le sujet, c’est « la somme des possibles » entrevue durant l’enfance où nulle barrière réaliste ni de convenance se mettent en travers des volontés et des projets. Aux yeux de l’enfant, en effet, « tout … est affaire de vie ou de mort – et pas seulement l’aventure ; l’amitié ou l’amour également ». Les plus jeunes vivent avec une pensée magique où le surnaturel est naturel, où le merveilleux est quotidien, où « l’extraordinaire [est] dans l’ordinaire ». La littérature de jeunesse, que décrit Jean-Philippe Arrou-Vignod,  est telle parce qu’elle renoue avec la plasticité du mentalisme enfantin, parce qu’elle réussit à adopter le point de vue enfantin sur le monde, sur un sujet
Cette thèse tend à omettre la réalité du secteur de la littérature de jeunesse où abondent encore des textes didactiques, rédigés pour les enfants, des textes aseptisés avec une volonté d’édification civique (on ne dit plus morale de nos jours quand on endoctrine les enfants). Mais elle démontre qu’il existe différentes approches du texte que l’édition choisit pour la jeunesse et que toutes ces approches n’ont pas la même valeur littéraire ni humaine.
S’il va intéresser en premier lieu les apprentis écrivains, l’ouvrage intéressera aussi le pédagogue. En effet, le savoir de l’écriture est un savoir spécial, un méta-savoir en quelque sorte puisque l’écriture, comme la parole, englobe tous les sujets, tous les domaines de savoirs. « On ne sait jamais écrire » écrit Jean-Philippe Arrou-Vignod. Une conséquence pédagogique est que l’enseignement de l’écriture ne peut pas se réaliser sans la situation réelle d’une expérience d’écriture. L’élève n’apprend pas l’écriture, il en fait l’expérience et c’est par cette expérience qu’il conquiert peu à peu des savoirs qui sont le propre de l’expression verbale d’une représentation du monde. « Mon dessein n’est donc pas d’établir des normes et des règles. De dire ce qu’il faut faire mais plus humblement, d’expliquer ce que l’on peut faire pour s’approcher de ce qui constitue … les qualités premières d’un bon récit : la cohérence d’un univers, l’efficacité d’une histoire et la justesse d’un style ». Pas un mot de cette citation n’est à retirer par le pédagogue soucieux d’amener l’enfant à construire ses savoirs dans le domaine de l’écriture comme dans tout domaine d’ailleurs.
Alors oui, le livre de Jean-Philippe Arrou-Vignod doit être pris entre toutes les mains, celles des apprentis écrivains, celles des pédagogues, celles des professionnels du livre, des animateurs et animatrices d’ateliers d’écriture. C’est un beau livre à l’écriture claire portant une pensée incisive, stimulante.

Philippe Geneste