Berteloot, René, Les Navets du diable, Lyon, éditions de l’A.P.L.O., 2025, 289 p.*
Présentation
Pour
résumer l’histoire, tout lecteur dira que c’est un roman policier, car un
meurtre, celui du père Marrube, est le motif générateur du récit. Mais au fil
des pages, ce n’est pas la résolution de l’énigme criminelle qui s’impose mais
l’exploration de la mentalité villageoise de Haute Loire assimilant le meurtre
à l’histoire de son terroir. Cette assimilation réactive moult histoires
passées, révèle les inimités enfouies, les vieilles rancœurs avec leur cohorte
de discours convenus, de stéréotypes idéologiques, socio et socio-économiques.
Comme
il le fait dans ses contes (2), René Berteloot met en scène des petites gens,
et, comme il l’écrivait le 7 décembre 1999, « des petites gens qui n’en
sont pas pourtant ». Le village et les fermes et lieux-dits qui en
font partie ou le jouxtent illustrent l’exode rural né du dépérissement de la
petite agriculture dévorée par la concentration capitaliste des terres. Les
villageois assistent au développement d’un tourisme campagnard et de
l’installation d’urbains (les « prend l’air ») pour les
vacances ou leur retraite. Tout ceci est rendu à travers les dialogues qui
fourmillent dans le livre, depuis la plate tournante du café-hôtel-restaurant
tenu par Marie Courtine.
Le roman
est écrit de manière enlevée, avec un humour parfois sarcastique. Le style
dynamique bénéficie d’une recherche portant sur le lexique et les tournures
syntaxiques populaires autant que régionaux. Là est le nœud instructeur de
l’ouvrage : travailler le langage pour explorer les mécanismes de la
rumeur et la logique irrationnelle des bavardages. Les ragots se colportent
partout, au café, aux magasins, dans le voisinage. On y fait et défait les
réputations, on salit Lucien, on y déboulonne Marie-Louise, on suppute, on crée
des méfiances, on stimule des suspections, on accuse de sorcellerie
Odile-la-biganchue. On les met en fagots, les ragots, en bouquets qui ondulent
en rumeurs et peuvent exclure, et peuvent dénoncer, et peuvent emprisonner les
victimes de leurs mots. Le bavardage fait rire, mais il fait souffrir, il
distrait et il nuit. Propos sans intérêt, le bavardage sert des intérêts
mesquins, il brise des familles, fait exploser des amitiés. Il est le pilori
des temps anciens et nouveaux, la sellette de cancaniers et cancanières
modernes.
Commérage,
rumeur, bavardage
Le
roman Les Navets du diable travaille la rumeur, l’explore,
composant la scène ininterrompue de sa prestation littéraire populaire. Il en
approfondit les raisons psychologiques et sociales. Dans de délicieuses pages
où les propos des assoiffés affrontent les nouvelles du journal, il confronte
les discours de rumeurs à l’information. Il met le lectorat en quête des
intentions des ragoteurs et ragoteuses, dur travail d’investigation où la
lecture s’emballe sans crier gare. Si la rumeur aime la sensation, elle se pare
de rationalité mais si subjective qu’elle jouxte la croyance. La superstition y
trouve appui pour s’inviter dans la danse des voix et des tonalités.
On
l’aura compris, Les Navets du diable emprunte au roman rustique
son motif campagnard, et son amour du langage du peuple. Mais il évite le roman
régional par cette insistance à travailler la matière thématique avec un
matériau verbal adapté et d’une richesse inouïe. René Berteloot ajuste le genre
romanesque à cette matière, il repousse sciemment le roman sentimental (« romans
pour concierges », « poésie des amours secrètes »
p.91) pour explorer la piste du roman prolétarien populaire. Pour se faire, il
épure son roman de toute tonalité apologétique de la ruralité, mais aussi de
tout folklorisme pour pénétrer avec acuité au cœur des relations sociales ayant
cours dans une communauté repliée sur elle-même, ébranlée par l’évolution
économique et sociale qui transfigure l’environnement. Les Navets du
diable dépeignent ainsi un monde en sursis, l’humour des situations et
surtout verbal écartant tout ton tragique, mais favorisant, bien sûr, le
développement d’un immense drame de mots au cœur de la trame villageoise.
Tout
le travail d’écriture fonde une esthétique littéraire de la vie du peuple par
un de ses membres (René Berteloot fut mineur puis ouvrier dans une manufacture
d’armes pour ses dernières années de vie professionnelle). L’auteur laisse
filer les ficelles de l’histoire pour tenir ferme celles du parler de
villageois ruraux. Comme dans ses Contes et Nouvelles, comme dans
Mélaine, René Berteloot, tente de pénétrer dans le champ
littéraire avec en excipant du verbe prolétaire la valeur littéraire de son
œuvre. Le motif principal étant le bavardage et la rumeur, Les Navets du
diable interdisent à l’histoire de se construire par le vraisemblable.
Et pourtant, grâce à la cohérence sociolinguistique de l’écriture, le roman est
réaliste. Le réalisme s’édifie par les mots, les locutions, les tournures
syntaxiques qui épaulent le matériau de l’histoire et ce d’autant plus aisément
que la rumeur et le bavardage sont deux réalités discursives.
Esthétique
d’un réalisme prolétaire
Une
étude du livre permet de mieux saisir sa spécificité. Le roman Les Navets
du diable englobe les événements par la mentalité populaire que le
lectorat reconstruit à travers les discours des personnages ; il dessine
un contrordre social depuis le mode de vie ordinaire en se centrant sur le commérage.
Le lectorat comprend vite que le héros du roman est le village, « gardien
farouche des traditions et des valeurs morales » (p.41). Il constate
vite que les soixante-dix personnages qui défilent en sont les figures
constitutives mais non héroïques. Le village, comme entité, vibre de conflits
dont des conflits de classe qui transparaissent sous des intérêts privés.
L’idéologie dominante passe sans cesse, nappe de brouillard bruinant dans les
paroles multipliées : l’ouvrier Émile Ruelle, dit Milou, est mal intégré ;
Lucien Muserole, qui n’est pas du village mais est venu y habiter, est traité
en étranger. Les paysans, appauvris et qui perdent la maîtrise de leur travail,
se rabattent sur les haines intestines à un monde clos.
Pour
saisir cet univers imbibé de paroles et suturé de discours, René Berteloot
choisit non pas le conte, comme on aurait pu s’y attendre, mais le genre
romanesque. Les personnages sont des êtres de paroles, qui ne tiennent que par
le croisement de leurs dires avec ceux, directs ou rapportés, d’autres
personnages. Un principe esthétique semble se dessiner de ce livre
goguenard : le langage littéraire, à l’image du langage ordinaire, vaut
pour sa destination c’est-à-dire pour l’orientation de la parole vers les
interlocuteurs et les cibles du propos. Ainsi le roman travaille-t-il
l’irrationalité de la causalité sociale des jugements et des caractérisations
des individus dans une collectivité rurale en déclin économique.
René
Berteloot démonte le système des discours marinés dans un espace clos et qui se
diffusent pour construire une réalité rendant compte du meurtre du père
Marrube. Cette réalité tient à son matériau verbal, aux poncifs qui s’y
développent, aux jugements sociaux qui s’y meuvent comme poisson dans l’eau.
Mais cette réalité tient aussi au désir d’imagination constructive et de
fabulation récréative, qu’incarne d’ailleurs le personnage de Jeanne-Marie
Coffin, lectrice passionnée et conteuse généreuse, dans un village où « personne
n’est assez fou pour ouvrir une librairie » (p.136). C’est tout un
sens artistique du récit qui vient s’articuler à l’abondance idio- et
socio-lectales des mots, tournures et constructions syntaxiques. Comment, à
partir des images fantasmées qui se superposent de voix en voix, de personnages
en personnages, comment approcher une image véridique de la vie sociale ordinaire du village ?
Quelles parts dans les discours du peuple permettent d’atteindre les mécanismes
vrais des relations sociales ? Dans Les Navets du diable,
aucune parole n’est univoque, aucune n’est prononcée sans le poids d’intérêts
personnels ou affinitaires de groupe. Il faut donc couper les cheveux en quatre
pour tirer au clair l’univers populaire susceptible d’appréhender le réel dans
sa vérité. Chaque personnage croit savoir de quoi il parle mais il s’efface
pour une nouvelle version concoctée par un autre, et ceci incessamment… On est
loin de la psychologie introspective qui a cours aujourd’hui comme elle
dominait le genre romanesque lors de la rédaction du livre au début des années
2 000. Le roman repose sur l’observation de ces actions de paroles et de
ces réactions aux paroles d’autrui. Et toutes ont été puisées dans l’expérience
du narrateur, qui sait se rappeler au lectorat pour rappeler que la fiction se
nourrit du réel.
Philippe
Geneste
* (Commande
à l’Association pour la Promotion de la Littérature Ouvrière, chez Nathalie
Berteloot, 14 bis rue des Noyers 69 005 Lyon, chèque de 22€+6€40 de port à
l’ordre de l’A.P.L.O. Email
: contact@litteratureouvriere.fr).
(1) Lire le blog https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ du 30 octobre 2022. – (2) René BERTELOOT Contes et nouvelles, tome 1,
Bourg-en-Bresse, éditions de l’APLO, 2024, 385 pages, ISBN : 979-10-92280-16-6 – 35€ et René BERTELOOT Contes et nouvelles, tome 2, Bourg-en-Bresse,
éditions de l’APLO, 2024, 397 pages, ISBN : 979-10-92280-17-3 – 35€ Commande à Association pour la Promotion de la Littérature Ouvrière, 14 bis
Rue des Noyers 69005 LYON. Email : contact@litteratureouvriere.fr Lire le blog https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ du 2 mars 2025.