Anachroniques

14/08/2014

La lecture comme expérience de la vie

Éluard Paul, Grain-d’aile, illustré par Chloé Poizat, Réunion des musées nationaux-Grand Palais/Nathan, 2014, 48 p. 14€90
C’est en 1951 que Paul Éluard (1895-1952) fait paraître ce conte pour enfant. Il l’a écrit en ayant en tête son illustration par Jacqueline Duhême, qu’il connaissait depuis longtemps puisqu’il l’avait connue alors qu’elle était encore ouvrière chez Pathé Marconi (1). Depuis lors, elle avait fait un long chemin comme pionnière dans l’illustration de la poésie pour enfants. Elle écrit, en effet, dans ses carnets : « Je reçois une lettre de Paul et Dominique Éluard qui sont à Saint-Tropez et me disent de venir avec mes pinceaux pour le livre que Paul va m’écrire » (2). Cette circonstance d’écriture est importante et explique peut-être les choix rhétoriques du poète qui s’adresse à l’enfance. En effet, le conte, qui commence très traditionnellement par « Il était une fois une petite fille très gentille… », glisse au merveilleux par l’emboitement incessant des comparaisons par comme. L’effet est une assimilation du vent à la terre, de l’air au végétal poussant les mots les plus simples vers une charge de rêve. Plus qu’un univers de correspondances, le conte ouvre à une fusion des éléments qui capte le désir de voler de l’enfant. Si voler est un rêve récurrent de l’humanité depuis le fond des âges, Paul Éluard l’associe à celui de grandir qui nourrit les actes de l’enfance de génération en génération. Si la petite fille s’enivre de la liberté procurée par sa métamorphose en oiseau, ses désirs d’interaction avec ses amis, sa famille, la société, vont l’amener à rompre le charme pour revenir en humaine condition. L’histoire devient alors une leçon de vie pour l’enfance, sans morale, mais juste en éprouvant la construction imaginante d’un univers désiré, bref, en faisant de la lecture une expérience de vie.
Le choix de la comparaison comme métier à tisser la fiction du conte s’appuie sur un art des formes grammaticales de l’intensité : très, si, même, tant, aussi, de tout près, auxquels se joignent de nombreux mots redoublés par un autre de leur famille immédiate comme cerise de cerisier etc.
Que dire de ce retour à l’enfance d’Éluard en 1951 qui sera suivi par un autre conte en 1952, L’enfant qui ne voulait pas grandir ? La réponse est dans le titre homophonique du vrai nom d’Éluard : Eugène Grindel. Le titre est une prononciation du nom de celui qui l’écrit, comme l’histoire est le rêve de la petite fille qui en maîtrise le désir puis sa réalisation. Ce n’est pas l’irrationnel dont le conte fait l’apologie même si le merveilleux domine. Cela signifie que l’imagination est une capacité de l’être humain qui peut lui permettre de construire son réel. Et c’est là que le travail d’illustrations prend toute son importance. Ce dernier est indétachable de la genèse même du conte, mais le passage de témoin de Duhême à Poizat s’opère-t-il sans heurt ? La première réponse est que l’édition originale parue chez Raisons d’être en 1951 dans la collection au titre soufflé (3) par Éluard, raisins d’enfance avait été ratée à l’impression, ce qui a pour conséquence, écrit Jacqueline Duhême, que « le si joli texte n’est pas présenté au mieux » (4), ce qui irritera Éluard. Mais cette réponse éditoriale à la question que nous posons n’est pas l’essentiel. En effet, on passe d’une illustration naïve et légère (Duhême) à une histoire en images qui double le récit éluardien. Le travail de Claire Poizat repose sur le collage avec dessins et photographies, non sans rappeler Max Ernst, mais avec une originalité propre. Les oiseaux sont menaçants dans leur identification aux adultes. Le choix des coloris des fonds photographiques de même que la coiffure de la petite héroïne rappellent la date d’écriture du conte, mais posent aussi le tourment de l’enfant en proie au grandissement. Installant un malaise dans le rêve de légèreté du conte, littéralisant les images verbales utilisées par le conteur, la mise en page décidée par le travail éditorial use intelligemment des trois-quarts de double page pour l’illustration avec quelques variantes de pleine page et une double illustration sur une page. Le texte est l’image restent distinct, ce qui est juste au vu de l’œuvre graphique de la créatrice et porte haut l’intérêt du texte pour le transcender encore en un chef d’œuvre pour la littérature adressée à la jeunesse et bien au-delà.

Alors qu’Éluard et Grindel, le poète et l’homme, se trouvent réunis par l’ouvrage destiné à la jeunesse, l’œuvre graphique de Claire Poizat épouse par la fiction qu’elle effeuille autant qu’elle la file l’intention actualisée du texte. Lire est toujours relire car on se rappelle du vers d’Éluard « bien vivre est un voyage sans frontière » : justement cet affranchissement de son propre corps autant que des espaces connus que recherche « une petite fille très gentille presque plus gentille que toi » lectrice ou lecteur…
Geneste Philippe


(1) Histoire du livre de jeunesse d’hier à aujourd’hui en France et dans le monde, Gallimard, 1993, p.90 (2) Duhême Jacqueline, Une Vie en crobards, Gallimard, 2014, 142 p. p.95. – (3) ibid. p.95 (4) Ibid. p.95

06/08/2014

L’écriture comme protocole expérimental

Baussier Sylvie, Perrier Pascale, Condamnée à écrire, éditions Oskar, 2014, 225 p.
Emma, la narratrice, a quatorze ans.
Pour avoir frappé violemment une camarade de classe, elle est jugée et condamnée à un « protocole expérimental » : une peine d’écriture. Celle-ci lui évite l’emprisonnement, elle dont le père est incarcéré depuis quatre ans.
Pendant ce temps, son grand frère a été éloigné en Angleterre chez leurs grands parents. Emma vit seule avec sa mère. Leur quotidien est triste, douloureux : Emma insultée et moquée au collège parce que fille de prisonnier, malheureuse et solitaire chez elle aussi, où sa maman a revêtu une apparence de froideur et de distance pour se préserver et sauver les apparences. Les fins de semaine sont ponctuées par des visites au père à la prison, où ne sont épargnés à la jeune fille ni l’humiliation ni un profond sentiment d’abandon.
Emma est donc condamnée à écrire.
Elle doit remettre ses manuscrits à son éducateur, Hugo Fauchelevent, qui va l’accompagner dans sa réinsertion. L’originalité d’Hugo, ses manières chaleureuses, son romantisme même –son nom n’est-il pas sorti du roman Les Misérables de Victor Hugo ?–, se cristallisent dans le bar Le Bon Coing, lieu de rencontre des adolescents dont il a la charge. Il sait calmer les angoisses d’Emma et sa violence.
Pourtant, l’acte d’écriture est toujours difficile pour elle, en rupture d’école, en « phobie » de collège comme dit une psychothérapeute.
Grâce à Hugo, Emma rencontre Lucas. Il a son âge. Il est addict aux jeux vidéos et à la lecture (pour lui, l’un n’empêche pas l’autre). Il est boulimique soignant son mal de vivre et sa solitude en se goinfrant. Emma est sensible à la gentillesse et à l’intelligence de Lucas et n’a de cesse de le guérir de sa boulimie, tandis qu’il l’accompagne dans la rencontre aux mots et à la lecture.
Dans ce récit, feuillets du protocole expérimental imposé à Emma, l’écriture se libère dans une belle violence. La jeune fille, qui se préfère dessinatrice et peintre, fait de sa vie de ses souffrances et de ses errances, comme de ses moments de joie, de recherche, d’amitié un roman plein de couleurs où les grilles sont rompues, un tableau d’écriture qu’on ne se lasse d’ouvrir.

Annie Mas

28/07/2014

« Allez-y voir vous-même si vous ne voulez pas me croire » Lautréamont


Debats Jeanne A., Pixel noir, Syros, collection Soon, 2014, 288 p. 15€90
Un adolescent, Pixel, très fort en informatique, tombe du toit du lycée où il est interne. Il est alors plongé dans le coma, mais pour ne pas avoir à rééduquer son esprit, Pixel est transféré dans un virtuel de repos. Mais voilà que la machine n’est pas ce qu’on l’a programmée pour être. Le bug porte sur la temporalité, une journée peut durer une heure comme une semaine. Pourtant solitaire, Pixel va s’ouvrir aux autres durant cette expérience douloureuse. Ils vont gagner le blackdoor, seul moyen de sortir du logiciel, de se réveiller et de prévenir les autorités médicales du danger du virtuel…
L’ouvrage met en valeur la solidarité. En effet, c’est grâce à ses nouveaux amis que Pixel va trouver la blackdoor qui va leur permettre, et donc lui permettre aussi, de survivre.
Florent De Bannes

Dixen Victor, Animale, La malédiction de Boucle d’or, Gallimard jeunesse, 2013, 528 p. 17€90
1832. Couvent St Ursule. Blonde est sa pensionnaire permanente. Orpheline depuis la naissance, depuis laquelle elle est forcée de cacher sa beauté troublante sans raison apparente. Elle mène cette vie misérable depuis maintenant 17 ans et aurait pu la continuer ainsi si elle n’avait découvert  que sa mère n’est autre que Gabrielle De Brances, jeune fille disparu 17 ans plus tôt après avoir été sauvée des griffes de mystérieux individus mi-ours mi-homme.
Vient se greffer là-dessus son amour  fou  pour le jeune tailleur de pierre Gaspard avec l’aide duquel elle se lance sur les traces de son identité.
Personnellement j’ai adoré ce livre. Du début à la fin, l’histoire est passionnante et pleine de suspens. l’auteur met vraiment bien en valeur les personnages, même les plus odieux, même ceux qui vont tomber en disgrâce, peuvent paraître attachants un moment
Le style d’écriture et l’histoire d’amour passionnée entre les deux personnages permet au chef d’œuvre des frères Grimm écrit  en 1837 de rester actuel. L’auteur revisite le classique de boucle d’or  pour le transformer en passionnant thriller. Il imite le style d’écriture des plus grands romanciers du dix-neuvième siècle, tout en réussissant par la composition de l’histoire à le faire résonner dans notre modernité.
Aurélie Arnaud

Place François, Le Secret d’Orbae, Casterman, 2013, 432p. 13€95
L’ouvrage rassemble les deux romans parus en 2011 sous le titre générique Le secret d’Orbae. Ils content deux histoires parallèles qui se joignent par leurs dénouements : Le Voyage de Ziyara et Le Voyage de Cornélius. Les deux récits content l’exploration du monde d’Orbae. Cornélius est à la recherche d’un tissu plus fluide que la soie qui prend la couleur du temps. Durant son périple il se fera cartographe, métier essentiel dans l’œuvre de François Place, et rencontrera, dans une île, Ziyara. Celle-ci est une contrebandière des mers et de la route des épices. Les deux routes se croisent, donc. Chaque personnage est en quête de l’humain, en quête d’un autre que soi en quelque sorte, qui en vagabondant sur les mers du Sud, qui, en errant sur les terres du nord. Et au fond, ces deux ouvrages sont l’histoire d’une rencontre. L’héroïne et le héros se trouvent dans une espace de bifurcation puisque né de la contrariété de leurs parcours initiaux. Dans ce lieu au milieu d’un univers mythique, comme aime à les installer Place, sur une île incongrument là, une inimaginable rencontre a lieu sans prédestination ni fatalité de mouvement. La rencontre sera heureuse car d’amour dans le sens où il s’assimile aux rêves qui « appartiennent à eux qui bataillent pour les faire exister »(1). Extra-ordinaire, la rencontre de Cornélius et Ziyara mue les deux récits en espace de passage dans le non-ordinaire de la vie. Comme l’écrit une auteure pour la jeunesse dans un bel album, leur rencontre est « le rendez-vous secret de deux hasards » (2).
Comme toujours chez François Place, l’exploration, la géographie, le mythe sont récurrents, en même temps qu’une certaine innocence du regard qui plonge vers les profondeurs des désirs humains d’une harmonie universelle des hommes entre eux et des humains et de la nature qui les englobe. François Place pourrait faire sienne cette phrase de Lautréamont : « Allez-y voir vous-même si vous ne voulez pas me croire ».

Philippe Geneste
(1) Martine Laval « François  Place, un conteur enlumineur » Dossier de presse de Le secret d’Orbae, Casterman 2011 non paginé

(2) Hoestlandt, Jo, A Pas de louve, illustrations Marc, Daniau, Milan, 2001. 

19/07/2014

esthétique éditoriale et désinformation ?

Rogers Simon, Le Corps humain, Gundry Peter, Autrement, 2014, 88   p. 16€50
L’ouvrage est attrayant, la présentation simple et originale, les informations sont parfois drôles. Les sens, la reproduction, le cœur, le cerveau, la digestion, le squelette forment le plan avec au final un chapitre Quelle incroyable machine ! Mais à y regarder plus près, l’ouvrage présente de curieux partis pris. Prenons quelques exemples :
« Depuis des milliers d’années, c’est notre intelligence qui nous différencie des animaux ». Mais qu’est-ce que l’intelligence ? En quoi les humains sont-ils plus intelligents que les baleines qui communiquent grâce à des ultrasons sur de très grandes distances et ce, sans outils technologiques ? En quoi sommes-nous plus intelligents que les autres espèces lorsque nous dépensons de l’énergie et de l’argent pour fabriquer des armes ou détruire notre environnement ? Peut-être l'auteur a-t-il voulu mettre en évidence le fait que nous soyons conscients de notre existence, de ce qui nous entoure, mais cela concerne aussi certains autres primates. Quant à placer l’espèce humaine au sommet de l’évolution alors qu’on parle de la complexité de sa machinerie corporelle, on ne voit pas en quoi elle se distingue de celle des autres mammifères par exemple.
Tout le chapitre sur la reproduction est étrange. Page 24 le propos sur les envies des femmes enceintes, même si des envies insolites peuvent apparaître, ne doit pas être généralisé étant très variable d'une femme à l'autre et serait une conséquence de l'hypersensibilité de son odorat ; le rapport fait entre la glace et le fer surprend (mal expliqué?) ; page 21 il est dit que le col de l’utérus grossit lors de l’accouchement, alors que son ouverture s’élargit seulement ; le terme de fœtus est employé pour les neufs mois alors qu’on ne parle de fœtus qu’à partir de 3 mois. Page 19 l’auteur affirme que la grossesse est éprouvante pour la femme ce qui est une affirmation qui suggère que toutes les femmes enceintes sont concernées : pourquoi mettre en avant ce thème de la souffrance alors que si la grossesse entraîne des bouleversements physiologiques qui peuvent provoquer des désagréments et entrainer de la fatigue, elle se passe bien pour la majorité des femmes et nombreuses sont celles qui restent en forme jusqu’à l’accouchement. Page 19 (la même erreur est répétée page 21 concernant les trompes de Fallope) on apprend que la fécondation a lieu dans l’utérus alors que les spermatozoïdes rencontrent l’ovule dans la trompe de Fallope (gauche ou droite) qui relie l’ovaire à l’utérus et c’est là qu’aura lieu la fécondation. La cellule-œuf obtenue commence à se diviser pour donner de nouvelles cellules, ce jeune embryon arrive dans l’utérus une semaine après la fécondation.

A cela s’ajoutent des erreurs factuelles comme la souffrance des oreilles qui débute à 80/90 décibels et non pas 130 comme cela est écrit page 15 ; une définition de la proprioception page 10 est très cavalière ; page 25 la taille des cellules attribuée aux cellules humaines se rapproche beaucoup plus de celle des bactéries (0,76 micromètres valeur donnée dans le livre), les cellules humaines étant bien plus grandes (quelques micromètres à plusieurs dizaines de micromètres selon les types cellulaires) ; page 27 on ne voit pas l’intérêt de donner le nombre moyen de naissances selon le jour de la semaine alors que rien n’est dit sur le fait que nombre de naissances sont programmées (césarienne) soit pour des raisons médicales soit pour des raisons de disponibilité du médecin, ce qui fausse les données fournies ; page 29 l’auteur semble confondre la croissance des organes et le renouvellement des cellules qui composent les organes, et si la croissance osseuse se termine plus tardivement chez le garçon que chez la fille, elle survient bien avant 25 ans ; page 67, une confusion est faite entre moelle osseuse et moelle épinière : cette dernière, constituée de neurones, fait partie du système nerveux central alors que la moelle rouge des os, présente dans les os longs et les crêtes iliaques (hanches), fabriquent les cellules sanguines.

A vouloir faire parfois un peu trop dans le sensationnel, les qualités de cet ouvrage à savoir le côté esthétique, la présentation synthétique et attrayante, sont finalement amoindries voire gâchées par quelques informations erronées ou douteuses. De plus, l'auteur gagnerait en crédibilité en citant ses sources.


Catherine Grohando

08/07/2014

car les histoires ne tiennent parfois qu’à un trait…

Ahlberg Allan, Ingman Bruce, Drôle de crayon, Edition Gallimard jeunesse, 2008, 46 pages 5€50
Depuis très longtemps, posé nulle part, un petit crayon inanimé se met à frémir. Sous son trait, tout un monde apparaît : chaque dessin prend vie et fait naître un nouveau dessin.
Le premier trait donne naissance à un garçon qui souhaite avoir un chien qui à son tour désire un chat, puis une maison, une ville, des aliments, un pinceau, des couleurs, une maman, un papa, des grands-parents, des cousins, un oncle, un ballon… avec qui les ennuis commencent. Une vitre est cassée par le ballon, les personnes se plaignent d’avoir un chapeau grotesque, des baskets ridicules, de trop grandes oreilles, de fumer la pipe.
Afin d’effacer ce qui ne convient pas et ainsi contenter tout le monde, le petit crayon dessine une gomme. Mais la gomme s’emballe et efface chaises, tapis, portes, maisons, humains, animaux, ville entière, ciel, tout !
Le petit crayon se retrouve seul avec la gomme qui ne veut pas en rester là.
Pour échapper à l’effacement, le petit crayon se hâte de dessiner un mur, puis une cage, une montagne, une rivière, des bêtes sauvages… mais rien n’arrête la gomme : elle réduit tout à néant !
L’idée lui vient alors de dessiner une autre gomme pour qu’elles s’effacent mutuellement.
Enfin débarrassé des gommes, le petit crayon dessine à nouveau tout ce qui avait été effacé. Tout reprend vie. Au coucher du soleil, il dessine une lune dans le ciel et une boîte dans laquelle il peut enfin se reposer.
Sous nos yeux curieux, une simple ligne donne naissance à tout un monde.
Les traits de crayon, les coups de pinceau et les résidus de gomme sont laissés visibles : ils font partie intégrante de cette « histoire de l’histoire » : sa naissance, ses changements et son aboutissement.

Simard Eric, Le crayon qui voulait voir la mer, illustrations par Africa Fanlo, Oskar éditeur, 2011, 27p.
Dans une atmosphère colorée de tons verts et rouges ainsi que de textures matiéristes, images et mots deviennent complémentaires. En transparence, un élément se superpose à un autre, donnant naissance à une aventure vécue par une petite fille qui découvre le pouvoir imaginaire de l’écriture.
Son père vient de lui offrir un crayon magique qui désire voir la mer. Dans sa chambre, assise à son bureau, elle écrit alors sur son carnet le mot « mer ». Petit à petit, la première lettre du mot se met à se dandiner, gondoler, plusieurs « m » apparaissent et deviennent des vagues. L’écriture prend vie, une mer envahit toute sa chambre ! Elle appelle au secours mais ses parents ne l’entendent pas. Ne maîtrisant plus la situation, elle écrit le mot « île » dont le « î » prend la forme d’un palmier sur lequel elle peut enfin se hisser pour de sortir de l’eau. Mais l’eau monte toujours…

Purificacion Menaya, Monstre, vas-tu me manger ? Illustrations de Petra Steinmeyer, Oskar jeunesse, premières lectures, 45 pages ? 5€90
Dans cette petite histoire illustrée, la figure terrifiante du monstre qui empêche de dormir les enfants est abordée sur le ton humoristique. La ligne noire et ondulée des dessins fait vibrer les formes aux couleurs partagées entre ombres et lumière, au même titre que le petit garçon de l’histoire, tiraillé entre sommeil et angoisses nocturnes.
Habituellement, chaque soir, le garçon s’endort grâce à l’histoire que lui raconte sa maman. Les mots flottent dans sa chambre et l’emportent doucement au pays des rêves.
Mais une nuit, les mots font place au silence. Dans  l’obscurité, les rideaux prennent une allure de fantômes, la lampe semble être une araignée et des grognements viennent de sous son lit. Tremblant de peur, le garçon appelle à deux reprises sa mère qui vient le rassurer en vérifiant qu’il n’y a rien sous le lit et en lui disant que les monstres n’existent pas. Mais dès que sa mère s’en va, le monstre réapparait. Après avoir tenté de le combattre avec son épée de bois, le garçon s’aperçoit que le monstre ne se nourrit pas d’enfants mais de mots. Il a grand appétit pour les histoires de princesses au goût de fraise, celles de dragons au goût de citron et les contes de fées au goût de lait.
Des couleurs vives viennent remplacer les tons sombres de bleus, le monstre devient son ami et le garçon apprend à se délecter des histoires dans un sommeil apaisé.
Les jeunes lecteurs pourront affiner leur curiosité pour les mots découverts dans cette histoire grâce au petit lexique de fin.

Laurence Druméa

29/06/2014

Du loup en littérature de jeunesse

Guillopé Antoine, Loup noir, Casterman, 2014, 32 p. 13€95
Cet album est paru il y a dix ans. Il appartient au rare secteur jeunesse du roman graphique. Ce qui est curieux, est que cet auteur, pas plus que les autres créateurs et créatrices de romans graphiques pour la jeunesse ne se réclame du courant de graveurs – narrateurs expressionnistes de la première moitié du vingtième siècle. Giacomo Patri ou Franz Masereel sont inconnus. Et pourtant, on ne peut pas ne pas penser à cette filiation. Guillopé a travaillé à l’encre de Chine des aplats en noir et blanc et les structures minutieuses pour figurer notamment les branches dénudées des arbres. Le sujet est celui de la peur portée par l’enfant perdu au cœur de la forêt où rôde le loup. Bien évidemment, cette thématique permet à l’enfant lecteur de tout de suite entrer dans l’histoire ou, plutôt, de créer les premiers pas du récit sans parole.
Chaque image, ici, est un tableau narratif. La suite des images construit la narration d’une intrigue. Le dénouement tient dans la transformation du loup noir en un loup blanc, surexposé au cliché de la réconciliation. Mais réconciliation non pas de la bête et de l’animal mais plutôt de l’enfant avec sa peur, l’acceptation de sa peur par l’enfant. La peur est le moteur de l’aventure, parce qu’elle introduit l’étrangeté au cœur de l’existence. Le récit graphique est, par technique, un récit au noir, une entrée dans la peur du noir. L’agression du loup, l’effondrement de l’arbre qui brise ses branches en mille éclats nocturnes sur la neige blanche illuminée par une lune d’autant plus omniprésente qu’elle n’est pas dessinée, évoquent non pas le triomphe de l’instinct, de l’animalité en nous, mais au contraire l’entrée dans l’humaine condition de l’enfant qui va devoir s’accepter, accepter sa peur, c’est-à-dire prendre en compte son émotion comme action qui trace le chemin de sa vie.
Ainsi, à l’opposé extrême de la littérature de peur dont le ressort est l’adhésion sans distance à l’émotion donc la fascination, Loup noir invite l’enfance lectrice à cheminer avec la peur comme sentiment de construction de la personne, à faire réflexion sur la vie à partir d’elle. C’est ce qui fait de cet album un album rare, au niveau même de son contenu. N’est-ce pas la marque des chefs d’œuvre d’art, savoir rendre compte du réel par l’imaginaire. On pense au dessinateur et scénariste de bande dessinée Comes.
Faut-il souligner que l’avantage majeur du récit graphique est de solliciter la relecture ce qui est une manière inépuisable de renouveler son interprétation et donc une offrande de l’album au jeune lectorat pour construire du sens et en valoriser l’opération même. A cet aune, l’acte de lecture grandit aux yeux de l’enfance, en tant qu’il s’arrime au sens.

Conno (Gianni de), Un Froid de loup, illustrations d’Ivan Canu, traduit de l’italien par Faustina Fiore, Casterman, 2014, 32 p. 13€95
Le livre repose sur une illustration sombre, puissante par ses couleurs voilées, suggestive par le flouté qui crée la distance entre l’enfant lecteur et l’histoire. C’est une histoire animalière anthropomorphe.
Tout commence par une thématique de la prédation mise en question : qui veut exploiter ne peut pas demander la solidarité car ce serait solidarité pour l’oppression. Mais peu à peu, au fil de la leçon de morale sociale, le prédateur se trouve vis-à-vis de son propre prédateur, le loup face à l’homme. Alors commence la seconde thématique, celle de la domestication du loup en chien.
Deux thématiques s’opposent donc : la première qui est refus de l’alliance avec les dominants et la seconde qui loue la domestication comme forme de solidarité sociale. On peut, aussi, lire différemment la présence des deux thématiques et prendre la seconde comme illustration de ce que l’acceptation du lien de solidarité avec son oppresseur entraîne inéluctablement. Alors, on reprend le livre au début, dans l’irréel des paysages et des animaux. Si la force de l’album renforcée par le format (24,6x31,8) parle immédiatement à l’enfant, il ne fait pas de doute que la discussion avec celui-ci sur la thématique de l’histoire serait utile et motivante, d’ailleurs pour sa relecture

olive Guillaume, Voilà le loup !, illustrations de He Zhihong, Chan Ok, 2014, 26 p. 13€25
Voici un fabliau moral pour éduquer les enfants. Illustré en suivant les techniques de la peinture traditionnelle chinoise, l'encre de Chine et des pigments de couleurs sur du papier de riz blanc, l’album tourne son regard vers la poésie alors que le texte trame le squelette de l’intrigue : un enfant, berger de son état, s’aperçoit que les villageois accourent lorsqu’il crie « Voilà le loup » du haut de la montagne où il garde ses moutons. Lorsque le loup sera vraiment là, l’enfant criera mais les villageois ne le croiront pas et le troupeau sera décimé.

L’illustratrice procède par un travail préparatoire tenant compte de la mise en page ce qui explique l’extrême fluidité des images et l’intégration harmonieuse des personnages. L’album est une fête pour le regard, une gourmandise pour l’histoire. 
Geneste Philippe

22/06/2014

Des attachements

Davies Benji, L’Enfant et la baleine, traduction de l’anglais par Min, Milan, 2013, 28 p. 11€90
Une histoire tendre entre un père pêcheur et son enfant. Une nuit de tempête, une petite baleine est retrouvée par l’enfant, échouée sur la plage. Il la sauve. Le père lui expliquera qu’il faut la remettre à l’eau. Un jour de printemps, il verra la baleine et sa mère au large, comme un adieu. C’est une histoire où la mer peinte de couleurs sombres de manière dominante laisse planer une menace qui n’est au fond que la tristesse de la perte de sa mère par l’enfant. L’exergue donne la clé de la lecture : « La merveille du monde / Sa beauté et sa force / La forme des choses / Les couleurs, la lumière, les ombres / J’ai vu tout cela / A toi de les regarder maintenant / toi qui es vivant ». Un hymne à la vie, par conséquent.

Heurtier Annelise, Babakunde, illustrations de Mariona Cabassa, Casterman, 2014, 32 p. 13€95
L’Afrique imaginaire est posée dans l’espace de la lecture par les merveilleuses peintures de Mariona Cabassa. Il s’agit d’une Afrique mythique, d’un regard occidental pleinement assumé mais respectueux de l’art africain. Les illustrations narratives rejoignent le récit de Heurtier.
Ce dernier part de la thématique de la mort. L’hommage au mort n’est pas une cérémonie conventionnelle mais un geste de réconfort à l’égard des proches du défunt. Babakunde ne s’est jamais rendu aux funérailles de ses amis, trop pris par ses propres occupations en vue de s’enrichir. Oh, non pas qu’il ne soit pas généreux, il l’est et ne manque pas d’offrir aux proches des défunts de riches cadeaux, mais jamais il n’offre son temps. Lorsque son épouse est emportée à son tour par la mort, Babakunde organise de riches funérailles mais personne en viendra les partager avec lui, il sera seul sous le fardeau de la tristesse. Non pas que les  villageois ne soient pas généreux, ils le sont et lui enverrons l’ensemble des cadeaux qu’il leur avait envoyés pour leurs propres défunts. C’est que la vie humaine qui repose sur l’appât du gain, est une vie aliénée du lien humain. C’est le lien entre les êtres humains qu’il faut cultiver pour espérer faire naître un jour une société nouvelle, loi, très loin, du monde d’aujourd’hui.

Chabas Jean-François, Folles Saisons, illustrations de David Salas, Casterman, 2013, 32 p. 14€95
Voici un chef d’œuvre de grâce et de sensibilité, de pertinence contemporaine et d’onirisme. Il s’agit, en quelque sorte d’illustrer le dérèglement climatique de la planète et le stéréotype langagier qui l’exprime : il n’y a plus de saison. Non pas que celles-ci ont disparu, mais elles se mélangent dans leur folle envie de liberté, dans leur désir fou de ne suivre que leurs envies du moment, les saisons changent de place. C’est l’occasion pour le peintre dessinateur de juxtaposer les couleurs, de confronter les atmosphères usant du pointillisme parfois, de la peinture naïve ou de grands aplats abstraits, voire quelques contorsions picturales expressionnistes, c’est sans ménagement le grand mélange. C’est que l’espèce humaine malmène la nature et sans cesse pousse à sa dégradation, à son humiliation. Folles Saisons pourrait être caractérisé de mythe moderne, et ses auteurs les accompagnateurs inventifs non pas d’une adaptation superbe et généreuse mais d’une pensée mythique contemporaine.

Philippe Geneste

14/06/2014

A la volette des mots et des sons

Bonbon Cécile, A la volette !, Didier Jeunesse, collection Pirouette, 2009, 24 p., 11 €
Il s’agit de l’interprétation en tissus découpés, cousus, collés de la chansonnette « à la volette ». Petit oiseau deviendra grand et le chant conte son grandissement, ses blessures, ses accidents, les à-coups de la vie. Les mots sont parfois coquins et Cécile Bonbon introduit avec finesse cette dimension, aussi. Un magnifique album avec la partition musicale.

Ménagerimes, de A comme Araignée à Z comme zébu…, Didier jeunesse, 2009, 48 p. + cd 30’27, 23€50
Décliné en mélodies de chanson française, ce bestiaire en forme d’abécédaire fait se correspondre une illustration surréaliste avec des textes plus convenus et bien moins loufoque que ne le laisse présager l’œuvre graphique de Martin Jarrie. Les textes sont de Joël Sadeler, la composition des morceaux de Th. Maillé, le piano de Spucches, et l’interprétation de Haurogné.

Mon Imagier des berceuses, musique de Bernard Davois, illustrations d’Olivier Tallec, Gallimard jeunesse, collection Musique / les imagiers, 2009, 40 p. + cd audio de 40mn, 14€50                            tout petits
Il y a un imagier très bien peaufiné pour la teneur des berceuses, mais nous nous arrêterons, ici, à l’aspect audio phonique. C’est un régal. Il y a seize berceuses dont de nombreuses très connues et anciennes, qui relèvent de la comptine, avec des interprétations instrumentales riches qui en renouvellent l’écoute.

Boudet Alain, Poèmes pour sourigoler, illustrations d’Huguette Cordier, éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 2014, 60 p. 10€
L’ouvrage possède une unité, celle de la joie de lire, de rire de la vie, de jouer avec les circonstances par le langage pour les détourner de leur contingence et les ouvrir à ce qu’elles nous cachent peut-être. Les illustrations sombres et embrouillées laissent passer l’humour du trait d’Huguette Cordier. Les objets, les minéraux, prennent vie, l’animisme surgit au détour de tel ou tel vers, le monde de l’enfance est ainsi sollicité mais toujours avec la rigueur qui sait mettre à distance la technique poétique pour rendre compte du sens de l’expérience, dont celle que vit le lecteur ou la lectrice, lire. On ne rigole pas, mais on sourit pendant que les mots s’écoulent au fil des pages.

Roy Claude, Poèmes, Gallimard, collection Folio junior poésie, 2010, 95 p. cat 2
Il y a des poètes qui se lisent surtout grâce à l’école. Claude Roy en fait partie. Relire ses poèmes, ou les lire, est l’occasion de découvrir d’autres poèmes où le traducteur de poésie chinoise montre l’étendue de sa culture tout en parlant simplement, ce qui explique l’intérêt des enfants pour ses œuvres. Il aimait répondre à la question « Quel est pour vous le comble du malheur ? » (Extraite du questionnaire de Proust) : « Ne plus s’étonner de rien… ». Sa poésie entretient vif le désir d’étonnement et il est bon, pour cela, de la relire. Les poèmes présents dans cette anthologie sont extraits de Enfantasques (1974), Nouvelles Enfantasques (1978), Poésies (1970), Sais-tu si nous sommes encore loin de la mer ? (1979), A la lisière du temps (1984), Les pas du silence (1993).

Pef, La ré-si-do-ré du prince de Motordu, musique de Marc-Olivier Dupin, Gallimard  jeunesse, 2012, 40 p. + CD , 22€
L’orchestre national d’Île de France, interprète la composition de Dupin. L’histoire toute en jeux de mots, est racontée à travers les dialogues théâtraux imaginés par Pef. C’est jubilatoire, insensé, nonsensique et en même temps c’est une introduction à l’exécution instrumentale des partitions musicales.

Geneste Philippe

09/06/2014

Illustration et poésie

David François, Le Garçon au cœur plein d’amour, illustrations de Stasys Eidrigevicius, Urville, éditions Motus, 2010, 32 p. 13€
pour tous les âges
Le récit de David est, comme souvent chez cet auteur, assez proche de l’exercice de style savant et sensible à la fois, fait assez rare. Les pérégrinations de Tristan qui devient tout ce qu’il voit et aime. Dès lors s’installe le dialogue avec l’illustrateur lituanien Eidrigevicius  spécialiste des peintures de visages. Le visage renvoie en miroir le monde où vit Tristan, comme il renvoie ses désirs. Ses métamorphoses sont celles qui accompagnent toute quête d’identité qui se perdrait en identification aux icônes du moment. Les portraits racontent moins de choses qu’ils ne posent de questions sur Tristan, donc, par ricochet, sur le lecteur. David utilisant de ci de là des stéréotypes invite ce dernier à s’interroger. Chaque double page est une perspective sur le rapport à soi autant qu’à l’autre : ni narcissisme ni personnalité diaphane poreuse aux autres, ni certitude de ses raisons ni certitude des raisons d’autrui, mais se poser face à face au monde, telle pourrait être une ligne de lecture du livre, comme on parle de lignes de la main. L’ouvrage est un chef d’œuvre et la dextérité graphique ne doit pas faire oublier l’intelligence du texte de cet auteur singulier et pénétrant qu’est François David.

Ainoya Yulki, Sato lapin et la lune, traduit du japonais par Nadia Porcar, Syros, 2012, 62 p. 12€50
L’ouvrage rassemble sept histoires de Sato lapin. Le principe est de partir d’une idée poétique retracée par un texte prosaïque servi par une illustration suggestive, élargissant le propos du texte vers la source poétique de son inspiration. Le lecteur passe de trouvaille en trouvaille, traverse un monde merveilleux, où le surréel est enfoui dans le réel. Le personnage lui-même est un garçonnet déguisé en lapin plus qu’un lapin, ce qui ajoute à l’ambiguïté du texte. Si l’expression d’histoire poétique avait un sens, nous dirions qu’il s’agit d’un texte presque naïf où la subtile mise en image fait advenir la source poétique d’une histoire imaginaire.

Brière-Haquet Alice, Le Bonhomme et l’Oiseau, illustrations de Clotilde Perrin, Père Castor, 2014, 24 p. 10€50
Le texte est mis en page à la manière d’un poème ; Point de rimes régulières, mais un jeu d’assonances qui assure un retour des sons comme une danse joyeuse et libre, réservant par le rythme, celui des syllabes comme celui des pages, des interstices où le regard chemine à l’intérieur des illustrations de Perrin.
La sensibilité de l’écriture de Brière-Haquet se pose sur une base minimaliste : un bonhomme de neige reçoit, un soir d’hiver, un oisillon transi. Improbabilité de la situation, les oiseaux ne naissent pas en hiver ; et donc, déclaration d’un univers merveilleux. L’oisillon va passer le temps de froidure dans le creux de l’écharpe du bonhomme et s’envolera au printemps. Histoire triste ? Point. Le bonhomme fond et « l’ami de neige » part en voyage sous forme de nuage « jusqu’au prochain hiver ».
Poème disions nous, poème de 40 vers dont la plupart sont des hexasyllabes, octosyllabes et tétrasyllabes. L’harmonie domine, même si la poétesse sait user de vers impairs pour ouvrir le champ des mondes possibles :
Un filet de voix,
un presque rien, (avec diérèse)
qui lui racontait tout bas
des souvenirs lointains.
Ici les deux pentasyllabes suivis de l’heptasyllabe miment la déstabilisation morale de « l’ami de neige » qui vit immobile alors que l’hexasyllabe final le montre qui entre avec bonheur dans ce lointain qui est autant temporel qu’annonce d’espaces nouveaux à découvrir.
La mise en page qui régule la mise en strophe et l’organisation du texte en phases strophiques, laisse à l’illustration toute la place de sa rêverie douce. Les tons en dégradés de gris illuminés au fil de l’histoire de guirlandes de couleurs, plutôt douces, voire pâles et mates, se modifient jusqu’à l’ultime page de lumière. L’illustration raconte mais ne répète pas le texte, elle le prolonge en permanence tout en permettant à l’enfant de suivre le récit, voire, à 4/6 ans, reprenant seul le livre, de se raconter l’histoire par la seule force suggestive des images.

Geneste Philippe

01/06/2014

De la vie des Ados à la condition des enfants

Burgess, Melvin, Kill all ennemies, traduit de l’anglais (GB) par Nathalie Peronny, Gallimard, collection scripto, 2012, 365 p. 15€50
Billie, Chris et Rob, trois ados mal dans leur peau. Ils ne se ressemblent en rien mais tout les unit. Chacun connait d'énormes difficultés familiales. Que ce soit Billie, rejetée par sa mère, elle est persuadée que sa famille d'accueil ne l'aime pas, Chris qui déteste l'école et que son père force à travailler ou Rob battu par son beau-père mais qui ne se plaint pas pour ne pas blesser sa mère et son petit frère.
Au fil des ans ils ont acquis une « carapace » mais pour la faire éclater ils ont besoin d’amour, d’amitié, d'affection. Seulement où, en trouver dans un monde qui leur paraît dur et injuste ?
Après un long parcours semé d'embuche, ils réussiront tous à vaincre leurs démons intérieurs, les parents de Chris découvriront qu'il est dyslexique et l'accepteront comme excuse à son dégoût de l'école. Après une fugue, Billie comprendra enfin que sa famille d'accueil l'aime comme elle est. Rob, réussira à rassembler toute la haine et la rage qu'il avait accumulé toutes ces années à la place de son frère et de sa mère pour se révolter contre son beau-père et le chasser de chez sa mère.
On retrouve deux des personnages rassemblés au concert des « Kill All Ennemies » : Rob, le batteur, n'est pas extraordinaire mais on ressent la passion à travers son jeu ; Billie , la chanteuse qui le regarde d'un air tendre. Ils sont heureux.
Melvin Burgess signe-là un remarquable ouvrage débordant de vérité et présentant un nouveau type de roman. Je le qualifierai de réaliste mais un nouveau genre de réalisme, plus dur que le « basique » auquel nous étions habitué jusque là, bouleversant et levant le voile sur un jour de la société peu connu. C’est la marque du naturalisme tempéré initié par Burgess dans le secteur de la littérature jeunesse (1).  Chef-d’œuvre, le livre exhibe au grand jour les problèmes de violences à l'école, d'enfants battus ou délaissés, mais aussi les solutions s'offrant à eux, établissements spécialisés, conseillers, psychologue etc. Fidèle aux règles du genre qu’il étoffe à chacune de ses œuvres, Burgess renoue à la fin du roman avec un didactisme écarté jusqu’alors. Ici, c’est la morale individualiste du chacun, chacune peut s’en sortir s’il le veut, qui s’impose : pour Billie, Chris ou Rob la chance finit par tourner et les plaisirs de la vie s’ouvrir aux blessés du monde moderne.
Aurélie Arnaud
(1) voir Geneste Philippe, “Les Axes de la préoccupation sociale dans le roman pour la jeunesse”, dans Escarpit Denise, La Littérature de jeunesse. Itinéraire d’hier à aujourd’hui, Paris, Magnard, 2008pp.399-433

Mazza Viviana, L’Histoire de Malala, traduit de l’italien par Diane Ménard, illustré par Paolo d’Altan, Gallimard jeunesse, 2014, 208 p. 10€90
Ce roman pour les 11/12 ans de Malala Yousafzai, cette jeune fille qui dès onze ans élève sa voix contre l’opression religieuse et qui, quatre ans plus tard est victime d’une tentative d’assassinat par les talibans. On est au Pakistan, dans la vallée de Swat, une toute jeune fille se dresse contre la dictature idéologique d’une religion et porte la voix du courage en faveur la libération des femmes.
Viviana Mazza, journaliste au Courriere della Sera, mêle dans le genre romanesque les formes de la chronique, de l’écriture documentaire, n’hésitant pas à convoquer le ton poétique.
Nous avons proposé le livre à la commission Lisez jeunesse qui, unanimement l’a apprécié parce qu’il permet de poser les bases d’un vrai débat sur la condition des femmes au Pakistan mais aussi dans le monde opprimé par le retour obscurantiste des pensées religieuses en tout genre. 

Koëgel Tristan, Le Grillon. Récit d’un enfant pirate, Didier jeunesse, 2013, 135 p. 12€00
Voici un très bel ouvrage d’histoire immédiate qui emprunte la voie de la fiction avec rigueur et exigence. Mostéfa dit Le grillon est un enfant pirate de Somalie. Le roman raconte son aventure qui le mène de la mer à un institut de Mogadiscio où l’enfant a du mal à se contraindre aux règles nouvelles, lui qui il y a peu manipulait des fusils mitrailleurs et vivait sur l’eau de l’océan indien, du golfe d’Aden et de la mer Rouge. Le récit est à la première personne et c’est la petite faiblesse de l’ouvrage car on sent un décalage entre l’écriture et la personne de l’enfant sensé écrire ou parler. Mais c’est un roman à proposer dans toutes les bibliothèques et centre de documentation.
Commission lisez jeunesse