Anachroniques

25/05/2014

Classiques littéraires et classiques cinématographiques en adaptation

Dans un entretien qu’il nous avait accordé à la fin des années mille neuf cent quatre-vingt-dix, Jean-Pierre Tusseau, traducteur et adaptateur de récits médiévaux pour la jeunesse, soulignait que l’adaptation était liée pour lui à une volonté de partager un texte avec le jeune lectorat. C’est le partage d’un intérêt de l’adaptateur ou de l’adaptatrice, mais c’est aussi une mise en commun dans le but d’ancrer le social dans un culturel partagé.
L’adaptation impose d’élaguer, d’abréger. C’est là, on le sait que bien des adaptations sont coupables de  dénaturation des textes. L’adaptateur ne réécrit pas au sens où il n’ajoute pas. Son travail est long dans la mesure où il impose une recherche sur les textes, ce qui ne va pas dans le domaine du moyen âge sans la nécessité de traduire, puis, ensuite de synthétiser pour réduire sans rogner.
Adapter, c’est aussi permettre à d’autres d’entrer dans un texte qui sinon ne serait réservé qu’à quelques lecteurs ou à une catégorie de lecteurs. C’est ce qui motive bien des adaptations de livres pour adultes versés dans la littérature de jeunesse. C’est aussi rendre accessible le scénario de films, en général de grandes diffusion, dont on tire des images fixes pour illustration. Si, en général, ce travail-ci est plutôt d’intérêt commercial que littéraire, il en existe qui relève l’exigence de l’adaptation telle que définie par Jean-Pierre Tusseau. 

de la littérature …
Cadot-Colin, Anne-Marie, La Chanson de Roland, Hachette, collection “Livre de poche – roman historique”, 2007, 128 p., 4€90
Après l’excellent Perceval ou le conte du Graal publié, dans la même collection, en 2006, Cadot-Colin récidive avec La Chanson de Roland. Cette spécialiste des romans du Graal offre une œuvre nouvelle qui l’éloigne de son terrain de prédilection. Mais l’intention reste la même et plus qu’un roman historique, c’est à une adaptation nouvelle d’un classique de la littérature de geste que nous avons à faire. L’écriture est claire, la volonté de faire partager le goût de la culture du moyen âge est palpable. Les longueurs du texte sont supprimées, mais avec un respect de l’ambiance générale de l’œuvre. Si nous devions faire un rapprochement avec un auteur ce serait avec Jean-Pierre Tusseau qui, comme Cadot-Colin adapte les classiques du moyen âge avec un respect de médiéviste.

Poe Edgar Allan, Histoires terribles, textes présentés par Danielle Martinigol, Flammarion, 2013, 288 p. 6€10
Le choix du titre dit tout de suite que Martinigol se place dans la même démarche que Baudelaire réunissant des textes qu’il avait traduit de Poe sous un titre personnel Histoires extraordinaires puis Nouvelles Histoires extraordinaires. Baudelaire faisait découvrir aux lecteurs de langue française, un auteur américain. Martinigol réunit un poème, des extraits de nouvelles et d’un roman pour faire découvrir au jeune lectorat francophone ce précurseur de ce qu’il connaît sous le terme d’heroïc fantasy. Six parties structurent l’anthologie de Martinigol.
La première annonce le précurseur du roman fantastique ; la seconde l’annonciateur du roman policier ; la troisième l’écrivain de récits d’aventures ; la quatrième –la plus originale- présente un écrivain qui fleure la science fiction ; une cinquième qui met en avant l’auteur satirique et la sixième, dite conclusion, qui souligne la réflexion littéraire et technique de l’artiste.
Chaque partie fait l’objet d’une introduction intelligente et chaque extrait est situé. Le travail de Danielle Martinigol est de ce point de vue respectueux des lecteurs et lectrices. La variété des extraits choisis à l’intérieur des mêmes parties est due, aussi, aux coupes réalisées et assumées par l’anthologiste et présentatrice.
On regrettera que l’ouvrage ne mentionne que partiellement les traducteurs des textes présentés : Donc tous les textes sont les traductions de Baudelaire, hormis la version du Corbeau par Mallarmé – le référent en poésie pour Poe – suivie de celle de Baudelaire « qu’il me semblait intéressant pédagogiquement de proposer à la lecture immédiate pour comparaison » (entretien par courriel avec l’auteure). Pour finir, sur cette question de la traduction, Le Mille et deuxième conte de Schéhérazade a été traduit par Felix Rabbe – c’est dit dans le chapeau d’introduction. C’est le seul texte qui ne soit pas traduit par Baudelaire.
On regrettera aussi qu’aucun appareil critique même succinct ne permette d’identifier rapidement la date de rédaction ou de publication des textes. Certes, l’éditeur nous répondra qu’il suffit de lire l’avant-propos, qui est excellent et où effectivement Danielle Martinigol présente avec soin son choix. Mais c’est peut-être beaucoup demander aux lecteurs et lectrices de 11 ans.
Ces deux réserves formulées, il faut louer l’excellent travail de Martinigol qui met à la portée du jeune lectorat la palette des styles, genres et tons de Poe. Les introductions aux différents textes sont particulièrement intelligentes, n’hésitant pas de faire des rapprochements avec la biographie de l’auteur, ce qui permet au texte d’aller à la rencontre du lectorat. Le dossier constitué pour la lecture du poème Le corbeau confrontant les traductions de Mallarmé et Baudelaire, mais aussi commentant la première strophe du Tombeau d’Edgar Poe de Mallarmé est un modèle de didactisme érudit. De plus, à l’heure où les adaptations restent une solution massive en matière de classique en littérature de jeunesse, Histoires terribles propose des textes fourmillant des intentions de l’auteur et de ses recherches d’écriture. C’est ainsi que le choix d’une succession d’extraits, savamment orchestrés, inclus dans une composition instruite de l’œuvre complet d’Edgar Allan Poe, relègue les adaptations par troncation, réécriture et recomposition loin derrière lui en matière d’intérêt culturel, littéraire et de plaisir de lecture.
Un petit chef d’œuvre d’un genre, dans lequel Danielle Martinigol impose son nom. La confession de l’auteure explique peut-être la rigueur de son travail : « Ayant été professeur de français 37 ans, je propose à mes collègues des outils pédagogiques qu’il m’aurait plu d’utiliser. Mais la retraite est là, et c’est tant mieux puisqu’elle me permet justement ce genre de travail en parallèle avec mes romans ».


Entretien avec Michel Honaker
Verne, Jules, L’Île mystérieuse, adaptation de Michel Honaker, Flammarion jeunesse, 2014, 288 p. 6€10
Intrigué par la volonté éditoriale d’adapter ce grand roman de Jules Verne, ce roman phare de la collection Hetzel à la fin du XIXème siècle créée explicitement pour les enfants, nous nous sommes entretenus avec Michel Honaker, auteur lui-même de récits de science fiction et de fantastique pour la jeunesse :
-Qu'est-ce qui vous a guidé pour l'adaptation du roman de Jules Vernes ?
Michel Honaker : L'adaptation des deux romans de Jules Verne était un projet que je caressais depuis plus de trente ans car ma vocation d'écrivain leur doit beaucoup. Mon grand-père me les a offerts quand j'étais gamin ce qui pour moi signifie un double hommage.
-Qu'est-ce que vous avez choisi d'enlever et pourquoi ?
Michel Honaker : Quant à ce qu'il convenait d'amender (plutôt que de retirer) avec toute la révérence que je dois à ce grand devancier, découvreur de la SF, c'étaient d'interminables descriptions et ellipses propres à décourager le jeune lecteur du vingt et unième siècle. De plus, la psychologie des personnages est terriblement sommaire, et quelques touches d'humanité, ici ou là, m'ont paru plus que nécessaires pour leur rendre une sorte de modernité. Dans 20.000 lieues sous les mers [roman aussi adapté par Michel Honaker], par exemple, j'ai accentué le duel feutré entre Nemo et Aronnax, le second n'oubliant jamais qu'il est en face d'un geôlier, si fascinant soit-il. Chez Verne, on est à la limite du bavardage mondain... C'est pourquoi j'ai également raccourci et réécrit quantité de dialogues dans le sens d'une plus grande crédibilité.
Entretien réalisé le 12/02/2014

            … au film…
Gudule & Jugla Cécile, Minuscule, la vallée des fourmis perdues, Nathan, 32 p. 2014, 5€95 ; Gudule & Jugla Cécile, Minuscule, la vallée des fourmis perdues, Nathan, 48 p. 2014,13€90 
Les deux albums sont identiques quant au texte mais l’album de 48 pages est plus impressionnant par l’illustration. Il s’agit d’une adaptation du scénario d’Hélène Giraud et Thomas Szabo créatrice de Minuscules, série télévisuelle à succès. Le récit est un récit écologique. La société de consommation y est critiquée à travers les déchets servant de vaisseau aux protagonistes. Dans ce décor décadent l’affrontement entre les méchantes fourmis rouges et les pacifiques fourmis noires est porté par un ton épique. Récit animalier, le film et ses albums content l’amitié inter-spéciste entre une coccinelle et une fourmi à l’intérieur d’une aventure grandiose à dimension microscopique. Les albums donnent envie de voir le film et resteront comme des traces mémorielles pour ceux et celles qui l’auront vu. Les illustrations sont des extraits du film, images synthétiques pour les insectes, prises de vue des décors naturels pour la nature. Si l’espèce humaine est critiquée pour son non respect de la nature, il y est quand même déposé un espoir puisque ce sont les canadairs qui sauvent les fourmis du désastre du feu.
Geneste Philippe


18/05/2014

Prénoêmes

C’est un petit combat de faire comprendre que les créations des élèves, leurs productions en milieu scolaire peuvent participer du complexe de la vie sociale et apporter une pierre à la culture. Seuls quelques praticiens de l’éducation, des cercles restreints de syndicalistes, de militantEs de mouvements pédagogiques, de professionnels de l’enfance ou de la culture promeuvent cette idée qui a toute une histoire. Les actes institutionnels en font partie. L’action de la bibliothèque et de la mairie d’Ares y participent aujourd’hui.
*
« La poésie doit avoir pour but la vérité pratique » écrivait Isidore Ducasse (1846-1870) dans Poésie II (1870). Et la poésie travaille les mots, sous les mots, entre les mots, par les mots, enfin comme vous voulez, mais obligatoirement elle scrute le physisme des mots, c’est-à-dire les lettres et les sons, leurs dessins, la figure du mot sa longueur, sa brévité. La poésie est ainsi, elle scrute.
Et dans cette action de  fouille, elle retrouve parfois le premier principal contact pris par la personne humaine avec le monde, la première sensation de l’exprimer et l’exprimant de s’exprimer, d’imprimer sa trace parmi les autres êtres humains se mouvant au monde.
Dans notre société, l’être humain est assigné à un nom et sitôt à un pré-nom, une avant nomination si on veut. Ce second nom, prénom, il est à charge à l’individu qu’il désigne de lui donner un sens singulier, de le porter et d’y rapporter actes et valeurs. Ce serait la désignation d’une liberté que le prénom, une liberté  qui précède la carte d’identité verbale (appelée le nom de famille). Le prénom, pour la personne ce sera ce qui se nomme avant le nom qui vient.
Dans un proême –c’est la désignation radicale, au sens de racine, que le poète Francis Ponge (1899-1988) donne au poème – donc, dans un proême de 1924, Ponge écrit : « Les pensées, les paroles et les actions ne se commandent ni ne s’obéissent dans l’homme : elles s’y jouent ». C’est pourquoi la pratique poétique peut prétendre à quelques vérités. Et la vérité exige la connaissance ce pourquoi la poésie est une modalité du connaître à côté ou avec les sciences.
Alors, retourner au mot, faire retour au prénom par exemple, c’est faire de soi une présence de langage à condition de laisser libre cours au physisme des lettres, des sons et laisser libre cours  aux phrases qu’ils emportent. Chacun chacune relit ainsi son pré-nom, le re-lie à soi, y fait retour, par une écriture qui est appelée ici par le néologisme prénoême : le poème à la racine du prénom. La classe de cinquième A va vous en présenter ses propres modulations, ses propres variations.
Il y a peut-être sous le secret des anagrammes, métathèses, euphonies, paronymies et autres tropes et figures de rhétorique abondamment travaillés par les élèves scripteurs et scriptrices, comme un souffle des archives de l’origine de chacunE. Peut-être. L’énigme de l’unité du prénom et du vrai du mot qui s’accomplit par la vie, bref, l’unité du physisme c’est-à-dire les sons, les lettres qui forment le prénom et de ce qui s’y love, le sens qu’il recouvre c’est-à-dire une vie en accomplissement, cette unité donc est l’énigme natale de cette exposition (…)

Geneste Philippe le 14/05/2014
Inauguration de l’exposition proposée par la classe de cinquième A du collège d’Andernos-les-Bains
Mise en voix et prolongement musical sur une composition de Xénakis par Madame Baudy professeure d’éducation musicale
Interprétations graphiques, plastiques et cryptographiques par Madame N’Guyen professeure d’arts plastiques

11/05/2014

L'enfant et la baleine

En littérature destinée à la jeunesse, la baleine est un animal porteur de valeurs de paix, de silence et d’apaisement. Voici quelques apparitions de l’animal :

Davies Benji, L’Enfant et la baleine, traduction de l’anglais par Min, Milan, 2013, 28 p. 11€90
Une histoire tendre entre un père pêcheur et son enfant. Une nuit de tempête, une petite baleine est retrouvée par l’enfant échouée sur la plage. Il la sauve. Le père lui expliquera qu’il faut la remettre à l’eau. Un jour de printemps, il verra la baleine et sa mère au large, comme un adieu. C’est une histoire où la mer peinte de couleurs sombres de manière dominante laisse planer une menace qui n’est au fond que la tristesse de la perte de sa mère par l’enfant. L’exergue donne la clé de la lecture : « La merveille du monde / Sa beauté et sa force / La forme des choses / Les couleurs, la lumière, les ombres / J’ai vu tout cela / A toi de les regarder maintenant / toi qui es vivant ». Un hymne à la vie, par conséquent.

SUSUMU shingu, Le Requin-baleine, Gallimard, collection Giboulée, 2014, 48 p, 14€00      Pour les 3 – 5 ans
Connu pour ses sculptures d’acier et de toile qu’animent le vent ou l’eau, collaborateurs de chorégraphes et d’architectes, Susumu Shingu, né à Osak,a poursuit une œuvre pour la jeunesse qui se situe dans le domaine du documentaire mais qui fait éclater la frontière du genre en y introduisant, par le graphisme et la couleur une poésie de la vie naturelle.
Ici, l’artiste a travaillé sur le bleu de la mer, le bleu des profondeurs, la brillance de la lumière argent sur fond bleu, le bleu noir des ombres, le bleu strié, le bleu tacheté, le pointillé de bleu, le bleu granuleux, le bleuâtre, l’aplat bleu, le bleu pastel…
 L’ouvrage narre graphiquement la vie du requin-baleine en suivant ses pérégrinations incessantes. Le texte est minimaliste, d’une certaine façon purement informatif mais écrit avec une recherche d’analogies et de comparaisons qui flirtent avec la poésie/ Les plans et les points de vue sont orchestrés par la phrase de chaque double page écrite en blanc. Seule l’ultime page du livre est écrite en bleu sur fond blanc, qui vient documenter plus précisément le récit narré par les dessins et la couleur.
On est proche, tout simplement, de l'œuvre d'art car le graphisme porte au silence des profondeurs où retrouver l’animal. L’enfant seul, dès trois ans se régalera des images. L’enfant de 7/8 ans lira un documentaire que la trame graphique transforme en fiction.
NB Toujours disponibles chez Gallimard – Giboulées : L'Araignée, (2006), Les Petits Oiseaux (2006), Le Papillon voyageur (2012)

Greenwood Mary, Minister Peter, Le Livre géant des animaux sauvages, Gallimard jeunesse, 2014, 14 p. 16 €
Le livre d’un confortable format (230 x 255 mm) est augmenté de nombreux rabats à déplier pour découvrir les éléphants d’Afrique, la girafe, le panda géant, l’hippopotame, la baleine bleue, l’ours polaire, le chameau de Bactriane. Milieu de vie, mœurs, spécificités, anatomie, mode de vie, tout y figure sous forme de mini-fiches précises avec un jeu intelligent de comparaisons afin que le lectorat puisse évaluer à sa juste mesure les informations données.

Baleines et dauphins, Gallimard jeunesse, collection Mes grandes découvertes, 2013, 56 p. + 8 pages d’activités et 100 autocollants, 7€90          pour les 7/10 ans
L’ouvrage est excellent, si abondamment illustré qu’il semble que tout le texte n’est qu’une succession de légendes, alors que la composition repose sur des doubles pages savamment orchestrées. On commence d’abord par la classification des mammifères dans els espèces aquatiques, on en détaille un certain nombre, puis on passe à la question de la respiration, de l’anatomie, des migrations, des mœurs, avant d’entrer dans le détail de certaines espèces par doubles pages.

Wainwright Jen, Cache-cache avec les suricates – Vive les vacances !, illustrations de Paul Moran, Père-Castor / Flammarion, 2013, 48 p. 10€
Le livre est à lire par double-page : un texte succinct présente la situation et le lecteur part en quête des dix membres de la famille Suricates dont portraits et biographies figurent au début du livre. L’enfant enquêteur passe ainsi de l’aéroport au hall de réception d’un hôtel, à la plage, dans une course de VTT, à un festival rock, au camping, à la gare, au milieu des baleines et pingouins, aux feux d’artifice, à la patinoire, au musée, dans la ville, au théâtre, à la piscine, au zoo, dans une course de rafting, dans un parc d’attractions. Les six dernières pages livrent la solution à chaque enquête. Saluons le patient travail de Paul Moran et sa dextérité à l’enluminure en personnages de ses illustrations !
Geneste Philippe

04/05/2014

Dans le jardin des genres

De la poésie potagère…

Kaïteris Constantin, Un Jardin sur le bout de la langue, illustrations de Boillat Joanna, éditions mØtus, 2014, 72 p. 10€
On commence avec une exploration des lieux communs, des formes figées, que les vers interrogent, mettent en échos avec des forces d’énergie nouvelle grâce à de subtiles correspondances en abondance. Puis on passe à la description des fruits et légumes, point la description physique, point la description gourmande, même si celles-ci sont convoquées, mais plutôt, la familiarité gestuelle et la ritualité commensale connexes.
De ci de là, le poète en appelle au lecteur : « Regarde autour de toi / sur la table / et à la cuisine / et poursuis / ce glissement sans fin des couleurs ». Mais cet appel vise, nous semble-t-il, à introduire le jeune lectorat dans l’univers poétique, bref, à l’introduire à une poétisation de l’univers.
Les illustrations font fonction de références évidemment, ce qui facilite la lecture, mais elles sont une interprétation du texte et en cela se font elles aussi poèmes graphiques. Crayonnées en noir et blanc, en degrés de gris serait plus juste, elles stylisent le propos, le sur-réalisent, cherchant probablement à rendre l’univers du jardin à la vérité du monde. La poésie serait alors vérité, la poésie illustrée en particulier. La Ballade de la poire et du poireau réalise parfaitement cette symbiose du texte et de l’illustration où c’est l’interprétation graphique qui supplante le texte pour lui redonner une orientation hors référence au monde et pourtant si en prise avec lui… De même, au calligramme Poème en forme de bananes, l’illustration regarde le texte avec ironie, poussant l’enfant à jouer sa lecture.
Tant de plaisir ne doit pas nous faire oublier qu’à chaque étape, le poème réfléchit les mots du titre ou du produit du jardin évoqué (« on savoure d’abord / leurs noms et leurs couleurs »), pour le plus grand bonheur de la langue qui renaît chez le lectorat peu à peu habitué à la vie changeante des expressions. Parce qu’au fond, la phraséologie potagère de Constantin Kaïteris fait de banalité original recueil. Les dictons y perdent leurs saisons mais le vocabulaire des plantes s’enrichit des interrogations tues des enfants que fond advenir le poète et l’illustratrice poétesse. Ainsi, Un Jardin sur le bout de la langue nous invite à mâcher nos mots pour que s’articulent nos sens à la patience tendue dans l’attente du monde à venir. Et ce monde sera ce que nous saurons le configurer avec attention. Le recueil de Kaïteris et Boillat devient alors un petit livre noir et gris de la subversion sociale en une ère des temps pressés.
A la manière d’Hésiode ou de Virgile mettant la science poétique au service des travailleurEs des champs, Kaïteris et Boillat la mettent au service des expérimentateurs de vies renouvelées. Et ainsi, la poésie se fait-elle bien terre à terre, de cette terre d’où sortent et où poussent ces fruits et légumes, ces plantes et ces saisons, que l’émotion humaine par le goût, l’odorat, le toucher et la vue, transforme en saveur tout autant qu’en savoir… Et la poésie pour en savoir plus.
Geneste Philippe

… et autres genres aux fruits et légumes

Guettier, Bénédicte, Pat la Patate, Gallimard, collection Giboulées, 2010, 20 p. 3€50 ; Guettier, Bénédicte, Chou le chou, Gallimard, collection Giboulées, 2010, 20 p. 3€50 ; Guettier, Bénédicte, Champierre le champignon, Gallimard, collection Giboulées, 2010, 20 p. 3€50 ; Guettier, Bénédicte, Popo le potiron, Gallimard, collection Giboulées, 2010, 20 p. 3€50 
Le principe de cette nouvelle collection est de mettre en scène chaque légume du jardin dans des situations où joue le langage de ces végétaux parlants. Une suite moins fouillée des enquêtes connues de l’inspecteur Lapou.
Guettier, Bénédicte, La Ciboulette hachée menu, Gallimard - Giboulées, 2012, 28 p. 7€10 
Justement voici le dernier volume de l’inspecteur Lapou. Un livre qui fait merveille, relativement amoral, Lapou et fripou rimant un peu, ici. L’histoire passe en revue tout le potager et s’achève par la recette de la ciboulette au concombre, un délice, sauf pour l’héroïne de l’histoire…
Brunelet Madeleine, Boucher Michel, Les Fruits, Père Castor, collection Mon imagier de petit, 2011, 16 p. 6€ ;
Une couverture mousse, un petit format tout en carton, une forme de valisette 130x130 mn, avec le principe d’une image par page et trois écritures de l’objet (capitale, minuscule, italique). La nouvelle collection s’inscrit dans une lignée d’imagiers qui ont largement fait leur preuve, avec toujours, à notre avis, cette ambigüité : le nom désigne une image, non le référent de l’image, ce qui est entraîner l’enfant dans un monde virtuel, comme si la représentation linguistique ne parlait pas du monde. 

Geneste Philippe

19/04/2014

Ecrits diaires, film d'aujourd'hui


Le mardi 25 mars 2014, a eu lieu à la médiathèque d'Andernos-les-Bains (Gironde), puis le samedi 5 avril au festival du court métrage "les toiles de mer" de Lanton (Gironde), la projection du film Journaux intimes réalisé par Emmanuelle Glémet et l’association Vue du Cap, produit par la mairie d’Andernos-les-Bains.  Le film est né d’un projet commun élaboré par Chantal Lamontagne, médiathécaire, et Philippe Geneste professeur de français au collège d’Andernos, renouvelant une expérience déjà menée en 1999 sur les journaux intimes de collégiens. 
Quinze ans plus tard, les écrits des élèves de quatrième H, de cinquième A et sixième E ont donné le matériau du scénario, en fournissent la teneur. Emmanuelle Glémet est venue dans les classes avec sa caméra pour que les élèves de sixième E et cinquième A fassent l’expérience pratique du cinéma.
Le film rassemble les écrits des collégiens, donnant à entendre dans un environnement qui leur est commun, leurs préoccupations, leurs effrois autant que leurs joies. On prend conscience de combien l’unité institutionnelle du collège comporte des enfants aux préoccupations opposées. Les spectateurs ont bien senti la différence notoire entre les écrits des adolescents et préadolescents de quatrième et les enfants de sixième et cinquième. Le journal intime livre à nu l’expression collégienne de la vie. L’environnement dans la confrontation duquel les enfants se construisent devient chez les adolescents ce contre quoi s’affirmer. A un âge où le corps ne fait plus un avec la tête, les urgences juvéniles explosent parfois à l’écran. Ce sont des journées sans imprévu d’où suinte l’ennui, des soirées de fête où sont bousculées les limites sociales des comportements. Les émois des ruptures parentales, la douceur des joies simples de la vie, l’élan vers les addictions en tout genres, se croisent.
Il faut souligner la justesse des dictions des textes par les élèves, lectrices et lecteurs, dont la voix livre sans voile des réalités tendres ou dérangeantes, n’évitant pas ainsi les tiraillements de ces âges des bouleversements où on prend ses distances avec les modèles parentaux et adultes, où on quitte l’enfance sans encore entrer dans un domaine assuré de sa vie, cette vie qui se cherche dans des groupes de pairs mais où autrui y est ressenti comme un regard inquisiteur aussi.
Le film donne à entendre cet âge en sursis des plus petits, mais aussi des interrogations profondes des plus grands que l’on ne soupçonne pas toujours dans le discours adolescent. L’intelligence des mouvements de la caméra, la finesse et l’expressivité du montage, l’attention empathique des cadrages posent un espace où se reconstruit le réel de ces classes d’âge si différentes, et livre avec délicatesse de multiples facettes de cette quête de soi dans la perte de l’innocence de l’enfance. Entre autorité et illicite, entre lieux institutionnels et domaines symboliques, le film Journaux intimes propose un pont entre les parents et leurs enfants, entre l’école et les élèves, entre la vie sociale adulte et la vie rêvée des jeunes.
lisezjeunesepg

Pour tout renseignement :
Saison cinq www.saisoncinq.com


11/04/2014

Pour une éthique du tâtonnement

Dumortier David, Le Jeu de la bonne aventure, illustrations d’Aude Léonard, mØtus, 2014, 40 cartes + étui, 10€
Voilà un livre-jeu de cartes divinatoires. En tirant les cartes, l’enfant lit son avenir, avec ceci de jouissif que si cet avenir ne lui convient pas, il peut retirer une carte. Sur chaque carte, un poème s’offre à la lecture, un poème court, sept vers pour les plus longs. Mais alors, le jeu serait-il une propédeutique à la poésie ? Ces diables d’édition mØtus offrent ainsi à chaque enfant de se connaître par la poésie.
Alors qu’à l’école, les élèves sont soumis à l’éducation à l’orientation, une éducation où les professionnels adultes suggèrent à l’élève sa course future sur l’espace de la vie sociale jusqu’à ce que cette suggestion soit assimilée par l’enfant à son choix propre, David Dumortier propose à l’enfant de vivre sa vie, librement, et, pour se conduire dans cette aire libre, de ne s’arrêter qu’aux propositions poétiques qui lui siéent. La vie devient alors une éthique du tâtonnement, de l’essai et des erreurs, de l’aller et du retour et non une suite ininterrompue d’injonctions intériorisées et de croyance en la toute puissance de l’individualiste « c’est mon choix ».
Tout texte est traversé par l’intertextualité, c’est-à-dire par d’autres textes avec lesquels il entretient un dialogue de parenté ou d’opposition. Pour Le Jeu de la bonne aventure on pense à l’œuvre de l’oulipien italien, Italo Calvino (1923-1985), Le Château des destins croisés qui introduit des cartes de tarot pour interroger la duplicité du destin. On y trouve déjà cette contestation de la définition de la personne par les choix positifs qu’elle ferait : nous nous construisons autant par le refus des choix qu’on voudrait nous proposer que par les choix que nous faisons. Sauf que chez Dumortier, à l’inverse de chez Calvino, il ne s’agit pas d’un éloge du renoncement mais un éloge du refus, un refus joyeux pour une éthique de l’impertinence que le genre hybride choisi par l’auteur (le jeu de carte plutôt que le recueil poétique ou la suite de nouvelles brèves) appelle et rappelle. Il n’y a de bonheur possible que si le refus nous constitue devant la vie.
Ainsi, la lecture comme vecteur, l’éthique comme visée, la poésie comme transformateur (au sens où on parle de transformateur en électricité), voilà où mène sans la dire ce jeu de la connaissance de soi où l’être ne se prévaut d’un soi que par la confrontation aux mots de l’auteur et plus qu’aux mots, aux poèmes de David Dumortier. Mais il y a plus encore. Le zeste d’oulipoïsme qui préside au Jeu de la bonne aventure marie la profondeur de l’élan émancipateur par la lecture avec l’humour :
Tu seras pilote d’avion
Et si tu te trompe de chemin
Ce n’est pas grave
Parce que la terre est ronde
Ou encore,
Dans une grande lunette
Tu exploreras l’espace,
Comme ça on ne te reprochera plus
D’être toujours dans la lune
Et comme on ne s’en lasse pas :
Tu jardineras des couleurs parfumées,
Tu laisseras les fleurs jouer où elles veulent.
De toute façon,
Tu as toujours préféré les fleurs sauvages
Ce livre-jeu est un petit chef d’œuvre de format 7 x 12 cm livré sous étui avec cartes sous cellophane. Une illustration s’ébauche sur certaines cartes et au dos de chacune d’elles, un graphisme d’Aude Léonard invite au bol d’air pour petit déjeuner où le réveil des sens s’agrippe à l’éveil du sens :
Tu te transformeras en papillon,
Quand tu t’approcheras de ta première fleur
Tu embrasseras ses pétales
Et ce sera sa joue….

Le matin
Tu boiras un grand bol de nuit
Avec des tartines beurrées de soleil
Puis tu jetteras les étoiles
Par la fenêtre
Et les moineaux picoreront les miettes.
Oui, Le Jeu de la bonne aventure de David Dumortier est un chef d’œuvre littéraire donc social car même les cartes divinatoires invitent au partage du livre-objet.

Philippe Geneste

03/04/2014

Des bruits et de leur langage

Alexandre Jean-François (réalisation par), L’Imagier des bruits. Ecoute, observe et devine, illustrations Olivier Latyk, naïve jeunesse, 2010, 88 p. + CD de 40’ 
Il a pour but de stimuler l’enfant à écouter les bruits et sons qui l’entourent et à les identifier. Ce discernement sonore procède méthodiquement mais sous une apparence de simplicité et d’évidence. L’enfant peut suivre sur le livre l’onomatopée –bruit d’objets ou cris d’animaux, rares interjections humaines – parfois transcrite et toujours faisant l’objet d’une illustration qui souvent évoque une situation. Le CD qui reproduit quarante bruits et onomatopée, inclut des comptines relatives aux sons. Tout commence par le bruit que l’enfant doit chercher à identifier. La comptine, le commentaire viennent donner à entendre le sens de la manifestation sonore. Cette exploration de l’environnement par l’audition aiguise l’attention de l’enfant et suscite sa curiosité, tout en élargissant sa connaissance des sons reconnus.
Ainsi, l’enfant qui joue reproduit le son, il redit pour mieux dire en quelque sorte. S’il imite, il ne quitte pas le contexte ludique que les interactions entre le livre et le CD provoquent ou bien que le CD suscite avec l’auditeur ou l’auditrice. Le sous-titre de l’ouvrage décrit parfaitement la démarche des auteurs. Il n’est pas douteux, évidemment que la présence de l’adulte qui accompagne les interactions entre l’enfant et les bruits va enrichir encore la dimension heuristique de l’écoute.
Cet ouvrage est une perle, un petit chef d’œuvre d’intelligence qui ne doit pas passer inaperçu et que l’ancienneté relative de la parution impose de rappeler à l’actualité du livre de jeunesse.

Jadoul, Emile, Zip la Boum ! T.1 Aïe !, Gallimard jeunesse, 2011, 16 p. 4€50 ; Jadoul, Emile, Zip la Boum ! T.2 Plouf !, Gallimard jeunesse, 2011, 16 p. 4€50 ; Jadoul, Emile, Zip la Boum ! T.3 Smack !, Gallimard jeunesse, 2011, 16 p. 4€50 ; Jadoul, Emile, Zip la Boum ! T.4 Zou !, Gallimard jeunesse, 2011, 16 p. 4€50              dès 2 ans
Ces petits livres cartonnés ne comportent pour langage que des onomatopées et des interjections. Il ne s’agit pas d’histoire mais d’une succession de scénettes qui, mises bout à bout, forment un récit humoristique. Cela signifie que l’enfant peut prendre le livre n’importe où. Les dessins, en aplats de couleurs, sont simples et schématiques. On trouve sept onomatopées ou interjections par livret. C’est une manière ludique de se familiariser avec l’image des lettres écrites en majuscules. Le petit format (12cm x 12cm) favorise la prise en main du livre par l’enfant.

David, François, Flic, flac, scratch, um… et autres bruits de mots, illustrations David Merveille, Milan, collection “Quelle Poésie !”,  Milan poche, 2004, 24 p, 4€
Voici un livre très (trop ?) riche pour des enfants dès 6 ans. C'est un livre très riche en ce qu'il s'appuie sur les onomatopées, commençant par des jeux de sons avec ces mots du réel. Mais le livre amène l'enfant à jouer avec ces sons pour en faire des poèmes qui défilent sur des illustrations gaies et joyeuses. Qui plus est, certaines pages s'amusent à comparer l'appréhension différente des bruits selon les langues d'origine. L'humour, ne fait pas que sourdre des sonorités, il est constitutif des chutes des historiettes poétiques, autant qu'il s'impose par l'illustration gentiment délirante de Merveille. Vraiment, ce petit ouvrage est un régal, un gai savoir pour l'enfance qui subjugue tout autant l'adulte sensible. Il y a là une problématique à l'amour de la langue, sans emphase, par la jouissance des sons. C'est petit chef d'œuvre, un délice de livre onomatoplaît.

Rozen, Anna, Le Marchand de bruits, illustrations de Avril, François, Nathan, 2002, 32 p., 13€
Cet album qui peut être lu à des enfants de 4 ans ou par des premiers lecteurs. Le texte est particulièrement bien construit et écrit. Le thème central en est la création onomatopéique. Le héros bricoleur de bruits va, sous l'effet de l'engouement des gens pour ses inventions, devenir marchand de bruits. L'autrice crée, mais l'illustrateur n'est pas en reste qui, dans un style qui fait penser à Lionel Koechlin, invente des machines bruiteuses insensées, pour le plus grand bonheur humoristiques des lecteurs. Les deux réunis (texte et image) expliquent que ce livre -à la typographie mimétique des tonalités et hauteurs de voix- pourrait être lu par un lectorat bien plus âgé voire étudié en classes de primaire comme de collège.
A ce thème central de l'onomatopée, s'ajoute, par l'histoire, une critique relative de la société de consommation. En effet, peu à peu l'entreprise va prendre de l'importance et le fils, qui succédera à Monsieur Boum, aura aucun des scrupules du fondateur de la firme Boum. On parlera de concepts et non de bruits, mais les instruments deviendront moins inventifs et les bruits moins suggestifs. L'invention est devenue marque, étiquette sans contenu, pur produit marchand sur le nouveau marché des bruits. Blabladablop ! Proukta ! Le Marchand de bruits est, sans crier gare, un livre de génie.

Geneste Philippe

25/03/2014

le pouvoir des femmes


Le Bildungsroman est un modèle masculin, que ce soit à travers Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe, que ce soit à travers la théorie de Lukacs, que ce soit chez Balzac ou chez Flaubert.

« Aller dans le monde pour s’éprouver et se connaître » (Lukacs Georges La Théorie du roman de Georges Lukacs, traduit de l’allemand par Jean Clairevoye, aux éditions Gonthier en 1963, puis repris dans la bibliothèque médiations de chez Denoël Gonthier en 1971) était et semble rester un programme masculin « envisagé pour et par les hommes » (Suleiman, Susan Rubin, Le Roman à thèse ou l’autorité fictive, PUF, 1983, p.82 n.5). N’est-ce pas la répartition sociale des tâches qui pose la femme au foyer et l’homme dans le monde qui est en cause, ici ? Qu’en est-il, aujourd’hui, dans la littérature de jeunesse ? Ph. G.

Mouchard Christel, Devi, bandit aux yeux de fille, éditions Flammarion, 2012, 247 pages, 6,10€
Devi a 16 ans lorsqu'elle rejoint les bandits des ravnes. Pourquoi ? Pour se venger, se venger de tous ces thakûrs* qui lui ont fait subir, à elle et à sa sœur jumelle, mille humiliations, se venger de son mari, qui a abusé de son corps, se venger de l'Inde toute entière, de ses castes, de sa politique etc.
Jamais plus sa famille ne subira de moqueries ou d'humiliation parce qu'elle a fuit le domaine de son mari et sa sœur adorée aura désormais une dot et des bijoux, que demander de mieux pour la jeune idéaliste ? Elle semble inconsciente des risques que représente ce métier mais, pourtant, tout au fond de son âme elle sait, elle sait qu'elle risque de se faire tuer à tout moment, qu'elle ferait mieux de se rendre, de purger sa peine et de se marier avec l'homme qu'elle aime, un jeune thakur qui ne veut que son bien. Il est le seul qui réussira à lui rendre la raison. Rien ne dit dans le récit ce qui se passa après que Devi se soit rendue mais chacun peut deviner que cette jeune fille est bien décidée à refaire le monde ou du moins l'Inde à sa façon.
C'est un très bon livre qui permet de découvrir l'Inde. L'histoire se tient parfaitement tout en défendant le droit des femmes ce qui permet de lire cet ouvrage à tout âge. L'écriture est spéciale et j'aurai préféré que le narrateur soit interne à l'histoire mais globalement j'ai beaucoup aimé et conseille ce livre qui romance si bien l'histoire d'une véritable héroïne de l'Inde.
*En Inde, dans la hiérarchie des castes, les thakûr sont dits appartenir à une caste honorable

Mouchars Christel La princesse africaine. Tome 1 sur la route du zimbaboué, éditions Flammarion, 2011, 238 pages, 6€
Tchinza, fille de reine, est princesse du Zimbaboué et pourtant elle a été enlevée avec son esclave, le jeune Moutiti depuis maintenant un an par le peuple des zoulous dont le chef veut l'épouser. Mais la jeune fille fomente en secret le projet de rentrer dans son pays coûte que coûte pour retrouver sa mère.
Aussi lorsque, contre quelques armes et produits typiquement Européens, un blanc demande aux zoulous un guide pour aller jusqu'au Zimbaboué la princesse se porte volontaire avec son esclave. Sa proposition est accueillie avec enthousiasme.
La voilà partie pour son pays avec seulement une idée vague de la route à suivre, avec Soudi le traducteur douteux, quelques porteurs et les deux blancs aux prénoms étranges, David, Isabelle. Cette dernière a un fils, Damian. Le voyage est périlleux. Tchinza et Damian apprendront à leurs dépens, la mort, la traite des esclaves et peut être même l'amour.
Ce livre, qui s’adresse aux 10-12 ans, raconte un beau voyage initiatique même si j'ai trouvé que pour ses seize ans, Tchinza était bien peu mature et que les événements qu'on peut voir tout au long du livre sont assez policés, ce qui, pour une série, pourrait devenir lassant. L’écriture est agréable et l'histoire est globalement bien tenue.
Aurélie Arnaud

Mestron Hervé, Touche pas à ma mère, Talents Hauts, 2012, 64 p. 7€
En Europe, la violence conjugale est, pour les femmes de 16 à 44 ans, la principale cause de mortalité et d’invalidité avant les cancers et les accidents de la route (données de 2002 de l’ONU). En France, une femme meurt, tous les trois jours, sous les coups de son conjoint. C’est donc que les femmes sont des êtres humains qui ne sont aps considérés comme dignes de respect ; cette discrimination fondée sur le sexe s’appelle le sexisme.
Le roman de Mestron est purement didactique, illustrant avec un récit des plus sommaires cette situation. Il aborde les freins psychologiques qui empêchent la mère de l’héroïne de porter plainte contre son compagnon, il illustre le fait que les violences faites aux femmes sont ll fait de proches. On ne peut que regretter que sur un tel sujet, l’ouvrage se replie sur le didactisme, évitant l’élan littéraire et la recherche de composition du récit. Quoiqu’il en soit, le sujet est trop peu abordé en littérature de jeunesse pour ne pas faire connaître cet ouvrage dont tous les centres de documentation et d’information et bibliothèques ouvertes à al jeunesse devraient se doter.
A Vol d’oiseau, illustré par Mayana Itoïz, Talents Hauts, 2012, 17 p. 11€70
Cet album, écrit collectivement par une classe de CP-CE1 de Monceaux-les-Maux, reprend le schéma général du classique de Selma Lagerlöf : des enfants, des adultes grimpent sur le dos d’un oiseau qui parcourt la terre recueillant la colère de ceux qui dénoncent les discriminations sexistes quotidiennes : dans les jeux, les professions, les activités de détente, les mœurs, les comportements. L’album est illustré avec poésie par Itoïz qui jouent des angles de vue, de la couleur, du courant pictural naïf, ouvrant ainsi un album didactique au merveilleux, c’est-à-dire créant à proprement parler le cadre générique de l’histoire contée.
Philippe Geneste

08/03/2014

Darwinisme, théorie de l’évolution, esthétique

De Pannafieu Jean-Baptiste, Histoires de squelettes, photographies de Griès Patrick Gallimard jeunesse – éd. Xavier Barbal, 2012, 35 p. 24€90
Ce bel ouvrage de grand format carré, comporte outre els 35 pages notés, de multiples rabats donnant parfois à lire des triples pages. Le propos est concentré sur al question scientifique de l’évolution. En ces temps où le créationnisme déferle aux USA et s’étend à travers le monde, où l’obscurantisme religieux rabat la science sous des jugements d’opinions individuelles, ce livre occupe une place centrale dans l’œuvre éducative de al littérature documentaire. Les illustrations (photographies en noir et blanc de squelettes) sont des photographies d’art. Cet imposant travail de Griès n’écrase pas l’intérêt des enfants grâce au jeu des rabats et d’un graphisme commun aux livres de jeunesse accompagnant le légendage clair, simple, varié dans la forme puisqu’on trouve un poème, des dialogues, des notices explicatives, des textes informatifs. Magnifiquement relié, l’ouvrage est une invitation au plaisir de feuilleter mais aussi une offrande scientifique.
On part de l’étude comparative des anatomies, avec des explications limpides pour faire comprendre aux enfants comment procède la science de l’évolution. On s’interroge alors sur la classification du vivant sans omettre les apports de la génétique, évidemment. La théorie de la sélection naturelle est expliquée, le concept d’évolution est exemplifié par l’hypothèse de la genèse de la chauve souris depuis l’ère mésozoïque jusqu’à aujourd’hui. Le débat entre Lamarck et Darwin sur l’origine du cou de la girafe est traité. On le voit, c’est par le détail, le singulier que De Pannafieu ouvre le lecteur à des questions générales soulevées par la théorie de l’évolution et en prouvant les fondements.
Les exemples choisis frappent le lecteur par les surprises qu’ils suscitent : quel est le cousin de la vache, le zèbre ou le dauphin ? De ces quatre primates –l’homme, le gorille femelle, le mandrill, le singe laineux– quels sont les parents les plus éloignés ? Pourquoi l’Australie est-elle le continent des marsupiaux ?
Cet ouvrage est un livre d’art par l’illustration un livre de science par le propos tenu, un livre pour al jeunesse par le soin éditorial didactique de la mise en page qui l’accomplit.

Les Dinosaures, Gallimard jeunesse, collection Mes grandes découvertes, 2013, 56 p. + 8 pages d’activités et 100 autocollants, 7€90   pour les 7/10 ans
L’ouvrage est excellent, si abondamment illustré qu’il semble que tout le texte n’est qu’une succession de légendes, alors que la composition repose sur des doubles pages savamment orchestrées. Définition, époque de la vie sur terre, anatomie et science des fossiles, mœurs, science évolutionniste où géologie et paléontologie se retrouvent ; ce livre est un régal, il fait de la science préhistorique une activité vivante, attirante. Il ancre, d’autre part, la vie dans le processus général de l’évolution invitant l’enfant à comprendre les hypothèses scientifiques.

Cruschiform, Trompe l’œil, Gallimard – Giboulées, 2013, 64 p. 19€50
Avec ses treize pages perforées, sa couverture fortement cartonnée et sa reliure renforcée, cet ouvrage de grand format est un livre inclassable que l’on pourrait dire beau livre ou bien documentaire naturaliste ou encore livre d’art.
De quoi s’agit-il ?
D’un livre de devinette : on colle son œil sur la perforation et l’on voit des ponts, des couleurs, et on tourne la page pour découvrir là l’œil d’un Chelmon poisson des océans Indiens et Pacifique, ici l’ocelle d’un papillon Junonia orithya, une chenille sphinx tête-de-mort, un siphonognathus attenuatus etc. Cruschiform, pseudonyme d’une créatrice qui œuvre aux confins de l’illustration, du graphisme et de la typographie (voir les pages de titre et de couverture) s’est appuyée pour cet album qi se donne comme un carnet d’exploratrice sur les planches de Linné, d’Ogilby, Pallas, Stâl, Cuvier, Schmidt, Pickard, Leach.
Magnifié par le grand format du livre (260 x 320), la teneur historique du propos sous-jacent des grands naturalistes des dix-huitième et dix-neuvième siècles vient donner consistance scientifique à un bestiaire fantastique transformant par un  graphisme dense mais retenu l’ouvrage en une œuvre de l’imaginaire. La recherche du minimalisme stylise les planches mais en même temps suscite l’art intrinsèque des grands ancêtres dessinateurs et peintres du réel et de al connaissance. N’est-ce pas un manifeste de l’art comme partie prenante du savoir humain seul apte à rendre compte de la condition de l’humain dans le monde ou construisant son univers propre de la représentation où il enclot nouvellement tout ce qui l’entoure et le constitue ?
Geneste Philippe

02/03/2014

spécificités de la biographie en littérature de jeunesse

La biographie en littérature jeunesse ne commence jamais par la fin, ce qui manifeste une volonté de narration dont seuls les documentaires biographiques s’abstraient et encore. Une conséquence est que la biographie pour la jeunesse table sur le talent de conteur de l’auteur capable de monter une histoire bien composée avec péripéties et rebondissements. Un Bertrand Solet en est un exemple. Mais cela n’est-il pas le propre du genre en France par opposition aux modalités de l’écriture biographique aux USA (1) ? Une autre différence est sa non-exhaustivité de la biographie. Elle relève davantage du récit de synthèse d’études déjà parues pour les adultes avec un parti pris pas toujours explicité mais réel. Le Louise Michel, une femme libre de Lucile Chastre (Oskar, 2011, 160 p.) en offre un spécimen de haute réussite : l’autrice a construit sa biographie autour de l’épisode de l’exil carcéral en Nouvelle Calédonie de Louise Michel et y a rattaché des questions clés qui ont rythmé sa vie jusqu'à sa mort. Mais là encore, les biographies traitées par les collections documentaires font souvent exception. Celle de Léonard de Vinci par de Panafieu le prouve.
Resterait à savoir si la littérature de jeunesse a suivi l’évolution du genre qu’on rencontre dans le secteur adulte, avec le tournant de 1989 et l’investissement des historiens. La réponse à cette question n’est pas très simple. Bien sûr, il y a toujours eu dans le secteur jeunesse des récits hagiographiques, que nous pourrions qualifier de parascolaires avant la lettre ; on peut aussi remonter aux récits de la vie exemplaire d’enfant des XVII et XVIIIème siècles (2). Mais il semble bien que l’intérêt pour le genre soit relativement récent, avec une dizaine d’années d’écart par rapport au regain remarqué dans la littérature générale. Outre ce décalage, notons qu’il est plus que douteux que les auteurs de biographies pour la jeunesse cherchent à décrire un contexte social à partir d’un « individu historiquement expliqué », pour reprendre les mots de Jacques Le Goff (3). Le développement du genre y doit davantage à une culture individualiste que cherche à diffuser le secteur jeunesse soumis à l’idéologie dominante.
Geneste Philippe
(1) Voir Julie Clarini, « Biographie de al biographie », Le Monde, 25/10/2013._ Escarpit, Denise, « La littérature documentaire » dans La littérature de jeunesse. Itinéraires d’hier à aujourd’hui, Magnard, 2008, p.340_ (3) Cité par Julie Clarini op. cit.
*
Solet Bertrand, Jean Moulin, héros de la Résistance, édition Oskar, 2013, 98 pages
L’auteur nous plonge au cœur de la Seconde Guerre Mondiale comme dans un roman.
Grâce au dossier documentaire placé à la fin du livre, il est possible d’avoir une vue d’ensemble sur les événements de la guerre et d’éclaircir si besoin certains épisodes de l’histoire en relation avec la résistance menée par Jean Moulin.
De manière palpitante, le livre retrace les luttes que Jean Moulin a menées pour la liberté. Au printemps 1940, à peine un mois après la déclaration de guerre, le camp allemand est déjà aux portes de la ville de Chartres. C’est une guerre « éclair », faisant fuir la population sous les bombardements.
Jean Moulin, jeune préfet à Chartres, doit faire face à l’afflux de réfugiés, mettre en place une nouvelle organisation tenant compte des coupures de téléphone, d’électricité et d’eau. Son premier combat fut de refuser de signer un document accusant les tirailleurs sénégalais d’avoir massacré la population, alors que la cause réelle était les bombardements commis par les allemands. Non sans dommages (torturé), Jean Moulin obtient gain de cause, mais révoqué de ses fonctions, a l’interdiction de quitter la France. Il entend l’appel à la Résistance du Général de Gaulle, le 18 juin 1940, depuis Londres.
Commencent alors ses actions rusées pour échapper à la surveillance des Allemands : obtention d’un passeport, voyage en train jusqu'à Lisbonne, puis en hydravion jusqu'à Londres.
Lors de sa rencontre avec le Général de Gaulle, il obtient son soutien et des moyens pour mettre en place la résistance sur le territoire français. Une liaison radio est établie en permanence entre la France et Londres. Lâché en parachute en France, il mène ses actions, prenant des risques.
Parmi les résistants un traite dénonce Jean Moulin. Il est à nouveau torturé par la Gestapo, mais cette fois il ne s’en sort pas. Cette biographie-roman historique est émouvante. Elle rend vivante L’Histoire !
Laurence Ballanger-Drumea

Honaker Michel, Beethowen, la symphonie du destin, éditions Rageot, 2013, 190 pages, 6€90
C'est avec beaucoup de compassion que l'on découvre dès le début le quotidien assez difficile du jeune Ludwig. Maltraité par son père afin de devenir un musicien brillant qui hériterait de sa place de musicien à la cour, le jeune talentueux ne se doute pas que son talent le portera des années plus tard jusqu'à Vienne et que sa renommée atteindra celle des géants tel Haydn et Mozart. Le livre raconte la vie du compositeur qui a bousculé les habitudes musicales de l'époque en ouvrant les portes au romantisme, dans l'Europe occidentale tourmentée de la fin du dix-hutième siècle. C'est une biographie très agréable à lire, qui nous fait vivre de l'intérieur des moments de la vie privée du génie tout en donnant un aperçu de l'histoire qui était aussi à un moment charnière. L'on accompagne donc le maestro sur plusieurs décennies, en apprenant les genèses des grands chefs-d’œuvre et surtout la triste vengeance du destin: la perte progressive mais irréversible de son audition.
Mircea Drumea

De Panafieu Jean Baptiste, Léonard de Vinci, Rêves et inventions, illustrations de Ludivine Stock, Milan, 2012, 52 p. 12€
Quel bel ouvrage que celui-ci. De Panafieu et Stock proposent un parcours en image de l’œuvre de l’artiste et scientifique italien. Ils privilégient le travail scientifique, celui d’ingénieur et d’inventeur de Léonard de Vinci, ce qui fait l’originalité de ce volume et le rend indispensable parmi l’ensemble des ouvrages qui l’évoquent en éditions pour la jeunesse. Le texte est aisé à lire, à partir de 10 ans. Les auteurs font état des schémas, des croquis, des figures consignés dans des carnets et dossiers par le créateur. En même temps, ils s’intéressent au rapport qu’entretient Léonard de Vinci avec la langue (il n’écrit pas en latin contrairement aux intellectuels de son temps, mais en toscan), ils donnent des éclairages sociologiques et historiques pour situer les préoccupations du personnage dont ils font la biographie scientifique.

Baussier Sylvie, Léonard de Vinci. Illustrations de Olivier Nadel et Xavier Mussat, Nathan, collection Questions, réponses 8/10 ans, 2012, 32 p. 6€
Le texte est très simple, le dossier assez complet même si un peu convenu. Le prix attrayant permettra de faire découvrir un artiste et un ingénieur, dans le contexte historique où il se meut. On offrira cet ouvrage aux enfants plus jeunes, 8/10 ans.
La proximité des couvertures des deux ouvrages, celle de l’iconographie hors illustration bien sûr, rendent les deux livres chroniqués concurrents. Il y a certes l’âge visé qui diffère.

Honaker Michel, Mozart, une petite musique de vie, Rageot, 2013, 220 p. 6€90
On suit le musicien de sa naissance à sa mort en traversant son œuvre. Divisé en vingt-quatre chapitres, d’une moyenne de neuf pages, il permet une lecture aisée. L’écriture est simple, directe et le livre ne présente aucune difficulté. Mais c’est aussi un défaut car la vie est racontée trop superficiellement, sans parti pris de l’auteur ce qui nuit à l’intérêt culturel que peut porter une biographie. Ceci étant, c’est un ouvrage à recommander à toute bibliothèque et centre de documentation notamment pour les enfants dès 11 ans.

G. Ph.