Anachroniques

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01/11/2026

Contre le monde unidimensionnel

DEVENEY Jean-Christophe, Portraits de Persil, idée originale, dessin & couleur Saïd SASSINE, Glénat, 2026, 216 p. 25€

« Il faut bien remarquer qu’une métamorphose géniale et fantastique se présente toujours avec plus d’esprit, de grâce et en même temps de vraisemblance, quand elle a davantage l’air de toucher aux transformations réglées de la nature, qui, depuis quelques temps, nous sont toujours mieux connues, et qu’elle paraît en procéder. »

Goethe

Plusieurs années ont été nécessaire pour que l’idée originale de Saïd Sassine rencontre la forme scénaristique et la forme iconique adéquates. L’œuvre poursuit un but artistique et un but écologique féministe. Les dessins et leur mise en couleur aussi flamboyante que d’une riche variété, apportent leurs contributions par deux discours enchevêtrés où se tissent réflexion sur l’art et parti-pris féministe autant qu’écologique.

L’héroïne est une jeune peintre, Lina, en quête d’indépendance. Elle vit au Second Empire mais la situation temporelle importe peu, la visée de l'histoire étant utopique. Mariée dans les convenances avec un bourgeois, elle fuit sa condition pour se réaliser pleinement en tant que peintre. Son amie, une artiste reconnue et de la haute société, le lui permet en l’invitant à séjourner dans une propriété secondaire au cœur d’une forêt ancestrale. La jeune femme va y découvrir une nature première, avec laquelle elle va pactiser. Au fur et à mesure que ces liens se consolident, le rejet de l’ordre sociale patriarcal et du mariage vont s’affirmer. Grâce à la composition des planches et au travail inouï des couleurs, Portraits de Persil prend un tour fantastique. Le naturel et l’humain se mêlent, s’échangent leurs vertus de partage, forment communauté, dans une atmosphère de paix.

Comme les péripéties de l’histoire amènent la guerre sur le domaine, la jeune héroïne sent monter en elle le sentiment raisonné de l’affranchissement nécessaire de tous les liens de propriété : ceux qui soumettent la femme à l’homme, ceux qui soumettent l’humain aux convenances sociales, ceux qui soumettent la nature à l’extractivisme cultivé par les pouvoirs économiques, privés ou d’État. Parallèlement à cet affranchissement d’ordre social et civilisationnel, Lina entre de plus en plus en possession de ses moyens d’artiste.

La bande dessinée prend alors le tour d’une réflexion sur les conditions de la liberté, celle des individus dans la société et celle de l’artiste. La tragédie, dont nous ne dirons rien ici pour conserver au lectorat la primeur de la découverte, survient dans la composition du récit alors qu’on ne s’y attend pas. Tout semblait indiquer que le bonheur des humains dépendait de l'action de retourner à la terre, de regagner « le vif », de fusionner avec la forêt qui porte en elle les racines de la vie, de toute vie. Persil, créature forestière mythique, symbole vivant de la Terre mère qui unit en elle tous les langages – le sonore, l’olfactif, le tactile, le visuel, le gustatif –, Persil n’allait-il pas devenir la figure de l’âme sœur dans la réalisation d’une harmonie universelle contre la guerre et contre les convoitises en tous genres auxquelles le genre humain semble ataviquement voué ?

Mais ce serait sans compter avec l’art de la composition de Saïd Sassine et Jean-Christophe Deveney. Sans donner la réponse, que la lectrice et le lecteur sachent que « l’espérance de l’art » est dans « la saisie fugace de l’instant ». La cause humaine et la cause de l’art se joignent ici. L’art n’est pas imitation il est représentation ; l’art n’est pas reflet il est captation de sensations par la sensibilité et l’intelligence. L’art est transfiguration qui puise son énergie créatrice dans le rapport de la peintre à la nature. Les formes de l’art font sentir les conditions naturelles de la beauté, à condition que l’artiste entretiennent une connivence d’harmonie avec tout l’univers du terrestre. L’humain ne peut atteindre l’art que s’il prend place dans la nature dont il est issu et que si, en retour, il vit en respectant l’élan sauvage de sa liberté propre. Lina réalise sa liberté de femme en même temps qu’elle réalise sa liberté d’artiste et en même temps qu’elle comprend la réciprocité nécessaire de la liberté chez les autres comme chez les éléments de la nature. Le corps et l’esprit, la matière et la signifiance des choses, les plaisirs sensibles, les passions, l’élan vers l’idéal, tout se lie dans la création naturelle comme dans la création artistique qui la transpose. Le monde environnant, patriarcal, sociétal, militaire, étatique, économique et capitaliste, ce monde vise l’expansion, l’appropriation et la conquête, et il menace les rêves d’ailleurs des utopiques qui sont aussi aspirations de libération.

Lina et Persil auront à souffrir de l’ineptie du monde humain, de la géopolitique qui le mène, pourtant, Lina persistera à rechercher dans la réalité sensible le sens à donner à sa vie et qui passe, chez elle par la signification propre de chacun de ses tableaux :

« Contempler la nature, c’est nous regarder nous-mêmes car nous n’en sommes qu’un des innombrables prolongements (…) … Pourtant telle une branche rebelle qui aurait poussé dans une direction étrange et nouvelle, notre ramification reste à part »

La vision humaine doit rejoindre la vision cosmique mais non s’y fondre. La jouissance sensible n’existe qu’en contenant l’élan de l’idéal. L’énergie du physisme et l’énergie du psychique sont les principes agissant d’une culture esthétique dont Lina est devenue la messagère. C’est une culture du mouvant, du mouvement, du changeant, du changement. Quand Lina veut peindre Persil, le centaure de bois mort, elle se met au défi de saisir, par le pinceau, une créature qui change à chaque saison. Et cette question des saisons n’est pas une thématique secondaire puisque l’œuvre est structurée par le cycle des saisons (printemps, été, automne, hiver). S’immisce alors une nouvelle interrogation : pourquoi est-ce l’hiver que le message artistique est explicité ? La raison de l’art serait-elle soumise à la loi du changement qui préside aux saisons ? L’œuvre se clôt en hiver, après le feu tragique de l’automne. Le discours sur l’art de Lina, devant le public venu voir son exposition, est prononcé dans les dernières pages de l’album, soit, dans l’histoire, en hiver. N’est-ce pas la manifestation d’une fragilité ? La résorption, durant la dernière partie, des couleurs luxuriantes en gris, noir, blanc, rouge, ne traduit elle pas cette fragilité autant qu’elle signale un lieu d’intérieur et de ville (la couleur reprend ses droits à la dernière page où Lina est reproduite peignant sur motif en pleine nature) ? Le lectorat qui a lu l’histoire, ne peut-il pas référer cette fragilité aux aberrations humaines et étatiques qui se sont mises en travers de la réalisation du rêve d’émancipation de Lina ? Cette fragilité ne provient-elle pas des logiques de domination incapables de prendre en compte l’appartenance prouvée de l’humain à la nécessité de la nature ? Si comme le dit et le vit Lina, l’artiste doit non pas rivaliser avec la nature mais l’accueillir, alors la peintre ne devrait-elle pas se mettre en dissidence de la société bourgeoise ? Comment celle-ci qui broie la nature pourra-t-elle ne pas broyer l’art qui s’y nourrit ? Ainsi, la fantasmagorie des Portraits de Persil se retourne-t-elle vers nous un panier d’interrogations réalistes en bandoulière.

Philippe Geneste