Anachroniques

19/12/2010

Jeunes à la page.

Un nouvel éditeur, une nouvelle collection
La Page, l’atelier d’écriture Dominique Paillard, textes - exposition, éditions Sementes, collection Jeunes à la page, 2010, 47 p. 5€
Ce premier recueil de textes émane de l’atelier d’écriture D. Paillard de quatre mois. Les textes ont été écrits par des jeunes préadolescents autour du thème de la page. Pérec fut le guide des dispositifs d’écriture où domine le procédé de l’énumération et de la réduplication de structures syntaxiques ou morphologiques. En ce sens, ce volume offre le résultat d’exercices de style réalisés par de jeunes écrivants. On y trouve, répartis en une quantité équilibrée, une réflexion sur l’écriture, une digression sur la page en positif, une autre en négatif, des agendas croisés, un texte sans fin pour scruter le mouvement de l’écrit dans l’espace, une tentative de réflexion sur l’espace en général à partir de la page.
Les textes ne sont pas signés car comme le dit la page de garde, il s’agit d’un travail collectif bien que les textes eux sont livrés en l’état individuel. Ce choix est cohérent avec la provenance des textes : la prégnance de l’exercice de style enlève effectivement les singularités. Celles-ci se nichent dans le choix des termes mais non de l’écriture et des procès d’écriture choisis par les scripteurs.
Il faut louer l’initiative de la collection : donner à lire des textes d’enfants ; mais aussi, permettre à des jeunes l’expérience de l’acte d’écriture jusqu’à son accomplissement ultime, à savoir être lu.
A travers l’histoire littéraire, l’écriture juvénile rendue publique reste liée, principalement, à des expériences scolaires ou alors, à des publications –journaux en général- de groupes de jeunes gens. La tradition pédagogique des textes d’élèves faisant l’objet d’un échange régulier de lectures donc portés dans l’espace public s’est épanouie dans le cadre d’échanges entre classes (les instituteurs Célestin Freinet, de Bar-sur-Loup, et René Daniel, de Trégunc, en furent les initiateurs en 1927[1]), avec les expériences de l’imprimerie à l’école durant les années 1920 puis ensuite, avec les publications de la CEL (Coopérative de l’enseignement laïc) de Freinet puis les publications de l’icem. Signe des temps, il n’existe quasi plus rien de ces supports spécifiques et réguliers, le dernier en date, la Bibliothèque du travail spécial écritures (BT Ecritures coordonnée par Simone Cixous) ayant sombré durant l’agonie des éditions PEMF il y a quelques années. Même au niveau des revues, les espaces éditoriaux donnant à lire les productions d’élèves et de jeunes se sont étrécis comme peau de chagrin. On comprend donc, à la vision de ce spectacle, ce qu’a d’intéressante l’initiative des éditions Sementes.
Aussi modeste soit-il, tout espace littéraire offert à la création de la jeunesse est un enjeu. Dans une société obnubilée par le mythe de la jeunesse, on ne peut que s’interroger sur la perte des espaces spécifiques de publications qui est offerte aux enfants. C’est comme si, gagnée par l’obsession du juvénile, la société rejetait hors de sa connaissance la réalité de la volonté de dire des enfants et adolescents. C’est l’insertion même de la jeunesse dans le complexe social qui est ici empêchée et les nouvelles technologies de la communication (facebook, blogs, etc.) n’en sont pas la cause, car elles portent d’autres fonctions que celles spécifiques à la création. Le premier volume de Jeunes à la page porte promesse d’aubes nouvelles, espérons que le lectorat ne s’y trompera pas, et que les éditrices de Sementes, elles-mêmes, se donneront la possibilité d’émanciper les textes et de sortir les juvinilia [2] des seuls textes d’auteurs morts et enterrés.
Geneste Philippe
[1] Les textes des échanges scolaires de l’année 1927/1928 d’enfants des écoles primaires de ces deux instituteurs sont rassemblés dans Geneste Philippe & Daniel Vey, Les Années Ecole Emancipée de Célestin Freinet (1920 / 1936), fac-similé, deuxième édition revue et augmentée, EDMP (8 imp. Crozatier 75012 Paris), novembre 2004, 372 p.
[2] On assiste, en effet, depuis quelques années à un relatif intérêt pour les textes de jeunesse d’auteurs reconnus où l’intérêt pour l’écrivain adulte supplante toute lecture des textes eux-mêmes. Même si nous ne mésestimons pas l’importance de ces publications pour notre propos.