Anachroniques

25/08/2024

Fêlures d’enfances

Parole de voyou

PANDAZOPOULOS Isabelle, L’honneur de Zakarya, éditions Gallimard, collection Scripto 2022, 259 p., 13,50 €.

Sur la première page de couverture de ce roman, le visage troublant d’un adolescent sort de l’ombre, laissant deviner seulement la moitié de son visage, de son regard, de son sourire. C’est que Zakarya dont l’histoire est ici narrée, se ressent comme « la moitié d’un ». La partie sombre, cachée, de son être est façonnée par l’empreinte de son père-patron, juste un géniteur et aussi son bourreau, prodigue de violence et de coups qu’il lui assénait dès son plus jeune âge, lors de rares apparitions, faisant de lui, Zakarya, un enfant battu, un enfant bâtard. C’est que lors de ces entrevues, cet homme voulait être seul avec Yasmina qu’il employait dans son entreprise, Yasmina, la mère du petit.

Racontée avec de nombreux détours dans le temps, celui de l’enfance, de l’adolescence, de son passé proche et de retours vers son présent, avec ces échappées du temps où se mêlent l’empreinte des lieux, l’histoire de Zakarya se façonne, se précise. Ainsi enveloppée par la tendresse de Yasmina, apparait son enfance dans un petit village du Morvan, qui, malgré les coups et l’exclusion paternels, va rester dans son souvenir un endroit propice au rêve. Apparaît aussi le temps de la Villa Curial dans le dix-neuvième arrondissement de Paris où avec Yasmina ils se sont installés lors de son adolescence, un temps et un lieu d’exclusion et d’exil jusqu’à son entrée dans un club de boxe dont il va devenir un membre apprécié et prometteur. Vient aussi le temps de son présent mutilé, la prison et son procès – car il est bien question de procès dans le roman qu’encadrent trois parties intitulées : « juger », « prouver », « condamner »… Zakarya sera jugé en effet, et condamné sans que rien ne soit prouvé sur son implication dans le meurtre de Paco Moreno, un camarade du club de boxe, il sera jugé seulement sur des présomptions et sur le silence insolent qui répond au racisme, aux préjugés des témoignages et des juges.

L’autrice, selon ses mots, vient défendre « ceux qui cherchent leur place (…) quand elle ne leur est donnée ni par leur histoire de famille, ni par la société si prompte à rejeter ceux qui vacillent. ». Sont dénoncés le machisme, le racisme, l’état inhumain des prisons tout comme l’idéologie de la compétition, le poids des traditions et de la religion. Sont convoqués, dans cette filiation, de beaux portraits de femmes : Yasmina, femme qui a payé chèrement sa liberté, Léonie, l’avocate avec sa figure et ses défenses magistrales, Zoé et ses fêlures, Aïssatou sous l’emprise des traditions…

Mais pourquoi Zakaria reste-t-il silencieux alors qu’il lui serait si simple de contrer les témoignages qui le condamnent ?

C’est que, bien plus qu’un roman noir, et bien plus qu’un roman social si magistralement écrit, L’honneur de Zakarya laisse entendre la voix de certains jeunes gens que l’on dit « moins que rien », que l’on dit « moitié d’un », eux qui, pour un souffle, pour une promesse, ont donné leur parole de voyou, leur parole d’honneur.

Annie Mas

NB : sur Isabelle Pandazopoulos, lire les blogs des 5/06/2016, 16/10/2016, 27/10/2018, 17/10/2021, 12/06/2022, 14/11/2022, 17/03/2024.

 

Face au vertige des colères

TOUSSAINT Emmanuelle, Qui s’occupe de Martha ?, Illustrations CECILE, Utopique, 2024, 40 p. 18€

L’enfance maltraitée, l’enfance attristée par des conditions de vie en famille où s’immisce la violence, l’enfance où pouvoir pleurer se fait en cachette, l’enfance en proie à la colère, au vertige des déséquilibres en tout genre, voilà le sujet de l’album soumis par les éditions Utopique au lectorat aujourd’hui. Il est écrit par une professionnelle qui connaît bien les foyers de l’enfance, les foyers d’accueil, et le circuit des familles d’accueil. Son interprétation esthétique est confiée à une dessinatrice peintre qui s’est plongée dans l’enfance privilégient des couleurs tendres, multiples, riches, jamais agressives, liée aux ambiances suscitées par le texte au fil de l’histoire de la petite martre, au nom limpide, Martha, dont les parents se déchirent à la maison… Martha va être prise en charge par des adultes, séparée de sa famille pour pouvoir se développer cognitivement, affectivement, sans les dommages des situations dont l’excluent les problèmes parentaux mais qui pèsent sur sa scolarité, sa vie émotionnelle et sentimentale.

Ce bel album, efficace par rapport à son objectif, est réussi en ce qu’il n’est pas un documentaire masqué en fiction mais propose un récit à motif d’enfance maltraitée. Reste à savoir pourquoi l’autrice a privilégié le récit animalier à l’histoire d’une fillette humaine ? Il est probable que ce choix tient à la volonté de mettre une distance entre le récit et l’enfant lecteur afin de faciliter à ce dernier la prise de parole sur le propos de l’album.

Philippe Geneste

NB : Sur le sujet de l’enfance maltraitée, et la vie en foyer d’accueil, lire aussi le blog du 18 février 2024

 

18/08/2024

Rêves en souffrance, comme mutilés. Corps et cœurs vibrants comme terres dévastées

Mukantabana, Adélaïde, Apaiser la mémoire. Conversation avec mon frère Jean, préface de Bruce Clarke, L’Harmattan, 2023, 234 p. 21€50

« Émigrer–S’exiler…Les mots m’inquiètent. Je ne t’avoue pas ce désordre. » (p.182)

Ici même, le 3 avril 2020, l’analyse du premier livre d’Adélaïde Mukantabana (1) s’achevait par cette longue remarque : Lorsque la lecture de son récit nous brûle les yeux et que l’émotion submerge, on peut l’interrompre – mais sans quitter le livre – retrouver au hasard la beauté d’une phrase, la force d’une pensée, que, pour la richesse d’une nouvelle page, on avait délaissées. L’art d’écrire d’Adélaïde Mukantabana, le souffle vibrant de sa poésie, le charme de ses narrations ignorent l’artifice. Son exigence de vérité, de clarté, tend la main à notre détestation du mensonge. Sans elle, notre besoin de connaître, notre volonté de comprendre, seraient floués, trahis, et nos consciences resteraient embrouillées.

Apaiser la mémoire (…), poursuit la quête en maintien de lucidité de L’Innommable (…). Mais alors que cette première œuvre s’inscrivait tout entière dans l’Histoire, Apaiser la mémoire (…) opère un mouvement d’approche du terrain intime de la souffrance. Cette conversation avec le frère mort est aussi conversation de l’autrice avec ces lambeaux que l’on nomme souvenirs et que l’autrice rappelle autant qu’ils l’appellent afin de les tisser, à travers le territoire perdu au temps présent, en tapisserie de mémoire, en re-présentation, au sens littéral du mot, de la vie. En effet, si « les souvenirs deviennent au fil du temps, des armes secrètes que les hommes gardent quand ils ont été dépouillés de tout », ils restent, dans leur pluralité, isolés et ne permettent à la personne qu’une reconstitution discontinue du passé ; or, sortir du traumatisme et de l’horreur, exige le retissage seul à même de construire (et non pas reconstituer) dans le continu de la vie les éclats des événements qui la tronquent, la brisent. Ce à quoi aboutit ce retissage, c’est la mémoire qui comble les trouées d’entre les souvenirs, pour faire vivre au présent ce qu’on ne veut pas être perdu.

L’écriture se livre ici, non à un rentoilage, mais à un retissage des blessures et des gouffres du perdu. Pour la dentelière d’Apaiser la mémoire (…), l’oubli n’apparaît pas comme susceptible d’advenir ; en revanche, est exigé nécessaire de combattre son travail de sape qui déconstruit, effiloche, lacère et troue l’existence. Certains définissent l’oubli comme le travail ordinaire du temps qui passe. Apaiser la mémoire (…) tendrait plutôt à le nommer perte de lucidité car c’est en conservant le lien présent au frère aimé mort que l’autrice veut annihiler le travail de déchirure propre à l’oubli.

Apaiser la mémoire. Conversation avec mon frère Jean prend l’instrument de l’écriture pour refouler déchirement et déchirure. L’écriture rassemble, dans l’instant, la présence de la vie partagée, pour se réapproprier ce temps brisé par le génocide perpétré à l’encontre des Tutsi.

Une telle œuvre intérieure bute sur les modalités de son expression. C’est que devant la parole de la rescapée se dresse l’immense difficulté à rapporter une réalité endurée. Or cette parole rescapée confesse aussi la nécessité de sortir de l’univers fantomatique, toujours susceptible d’évanescence, pour inscrire au présent de l’expression la vérité de ceux qui ne sont plus. C’est pourquoi, sûrement, Apaiser la mémoire (…) semble hésiter dans le genre à adopter :

- Le livre débute par une lettre où on retrouve la veine vibrante de l’écriture qui nous avait marquée dans L’Innommable (…) ; on retrouve aussi l’amour des noms et l’exploration des nominations qui donne lieu, par exemple, à une longue dissertation sur le changement de nom de la mère.

- Le livre, à l’intérieur de ce genre, quitte la plume épistolaire pour laisser entrer la réflexion, des bribes d’essai, le journal du dehors, le journal intime, l’écrit autobiographique, le portrait. Ici, c’est la douloureuse évocation des noms d’état civil avec la dialectique entre eux et les surnoms ou sobriquets, qui vient défaire le moule générique initial pour laisser un temps place au genre du souvenir. Là, des traductions de témoignages, ailleurs encore une chanson funéraire. Et quand le texte intègre en son entier un poème d’amour devenu chant de la Résistance, ne nous dit-il pas que la continuité mémorielle est un lent travail de nouement de ce qui est vécu, de ce qui est maintenu présent malgré l’absence, de cette mosaïque pour laquelle se donne la vie et dont la myriade générique n’est peut-être que l’imitation en sa signification de douleur.

Apaiser la mémoire (…) accompagne les interventions d’Adélaïde Mukantabana auprès des lycéens, et cet accompagnement est aussi l’indice d’un agir par l’acte d’écriture. Non pas qu’Apaiser la mémoire (…) soit une action ayant immédiatement effet sur la scène publique, mais c’est en cela qu’écrire opère dans l’amont et dans l’aval :

- dans l’amont, écrire c’est, par la mémoire, construire une continuité d’existence, c’est, par la mémoire, rattacher au présent ce que les génocidaires ont cherché à éliminer de toute scène, individuelle évidemment, nationale, internationale (jeu des complicités), collective, publique ;

- dans l’aval, écrire c’est appréhender ce que soi-même on peut être dans l’après : l’après de la brisure, de la rupture, de la fosse creusée par les éliminateurs qui sont aussi des éradicateurs de mémoires et des usurpateurs de représentations, l’après de l’émigration, de la séparation, de la dépossession. Et là encore, la prégnance de la nomination survient : garder le nom pour garder la vie. Et n’est-ce pas, au fond, garder en vie la parole de celui qui n’est plus ? La voix d’Apaiser la mémoire (…) se teinte alors de cette autre voix qui elle-même en a appelé d’autres, elles aussi qui se sont tues mais qui adviennent à la mémoire réouverte d’Adélaïde Mukantabana.

Annie Mas & Philippe Geneste

(1) Mukantabana, Adélaïde, L’Innommable Agahomamunwa, un récit du génocide des Tutsi, préface de Bruce Clarke, L’Harmattan, 2016, 406 p. 29€.

11/08/2024

Mer, plage et climat : des vacances pour la réflexion

SAILLE Marie, Laisse de mer, CotCotCot, 2024, 104 p. 12€

Voici un guide de la laisse de mer, cette « bande de débris déposés au gré des marées sur les bords de mer. » Le livre explore ces débris, soit débris naturels soit déchets issus de l’activité humaine. Le livre alterne une page d’écriture autant informative qu’explicative et une planche photographique. Celle-ci est documentaire en ce qu’elle permet au lectorat d’identifier directement le débris présenté par le texte, mais elle introduit aussi une dimension esthétique magnifiée par le petit format, son dos carré cousu-collé, sa couverture souple à rabats, son papier mat, agréable au toucher.

Le livre est donc aussi bien un guide à emporter sur le rivage de l’océan pour l’explorer et il est une aubaine pour le plaisir de lire et s’instruire. Livre pratique, livre de photographie, livre d’écologie marine. Bien sûr, l’ouvrage n’est pas exhaustif, mais il est riche, sa composition ne portant à aucune déception. Après la définition du cordon dunaire, de l’estran et de la laisse de mer, vient la succession des chapitres exploratoires : plantes et algues, crustacés, mollusques, autres (coraux, cténaires, échinodermes, poissons, squelettes, arrêts, larves et plumes), déchets anthropiques, enfin dune de débris.

Ce petit volume est une invitation à interroger le monde environnant, l’activité humaine dont la sienne propre. C’est un livre autant de « sensibilisation à la protection des bords de mer » qu’un recueil de découvertes de l’environnement des rivages océaniques. Respectueux du lectorat, il est écrit avec clarté, débrouillant ainsi des problématiques écologiques en les ouvrant sur des questions d’économie et de société. Esthétique, par le travail de la photographie et de la mise en place et de la mise en page des planches, Laisse de mer ne cache pas son désir d’être lu indissociable du pour le lecteur ou la lectrice du plaisir de le lire.

 

PITON Emmanuelle, Plage interdite, illustrations par Éric HÉLIOT, Glénat jeunesse, 63 p. 11€95

Mi-bande dessinée, mi-documentaire, ce livre est d’une actualité évidente. Il traite des risques littoraux, notamment ceux de la façade Atlantique. Il y est question d’érosion côtière, du trait de côte, de dune, de laisse de mer, du GIEC, de ganivelle, d’oyat, de végétalisation des dunes, de marée verte, de mascaret, de polder, de salinisation des eaux souterraines, de sédiments, de submersion marine, de digue. La seconde partie du livre est conçue comme un cahier de vacances sur les sujets abordés dans la première partie, ce qui est l’occasion d’un approfondissement des connaissances exposées.

La première partie, quarante-sept pages, n’est pas un documentaire, mais une histoire à matière documentaire. Sa composition repose sur un jeu de voix narratives qui rend vivant le propos en y tissant, par-dessus, une histoire toute entière tournée vers le but informatif du livre. La narration emprunte la voie du journal de bord, du dialogue, des planches dessinées, des images, qui se succèdent et s’épaulent. Parfois des fiches techniques explicatives ou informatives sont introduites.

Le livre, qui reste documentaire malgré tout, est bien conçu et l’on en tirera beaucoup de connaissances. Ainsi les préadolescents des régions du littoral océanique, trouveront bien des explications à ce qu’ils peuvent observer chaque jour, chaque saison et chaque année. C’est un livre adapté pour les collégiens.

 

AMATA-DION Iris, Horizons climatiques. Rencontre avec 9 scientifiques du GIEC, dessins, Xavier HENRION, Glénat, 2024, 320 p., 25€

En 2024, chaque mois apporte son lot de record de destruction de la planète, à commencer par la chaleur en hausse comme jamais : « il n’a jamais fait aussi chaud en plus de cent mille ans » (1) dit Carlo Buontempo (directeur du Service européen Copernius concernant le changement climatique). Or le changement climatique est la cause de cette chaleur qui entraîne des famines, la raréfaction des terres cultivables, l’engloutissement prévisible de nombre d’îles aujourd’hui habitées. Cette bande dessinée est un documentaire volumineux sur le Groupe d’Expert Intercontinental sur l’Evolution du Climat (GIEC), créé fin des années 1980. Le scénario est simple mais efficace pour présenter la complexité du fonctionnement du GIEC, son activité, son financement, les modalités pratiques de ses études, et pour aborder son histoire. La narratrice-personnage rencontre neuf experts : Valérie Masson-Delmotte, Christophe Cassou, Roland Séférian, Hervé Douville, Wolfgang Cramer, Virginie Duvat, Céline Guivarch, Henri Waisman, Jean Jouzel. Le déroulement des entretiens et leur ordre permet une présentation claire de l’enjeu climatique car l’ouvrage ne se centre pas que sur l’organisme du GIEC et c’est tout l’intérêt de cet épais documentaire en bande dessinée.

Et ce d’autant plus que les inondations se multiplient en Asie, en Europe et dans le monde, que les incendies ravagent des territoires entiers, de France, de Grèce ou de Sibérie, que des chaleurs s’envolent vertigineusement (le fameux « dôme de chaleur ») avec les famines (populations sahéliennes et sub-sahéliennes, celles du nord-est africain) qui s’ensuivent. Donc, l’intérêt de l’ouvrage est indéniable. Toutefois, quand l’avenir de l’humanité est en cause, la seule communauté scientifique ne saurait être convoquée. Or, comme l’écrivait Stéphane Foucart, c’est un travers des rapports du GIEC de s’accumuler sans entraîner la rupture de l’inertie des gouvernements, des décideurs. Ceux-ci s’appuient sur le GIEC qu’ils financent pour se dédouaner de toute action réparatrice et surtout de toute réorientation économique et sociale dans la marche de leurs économies. En revanche, point de débat politique et on peut s’interroger : « la science a-t-elle été tout ce temps utilisée plus ou moins inconsciemment par le politique comme instrument d’une manœuvre dilatoire ? » (2). L’ouvrage d’Iris Amata-Dion et Xavier Henrion n’aborde pas la question. Elle est pourtant au cœur d’une réponse qui se dirait démocratique au changement climatique et à la destruction accélérée des espaces naturels, donc aussi de tout le milieu du vivant dont l’espèce humaine est une des composantes, celle qui organise la mort à venir par la catastrophe généralisée rendant la planète invivable.

Philippe Geneste

(1) cité par Garric, Audrey, « La terre en proie aux canicules et aux inondations », Le Monde, 17/07/2024 p.6.

(2) Foucart, Stéphane, « À quoi sert le GIEC ? », Le Monde 5 & 6 septembre 2021.

04/08/2024

L’action du dire contre lieux communs et stéréotypes

DAVID François, Je l’ai pas fait exprès, illustrations Sylvie SERPRIX, mØtus, 2024, 48 p. 16€

L’album présente cinq situations où une petite fille fait une bêtise et s’en trouvant désolée s’en excuse par la formule « Je l’ai pas fait exprès ». Les illustrations de Sylvie Serprix allient un certain réalisme stylisé et un surréalisme que Lewis Carroll ne désapprouverait pas. L’histoire en vient à se coller aux couleurs, les objets singent l’action en cause, le décor englobe la problématique et ses personnages. Les couleurs sur papier mat invitent à la réflexion, alliant le sombre au vif tranché. François David joue de l’humour pour faire adhérer le jeune lectorat à a réflexion de vie que chaque situation appelle. Il est aidé en cela par les dix pages sans texte où l’histoire se raconte en dessins et couleurs.

Le texte interroge la formule toute faite qui sert à Louise, l’enfant héroïne de l’album, soit de justification soit d’excuse soit de repentir. Et puis, comme il y a juxtaposition de situations, identiques en leur thématique, la perte de ces sens par la formule vient interroger l’acte verbal de l’excuse entrainant le jeune lectorat à discuter du vrai et du faux dans l’attitude de Louise, c’est-à-dire de la sincérité ou de l’insincérité de sa désolation intime. C’est que « Je l’ai pas fait exprès » n’est pas un acte d’excuse mais une formule conventionnelle voire une formule de politesse où la justification l’emporte sur l’excuse elle-même et où, en tout cas, l’excuse n’est pas obligatoirement accomplie.

On retrouve, ainsi, dans cet album, un fil directeur des écrits de François David, celui de la réflexion sur le langage proposée aux enfants dès les premières lectures. Ici, ce n’est pas par le moyen de la poésie mais par la mise en place de situations liées à une formule figée dont Sylvie Serprix dresse l’espace du jeu. Jouer avec un lieu commun pour en déjouer les pièges et prendre acte du pouvoir du langage et de sa capacité à nous faire agir par lui-même. Et s’interroger : la parole peut-elle nous dédouaner de nos actions ?

 

LEWIS JONES Huw, Blaireau a très faim, illustrateur Ben SANDERS, Milan, 2024, 32 p. 12€90

Ce bel album, rythmé par un jeu de douces couleurs très variées, avec une unité double-paginale, s’adresse aux enfants petits, petits et plus grands, plus grands. Il est gai, drôle, tendre. L’humour ressort de la gourmandise de blaireau, le personnage principal, bien soulignée par des taches de myrtilles sur son pelage. C’est un album allégorique. La trame narrative passe de la satisfaction égoïste du désir au remord et à la repentance pour s’ouvrir, en clausule au partage c’est-à-dire à la réconciliation. Allégorique, l’album l’est aussi en ce que la dynamique de l’histoire repose sur l’honnêteté envers soi-même et envers les autres.

Mais, Lewis Jones et de Sanders ne se contentent pas de mettre en scène des relations interpersonnelles. Ils intègrent la dimension sociale plus large, grâce au personnage du hibou dont le langage est une litanie de proverbes, sentences, maximes populaires. Toutes engagent à vivre par ses actions et dans le respect des autres donc par l’ouverture à l’autre.

Un tel album se lisant avec le petit enfant, le rôle de l’adulte pour initier ce dernier à la lecture est facilité par la composition iconique (et textuelle en fin d’album) : il s’agira de repérer une balle au sein des myrtilles, la fameuse balle perdue par un des personnages… Blaireau a très faim est donc un récit à énigme et l’adulte peut demander à l’enfant de repérer des indices, de mener son enquête… Au final, la naïveté de Blaireau le gourmand suscite toute la sympathie du petit ou du plus petit, du plus grand ou de l’encore plus grand, qui lisent.

 

BENOIST Cécile, Qui Sont les LGBT+ ?, illustrations d’Élodie PERROTIN, éditions du ricochet, 2024, 125 p. 13€

Les études universitaires sur le genre ne cessent de reconfigurer les analyses sur le rapport au corps, à la société, à la sexualité dans tous les domaines de la vie, qu’elle soit familiale, affective, cognitive, sociale, économique, morale, artistique, religieuse. L’hétérosexualité est encore la norme dans toutes les sociétés, mais des minorités luttent pour des droits nouveaux dont quelque uns, dans certains pays commencent à naître voire ont été intégrés dans les législations nationales. Partir de ce que la société désigne comme pratique érotique déviante, c’est pénétrer dans l’ordre idéologique hiérarchique qui est à la source des répressions pour assurer la domination d’un genre sur un autre, d’une doxa morale contre les pratiques jugées déviantes. De plus, on sait que les inégalités de genre ont un lien avéré avec les inégalités liées à la couleur de peau, mais aussi, et malgré ce que certaines des théorisations du genre affirment, qu’elles sont ancrées dans les inégalités de classes. Pour toutes ces raisons, le « livre-guide pour se repérer dans les couleurs de l’arc-en-ciel » proposé par les éditions du ricochet arrive à point nommé.

Il permettra aux adolescents et adolescentes et aussi aux jeunes en âge de pré-adolescence de mieux comprendre certains débats de société, de mieux entrer eux et elles-mêmes dans ces débats et d’y intervenir. Le livre de Cécile Benoist et d’Élodie Perrotin est un formidable instrument pour rompre nombre de stéréotypes, pour débusquer bien des discours figés et manipulateurs. La composition claire et le langage simple mais précis, sont un vecteur de lutte contre l’incompréhension source, souvent, de discriminations et de violences.

De plus, grâce à ses mises au point diverses empruntant à l’histoire des mouvements de libération des mœurs, Qui Sont les LGBT+ ? permet au lectorat de se situer utilement, de se reconnaître dans les dénominations et d’acquérir une pensée ouverte aux cultures dont les cultures dominées. À l’heure où la question de la valorisation des valeurs familiales, du « réarmement démographique », de la protection des mineurs, de la défense des dogmes religieux, ne cessent de se développer dans des contextes nationaux les plus divers, sous des emprises soit d’États soit des Églises soit d’institutions idéologiques et culturelles, Qui Sont les LGBT+ ? et le bienvenu ! Alors que des États légifèrent en faveur de la discrimination et de l’homophobie au nom des valeurs traditionnelles à préserver, la question des droits ouverte par le quatrième chapitre trouve une résonnance assourdissante dans l’actualité.

Philippe Geneste

28/07/2024

L’écriture poétique et le récit pour la jeunesse

JUBIEN Christophe, Sur La Pointe des pieds, illustrations Laurent PINABEL, mØtus, 2024, 64 p. 13€

Est-ce un album ? oui, une suite de textes mis en images raconte à chaque double page une histoire courte. Est-ce de la poésie ? Oui, chaque double page est écrite en forme de vers, le plus souvent, et si ce n’est pas le cas, c’est un effet incontestable de la mise en page ; et chaque poème s’inscrit sur un dessin poétique qui fouille l’imaginaire du trait comme le poète fouille l’imaginaire des lettres.

Trente doubles pages se succèdent ainsi, qui pourraient être lues dans un ordre autre que celui proposé. Chacune des doubles pages se concentre sur une problématique soit, dans l’ordre de la succession paginale : l’observation, l’imagination, l’empathie, l’impertinence, la contemplation, la surprise, la fantaisie, le conte, la rêverie, la correspondance en surréalisme, la poésie tendre, l’automne, le chant, l’éthologie, le fantastique, la scène, l’humour, l’énigme, la tendresse, la poésie sociale, le végétal et l’homme, le souvenir, l’étonnement, la sympathie, le rire tendre, la fable, l’attention à l’autre, le trajet, la création tendre… beaucoup de tendresse, donc, et beaucoup d’humour présent dans la tonalité quand il n’est pas problématique de la création.

Dix-huit doubles-pages sont écrites à la première personne, signe de poésie. Dix doubles-pages sont écrites à la troisième personne, signe d’album narratif. Une double-page est pilotée par un nous et une autre par un on d’où la première personne n’est pas totalement absente quand sa présence dans le nous est obligatoire. L’écriture est poétique, d’une poésie humoristique, parfois proche de Prévert, drôle et impertinente. Les dessins, avec peintures et collages, soulignent cet humour et ne se gênent pas pour interpréter le texte plus que l’illustrer. Les fantaisies graphiques dessinent des mots amoureux de l’imagination autant que les mots appellent en significations gourmandes des fantaisies scéniques.

L’ensemble pourrait être qualifié de fanzine poétique dans lequel on entre sur la pointe des pieds pour trouver au final le pied marin et ferme de la terre du poème. Un album en partage qui prodigue mots et images pour soigner le développement des imaginations enfantines ou préadolescentes et autres tous âges.

 

ALBON, Lucie, De Pierre en Galet, Utopique, 2024, 32 p. 18€

Quel bel album que ce livre grand format aux dessins à dominante géométrique, très épurés mais léger d’humour et touchant de sensibilité. Les couleurs vives sont évitées, accroissant le sentiment de calme que nécessite la lecture. Quatre séquences narratives composent le récit. Le héros est un petit caillou, une pierre, qui veut devenir galet. La première séquence décrit son désir, la seconde la réalisation du désir et ses effets, la troisième, l’adaptation à la métamorphose et la quatrième est le prétexte à un prolongement possible et laissé libre à l’imagination de l’enfant lecteur.

Le genre du merveilleux est choisi, avec des pierres bavardes et aux comportements anthropomorphes. La profusion des transformations à l’œuvre induit un plaisir du dessin que les pages de garde se gardent bien de masquer. Tout au contraire elles invitent l’enfant à s’amuser, lui aussi, à peindre des cailloux. La lecture avec l’enfant est aussi l’occasion d’aborder la géologie et la transformation des pierres en sable, le schéma narratif ayant lui-même esquissé ce devenir mais ne l’ayant pas exploité… Pierre Galet avait un autre destin…

On retrouve aussi, dans cet album quelques problématiques tenaces des éditions Utopiques, celle de la différence de l’acceptation de la différence mais aussi de l’intégration-adaptation, bref, de comment, parfois, mener sa vie.

 

CORAN Pierre, à tire-d’aile, illustrations Dina MELNIKOVA, CotCotCot éditions, 2024, 24 p.10€90

à tire-d’aile est une histoire, la narration d’une rencontre. Mais à tire-d’aile par la disposition sur la page des mots, des syntagmes, est immédiatement identifié comme une poésie. à tire-d’aile raconte donc une rencontre poétique entre un poète et une libellule. Mais la libellule prend sens aussi de personne, d’objet d’un désir, elle prend sens allégorique comme dans une fable de tout ce qui vient et doit savoir être accueilli :

« je sors,

je la libère et

elle se perd

du côté des nénuphars »

Les illustrations accompagnent le texte, en l’interprétant plus qu’en le redoublant. Les peintures sur papier mat sont une invitation à l’attention et au silence. C’est le silence de l’espace, des blancs sur la page. L’œuvre de Dina Melnikova alterne les lointains et l’enfouissement dans des gros plans insistant sur le multiple qui vibre en nous contre une identité une qui ne saurait pas prendre avec soi ce que l’autre apporte.

à tire-d’aile est un conte plus à lire qu’à dire, un conte où les peintures et l’écriture se mêlent d’autant mieux, qu’il se lit plus qu’il ne s’écoute. Aux traits du dessin, aux tracés des peintures, crayons de couleur, découpages, aux effets de trame par Dina Melnikova fait réponse la mise en page des mots par Pierre Coran. Les mots, sauf les premiers mots, se dessinent en noir sur blanc, comme si la peinture et l’écriture, par respect des significations qu’elles portent respectivement, demandaient à conserver leur autonomie d’expression pour dialoguer en toute égalité de représentation. Et de cette rencontre sourd un éloge de la fragilité et d’un éphémère à savoir repérer. Cette sensibilité n’est-elle pas d’ailleurs celle de la confection éditoriale propre à CotCotCot ?

Philippe Geneste

Note additive : Sur Pierre Coran, lire le blog du 19 septembre 2010.

21/07/2024

contre les menées de haine et d'asservissement des enfants et des peuples

CAUSSE-GIBEL Rolande, Les Enfants d’Izieu, illustrations Gilles Rapaport, éditionsd2eux, 2024, 80 p. 22€ : ROSEN Michael, Prendre la route. Poèmes sur la migration, illustré par Quentin Blake, traduction de l’anglais par Clémentine Beauvais, Gallimard jeunesse, 2024, 176 p. 18€90

Le texte de Causse-Gibel, illustré par Gilles Rapaport, avec des encres et pastels de noir et de blanc en leurs effacements de gris, fut écrit en 1989 à la suite du procès de Klaus Barbie, responsable de la déportation et de l’assassinat des enfants d’Izieu. L’autrice a repris son poème pour en créer une nouvelle version appuyée par l’œuvre graphique fantomatique et expressionniste de Gilles Rapaport. L’album conjoint le tragique et l’ordinaire de la vie dans la communauté d’enfants, l’historique et la réflexion à mener sur le matériau mémoriel. Aujourd’hui où, quatre-vingts ans après la déportation des enfants d’Izieu, l’État d’Israël a entrepris le massacre du peuple gazaoui, le retour du texte poignant de Rolande Causse-Gibel dans les librairies rappelle que la mémoire ne s’enferme pas dans les frontières – qu’elles soient territoriales, religieuses, patriotiques. Le racisme est racisme quel que soit l’objet discriminé par les racistes, les discriminateurs, fussent-ils des descendants d’un peuple victime de génocide. Les enfants d’Izieu ont perdu la vie à cause d’un régime politique, le nazisme, qui niait à un peuple son existence dans ce que ce régime considérait son territoire exclusif. La nausée qui naît de ce crime est nausée de tous les crimes d’enfants du monde massacrés pour des raisons similaires de propriété de la terre. Déjà en 1904, Élisée Reclus écrivait : « La patrie et son dérivé le patriotisme sont une déplorable survivance, le produit d’un égoïsme agressif ne pouvant aboutir qu’à la destruction, à la ruine des œuvres humaines et à l’extermination des hommes. (…) Historiquement, la patrie (…) fut toujours un domaine revendiqué en propriété exclusive, soit par un maître unique, soit par une bande de maîtres hiérarchisés, soit, comme de nos jours, par un syndicat de classes dirigeantes. (…) Le vaste monde nous appartient et nous appartenons au monde. À bas toutes ces bornes, symboles d’accaparement et de haine ! » (1).

Justement, le recueil poétique de Michael Rosen, dans la traduction attentive qu’en donne Clémentine Beauvais, permet d’approfondir ce lien entre moment mémoriel soutenant une création et moment actuel de son activité productrice. Le recueil se divise en quatre parties. Les trois premières concernent des émigrés juifs polonais à Londres et la découverte par le poète des trous béants dans son arbre généalogique. Partant à la recherche des figures ou branches manquantes Prendre la route se fait, à l’instar du livre de Rolande Causse-Gibel, œuvre mémorielle à support historique. La dernière partie du recueil met en lien l’expérience familiale relatée de la Shoah et la situation contemporaine des migrations. Car depuis son apparition sur terre, et comme l’écrit Michael Rosen, « la migration est le grand récit de l’espèce humaine » (p.6). Le migrant n’est pas l’étranger, il est l’humain de filiation multiséculaire. Les dessins et peintures de Quentin Blake rendent compte de l’univers de Michael Rosen ou le renforcent, le confortent. Quentin Blake représente des êtres silhouettés, souvent en décharnement d’encre ou de traits graphiques, dans des atmosphères chromatiques d’opacité oppressante, figurant des lointains inquiétants, où le proche et le lointain sont allégoriques de la situation des sédentaires et de celles ou ceux qui fuient les guerres, les massacres, les dictatures, la misère.

Le choix du vers libre pour rendre compte des migrations produites par des situations géopolitiques contraintes est un choix évidemment allégorique, c’est aussi celui de Rolande Causse-Gibel dans Les Enfants d’Izieu. Mais il y a plus. L’autrice et l’auteur empruntent la voie de la poésie narrative. Celle-ci permet de rendre compte au mieux de l’actualité en cela qu’elle inclut l’implication du poète ou de la poétesse dans son dire. La poésie porte alors sa charge mémorielle sur le terrain de l’écoute du réel présent, les mots sont des témoins et les poèmes regroupés recueillent la réalité vécue des migrations en cours. Dans la préface à Prendre la route, Michael Rosen écrit : « ce qui constitue notre “chez nous” ne devrait pas, il me semble, être déterminé par des frontières nationales » (p.9). Que ce soit par une composition rivée à la chronologie de la tragédie des enfants d’Izieu chez Rolande Causse-Gibel ou que ce soit le regard anthropologique faisant « Reprendre la route » (titre de la quatrième partie du recueil de Michael Rosen) au poète après l’évocation de la tragédie historique des persécutés juifs (objet de la troisième partie « Migrants en moi ») de la seconde guerre mondiale, la poésie narrative se caractérise par la version au présent des acquis mémoriels et réflexifs. Rolande Causse-Gibel écrit en quatrième de couverture de la réédition de son œuvre : « En 2024, la transmission de la mémoire des victimes de la Shoah n’est plus centrée sur le drame de leur déportation et de leur assassinat par les nazis. Les acteurs de la mémoire s’efforcent de redonner vie à tous ces enfants, ces femmes, ces hommes, martyrisés parce que nés juifs ». Le présent est ce qui donne consistance à la mémoire, sinon celle-ci se dilue dans le spectacle cérémoniel. Et la migration contemporaine provoquée par le chaos du monde contemporain, dont les multiples foyers de guerre sont le symptôme de sinistre anticipation, est bien un fait humain du présent. Puisse la « poésie migrante » participer, au moins, à la survivance de la conscience humaine cosmopolitique, internationaliste, et donner vigueur au combat de la non-violence des peuples du monde unis contre tous ces chefs politiques belliqueux et leurs marchands de canon profiteurs.

Philippe Geneste

(1) Reclus, Élisée, « Le Patriotisme est-il incompatible avec l’amour de l’humanité ? » La Revue, vol. 48, 15 janvier 1904, pp.169-170.

14/07/2024

De la bande dessinée de reportage au livre pratique pour enfant

BETAUCOURT Xavier, Les Âmes fendues, dessin LOYER Jean-Luc, couleur LAVAUD Thomas, Steinkis, 2024, 128 p. 22€

Le normal et l’anormal sont des notions propres au vivant et dénuées de sens par exemple en physico-chimie. Les Âmes fendues ne commente pas cette distinction, l’album donne à entendre, lire, voir des comportements, des univers psychiques, des actes et la manière dont l’institution psychiatrique y a répondu et surtout y répond et peut y répondre.

Il y a deux manières de lire cette bande dessinée. D’une part le lectorat suit le reportage des deux auteurs, Loyer et Bétaucourt, mettant en scène leur enquête sur l’hôpital psychiatrique Camille Claudel d’Angoulême. La bande dessinée est alors une suite de situations qui sont autant d’évocations de vies brisées, fendues, cassées par la maladie mentale, la dépression, la schizophrénie, surtout la schizophrénie. Les Âmes fendues chronique donc l’ordinaire de la vie asilaire et ses évolutions. En effet, s’il se penche sur les patientes et patients, l’album donne aussi la parole aux travailleurs et travailleuses de la santé. On suit ainsi l’évolution du lieu en lien avec l’évolution de la représentation de la folie. C’est une première lecture.

La seconde tient à la volonté des reporters de promouvoir une psychothérapie comportementale et cognitive et de présenter le programme psycho-éducatif nommé Profamille. Ce programme est basé sur des techniques motivationnelles autant que cognitives et comportementales. Il est mis en lien avec l’externalisation des soins de plus en plus préconisée par l’institution psychiatrique. L’album détaille ainsi la notion de Pair aidant.

Les deux lectures se rejoignent sur une finalité commune : combattre le sentiment de culpabilité qui s’empare des familles de schizophrènes, culpabilité qui se fait obstacle supplémentaire à l’accompagnement des malades.

Les deux lectures se rejoignent aussi sur l’énoncé de l’état des lieux de la psychiatrie en France : un délaissement politico-institutionnel qui se traduit par le manque de personnel à tous les niveaux de la hiérarchie médicale. Il manque de psychiatres ; des services sont externalisés soit vers les familles d’accueil, des maisons d’accueil spécialisées pour les jeunes vers… l’école au nom de l’inclusion scolaire ; le réseau des institutions travaillant en lien avec le Centre Hospitalier Camille Claudel, soit subissent des politiques budgétaires restrictives qui les empêchent de prendre en charge les patients, c’est le cas des centres médico-psychologiques, soit sont fermées par les pouvoirs publics, ce que les enquêteurs n’ont pas pris en compte. L’album montre donc bien que les saignées budgétaires contre l’hôpital psychiatrique public est la cause première de la mauvaise prise en charge des personnes en situation de souffrance mentale.

Le reportage comme genre est significatif de cette recherche de vérité et de réel qui, sourdement, travaille notre société et que l’on retrouve aussi bien en littérature que dans des secteurs de l’art graphique et de la peinture. Les Âmes fendues apportent une contribution notoire aux débats actuels sur la crise de la santé en France, et démontre, grâce à la multitude des observations réalisées durant l’enquête, combien délétères sont les politiques de la santé qui ne mettent pas au centre de leurs décisions le lien humain. Quand on voit la décision de l’Agence Régionale de santé du Grand-Est demander, lors du passage de la flamme olympique dans la région, d’enfermer les patients des institutions psychiatriques pour qu’il n’y ait pas de risque de trouble à l’ordre public on mesure combien cette bande dessinée puise son intérêt au cœur de l’actualité.

 

BROYART, Benoît, Ma Sœur à l’hôpital, illustrations de Léonie KOELSCH, avec l’éclairage du psychologue Baptiste FICHE, Hygée éditions, 2024, 32 p. 14€90

Cet album, qui paraîtra dans deux mois, est en propre un livre pratique en ce qu’il se donne comme accompagnement de l’enfant dans une situation réelle, celle signifiée par le titre. On peut bien sûr raconter l’histoire en dehors d’une telle situation, mais l’album y perdrait son véritable intérêt car il est conçu directement en fonction de celle-ci. De plus, s’il s’adresse aux enfants lecteurs le complément du psychologue Baptiste Fiche s’adresse lui aux enfants à partir de dix ans. L’album propose donc deux âges de lecture : soit des enfants de 4 ou 5 ans à qui on lit l’histoire, mais alors le complément du psychologue est réservé aux parents qui peuvent s’en inspirer pour parler avec leur enfant ; soit l’album est offert aux enfants de 10 à 13 ans qui peuvent maîtriser en lecture l’ensemble de l’ouvrage.

L’intérêt de l’ouvrage est de partir de situations précises et observées puis de les mettre en scène à l’adresse du jeune lectorat. Celui-ci y découvre le milieu hospitalier, y trouve des mots à mettre sur l’angoisse générée par le départ d’un proche à l’hôpital. Il y explore aussi l’univers de la maladie, de la médecine hospitalière, et de la place que les enfants y occupent.

Comme le précise le communiqué de presse, « plus d’un million d’enfants sont opérés chaque année en France » et c’est à leur entourage que s’adresse l’album qui ne masque pas sa visée fonctionnelle. Ajoutons que si l’album s’adresse aux enfants et aux parents, il s’adresse aussi aux enseignants de cycle 2, mais il pourrait s’adresser aussi bien aux enfants de cycle 3 comme d’ailleurs aux enseignants détachés dans les hôpitaux auprès des enfants en hospitalisation de moyenne ou longue durée.

Philippe Geneste

07/07/2024

Enjeux de la conscience fausse et de ce qui la fabrique

LEON, Christophe, VIGIER Patricia, #StopAsianHate, le muscadier, 2024, 192 p. 14€50

« le racisme accompagne pratiquement toutes les oppressions (…) Il en existe des formes plus ou moins explicites dans la condition prolétarienne, la condition servile etc. »

Albert Memmi

#StopAsianHate est un roman social qui couvre les années Covid et la haine raciste anti-asiatique et contre les Chinois en particulier, que certaines zones territoriales de la France ont pu connaître. Il s’agit d’un roman réaliste, écrit à quatre mains, où une écriture de fiction classique est bousculée par quelques ingrédients de modernité. Ainsi, les épigraphes de nombreux chapitres relèvent-ils directement du collage : « Les auteurs ont souhaité introduire certains chapitres de ce roman par des messages qui ont été postés durant la crise du Covid sur le réseau X (Twitter à l’époque). Il s’agit de véritables tweets qui ont été reproduits ici tels quels (les fautes n’ont pas été corrigées), mais l’intitulé des comptes (dont certains ont d’ailleurs été fermés depuis par décision judiciaire) a été modifié ». Le langage courant, familier, y fait régulièrement irruption, les genres du tweet, du message électronique, y sont incorporés. La distinction des personnages s’appuie en particulier sur leur manière de s’exprimer, mais aussi de se comporter. Le résultat est un récit alerte d’autant plus qu’il s’appuie sur une composition serrée avec des montages parallèles qui différencient les points de vue bien que la narration soit menée par un narrateur ou une instance narratrice omnisciente qui se maintient à distance, dans une objectivité supposée pour asseoir le réalisme à travers la tonalité. Le contenu et ses thématiques sont puisés dans les milieux sociaux populaires et de la classe moyenne. Ils s’alimentent aussi au discours de la doxa sociale fabricatrice de la fausse identification ou « conscience fausse » (1), c’est-à-dire l’identification et l’essentialisation faussées des différences.  #StopAsianHate est donc un roman qui place son geste au cœur de l’idéologie.

La distinction des personnages s’appuie en particulier sur leur manière de s’exprimer, mais aussi de se comporter. Le racisme est particulièrement travaillé par l’inclusion de traits linguistiques de désignation : bridé, jaune, niakoué, nouilles sautées, bol de riz, bouffeur de chien, ces pourris de virus sur patte. Le roman met ainsi en œuvre le schème du discours raciste ordinaire[1] (2). Il y a d’abord le recours à la désignation identifiante d’une différence. Il s’ensuit une accusation : le coupable est situé par le raciste dans une extériorité et accusé d’introduire le virus du covid dans le corps sain de la France (3). La victime vit alors l’opprobre et tend à se murer dans le silence. Enfin, cette accusation est généralisée à tout un groupe social aussi bien qu’à chacun de ses représentants : le racisme biologique se renforce alors d’un racisme psychologique, social et culturel. Il s’agit alors de déshumaniser la cible de l’accusation. Et celle-ci débouche sur l’agression légitimée, pouvant aller jusqu’au meurtre ; le raciste se dit alors un justicier.

Le roman s’emploie, en particulier, à soulever les interstices à travers lesquels le racisme s’installe dans une communauté comme celle d’un établissement scolaire. De nombreuses péripéties de l’intrigue explorent ces espaces sociaux où l’évidence des jugements couvre d’insignifiance instituée des mouvements où s’enracinent les convictions et approbations passives de la haine de l’Autre. Le roman met en scène le racisme non comme une monstruosité ni le fait d’une pathologie, mais comme un processus à base idéologique. Les ressorts de l’histoire introduisent alors des zones de malaise, y faisant évoluer des personnages confrontés à diverses contradictions nées de la banalité de la vie, vis-à-vis de règles, de normes mais aussi de valeurs. C’est là, nous semble-t-il, une force de #StopAsianHate, parce que le récit se détourne du moralisme des bons sentiments ou de l’indignation bavarde pour scruter certaines des bases du racisme.

Si le roman finit sur un dénouement en partie euphorique, il prend soin de ne pas masquer la dysphorie ambiante. Lucas, le « justicier » raciste et son comparse Enzo sont morts, laissant une famille dans la douleur et la désorientation. Il serait une erreur de passer outre à ce contrepoint diégétique. Il souligne le lien qu’entretiennent les discriminations vécues et n’enferme pas le personnage du justicier dans son individualité. En effet, « La motivation individuelle ne devient du racisme proprement dit que lorsqu’elle passe par la culture et les idéologies de groupe » (4). Comme l’écrit Patrick Tort : « L’égalité biologique entre les représentants de l’humanité est un fait évolutif constaté par l’histoire. Mais l’inégalité des sociétés dans les rapports de force instaurés par l’histoire qui est la nôtre est un autre fait » (5). Or, « l’entretien de cette inégalité (…) constitue à terme, outre une inconséquence de la civilisation, le plus grand obstacle à la survie globale de l’humanité » (6). Ces propos entre en échos avec l’histoire de #StopAsianHate où la tragédie repose sur la légitimation de l’injustice.

Philippe Geneste

Notes

(1) lettre de Friedrich Engels à Franz Mehring du 14/07/1893. — (2) Lire Memmi, Albert, « Le racisme, hier et aujourd’hui », Prétentaine, n°9/10, avril 1988, pp.97-109. L’épigraphe est extraite de la page 105 de cet article. — (3) c’est le phénomène classique du bouc émissaire et de « l’étranger corrupteur de l’âme nationale » Memmi, A. op. cit. p.103. — (4) Memmi, A. op. cit. p.103. — (5) Tort, Patrick, Sexe, race et culture, conversation avec Régis Meyran, Paris, Textuel, 2014, 108 p. – p.65. — (6) Ibid.

Sur le racisme, lire sur https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ entre autres le blog du 3/03/2024

 



[1] Lire Memmi, Albert, « Le racisme, hier et aujourd’hui », Prétentaine, n°9/10, avril 1988, pp.97-109.

30/06/2024

La forêt : émois et savoirs

COLOT Marie, Mori, graines de géants dans les forêts urbaines d’Akira Miyawaki, illustrations de Noémie MARSILY, éditions CotCotCot, 2024, 200 p. 24€

Ce roman est un roman d’apprentissage. On y suit Mikiko à partir de ses 4 ans. Elle vit dans une ville japonaise, au milieu d’immeubles. Elle vit seule avec une mère qui travaille dur pour élever son enfant et assurer le quotidien. Lorsque Mikiko a huit ans, sa nounou, une voisine obèse, téléphage mais tendre, meurt, Mikiko découvre de la fenêtre de l’appartement, un terrain vague, à la terre couleur de bis,« nappée de points d’un vert rafraîchissant ». Émerveillée, elle va surprendre l’activité d’un retraité, Akira Miyawaki qui prépare la terre pour planter des arbres. À 10 ans elle devient son assistante, car le vieil homme l’a prise sous son aile. Il est botaniste et porte le rêve de recréer des forêts qui poussent plus rapidement grâce à un mélange savant d’espèces, et ce sur des territoires détruits par les hommes, ou sur des terrains urbains. C’est la méthode Miyawaki dont une des annexes du roman présente l’historique et les principes. 

Mikiko est une dessinatrice forcenée et elle passe des heures, en dehors de l’aide prodiguée à la culture du terrain où la forêt prend forme, à dessiner avec des crayons de couleur. Elle admire son maître en agriculture et botanique. C’est à ce moment qu’est introduit, dans l’histoire, Kakuzō, le neveu d’Akira. Il faudra plusieurs années pour que les enfants coopérèrent puis s’apprécient jusqu’à ce que se noue entre eux un lien d’amour. Entre temps, la méthode Miyawaki est devenue célèbre et le botaniste court le monde pour la création de mini-forêts urbaines. Kakuzō fait des études de botanique, Mikiko part dans une école d’art.

L’histoire est servie par un travail particulièrement pertinent de Noémie Marsily. Les peintures qui oscillent entre planches naturalistes, illustrations de fanzine, sont empreintes d’une surcharge de traits comme si le monde offrait à qui sait le voir (sait le peindre ?) un univers idéogrammatique. Surréaliste parfois, réalisme merveilleux souvent, tableaux en approche d’impressionnisme, la profusion graphique de Mori (…) épouse sans s’y asservir l’écriture tendre, limpide, de Marie Colot. L’écrivaine introduit de nombreux mots japonais, afin de concentrer la diégèse sur l’environnement japonais où elle se déploie. Ces mots sont explicités, sans lourdeur, et un lexique raisonné se trouve en annexe qui permet aux jeunes et vieux lecteurs et lectrices de retrouver aisément un mot déjà rencontré.

Le blog https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ a déjà chroniqué un ouvrage de cette collection Les Randonnées Graphiques, inaugurée en 2022par la très attentive éditrice de CotCotCot. Ce cinquième opus est d’une même qualité éditoriale et créative.

Marie Colot réussit, sans didactisme aucun, en serrant seulement au plus près son écriture et son style, à éviter la fiction documentaire pour rester dans la narration d’une histoire. Mais, et c’est une force de cet ouvrage, en s’appuyant sur une structure du roman d’apprentissage, le déploiement des événements formant l’histoire distille aussi tout un univers de savoirs de pleine actualité. Les thèmes présents sont innombrables : la mort, la nature, la ville, la relation humaine, le rapport entre les générations, la science, la politique écologique, l’amour, et bien sûr, une invitation à découvrir certains aspects de la vie japonaise.

 

HOLIK Klára, NIESNER Ivi, SEDLÁČKOVÁ Jana, La Vie secrète des forêts, illustré par Katarina KRATOCHVILOVÁ, Albatros, 2024, 64 p. 19€90

Il existe de plus en plus de documentaires sur la forêt. Celui proposé par les éditions Albatros se remarque par sa composition intégrante de multiples aspects informatifs et explicatifs qui en font un manuel d’écologie forestière à l’usage des enfants de 9 à 15 ans. Divisé en dix-neuf chapitres formés chacun de deux doubles pages, il propose au lectorat une vue panoramique vivante, facile d’accès sans être simpliste, rassemblant des connaissances accumulées sur les arbres, la forêt comme milieu de vie, les enjeux y compris économiques (présents même si la question n’est pas très développée ce qui se comprend vu l’orientation du livre), des aspects pratiques invitant à l’observation in situ.

La commission lisez jeunesse a été particulièrement sensible aux multiples explications ayant pour sujet l’entraide entre les arbres y compris d’espèces différentes. Mais l’album est tellement riche que les sujets d’intérêts foisonnent, comme par exemples : la présentation de la dendrochronologie ; l’enjeu des forêts mixtes par rapport aux monocultures privilégiées par l’industrie forestière et la recherche du profit qui la gouverne ; la migration sensationnelle des graines d’érable, de peuplier, de bouleau, de saule, celle des forêts elles-mêmes qui se déplacent à pas lent vers le nord pour résister au réchauffement climatique ; la vie en symbiose des champignons, la symbiose étant le nom biologique de l’entraide végétale, quoique le champignon soit un organisme entre l’animal et le végétal ; la description dans plusieurs chapitres de la vie souterraine liée aux arbres, dont le monde des fourmis, des champignons élevés par elles, des vers de terre et des galeries qu’ils creusent… ; la découverte des mousses dont il existe 20 000 espèces depuis des centaines de millions d’année et dont l’ouvrage livre quelques secrets et fonctions ; le détail des différents milieux forestiers selon leur répartition géographique etc. La Vie secrète des forêts est à la fois un régal, une mine de connaissances, un plaisir de lecture parce que facile, bien que d’une haute exigence de contenu.

Philippe Geneste

 


23/06/2024

Dans les architectures déambulent des chats sous la lune jusqu’au Mexique

VELCOVSKY, Tom, L’Architecture sous toutes ses formes, illustré par Marie KRAUSS, Albatros, 2024, 80 p., 17€90

Après une introduction sur le terme « style architectural » et son histoire à partir du XVIe siècle, l’auteur passe en revue la pyramide de Khéops, la pyramide de la lune, le Panthéon de Rome, Sainte-Sophie d’Istanbul, la cathédrale Saint-Lazare d’Autun, Notre-Dame de Paris, la basilique Saint-Pierre de Rome, le château de Versailles, la cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux, La grande mosquée de La Mecque, le temple de Borobudur, la cité interdite (à Pékin), la Maison Blanche. Cette présentation est toutefois lacunaire, car chaque site ou monument s’enrichit de la présentation d’autres édifices. Le travail d’illustration de Marie Krauss donne un cachet tout particulier à ce volume de grand format. Les dessins sont imposants, esthétiques et en accompagnement d’un texte bref, précis, qui situe parfaitement le contexte historique et civilisationnel. Parfois, les conditions de la construction du bâtiment sont décrites. Ainsi, le jeune lecteur, disons à partir de 9 ans, ne se perd pas et surtout peut retenir bien des informations. De plus, le livre est une initiation aux styles architecturaux, ce qui en fait un ouvrage rare dans le secteur du livre destiné à la jeunesse. Un glossaire clôt cet ouvrage d’art que les parents liront avec autant de plaisir que leurs enfants.

 

JARBOUAI Leïla, Chats, Grand Palais/Réunion des musées nationaux, 2024, 32 p. 11€90

Leïla Jarbouai propose, à partir du musée d’Orsay (ses réserves et ses salles), dont elle est  Conservatrice en chef, et du département des Arts graphiques du musée du Louvre un livre érudit sur les chats dans la peinture, la sculpture, le dessin, la photographie : « Alter ego et radicalement autre, double, avatar, totem, divinité, repoussoir, modèle… le chat possède une longue histoire culturelle ». Et c’est cette histoire qu’elle nous invite à parcourir à travers plusieurs parties :

Chats d’atelier (pp.10-21) ;

Chats du foyer (pp.22-39) ;

Chats des villes, chats des champs (pp.40-55) ;

Chats séducteurs (pp.56-75) ;

Chats enfantins (pp.76-87) ;

Chats indolents (pp.88-105) ;

Chats calligraphiques (pp.106-123).

Cette composition participe de la même volonté de clarté qui préside à l’écriture de l’autrice. Cette composition épouse le corpus. La commission lisez jeunesse a particulièrement apprécié la dernière section et Steinlein, abondamment représenté, en est pour elle une découverte essentielle.

Dans l’iconographie foisonnante mais rigoureusement présentée, chacun fera des découvertes. Les membres de la commission Lisez jeunesse, par exemple, ont plusieurs fois commenté les photographies de Charles Augustin Lhermitte et les estampes d’Henri Rivière. Ils ont aussi été fort intrigués par le travail d’Eadweard Muybridge. Les commentaires qui accompagnent les œuvres ne laissent jamais les lecteurs dans l’ignorance ni du contexte ni de la visée des artistes. Le livre est ainsi une introduction à l’histoire des arts du dix-neuvième siècle. Le lectorat découvre des éléments biographiques d’artistes, met en relation une œuvre et certaines conditions de vie. L’intelligence des citations qui viennent légender certains tableaux permet d’éviter les anachronismes et sollicite le dialogue entre la littérature et les autres arts.   

Beau livre, livre de culture, livre d’art, livre aisé à lire, clair dans sa narration et ses explications. Un régal pour tous les âges, et donc pour diverses modalités de lecture.

 

DIEUDONNÉ Cléa, La Lune et toi. Découvre la force d’attraction, L’Agrume, 2024, 64 p., 14€

Le sous-titre est explicite, il va s’agir de la force d’attraction présentée aux enfants de sept à 11 ans. Le titre est explicite aussi qui annonce un ouvrage où le phénomène lunaire va être expliqué à partir (presque) exclusivement de ce que l’enfant peut expérimenter. Le graphisme de Cléa Dieudonné est humoristique, assez anthropomorphique, et très efficace. Les informations données sont claires, l’enfant tourne les pages, en découverte permanente : pourquoi les planètes tournent autour du soleil, le phénomène des marées, l’apesanteur, le jeu de la lune et du soleil, le sens de la face éclairée de la lune, la réalité de la rotation de la terre autour du soleil, l’évolution du rapport terre-lune etc. Ce livre fera le bonheur des enfants, les médiathécaires et bibliothécaires et documentalistes auront à cœur de le présenter à leurs jeunes lectrices et lecteurs

  

FERETTI de BLONAY Francesca, Frida Kahlo et Diego Rivera. Passion et création, illustrations de Tània Garcia, Milan, 2024, 38 p. 13€90

Cette biographie est un album pour le lectorat des classes de l’école élémentaire et des classes de sixième et cinquième de collège. L’introduction de la biographie de Frida Kahlo et de Diego Rivera, surprend par des contrevérités historiques sur le contexte géopolitique et l’absence de notation sur le contexte économique. On y lit, par exemple, que durant l’entre-deux-guerres, Simone de Beauvoir était une « icône féministe »… Quelle précocité pour la philosophe née en 1908 ! Tant de fausseté plombe le livre. Et c’est dommage car l’approche conjointe des deux biographies est fort intéressante et servie par un travail d’adaptation graphique à l’univers des deux artistes et du Mexique de leur époque qui introduit excellement le lectorat à l’univers esthétique tant de Frida Kahlo que de Diego Rivera.

Philippe Geneste