Anachroniques

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25/10/2026

« Lorsque le flamboyant s’empourpre »

LÂM Chi-Lan, Saïgon, t’en souviens-tu, collection Graveurs de Mémoire, édition L’Harmatan, 2026, 20€.

Lâm Chi-Lan, a longtemps mûri « ces souvenirs épars » venus au fil du temps et qu’elle avait écrits pour les « relire et relier ». Ils sont la matière de cet ouvrage dont la poésie et la sensibilité nous émeuvent, nous retiennent.

Quatre grands chapitres, encadrés par un prologue et un épilogue déclinent l’histoire du Viêt-Nam, pays meurtri par les empreintes de la France et des USA. À travers le parcours de l’enfance et de l’adolescence de l’autrice, les lectrices et lecteurs découvrent des traditions vietnamiennes, et traversent les longues années de guerre qui meurtrirent le pays. Dès les premières pages du livre, l’écriture sensible, limpide, de Lâm Chi-Lan émeut. Ses souvenirs s’égrènent avec délicatesse, mettant en scène la fillette de sept ans partie de France, son pays de naissance pour le pays de ses origines, le Viêt-Nam, puis le voyage inverse de la jeune fille, dix ans plus tard.

 

Nous sommes en 1960, Lâm Chi-Lan n’a donc que sept ans lorsqu’accompagnée de ses parents, son petit frère et sa petite sœur, elle quitte la France pour le Viêt-Nam. Sur le bateau, l’enfant regrette l’univers douillet qu’elle a quitté, ressent une angoisse d’abandon et de solitude. Cette traversée préfigure le temps long qu’il lui faudra pour entrer en contact compréhensif avec le pays de ses origines. À l’arrivée, elle découvre la ville alors capitale du Sud Viêt-Nam, Saïgon devenue depuis 1976 Hô Chi Minh ville.

À Saïgon, elle est accueillie chaleureusement par sa nombreuse famille. Elle goûte aux odeurs nouvelles, à la beauté des paysages, sans être aveugle à la misère et aux séquelles douloureuses de la guerre. L’accueille aussi une langue inconnue qu’elle va rapidement s’approprier. Cette langue, transmise en particulier par les femmes, sa mère et sa grand-mère, porte avec elle l’héritage d’une culture, jusqu’à présent enfouie, pour la petite fille. Cette langue, présente lors des soins, des contes lus ou racontés, elle l’appréhende aussi dans l’école Colette où elle poursuit sa scolarité. La connaissance du vietnamien, est enrichie par l’amitié de ses camarades de classe et par l’affection tendre, peut-être, d’un premier amour. Cette irruption enveloppante de la langue est rendue par la présence en exergue de la plupart des chapitres de phrases vietnamiennes et de leur traduction en français.

Selon la logique des souvenirs, l’autrice raconte maintes anecdotes. Par exemple, une élève tombe en pleurs en récitant le poème Oceano Nox de Victor Hugo ; par exemple, une intervention à connotation raciste révèle l’incompréhension culturelle de la professeure de français vis-à-vis d’un récit vietnamien. Ces anecdotes sont autant de signes des déchirures que les situations de conflits engendrent dans le psychisme enfantin. Elles se conjuguent avec l’histoire de l’autrice, influant sur sa propre psyché.

Plus tard à dix-huit ans, le baccalauréat en poche, Lâm Chi-Lan s’inscrit en faculté de psychologie, en Suisse, pour suivre l’enseignement de Jean Piaget. Ce choix est motivé par sa volonté de soigner des enfants traumatisés par la guerre. Dans l’avion, on lui confie un nourrisson vietnamien qui va être adopté. Le prenant dans ses bras, le berçant, elle l’apaise. Cet épisode révèle l’aspiration profonde de l’autrice pour un monde sans guerre, un monde humain. Jeune fille née de parents aisés, exilés en 1975 après la défaite des USA face au Việt Cộng, elle conservera cette volonté de lutter contre toutes les guerres qui engendrent toujours misères et profondes blessures. Dans ses engagements, l’autrice assemble à équivalence ses deux cultures, française et vietnamienne.

Le travail d’écriture autobiographique, sensible et poétique, présenté comme un travail anagrammatique (relier, relire) est un travail de recherche d’un inconnu : « Il me paraît que ce n’est pas dans les livres de philosophie que je trouverai la réponse à ce que je cherche parce qu’à vrai dire, et cela est ma seule certitude, ce que je cherche n’est pas écrit » (p.89). Le livre de Lâm Chi-Lan doit à cette ouverture sa dimension de poésie mais aussi invite à une attitude d’accueil. Femme de deux rives, elle est femme d’une traversée que la vie réunit. Ainsi ce qui était fragments de mémoire, identifiables au seul passé, prend peu à peu dimension de présence continuée dans la reconstitution d’une existence. La durée s’installe, flux des sentiments et des expériences, qui, souvent inconsciemment, nous façonnent... nous structurent.

Annie Mas

Le titre de cette chronique est une citation extraite de la page 13 du livre de Lâm Chi-Lan.

 

Nota Bene

Retrouvez Lâm Chi-Lan sur le blog lisezjeunessepg du 4 juin 2022 consacré au recueil commenté Cent Contes et légendes du Viêt-Nam, une somme qui apporte « sens et poésie à tous ceux, jeunes et moins jeunes, liés de près ou de loin au Viêt-Nam ou tout simplement d’esprit curieux, qui ne demandent qu’à embarquer dans l’univers imaginaire et de sagesse intemporelle de ce pays qui a tant à nous dire. »

 

18/10/2026

Enquête et perturbation pour un fait divers

Chabouté, Henri Désiré Landru, Vents d’Ouest, 2026, 142 p. 10 €

Que le prodigieux dessinateur Chabouté mette son art du noir et du blanc au service d’une affaire aussi macabre que celle des meurtres attribués à Henri Désiré Landru (1869-1922) et au procès de ce dernier ne saurait laisser indifférent, même s’il s’agit de la réédition d’un livre paru en 2006. D’une adaptation, on attend une interprétation du canevas connu de l’histoire. Et quand l’issue était restée opaque, malgré la condamnation à mort du présumé assassin en série de femmes (10 en tout, sans compter l’enfant de l’une d’entre elles), le goût du lectorat pour l’interprétation est titillé.

Entre 1915 et 1918 ce séducteur multiplie les pseudonymes (Frémyer, Dupont, Guillet, d’autres sûrement…) et amène ses victimes dans une grande maison éloignée du village de Gambais. Il est connu des services de police pour escroquerie. Arrêté en 1918 (la guerre, où Landru fut soldat, n’est pas finie) son procès se clôt en 1922. En février 1922 Landru est guillotiné. Sauf que dans l’adaptation de Chabouté, Landru réapparaît… après avoir été guillotiné… Il est alors assassiné ainsi que des complices qui, dans la bande dessinée, sont les commanditaires des meurtres et Landru, leur instrument contraint au silence en échange de sa vie et de celle de sa famille.

Chabouté privilégie deux angles pour sa création. Le premier est celui de l’expérience de la guerre des tranchées, qui se déroule durant l’affaire (1915-1918). Le second angle, présidant à l’adaptation du fait divers, consiste à privilégier l’exploration de l’opacité de l’affaire plutôt qu’à fouiller la sordidité des crimes.

L’angle premier, permet à Chabouté d’installer l’atmosphère de l’histoire et d’introduire un personnage fictif blessé, probablement laissé pour mort par l’état-major, et déserteur. Son noir et blanc propose des planches hallucinées consacrées à la guerre des tranchées. La mort est présente, une mort de masse orchestrée depuis les salons capitonnés des dirigeants politiques et des galonnés militaires. La barbarie et la cruauté sont alors les valeurs de l’ordre bourgeois. Landru a subi cet ordre, il a vécu l’horreur. Le second angle autorise la fin inventée, prolongeant l’affaire opaque par la manipulation politique de l’opinion publique. Il y a ainsi, dans le transport du fait divers au registre de la bande dessinée, un renforcement du caractère légendaire de l’affaire Landru. Chabouté s’empare de ce que le fait divers sollicite l’imaginaire et le mythe (1) pour relire le destin de Landru en y inscrivant le hasard malheureux d’une rencontre. Chabouté est un grand plasticien, grand maître contemporain du noir et blanc en BD. Le noir des planches encrées semble absorber le lumineux de la vie journalière pour le fondre dans la complexité des situations, des désirs et des existences parfois troubles.

L’œuvre de Chabouté brode sur cette mythification, clin d’œil à la mystification à laquelle se plaît Landru en séduisant des femmes et face au jury, en se présentant en bon père de famille. Chabouté emprunte au motif du fait divers une trame dramaturgique où se croisent les thèmes des gueules cassées, du milieu de la pègre, des collusions politiques, de la fabrication médiatique de l’opinion. Ce sont autant de thèmes qui entrent en échos avec notre situation sociale, un siècle plus tard. L’infidélité de l’adaptation du fait divers accentue l’inscription des événements dans le genre du thriller dessiné. Chabouté ne banalise pas le fait divers, il le complexifie grâce à cette actualisation générique. Il ne cherche pas la cohérence, il ne parie pas sur la logique du raisonnement menant au jugement final, il multiplie les chausse-trappes pour perturber le verdict connu (« La peine de mort » réclamée par le procureur).

Toutefois, parler d’adaptation du fait divers est légitime. En effet, Henri Désiré Landru s’engouffre dans les silences de l’affaire, se glisse dans ses zones d’ombre, dans ses « interstices » dirait Genette s’il s’agissait d’une œuvre adaptée et non d’un fait divers, dans ses oublis ou imperfections qui laissent « à interpoler quelque addition, ou variante » (2). Ainsi, la bande dessinée de Chabouté affirme une cohérence propre. Fidèle à son choix de retenue dans le texte (bulles et encadrés narratifs), l’auteur soumet son histoire à une composition rigoureuse où les jeux de la rétrospection installent peu à peu le procès et son dénouement inédit.

Du grand art. Du Chabouté.

Philippe Geneste

Note : (1) Lire, Évrard, Franck, Fait divers et littérature, Paris, Nathan, 1997, 128 p. — (2) Genette, Gérard, Palimpseste. La littérature au second degré, Paris, éditions du Seuil, 1992 (1ère édition 1992), 576 p. – p.472.

 

11/10/2026

De la socialisation

IWASAKI Chihiro, Un Oiseau à moi, traduit du japonais par Alice Hureau, Le Cosmographe, 2026, 32 p. 17€

Cet album, presque tout et les personnages tout le temps en aquarelle, peut être lu comme un récit de formation. Un enfant souhaite avoir un oiseau pour animal de compagnie. L’enfant vit dans un univers où les individus sont isolés les uns des autres et il n’envisage son rêve qu’avec un oiseau en cage car tel l’impose la volonté de l’avoir. Au fil de l’histoire, l’enfant va éprouver que posséder repose sur une relation à sens unique. Le plaisir du propriétaire se fixe sur lui-même et n’envisage l’autre que comme un objet.  Or, la compagnie suppose la réciprocité, donc le bonheur réciproque. L’expression un bonheur partagé suppose non pas qu’on partage son bonheur mais que ce bonheur rencontre le bonheur d’un autre. C’est la condition d’une relation humaine authentique.

Du point de vue d’une éthique écologique et sociale, l’album de Chihiro Iwasaki repose sur le schème d’une désaliénation de l’enfance. Celui-ci, en effet, passe du sentiment d’appropriation rendu « spontané » par son environnement économique et social, à un sentiment construit de la communauté d’existence naturelle du vivant. L’enfant comprend que l’encagement de l’oiseau ne peut pas lui procurer le bonheur. Enfermé l’oiseau signale à l’enfant qu’il s’enferme en lui-même. Le désir d’appropriation tourne son affectivité vers sa satisfaction propre, égocentrée, sans prise en considération de l’oiseau.

Pour vivre le bonheur, il faut donc à l’enfant être avec l’oiseau et il faut à l’oiseau être avec l’enfant. Dit différemment, la liberté de l’oiseau à venir auprès de l’enfant qui rencontre la liberté de l’enfant s’approchant de l’oiseau fait naître le bonheur de vivre en compagnie. L’avant dernière double page et la dernière illustrent ce bonheur ici trouvé.

 

BÉLARD Émilie, Noé apprend à ne pas taper, illustrations de Vincent ROCHÉ, avec les conseils de la psychologue Héloïse JUNIER, Milan, 2026, 24 p, 5€50

Le livre s’adresse aux 2-4 ans, mettant en scène la violence enfantine dans des situations du quotidien. Excellemment, l’album de petit format, que peuvent aisément prendre en main les petits enfants, traite la violence comme une problématique de la relation à autrui. L’adulte est présent à travers l’assistante maternelle qui joue le rôle d’une médiation adulte dans le travail d’appropriation par l’enfant des règles de la vie sociale. En cela, l’album sert aux parents car il faut réussir à ce que l’enfant n’entretienne pas une relation de confusion avec autrui (1). Et pour cela, il est important de ne pas répondre à sa violence par la violence car ce serait entériner la violence comme modalité de relation à l’autre. Le langage est donc capital pour remplacer la violence physique.

L’album en peu de pages couvre bien le sentiment d’insécurité, le rapport de domination, l’élan d’appropriation, voire la colère retournée contre soi, tous éléments motivant des comportements violents chez l’enfant. Héloïse Junier explicite l’enjeu de l’album : le réglage du rapport à autrui. Comment amener l’enfant à ne pas se laisser déborder par la colère ni dominer par l’agressivité ? Les situations d’interactions avec d’autres enfants ou avec l’adulte, qui composent l’album, sont toutes pertinentes et parfaitement convenantes aux enfants ciblés par la collection de Mes tout premiers pourquoi. Le livre met avec bonheur l’accent sur la socialisation de l’enfant et ne se perd pas dans le repli individuel sur le sujet qui caractérise trop d’approches pédiatriques communes.

Philippe Geneste

(1) Lire dans le blog lisez jeunesse du 28/09/2025, la réflexion consacrée à BLÈS Marie-France, À Coups d’éclats : la violence verbale et ses expressions. L’adulte, le bébé et la clinique, Paris, L’Harmattan, 2025, 291 p. 31€ – lire notamment les pages 132-250 de cet ouvrage.

 

04/10/2026

Us et usage de paroles et d’espace ou la langue théâtrale prise en son espace constructif

Doutey, Nicolas, Ah suivi de Les Pensées et Bouger les lignes, Actes Sud-Papiers, 2026, 137 p. 11€99

« IDA. (…) quelque chose s’active et je pense

j’ai une pensée

c’est une pensée à propos du matin

bref temps

PAUL. tu penses au matin »

(Pensées p.56)

Pensée est la seconde pièce du livre. Elle scrute la manière dont les pensées surgissent en nous, comment elles font leur chemin à notre insu ou par notre volonté. La pièce a pour cadre une rencontre dans la rue entre deux amis, Ida et Paul, qui vont apprendre le passage en ville d’une de leur connaissance commune, devenue célèbre. Ils décident de la revoir.

Voilà l’intrigue, une sorte de En attendant Bill. Et Bill, ici n’a aucune importance car n’a de l’importance que la réflexion suscitée sur les pensées qui traversent notre esprit. Au départ c’est Ida qui en prend conscience, ensuite elle communique à Paul ses interrogations et constations. La durée de la pièce correspond à la durée de la rencontre de Paul et d’Ida. L’action ressort exclusivement de la pensée, la pensée est action, plus même, elle est à l’origine du drame et elle en est le vecteur de représentation.

La pensée séduit parce qu’elle est un espace de liberté grande :

« IDA. c’est une sensation de souplesse

j’ai l’impression de pouvoir percevoir les choses sous l’angle que je veux » (p.61).

« IDA. (..) on peut à tout moment, aller dans n’importe quel sens, construire élaborer ce qu’on veut s’aventurer où ça plaît » (p.78).

Cette liberté de pouvoir « penser ce qu’on veut » fait entrer dans un monde autre, où ce qui se passe ne relève pas de la causalité reliant des événements entre eux. Cette liberté ouvre au songe. La pensée, en effet, n’est pas synonyme du savoir. D’ailleurs pour créer un savoir il faut d’abord penser ; donc on pense sans savoir. Penser est ce qui est exigé pour joindre le savoir. La pensée peut s’y joindre ou pas, c’est selon le moment, selon l’intentionnalité de la personne. Le penseur peut voguer au cœur de l’inconnu alors que le savant s’ancre dans le connu. Le penseur peut jouir de l’inconnu, le savant, lui veut convertir l’inconnu en connu. Le penseur s’ouvre à d’autres mondes, le savant ramène au monde qui est le nôtre.

Le risque de suivre ses pensées, d’aller au bout de ses pensées vagabondes, est de tomber sans fin, come Alice dans le puits de ses propres arcanes. C’est un risque de solitude, peut-être, de désocialisation, sûrement, car comment vivre en société sans pouvoir communiquer avec les autres ?

Bien sûr, si on veut communiquer ses pensées, ce que fait IDA mais aussi PAUL. La pensée s’accommode de l’inconnu, pas le langage en tant qu’instrument privilégié de la communication.

La pièce Pensée est une plongée dans l’infra-monde qui œuvre en chacun de nous : « il se passe continuellement sous notre nez quantité de choses qu’on ne voit pas » dit IDA page 79. Ce peut être l’inconscient affectif mais c’est souvent un inconscient cognitif. On perçoit quantité de choses dont on n’a pas conscience, des choses, par conséquent qu’on ne pense pas. Les personnages s’interrogent donc sur l’impact de ces perceptions mais aussi en arrivent à comprendre qu’« on pense on pense, c’est très bien, mais ce qu’on ne pense pas est très important aussi » (p.81). Peut-on imaginer ce qu’on ne pense pas ? Mais qu’est-ce qu’est cette imagination ? Est-ce une création du silence qui est nécessaire pour maintenir la personne dans le réel, même si la réalisation de cette fonction est inconsciente ? Ne peut-on pas comparer l’importance de ce qu’on ne pense pas avec la cœnesthésie et parler d’un forum de la pensée dans le silence des mots et du corps ? Loin d’être saugrenues, ces interrogations entrent en échos avec la problématique de l’accueil en pensée de l’inconnu et de l’inattendu. Mais la tentation du langage ne viendra-t-elle pas happer les libres pensées du silence pour les partager, pour élargir leur milieu de vie. Prenez une hypothèse ? N’a-t-on pas besoin du langage pour lui donner toute sa consistance, pour en faire une réalité, une pensée réelle ? Mais parfois, la pensée n'en vient-elle pas à déborder le langage ? Prenez la rumeur, c’est quoi ? Du langage, certes, mais surtout une pensée qui se fait collective sans fondement aucun, c’est une pensée qui se construit en représentation au-delà du langage. C’est un bobard, la rumeur. Arrive alors le dernier dialogue :

« IDA. (…) tenter de penser des pensées fantastiques a peut se faire n’importe où on n’a besoin de rien pour penser

PAUL. c’est vraiment pratique »

Loin de faire paraître la vie comme une expérience de somnambulisme, la venue insciente de pensées, généralement assimilées à une perte de contrôle du psychisme par la raison, est éprouvée par PAUL et IDA comme une intensification de leur faculté active de connaître le monde et eux-mêmes.

Pensées est le traité pratique pour penser les pensées tant pensées que non pensées. Humour assuré, élégantes réflexions, stimulations intellectives des plus plaisantes.

 

Doutey, Nicolas, Ah suivi de Les Pensées et Bouger les lignes, Actes Sud-Papiers, 2026, 137 p. 11€99

« On va partout où ? »

(Bouger les lignes p.110)

La troisième pièce « Bouger les lignes » est une allégorie. Se trouver dans l’espace, trouver son espace, savoir où on est pour savoir où on en est. Se sentir vivre et se sentir soi vont de pair mais pas de soi. L’espace est lieu de la vie mais aussi espace de paroles confrontées. C’est dans la proximité de l’ici que se construisent les rapports humains non dans l’éloignement du là-bas.

 

La pièce de Nicolas Doutey repose en partie sur les infimes décalages que recèlent les usages verbaux et notamment les locutions verbales. Celles-ci réintroduisent la société dans la pensée de chacune et chacun et la quête de repérage dans l’espace épouse le désir individuel de se situer dans le groupe. L’enthousiasme pour la cartographie correspond à la découverte de l’espace comme forme. Par exemple, on passe insensiblement de l’espace représenté par la scène à l’espace réel de la scène avec l’avant-scène et la salle où sont les spectateurs qui, alors, deviennent des personnages. Par exemple, le guidage sensori-moteur dans la ville est bien moins efficient que le guidage par une carte. Mais la carte n’est pas que plan de ville elle est aussi carte routière, carte cosmique, carte des vents, carte politique et géopolitique.

Mais la carte est aussi carte satellite, carte sur laquelle il n’y a pas de frontière. Car Bouger les lignes, nous l’avons dit en introduction, rend sensible l’idée que les hommes pourraient ne pas être contraints par l’étrécissement de l’espace par des lignes séparatrices et exclusives qui rendent l’humanité prisonnière d’une obsession de la délimitation. La pièce interpelle les spectatrices, les spectateurs, le lectorat, en suggérant qu’une terre non parcellisée, non étiquetée, fragmentée, découpée, dépecée, rayée, pourrait permettre de comprendre que, comme « on peut voir une même chose de tellement de manière différente » on pourrait vivre l’espace de tellement de manière accueillante. Si les personnages multiplient les évocations de cartes en divers domaines, c’est pour insister sur l’idée que la forme d’une ville, la forme d’un planisphère, la forme d’une carte du ciel, la forme du mouvement des vents, etc., semblent certes des essences de leur objet de mesure, mais que ce qui compte c’est la multiplicité de ces formes. Les cartes se colorent alors en carte psychologique, en carte historique, en carte sociale…

Philippe Geneste