Anachroniques

16/07/2017

Ce qui se cache dans la nuit des contes

Narèce Francine, Konidja et les nègres marrons, L’Harmattan, 2017, 101 p. 12€
Ecrit par une spécialiste des contes afro-américains cet ouvrage rassemble quatre contes traditionnels de la culture caribéenne. L’ouvrage est bellement illustré par des dessins de Max Catayée et une couverture peinte de Maxime Jean-Baptiste. Nous avons proposé ces contes à des enfants de 11/13 ans et les retours sont unanimes. Les récits emportent le lecteur dans un monde de magie jamais loin des préoccupations humaines des enfants, des humains.
Le livre s’ouvre sur le très beau conte qui lui donne son nom : « Konidja et les nègres marrons ». Il se présente ainsi, comme un hymne à la poésie, à la liberté, à l’amour. Au temps passé, « dans l’histoire oubliée de nos ancêtres », la jeune Kalina fut arrachée à sa terre d’Afrique, à ses amis, ses parents, comme le furent tant d’autres, par des hommes qui font honte à l’humanité. Sans scrupule, ils s’enrichissaient ainsi dans un commerce tant lucratif pour la société occidentale. Kalina, devenue esclave en Guadeloupe, fut violée à peine sortie de l’enfance par son maître, Dormé de Granvillage. Une petite fille naquit de ces étreintes maudites, une très belle petite fille nommée Konidja. Kalina adorait son enfant, qui, par sa ressemblance, lui rappelait tant sa propre mère, restée en Afrique. Le souvenir de sa terre natale se confondait pour elle à la douceur du visage maternel et se reflétait, se révélait, dans celui de son enfant. Le maître aimait beaucoup Konidja et lui rendait quotidiennement visite, oubliant auprès d’elle son inhumanité. Il lui apprenait à lire, à écrire.
Le temps passant Konidja devint une très belle jeune fille. Comme le fit la marâtre du conte Blanche Neige, l’épouse du maître, Lucie de Granvillage, consulta son miroir en la personne de la personne de l’esclave Manu, pour savoir s’il existait une femme plus belle qu’elle. Elle apprit ainsi l’existence de Konidja et demanda à un jeune esclave, Moïse, de faire disparaître la jeune fille, tel qu’il fut demandé au chasseur du conte de Grimm Mais Moïse amoureux de Konidja la conduisit loin de cette terre de tourmentes pour rejoindre la contrée des enfants, femmes et hommes qui s’étaient enfuis, s’étaient libérés de l’esclavage, « les Nègres Marrons ».
Mais la maîtresse Lucie apprit, après avoir consulté son miroir-esclave, que la jeune fille vivait toujours. Moïse déjoua la haine et la cruauté de la marâtre venue tuer la jeune fille. Il se révéla alors tel qu’en lui-même : un jeune homme libre et courageux, dont le véritable nom était : N’Joya.
C’est un très beau conte, c’est un peu celui de Blanche Neige, mais où les héros, N’Joya et Konidja, les deux amoureux, ne sont issus ni de la richesse ni du pouvoir, qui ne sont pas une finalité pour eux. Ayant brisé les chaînes de l’esclavage, ils veulent vivre leur amour dans leur communauté libérée. La générosité de l’imaginaire caribéen permit à Lucie non pas de brûler dans les feux tourmentés de sa jalousie, mais d’être libérée de sa haine, de sa futilité. Reniant son statut de maîtresse, elle affranchit tous les esclaves, et vécut, elle aussi libre auprès de femmes et d’hommes libres… Quant au maître, quant au pouvoir du maître, on n’en parla même plus.

Le conte Popiti et sa marraine évoque l’enfance maltraitée, non sans rappeler, merveilleux, contexte et lieux mis à part, Le Bureautin, un récit d’enfance de Louis Hobey, écrivain remarquable, aujourd’hui oublié.
Affamé, humilié, battu et blessé par sa marraine à qui sa mère l’a confié, le petit Popiti trouve force et consolation auprès d’un enfant imaginaire, Petit Jean, rencontré dans ses rêves. Petit Jean porte toutes les souffrances des enfants martyrisés, il fait comprendre à Popiti pourquoi des êtres ayant été humiliés et haïs ont parfois du mal à donner de l’amour en retour. Mais ce message n’est pas un message chrétien, où une personne giflée doit tendre l’autre joue. Il faut se défendre et comme le fera Popiti et ses amis imaginaires, tisser serrés des fils autour des êtres cruels et malfaisants, pour les empêcher à jamais de nuire.
Dans « Le voyage de Tipékoto », on suit un petit cocotier devenu humain des Caraïbes qui va connaître la migration forcée, l’orphelinat, l’envoi à la guerre, dans un conflit dont les raisons lui sont inconnues.
La Rue de la vie tourmentée met en scène des enfants espiègles dont la « juste suite de leurs actes » provoque la transformation de la ville en lieu magique, univers sous –marin de la joie de vivre. Les frères Samy et Jean qui sont à l’origine de ce monde, sont seuls capables de le comprendre, et cela, grâce à l’innocence enfantine qui les habite. Ils vivent le présent quand les adultes engloutissent dans leur mémoire ce qui leur servirait hic et nunc pour comprendre ce qui les entoure. Cet apologue de l’enfance vient pourtant se briser sur l’appât du gain. Seule la révolte populaire permettra de mettre fin à la mort annoncée du monde soi-disant nouveau qui semblait être éclos.
Le livre n’est pas paru dans la collection légendes du monde mais dans la collection Archipels qui fait aussi pénétrer le jeune lectorat dans les fictions de civilisations qu’il n’a pas coutume de côtoyer.
Annie Mas


Le Craver Jean-Louis, Din’Roa la vaillante, illustrée par Martine Bourre, Didier jeunesse, 2015, 32 p. 11€95
Jean-Louis Craver adapte ici une version chinoise du Petit Chaperon rouge. Et les enfants aiment et l’histoire et le travail d’illustration de Martine Bourre.
Nous sommes dans une famille monoparentale –absence du père- et la mère qui travaille doit laisser seuls ses deux enfants, la fillette et le fils qui sera inexistant durant tout le conte. Seules comptent, donc, les figures féminines qui assument la vie quotidienne et la survie. Les enfants vont chez leur grand-mère mais comme elle est absente, ils retournent chez eux. C’est là que survient l’ours se faisant passer pour la grand-mère. Par ruse, il entre dans la maison, mais Din’Roa comprend que ce n’est pas leur grand-mère, par d’adroites questions, qui entrent en échos avec la litanie des formules qui dévisagent le loup dans les versions occidentales. Elle met vite son frère à l’abri et va, seule affronter la bête et l’anéantir grâce à son intelligence : elle va l’entraîner dehors et lui fait prendre son reflet dans une mare pour elle-même.
Les illustrations procèdent d’une dominante des couleurs rouges et orangées sont prises dans des jeux d’ombre et de lumière sur des surfaces où Martine Bourre semble bien user de matières pour réaliser des collages. L’orientalisme du conte est convoqué par des tampons et des nuages et sentiers réalisés sous la forme de calligraphies d’idéogrammes. Le fantastique se fait frémissant quand l’ours entre dans la maison. La bestialité envahit alors l’espace des pages jusqu’au châtiment de la bête.
Din’Roa la vaillante plus encore que la version de Perrault et d’autres versions occidentales, souligne l’intrépidité de la petite fille qui va loin dans le risque pour asseoir sa connaissance du monde et des êtres. Le conte est un conte où dominent les figures féminines alors que les figures masculines sont falotes. Un très bel album pour ouvrir les enfants de 4 à 8 ans aux cultures du monde.

Philippe Geneste

02/07/2017

Une anatomie sociale des corps

D’lom Covagonda, Curvy. Le pouvoir appartient aux rondes, illustrations de Flavita Banana, Jungle, 2017, 128 p. 11€95
Beaucoup de sensibilité humaine, des couleurs éclatantes, des formes voluptueuses, des phrases incisives et drôles pour exalter le droit à la différence contre l’uniformisation qu’imposent la mode et les stéréotypes de beauté figée ; le droit de vivre bien dans sa peau hors de tout contrôle des corps… Chaque être est unique, son corps lui appartient. Aucun argent ne doit détenir la clé du lien qui unit l’intimité du corps à la pensée intime, le lien qui unit l’intelligence et les mécanismes de la représentation du paraître.  Tel est le message empli de joie de ce livre graphique. Chant à la liberté et au plaisir, au bonheur et à l’exaltation de la vie. Pour toute adolescente qui découvre l’inconnu, son propre corps en infinies transformations. L’ouvrage est une antithèse jetée contre les normes sociales et que résument les autrices en dix ironiques commandements dont nous retiendrons pour conclure le troisième : « Une curvy ne suit pas la mode, elle l’inspire ».
Mas Annie

Massot Aude, Chronique du 115. Une histoire du Samu social, Steinkis, 2016, 120 p. 17€ ; Rullac Stéphane, Et si les SDF n’étaient pas des exclus ? Essai ethnologique pour une définition positive, L’Harmattan 2004, 146 p. 13€50
Raconter la pauvreté en bande dessinée, et pour ce faire, choisir un reportage au cœur du Samu social. Tel est le choix d’Aude Massot qui se met en scène dans ce récit autobiographique. Nous sommes dans le genre de la BD reportage. L’autrice débute par un historique du Samu social créé en 1995. Un long entretien en BD avec Xavier Emmanuelli, le fondateur du 115 sert d’introduction aux divers reportages qui suivent rendant compte de maraudes d’une équipe du Samu social. La BD en noir et blanc explique le fonctionnement, les buts, sans édulcorer la réalité de la pauvreté dans la France d’aujourd’hui. Elle démystifie et donne corps aux sans domicile fixe, aux clochards et clochardes, aux gens sans toit, aux personnes de la rue. Sa lecture sera utilement complétée par celle du livre de Stéphane Rullac. Par exemple, un des reportages montre ce que l’enquête de Stéphane Rullac, elle aussi menée à Paris, dans des équipes mobiles d’aide du Samu Social, démontre. A savoir que les regards portés sur les SDF sont guidés en fonction de ce que ces derniers « ne partagent plus », l’autonomie résidentielle perdue par exemple. Alors que Rullac tente de cerner les enjeux de l’interaction avec les personnes à la rue, une interaction où s’éclaire l’enracinement de la pauvreté indissociablement liée à la société dite de l’abondance, Aude Massot décrit la difficulté de l’entrée en contact autant que, d’autres fois, la relation douloureuse qu’elle procure. Le reportage dessiné rejoint encore l’enquête ethnologique en ce qu’elle évoque  ce que Rullac nomme « un mode de vie “hors-piste” qui n’est enseigné par aucune école de la République ». Enfin, les deux livres interrogent les solidarités sociales qui se dévoilent ou se délitent au contact de la rue.
Ces deux livres sont essentiels pour les bibliothèques et centres de documentation fréquentés par le jeune lectorat, les deux se complètent, peuvent certes toucher des publics d’âge différents mais dans les lycées, leur complémentarité permettrait d’ouvrir à une lecture instruite de la réalité sociale de notre temps.

Baumann Anne-Sophie, Le Corps humain, illustré par Lucie Durbano, Gallimard, collection Mes premières découvertes, 2015, 24 p. + 4 transparents, 9€ ;
Le livre de la série classique de la collection est un petit trésor. Le corps y est traité d’abord sous l’angle de la société avant d’en venir à ses fonctions et à son anatomie. L’illustration didactique de Dubrano est aussi très généreuse.

Philippe Geneste